‹ L'enfant du faubourgChapitre 77 sur 96 · LES PÉCHEURS · texte numérisé non relu

LES PÉCHEURS

Maintenant, la pluie tombait moins fort. Chassée par un vent violent du sudouest, elle s'éloignait dans la direction de Bois-Colombes et d'Argenteuil.

Louise se pencha sur la rampe du pont, et elle resta comme suspendue audessus du gouffre, son regard mesurant la distance qui la séparait de l'eau.

Tout à coup, à la lueur d'un éclair, elle vit passer une barque vigoureusement poussée par deux avirons. Puis elle entendit une voix d'homme, mais elle ne put saisir ce que la voix disait.

Toutefois elle comprit, elle devina que celui ou ceux qui montaient la barque étaient à la recherche du noyé.

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LliS DEUX BERCEAUX

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— Tenez, dit-elle, ceci e»t pour votre récompense. (Page 221.)

— Sauvez-le, sauvez-le I cria-t-elle à pleins poumons.

La barque appartenait à deux pêcheurs, le père et le fils, qui, surpris par l'orage au moment où ils achevaient de tendre leurs engins, s'étaient réfugiés sous une arche du pont. Ils avaient attaché l'embarcation à un fort (imicaii di- fiM- s(didemcnt fixé dans la marimncrin.

Ils étaient là dopais ijurliiiirs miiiuli-s, nuiiiul lo cri sourd, pousse par l'iurro

IiIV. 28. l'".K<iy, éditeur.

sur le pont, éveilla leur attention. Ils furent témoins de la chute et entendirent aussi le bruit que fit le corps en frappant l'eau.

— Encore un pauvre diable qui s'est dégoûté de la vie, murmura le vieux pêcheur ; il a vraiment bien choisi son heure.

— Père, dit le jeune homme, je viens d'entendre au-dessus de nos têtes un bruit de pas d'hommes courant très-vite ; je jurerais qu'un crime vient d'être commis.

Au même instant, les cris : « Au secours ! » poussés par Louise, arrivèrent jusqu'à eux.

— Qu'il se soit jeté volontairement dans la Seine ou qu'il ait été précipité par des scélérats, reprit le père, notre devoir est de faire tous nos efforts pour le sauver.

« Empoigne tes rames, ajouta-t-il pendant que lui-même s'élançait vers l'anneau auquel était attachée l'amarre. »

La barque descendit rapidement, en suivant une hgne oblique.

Arrivés à quelques mètres de l'endroit où Pierre était tombé, le vieux pêcheur fit un signe à son fils, et aussitôt la barque se plaça en travers du courant et resta en apparence immobile.

— Maintenant, dit le pêcheur, ouvrons l'œil et regardons bien. Il avait à peine prononcé le dernier mot, que le fils s'écria :

— Le voilà! là, là !

En effet, un objet qui ressemblait à un corps humain arrivait sur eux entre deux eaux.

Le pêcheur prit vivement sa gaffe et fut assez heureux pour arrêter le noyé au passage. Il le souleva à fleur d'eau et, penché au bord de l'embarcation, il le saisit par ses vêtements. Alors, le fils vint en aide à son père ; à eux deux, ils parvinrent à amener dans le bateau la victime du Lézard et de Moulinet.

Depuis un instant, Louise avait perdu la barque de vue. Elle avait beau prêter l'oreille, elle n'entendait d'autre bruit que celui de la pluie et de l'eau mugissant sous les arches du pont.

Que se passait-il à quelques pas d'elle! Uevail-elle espérer? Celte barque, qu'elle venait de voir, pouvait être le saluL de Pierre ; mais ne s'étail-elle pas trompée, quelqu'un songeail-il réellement à sauver le malheureux jeune homme ? Ses angoisses étaient horribles.

Elle revint en courant sur le quai et descendit rapidement l'escalier qui conduit sur la berge. Elle s'accroupit au l)orJ de l'eau, et son regard fiévreux périma

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l'obscurité qui couvrait le fleuve. La lumière tremblotante d'un bec de gaz, réfléchie dans l'eau lui montra la barque se dirigeant de son côté à force de rames.

En proie à une vive anxiété, son cœur bondissant dans sa poitrine, les yeux démesurément ouverts fixés sur l'embarcation, elle attendit.

A deux mètres de la rive, la barque fit un demi-tour et vira de bord pendant un instant, cherchant un endroit convenable pour aborder.

Louise s'était subitement dressée sur ses jambes. Quand l'avant du bateau toucha le sol, elle se trouva en présence des deux pêcheurs.

Aussitôt elle poussa un cri de joie délirante.

Elle venait de voir le noyé étendu au fond de la barque.

Elle voulut s'élancer dans l'embarcation. Le vieux pêcheur fut obligé de la repousser sur la berge avec une certaine violence.

— Ah ! vous l'avez sauvé ! vous l'avez sauvé ! exclama-t-elle.

— Ça, ce n'est pas bien sûr, répliqua le pêcheur : pourtant, je crois qu'il n'est pas tout à fait mort.

Le fils avait laissé flotter les avirons pour amarrer la barque.

— Allons, garçon, dit le père, ne perdons pas de temps ; il nous faut maintenant le porter au poste.

— Au poste! s'écria Louise avec effroi, pourquoi au poste?

— Pour qu'on le soigne, pour qu'on le fasse revenir à la vie, s'il n'est pas trop tard.

— Je le soignerai, moi, je ie soignerai !

— Ici, dans le bateau, ou là sur ces pavés? fit le pêcheur en haussant les épaules.

— Non, répliqua Louise, suivez-moi, venez, venez vite.

— Où cela?

— Rue de Seine.

— Chez vous?

— Non, mais dans une maison où je suis connue et oii, mieux que partout ailleurs, ce pauvre jeune homme recevra les soins que réclame son état.

Les deux pêcheurs étaient sortis de la barque, tenant Pierre, l'un par les épaules, l'autre parles pieds. Ils se mirent en marche. Louise se tenait à côté du père.

— Tout ça c'est fort bien, lui dit-il, mais ji; ne suis pas convaincu qu'il faille faire ce que vous voulez.

— Uh! monsieur, je vous en prie ! fit-elle d'une voix suppliante.

Pi*»*

— Écoutez donc, madame, je ne sais pas qui vous êtes, moi, "et ce n'est point parce que vous vous trouvez ici par hasard...

— Ah ! l'interrompit-elle vivement, ce n'est pas le hasard qui m'a conduite sur le quai au plus fort de l'orage, et si je ne suis pas arrivée assez tôt pour empêcher le crime, ce n'est pas ma faute.

— C'est donc véi'itablement un crime? Mon fils l'a deviné.

— Oui, c'est un crime, un crime monstrueux!

— Alors vous avez vu ce qui s'est passé?

— Oui, je l'ai vu.

— Est-ce que vous connaissez ce garçon que nous venons de repêcher?

— Pourquoi me le demander? Vous devez bien le voir.

— Étes-vous sa parente?

— Oui, je suis sa parente.

— Sa cousine ou sa tante?

— Non, je suis sa mère !

— Hein, sa mère! fit le pêcheur. Dans ce cas, madame, nous le porterons où vous voudrez.

— Rue de Seine, comme je vous l'ai dit.

— Quel numéro?

— C'est un hôtel meublé, à l'entrée de la rue ; je vous montrerai la maison.

Ils montaient l'escalier du quai.

On commençait à voir quelques passants abrités sous des parapluies. Audessus de l'escalier, Louise et les pêcheurs portant le noyé se trouvèrent entourés par sept ou huit personnes, qui les accablèrent d'une foule de questions.

— Nous n'avons pas le temps de raconter des histoires, leur dit le vieux pêcheur d'un ton bourru.

Et commeLouisesemit à marcher très-vite, afin de se soustraire àlacuriosité des importuns, les deux hommes réglèrent leur pas sur le sien. Quand ils arrivèrent rue de Seine, devant une maison dans laquelle Louise entra la première, il n'y avait pas moins de trente personnes derrière eux; mais pas l'ombre d'un gardien de la paix.

La maîtresse de l'hôtel, qui était une amie de Louise, s'empressa de mettre à sa disposition sa propre chambre, au premier étage, et courut appeler un étudiant en médecine qui demeurait dans sa maison. Celui-ci descendit aussitôt. Après avoir examiné le noyé, il déclara qu'il n'y avait eu qu'un commencement i'asphyxie et qu'il vivait encore.

Louise poussa un long soupir de soulagement; les parol(s de l'étudiant venaient de déchai-ger sa poitrine d'une poids énorme; si elle leùt osé, elle se serait jetée à son cou.

Sur l'ordre de l'étudiant, Pierre fut dépouillé de ses vêtements très-vite et couché sur le lit. Alors, lui-même et les deux pêcheurs se mirent à le frictionner sur tout le corps.

Pendant ce temps, Louise, qui redoutait, non sans raison, l'intervention de la police dans cette affaire, était descendue dans la rue et disait aux personnes qui stationnaient encore devant la maison :

— Il s'agit d'un simple accident; c'est un jeune homme qui est tombé à l'eau* mais on l'a heureusement retiré assez tôt, il en sera quitte pour la peur.

Les curieux, satisfaits, se dispersèrent d'autant plus volontiers que le temps les y engageait fortement.

N'ayant plus rien ù l'edouter de ce côté, Louise remonta dans la chaml)re du malade. On avait cessé de le frictionner; il était maintenant enveloppé dans des couvertures de laine, et les poumons commençaient à reprendre leurs fonctions. L'étudiant était occupé à lui faire avaler quelques cuillerées d'une boisson qu'il venait de préparer.

Les deux pécheurs se disposaient à se retirer.

Louise les prit à part elles remercia avec effusion. Puis elle tira de sa poche son porte-monnaie dans lequel il y avait une cinquantaine de francs.

— Tenez, dit-elle, cela est pour votre récompense.

— On n'a pas besoin de récompense pour avoir fait son devoir, répondit le père.

— Soit, répliqua-t-elle; mais, je vous en prie, acceptez cet argent comme un témoignage de ma vive reconnaissance.

Et, un peu malgré lui, elle mit le contenu de son porte-monnaie dans la main du pêcheur.

— Maintenant, reprit-elle, j'ai quelque chose à vous demander.

— Dites.

— Je voudrais que vous me fissiez la promesse de ne parler à personne de l'événement de cette nuit ; le moment de punir les coupables n'est pas venu, et ce que je vous demande est dans l'intérêt même de celui à qui vous venez de sauver la vie.

— C'est bien, dit le pêcheur, nous ne dirons rien. Les brigands n'ont pas réussi à le noyer, c'est le principal ; le reste ne nous regarde pas.

Louise lui prit la main et la serra dans les siennes. Elle était liès-émuc.

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— Merci, dil-elle, merci !

— Allons, garçon, dit le pêcheur à son fds, parlons ; si la pluie tombe encore, nos habits sont suffisamment mouillés pour que nous ne la craignions point.

Ils partirent.

Louise s'approcha en tremblant du lit de Pierre.

Là VEILLLEE

Un quart d'heure s'écoula encore. Pour Louise, chaque minute valait une heure. Elle ne disait rien, mais son regard interrogeait anxieusement les expressions diverses du visage de l'étudiant. Celui-ci, calme et froid comme un vieux praticien, attendait le résultat de ses soins.

Cependant ne pouvant rester plus longtemps dans son incertitude, Louise lui dit à voix basse :

— Avez-vous de l'espoir, monsieur?

— Oui, depuis un instant, répondit-il.

— Ah ! sauvez-le, rendez-lui la vie !

Elle joignit ses mains et regarda le ciel. Prière muette adressée à Dieu.

— La respiration est encore bien faible, reprit l'étudiant ; mais la circulation du sang se rétablit, la chaleur revient. Voyez, tout à l'heure ses lèvres et ses joues étaient violacées : cette teinte disparaît.

— Il a rendu beaucoup d'eau pendant qu'on l'apportait ici.

— Heureusement : c'est ce qui l'a sauvé.

A ce moment, Pierre fit un premier mouvement.

— Allons, tout va bien, dit l'étudiant.

Et il fit encore avaler au malade une cuillerée de la potion.

Au bout d'un instant, on entendit le bruit régulier de sa respiration. L'étudiant tenait son poignet, attendant le moment où il sentirait ses palpitations.

Tout à coup, le \isage de l'étudiant s'éclaira, et Louise vit passer un sourire sur ses lèvres. Tout cela était éloquent pour elle ; une joie immense pénétra dans son cœur.

Presque aussitôt, Pierre s'agita, étendit les bras, et un profond soupir s'échappa de sa poitrine.

— Il est sauvé ! s'écria l'étudiant en se redressant, le regard rayonnant. Louise se laissa tomber à genoux près du lit.

Pierre ouvrit les yeux, se dressa à demi sur le lit, et, pendant un instant, il regarda autour de lui avec une sorte d'étonnement. Puis ses yeux se fermèrent, et sa tête retomba sur le traversin.

Louise eut peur ; elle fit entendre un gémissement et se tourna brusquement vers l'étudiant. Le jeune homme mit un doigt sur ses lèvres.

— Chut! fit-il; il dort.

Louise se releva.

— Ma présence ne vous est plus nécessaire, reprit l'étudiant ; je vais aller me coucher. Est-ce vous qui passerez la nuit ici ?

— Oui, monsiem-, je ne veux pas le quitter.

— Quand il se réveillera, dans deux ou trois heures, vous lui ferez prendre un bouillon tiède, puis, vingt minutes après, un bol de vin chaud bien sucré. Si vous aviez besoin de moi dans la nuit, ce que je ne suppose pas, vous me feriez appeler par le garçon de l'hôtel. Vous avez été mouillée, contiaua-t-il, votre vêtement est encore trempé ; je vous conseille d'en changer immédiatement; c'est ce que vous auriez dû faire il y a une heure, puisque votre amie, madame Jeanron, a mis sa garde-robe à votre disposition.

Sur ces mots, l'étudiant sortit de la chambre.

Louise comprit que le conseil du jeune homme était bon à suivre, et elle se mit en devoir de changer de vêtement. Elle terminait sa toilette, lorsque la maîtresse de l'hôtel entra doucement dans la chambre.

— Eh bien ! dit-elle tout bas à Louise, il parait qu'il est sauvé ; c'est vraiment heureux que j'aie en ce moment un jeune médecin pour locataire.

— Je ne pourrai jamais assez le remercier, répondit Louise.

— En voilà une singulière aventure, par exemple. Je ne m'attendais guère à cela ce soir.

— Vous n'êtes pas contrariée que j'aie fait transporter chez vous ce pauvre jeune homme?

— Contrariée, moi! vous n'avez pas celte idée-là, je pense. Je l'aurais reçu amené par des inconnus, à plus forte raison quand vous vous intéressez à lui ; est-ce que nous ne sommes pas deux vii'illi-s amies, Louise?

— C'f'st vr.ii, il y a plus de vingt ans que nous nous connaissons.

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— Vous étiez déjà chez la comtesse de LuceroUe. Est-ce que vous le connais sez, ce jeune homme?

— Oui, je le connais.

— Ah !... îl s"est donc jeté dans la Seine?

— Oui.

— Louise, savez-vous pourquoi?

— Je le sais; mais je ne puis rien vous dire aujourd'hui; dans quelques jours je viendrai vous voir et je vous raconterai ce que je sais de son histoire

— Pauvre garçon, je comprends : un chagrin d'amour... Il y a tout de même pas mal de gens qui se tuent par désespoir. C'est triste. Louise, vous feriez peut-être bien de vous mettre au lit ; il y a une chambre libre au-dessus.

— Non, il faut qu'on passe la nuit près de lui.

— Eh bien ! je veillerai.

— Merci, ma chère, merci ; c'est déjà bien assez de l'embarras que je vous donne, sans vous prendre encore votre repos. C'est moi qui resterai près de lui ; d'ailleurs, je ne me sens nullement fatiguée.

— Vous ferez comme vous voudrez, Louise; mais je serais désolée si vous vous gêniez avec moi.

— Vous voyez bien que j'agis avec vous tout à fait en amie.

— Et vous avez raison. Avez-vous encore besoin de quelque chose ?

— Pour moi, non; mais tout à l'heure il faudra lui faire boire un bouillon et un bol de vin chaud sucré.

— J'ai justement du bouillon de ce soir. Je vais vous le faire monter par le garçon avec du vin et du sucre ; en même temps on allumera du feu ici ; comme ça, vous pourrez faire chauffer tout ce que vous voudrez et vous réchauffer vousmême, car je crois m'apercevoir que vous avez le frisson.

— C'est cela, dit Louise, faites.

Madame Jeanron lui souhaita le bonsoir et alla donner des ordres à son garçon d'hôtel, qui les exécuta promptemcnl.

A minuit, un profond silence régnait dans l'hôtel. A l'exception de Louise, tout le monde était couché.

Assise devant le fou clair qui flambait dans la cheminée, le visage tourné du c5té du lit, afm de n'avoir qu'à lever les yeux pour voir le malade, elle se livrait à de tristes réflexions. Elle se transportait par la pensée à vingt-quatre années de distance et se revoyait dans sa petite maison de Jouarre, allaitant son fils et le nourrisson que le docteur Gervais lui avait confié.

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D'un bond, le jeune homme se dressa sur le lit, la poitrine haletante, le regard étincelant. ( Page 23l

— A comparer mon existence d'alors à celle d'aujourd'hui, se disait-elle, j'étais bien heureuse. J'avais la conscience tranquille ; je ne sentais pas en moi celle chose inconnue qui me torture, qui me brûle, en me reprochant sans cesse le silence que j'ai gardé !

Elle se représenta aussi cette nuit sombre au milieu de laquelle son man entra brusquement chez elle et lui vola l'un de sesi enfants. A cet horrible souvenir, elle se sentit frissonner.

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LiV. 29 F. "oy. ^<l't«<'^ "~ Roprttdaction intiirdilo.

Avant cela, elle avait souffert, sans doute ; mais c'est depuis qu'elle avait réellement connu les véritables et grandes douleurs.

— Ah! si l'on savait quelles ont été et quelles sont encore les souffrances que j'endure, on me prendrait en pitié! s'écria-t-elle. Oh! la destinée, la destinée!... Celui-ci devrait être aujourd'hui la joie de sa mère, l'orgueil de son père ; ol c'est l'autre qui lui a tout pris, parce que la fatalité l'a voulu ainsi ; c'est l'autre qui le fait assassiner ! L'infâme! l'infcâme !...

« Mais Dieu veillait sur lui ; il n'a pas voulu que le coupable eût le profit de son crime. Et le voilà^ le pauvre déshérité... Et c'est moi qui suis la cause de son malheur, c'est moi qui veille sur lui ! Tout à l'heure, quand il se réveillera, que me dira-t-il? Rien; il ne me connaît pas. Et moi, que lui dirai-je? Ah! je n'en sais rien, je n'en sais rien! J'ai la tête perdue ! »

Elle arrêta sur la figure pâlie du jeune homme son regard, dans lequel éclatait sa tendresse d'autrefois. Puis soudain, elle se leva et marcha doucement vers le lit, évitant de faire crier le parquet sous ses pieds. Après l'avoir contemplé pendant quelques secondes avec une sorte de ravissement, elle s'inclina et lui mit un baiser sur le front.

Pierre se réveilla en poussant un cri. Louise se rejeta vivement en arrière comme épouvantée.

— Oh! le rêve affreux! murmura le jeune homme.

Soudain, il sursauta, se mit sur son séant et passa plusieurs fois sa main sur son front. Il se vit sans chemise, entouré de couvertures de laine. Alors son regard effaré erra autour de la chambre.

— Où suis-je, mais où suis-je donc? s'écria-l-il. Ah ! je me souviens, je me souviens... Les éclairs, le tonnerre, l'eau.... l'eau de la Seine!

Il se toucha par tout le corps, comme pour s'assurer qu'il était bien éveillé et qu'il ne continuait pas un effroyable cauchemar. Il aperçut Louise, qui le regardai t en pleurant silencieusement.

— Qui èles-vous, madame? lui demanda-t-il.

— Je suis une amie qui veille près de vous, répondit-elle.

— Je ne vous connais pas; j'ai donc des amis inconnus?

— Oui, et qui vous aiment sincèrement.

— Il paraît que j'ai aussi des ennemis qui me haïssent mortellement.

— Ceux-là seront punis, s'écria Louise d'une voix creuse : je vous le promets, je vous le jure !

— Est-ce que vous les connaissez?

— Je crois les connaître.

— Ils se sont jetés sur moi comme des bêtes féroces, et, avant que j'aie pu me défendre, ils m'ont précipité dans la Seine. Quel tort leur ai-je donc fait pour quils aient voulu ma mort? On est venu à mon secours, on m'a sauvé!... Savezvous à qui je dois la vie?

— A deux braves pêcheurs qui se trojivaient là heureusem.ent.

— Oui, heureusement, répéla-t-il.

Et un sourire doux et triste effleura ses lèvres.

— Ils m'ont retiré de l'eau, reprit-il, et l'on m'a transporté dans cette chambre. Suis-je chez vous, madame?

— Non, vous êtes rue de Seine, dans un hôtel que tient une de mes amies.

— Alors, c'est grâce à vous qu'on a reçu un noyé dans cette maison?

— Je savais que vous y trouveriez, mieux que partout ailleurs, les soins dont vous aviez besoin.

— Ainsi, vous étiez là quand les deux pêcheurs m'ont retiré de la Seine?

— Oui.

— Mais vous ignorez, sans doute, ce qui s'est passé auparavant.

— Je n'ig-nore rien ; j'arrivais en courant sur le quaiau moment où les deux scélérats qui vous poursuivaient ont accompli leur crime. Je vous ai vu tomber, et aussitôt j'ai appelé au secours.

— Sans me connaître^ vous vous êtes interressée à moi.

— On s'intéresse toujours à ceux' qui sont victimes des méchants; mais ce n'est pas seulement pour cela que je m'intéresse à vous : je vous connais.

Le jeune homme la regarda avec surprise.

— Oui, je vous connais, reprit-elle, et si vous étiez resté une minute de plus rue de Grenelle, devant l'hôlt-l de Lucerolle, vous n'auriez pas couru cette nuit un si terrible danger.

— Comment! s'écria le jeune homme au comble de l'étonnement, vous savez...

— Je sais que vous vous êtes promené hier soir pendant un certain temps devant l'hôtel de Luci'rolle, continua Louise ; si vous aviez été moins préoccupé, vous auriez pu voir, vous guettant dans l'ombre, les deux hommes qui vous ont attaqué sur le pont des Arts. Je sais encore qu'on vous appelle Pierre Hicard et que vous attendiez hier soir, rue de Grenelle-Saint-Germain, une belle jeune fille que vous aimez.

Le jeune homme tressaillit.

— Mais qui donc èles-vous? s'écria-t-il d'une voix frémissanic.

— Votre amie, je vous l'ai déjà dit.

— Certes, après ce que vous faites pour moi, je u'ai pas le droit d'en douter : mais c'est votre nom que je désire connaître.

— Monsieur Pierre, dit Louise avec émotion, je me nomme Louise Verdier,

— Louise Verdier? fit-il, ayant l'air de chercher dans ses souvenirs. Elle continua :

— Monsieur Pierre, il y a environ vingt-deux ans que je suis au service de madame la comtesse de LuceroUe.

— Ah ! maintenant, je comprends, je comprends, dit le jeune homme.

— J'oublie que je suis cette nuit votre garde-malade, reprit Louise ; je cause sans m'apercevoir que je vous fatigue.

— Non, non, vous ne me fatiguez point, je vous assure. Je me sens encore très-faible, mais je n'éprouve aucun malaise.

— Soit; néanmoins, je vais vous faire prendre un excellent bouillon, qui est là tout prêt ; c'est une prescription du médecin. Ensuite, si vous ne dormez pas et si vous le voulez bien, nous causerons ; j'ai plusieurs choses très -sérieuses à vous dire.

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