‹ L'enfant du faubourgChapitre 78 sur 96 · RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

RÉVÉLATION

Pendant que le jeune homme buvait lentemeiU le consommé, par cuillerées, Louise était sortie de la chambre pour prendre ses vêtements, que le garçon d'hôtel avait enlevés, afin de les faire égoutter après les avoir tordus. Elle les rapporta et les étendit devant le feu, sur des chaises, pour les faire sécher. Ensuite elle vint s'asseoir près du lit.

— Eh bien ! monsieur Pierre, lui dit-elle, comment vous trouvez-vous maintenant ?

— A part des lourdeurs de tête, je suis aussi bien que possible, répondit-il.

— Le bouillon que vous venez de prendre a dû vous faire du bien...

— Oui, je crois, en effet, que j'en avais besoin.

— J'ai mis tout à l'heure du vin près du feu; dans un instant, je vous le donnerai bien sucré ; c'est toujours l'ordonnance du médecin.

i^/sllu. ■-'^'i.

— Vous me soignez comme si vous étiez une ATaie sœur de charité, fit-il en souriant.

— Il faut bien qu'on ait soin de vous : votre vie est précieuse, monsieur Pierre. Ah ! je ne sais pas m'exprimer pour vous dire le bonheur que j'éprouve en entendant votre voix, à vous voir plein de vie, après vous avoir cru perdu... Car j'ai été un moment complètement désespérée, monsieur Pierre. Je ne voyais personne autour de moi pour vous sauver, et je jetais vainement des cris d'appel ; le bruit du tonnerre couvrait ma voix. Quelles angoisses! C'était horrible!

— Ah ! réphqua-t-il vivement, je n'oublierai jamais que vous avez souffert à cause de moi !

— C'est vrai, n'est-ce pas ? reprit-elle d'une voix entrecoupée; vous êtes content de moi?

Il lui tendit sa main en disant :

— Je vous remercie de tout mon cœur.

— Comme il est bon, lui 1 murmura-t-elle.

Et elle l'enveloppa d'un regard qui contenait un mélange de tendresse, de reconnaissance, de respect et d'admiration.

— Comme vous me regardez! dit-il ; il y a dans vos yeux une douceur infinie qui ressemble à de la tendresse.

— Ah! cher enfant, cher enfant, vous ne vous trompez pas! s'écria-t-elle ; oui, c'est de la tendresse que j'ai pour vous!

Et elle colla ses lè^Tes sur la main qu'elle tenait encore dans les siennes.

Tous deux étaient fort émus.

Après un moment de silence, Pierre reprit :

— Je ne me sens nulle envie de dormir ; n'avez-vous pas plusieurs choses sérieuses à me dire?

— Oui, monsieur Pierre, j'ai des choses très-sérieuses à vous dire.

— Vous m'avez dit que vous connaissiez les hommes qui ont tenté de me aoyer.

— Ceux-là, non; mais je suis persuadée qu'ils ont été payés par un autre pour commettre ce crime horrible.

— Un autre! répéta le jeune homme réfléchissant; en effet, ils n'ont pas cherché à me voler; c'étaient donc de véritables assassins agissant pour le compte d'un autre... Mais je ne me connaissais qu'un seul ennemi, et il n'est pas assez riche pour s'offrir le luxe de faire noyer les gens. D'ailleurs, il est plus lAcbo encore (|n'il n'est méchant: il n'aurait pas osé. Non, ce n'est pas Robin. iMais (|iii diiti' i;sl cet ennemi inconnu qui se trouve gêné par l'existence d'un pauvre

nuviier comme moi? continiia-t-il en s'aJressant à Louise. Je veux le connaître : (liles-moi son nom, madame.

Louise tressaillit.

— Je ne suis pas absolument sûre, balbulia-t-elle; je n'ai encore que des soupçons vagues ; mais aujourd'hui même, oui, ce soir, j'aurai acquis la certitude. Pourtant, je ne vous dirai pas son nom ; vous ne pouvez pas, vous ne devez pas le connaître; mais il sera cruellement puni, je vous le jure, et c'est moi, vous entendez bien, monsieur Pierre, c'est moi qui lui intligerai le châtiment qu'il a mérité !

«Ah ! poursuivit-elle avec une sombre énergie, depuis quelques heures, je ne suis plus la même femme. Mon cœur longtemps abreuvé de toutes les amertumes s'est brisé ; il ne contient plus maintenant que de la colère, de l'indignation, du dégoût... C'est de lui, c'est de mon lâche cœur, que me venait conte ma faiblesse... Ah! que le ciel soutienne mon courage et me donne enfin la volonté d'accomplir mon devoir ! Oui, dussé-je être maudite par le monde entier et chassée de partout comme une misérable, comme la plus vile des créatures, celle fois je n'hésiterai pas, j'irai jusqu'au bout! Je serai sans pitié, implacable comme la justice de Dieu... De la pitié, de la pitié, je n'en demande point pour moi; je ne veux pas en avoir pour un monstre !

«Ah! reprit-elle avec un accent farouche, pour la réparation je m'ouvrirais les veines et ferais couler tout mon sang! Et j'aurais de la pitié! Non, non! Que la foudre de Dieu m'écrase plutôt que de laisser le crime impuni ! »

Le jeune homme la regardait avec stupéfaction. Ne pouvant comprendre ces étranges paroles, il se demandait si elle avait bien toute sa raison.

Louise s'était arrêtée pour reprendre haleine. Au bout d'un instant, elle continua, en changeant de ton :

— Monsieur Pierre, hier soir, vous avez été victime d'un odieux guet-apens mais, grâce à Dieu, vous avez échappé à la mort. Maintenant, écoutez-moi bien. Au nom de mademoiselle Léontine Blanchard, qui vous est chère, au nom de plusieurs autres personnes, qui vous seront également chères, quand vous les connaîtrez, et au nom aussi de votre intérêt, je vous supplie de me faire une promesse.

— Qu'exigez-vous de moi? Parlez.

— Monsieur Pierre, les deux pêcheurs qui vous ont retiré de la Seine ne savent pas qui vous êtes ; d'ailleurs, je leur ai recommandé de ne point parler du triste événement de cette nuit: ils ne diront rien. Ce que je vous demande, monsieur Pierre, c'est de garder un silence absolu sur ce qui s'est passé.

— Je vous fais cette promesse d'autant plus volontiers que moi-même je désire que le secret en soit gardé. Je ne veux pas inquiéter inulilcmenl mes amis.

— Oui, vous avez raison. Et puis la police a de bonnes oreilles, un mol qu'elle entendrait donnerait lieu à une enquête. Quand ces choses-là commencent, on ne sait pas où elles s'arrêtent. La justice ne doit rien savoir, rien. Je vous l'ait dit, monsieur Pierre, il s'agit de votre intérêt et de la tranquillité de plusieurs personnes. Naturellement, je ne parle pas des coupables. Ohl ceux-là seront punis, et, je vous le répète, je me charge de vous venger.

— Je ne demande pas de vengeance, répliqua-t-il ; seulement, à l'avenir, je me tiendrai un peu mieux sur mes gardes.

— Ainsi, reprit Louise, c'est bien convenu, vous ne direz rien?

— Je serai muet.

— Quoi qu'il arrive?

— Quoi qu'il arrive, je vous le promets.

— Cependant, si par une cause imprévue la police apprenait quelque chose et venait vous interroger ..

— Eh bien?

— Eh bien ! monsieur Pierre, il ne faudrait pas répondre et avoir l'air de ne pas comprendre ce qu'on voudrait vous dire. Plus tard, quand vous saurez ceijuc je ne puis vous apprendre aujourd'hui, vous verrez combien il était important qu'on ne sût rien. Oui, il faut qu'on ignore absolument que des scélérats vous ont précipité dans la Seine et que nous nous sommes trouvés ensemble cette nuit dans cette chambre d'hôtel. Vous me promettez bien tout cela, monsieur Pierre?

— Oui, je vous le promets, je vous le jure.

— Merci, merci, dit-elle. Me voilà complètement rassurée. Du reste, dans quelques jours, avant la fin de la semaine prochaine, je vous reverrai et je vous délierai de votre serment. Alors, si je ne me suis pas trompée dans mes doutes, — hélas! je ne l'espère point — le vrai coupable aura déjà reçu son châtiment.

— Si vous le permettiez, dit le jeune homme, je vous adresserais une question.

— Laquelle?

— Gomment se fait-il que vous soyez si bien instruite des choses qui me concernenl et que vous connaissiez ce terrible ennemi que j'ai et dont je ne soupçonne même pas le nom?

— Cela vous semble extraordinaire, je le comprends; mais je ne puis répondre aujourd'hui à voire question.

— Pourquoi ce mystère?

— Parce qu il est utile, monsieur Pierre ; veuillez me croire. Ah ! si je pouvais parler!. . Mais non, non, pas encore.

— Je n'insiste pas; du moment qu'il s'agit d'un secret...

— Oh! oui, un secret, un secret terrible.

— Vous m'eiïrayez, fit-il, pendant que son regard scrutateur cherchait à saisir la pensée de Louise.

— Ce secret est terrible pour d'autres, reprit-elle tristement; il ne l'est pas pour vous.

— Après ce qui m'est arrivé cette nuit, dit le jeune homme, vos paroles mettent en moi un grand trouble; en vérité, je ne sais plus que penser.

— Monsieur Pierre, avez-vous confiance en moi?

— Oui, certes.

— Merci. Eh bien! vous pouvez croire que je vous suis entièrement dévouée; je ne prendrai pas une minute de repos tant que je n'aurai pas assuré votre bonheur. Ah ! vous ne pouvez pas connaître le sentiment qui m'anime en ce moment, c'est à peine si je puis me l'expliquer moi-même; mais, voyez-vous, s'il me fallait donner ma vie pour la vôtre, je n'hésiterais pas un instant !

— Je vous crois, madame, répondit Pierre, et je crois aussi à votre dévouement, dont vous me donnez la preuve en ce moment ; mais, comme vous le dites avec raison, ce sentiment que vous éprouvez est difficile à expliquer.

Il eut un moment d'hésitation, puis il ajouta :

— Il n'y a guère qu'une mère qui...

— Monsieur Pierre, l'interrompit-elle vivement, j'ai été votre nourrice ! Il fit un brusque mouvement.

— Ma nourrice, s'écria-t-il avec surprise, vous avez été ma nourrice!

— Je voulais aussi vous cacher cela, reprit-elle en proie à une vive émotion ; eh bien, puisque j'ai parlé, oui, oui, j'ai été votre nourrice ; pendant près d'un an, je vous ai nourri de mon lait. Ah ! Dieu sait si je vous aimais, s'écria-t-elle, en fondant en larmes : monsieur Pierre, une nourrice est un peu une mère!

— Je comprends, enfin, je comprends, dit le jeune homme d'une voix tremblante. Alors, continua-t-il, vous allez pouvoir me dire...

— Vous dire quoi?

— Si vous avez connu ma mère.

— Oui, j'ai connu votre mère.

— Ah 1 s'écria-t-il d'une voix suppliante en joignant les mains, un mot encore, un seul; vit-elle toujours?

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Miidîniio la comtesse, s'écria-t-elle, le teint nnim<5, je jure que ce jeune lioninio est innocent, (l'âge 2«.)

J>oiiise baissa la lète, mais la relevant aussitôt:

— Oui, répondit-elle, votre mère existe et votre père aussi. Le jeune hommo laissa échapper un cri dejoie.

— .Maintenant, dit-il, je pardonne à celui ou à ceux qui ont voulu ma mort, puis(|iie je leur dois de vous avoir rencontrée, vous qui venez de faire naîlrc en moi une joie sans pareille... Ah ! si vous voulez m'èlre agréable, si vous voulez me i( wCn: vérilablemciil Ih-ukuj.x, jjiirlcz-moi de ma mère!

Liv. .'Il) I'. ii,.y, (?■:

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litonr. — llO|iroilii**ti<iii iiituriljk-.

D'un ton devenu subitement très-grave, il ajouta:

— Vous n'avez rien à me dire de mon père : je sais ce qu'il a été, je devine ce qu'il est.

— Monsieur Pierre, vous ne savez rieni

— Que voulez-vous dire?

— Ce que je veux dire, le voici, répondit-elle dans une sorte d'exaltation fébrile et personne que moi ne le sait : vous n'êtes pas le fils d'un voleur et d'un forçat vous n'êtes pas le fils de Pierre Ricard !

D'un bond le jeune homme se dressa sur le lit la poitrine haletante, le regard étincelant.

— Comment! bégaya-t-il, je... ne suis pas... le fds de Pierre Ricard?

— Il n'y a de commun entre vous et Pierre Ricard le maudit, qu'un crime infâme, dont vous avez été à l'âge de onze mois l'innocente victime.

Mais qui donc est mon père? qui donc est ma mère? s'écria-l-il en tendant

vers elle ses mains tremblantes.

Louise les saisit, et, tombant à genoux devant le lit :

— Monsieur, répondit-elle humblement, je vous prie en grâce de respecter le silence queje croisdevoir garder encore ; vous connaîtrez votre père et votre mère le jour où, heureux de vous retrouver, j'aurai, moi, Louise Verdier, le bonheux de vous mettre entre leurs bras.

A'ISITE AUX AFKJ.IGÉS

Le soleil s'était levé superbe dans un ciel sans nuage ; il répandait à profusion sur Paris l'or de ses rayons. Aux fenêtres des maisons, les oiseaux des volières chantaient joyeusement à plein gosier. Partout l'animation, le mouvement, le travail la vie. Au roui»Mient incessant des voitures, au bruit des marteaux des scies, des rabots, des limos, 4«s machines, se mêlaient les mille cris de la rue. C'est le bourdonnement habituel de la ruche immense.

L'eau des fontaines a coulé dans les égouts, les balayeurs sont passés, il ne reste plus aucune trace de l'orage do la nuit.

Des centaines de personnes traversent la Seine sur le pont des Arts sans se

douter que là où ils posent le pied s'est accompli un drame nocturne : ot ceux qui passent devant le n" 62 de la rue de Lille ne savent pas davantage qu"il y là le cadavre d'un homme tombé sous le couteau d'un assassin.

Que de sombres événements se passent à Paris dans une seule nuit et qui restent toujours ignorés! Les journaux, constamment àTafrût de ce qui peut intéresser leurs lecteurs, en recueillent quelques-uns, mais c'est le petit nombre ; avec ce qui leur échappe ils rempliraient aisément toutes leurs colonnes.

A Paris, personne ne se connaît, on demeure dans une maison, à côté, audessus ou au-dessous de voisins qui vous sont inconnus. Et puis, chacun a ses occupations, ses affaires, son travail. Cela ne signifie point qu'à Paris ou ne pense qu'à soi; non ou y est moins égoïste que partout ailleurs. Certes, dans maintes circonstances la population parisienne a prouvé qu'elle sait compatir aux souffrances des autres. Elles est généreuse et enthousiaste. Ce n'est jamais en vain qu'on fait appela sa pitié. En cela elle donne l'exemple à toute la France. Son indifférence apparente disparaît aux jours terribles des inondations, des explosions dans les mines, elautres douloureuses catastrophes. Mais, familiarisée avec les événements ordinaires de la vie, il faut un grand bouleversement pour la mettre en émoi.

Léontine Blanchard ne s'était pas couchée; elle avait passé le reste de la nuit à pleurer et à prier. Les pleurs soulagent et la prière console, ou tout au moins donne l'espoir. Léontine, si cruellement frappée, ne pouvait pas être consolée alors qu'elle croyait son fiancé emprisonné comme un lâche assassin; mais fortement convaincue de l'innocence du jeune homme, elle se résignait à supporter cettenouveile épreuve.

Elle eut, cependant, de bien douloureuses pensées, et elle fit d'amères réflexions, en comparant son existence constamment tourmentée à celle de tant d'autres. Elle trouvait pour celles-ci la vie agréable, le bonheur facile, toutes les joies, tandis que,, de quelque côté qu'elle tournât les yeux, elle ne voyait autour d'elle que des tableaux lugubres : du sang répandu, la mort. La pauvre enfant devait croire qu'il y a des êtres humains condamnés fatalement à toujours souffrir et à envier et désirer le bonheur éternel des autres.

Dès que le jour fut assez grand dans le logement, elle se mit en devoir de faire le ménage et de nettoyer partout. Il y avait surtout à faire disparaître ce qui restait des traces de sang. Mais elle essaya en vain de se distraire elle ne jiouvait échapper à l'obsession de ses sombres pensées.

Elle s'était dit : « Pierre prouvera facilement qu'il n'est point coupable ; on lo mettra aussitôt en liberté, et il accourra ici pour nous tranquilliser. »

Mais elle voyait le soleil monter au-dessus des toits des maisons, et son fiancé n'arrivait pas. Elle se sentait dévorée par une anxiété qui augmentait à chaque

inslaiit.

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A huit heures, son petit ménage était terminé, tout setrouvaifpropre et remis dans l'ordre accoutumé.

M. Blanchard se leva; elle l'aida à s'habiller, puis elle descendit pour aller chercher le lait du déjeuner du malin. En passant devant la loge, elle jeta un regard furtif à travers la porte vitrée, vit plusieurs femmes agenouillées; près du lit, deux cierges allumés. Elle n'osa pas entrer. Elle courut acheter son lait et remonta aussitôt.

Le déjeuner prêt, elle prit l'aveugle par la main et le fit asseoir près de la table, devant son bol de café au lait, dans lequel elle avait cassé une rôtie.

Le vieillard commença à manger. Au bout d'un instant, il s'aperçut qu'il était seul à table.

— Léontine, est-ce que tu ne déjeunes pas? lui demanda-t-il.

— Non, grand-papa, je n'ai pas faim.

— Ah ! fit le vieillard en baissant la tête .

H avala encore deux cuillerées; puis, repoussant le bol :

— Je n'ai pas faim non plus, dit-il.

11 poussa un soupir, et de grosses larmes roulèrent dans ses yeux.

— Grand-papa, dit Léontine, vous aimez bien votre café au lait le matin; je vous en prie, mangez.

— Tu l'aimes aussi, ma chérie, et tu n'en manges pas.

— J'ai essayé ; je n'ai pas pu.

— Moi aussi, je ne peux pas.

— Mon Dieu! si vous alliez être malade ! s'écria-t-elle. Elle s'élança vers lui et l'entoura de ses bras.

— Rassure-toi, mon enfant, rassure-toi, reprit l'aveugle; si peu que je vaille aujourd'hui, je ne veux pas encore t'abandonner. Je tiens à voir si le malheur ne se lassera point de te poursuivre. Hélas! n'avais-tu donc pas été déjà suffisamment éprouvée? Si Dieu fait ainsi souffrir les bons, que réserve-t-il donc aux méchants!

II se mita pleurer. La jeune fille l'embrassa. Elle sanglotait.

— Pauvre Fabrice ! murmura le vieillard.

— Lui si bon, si dévoué; ah! c'est horrible, ajouta Léontine.

— Et maintenant, ma pauvre enfant, ce qui restait de notre fortune n'existe plus, lu n'as plus rien, plus rien...

— Ah! l'argent est peu de chose, s'écria-t-elle; j'ai des bras, de bons yeux, du courage : je travaillerai!

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L'aveugle fit entendre un gémissement, et, laissant tomber sa tête dans ses mains, il parut réfléchir profondément.

Léontine avait pris son ouvrage ; mais, au bout de quelques minutes, l'aiguille resta immobile entre ses doigts. Les pleurs, qu'elle ne pouvait retenir, voilaient ses yeux.

Pierre et la terrible accusation qui pesait sur lui occupaient constamment toutes ses pensées. Si elle n'avait pas eu son grand-père, qu'elle se repentait amèrement d'avoir quitté la veille, si elle eût été seule, libre, ne pouvant plus supporter son incertitude, elle aurait pris une voiture pour courir rue Saint- Sébastien. Mais elle était forcée d'attendre dans l'inaction, et elle n'avait personne près d'elle pour aller à sa place chercher des renseignements. Hélas! Fabrice, si complaisant, toujours si empressé à lui être agréable, l'excellent Fabrice n'était plus.

Elle avait ouvert la fenêtre et, à chaque instant, elle se levait pour regarder dans la rue. Ne voyant rien venir, comme sœur Anne, elle se rasseyait en face de l'aveugle absorbé dans sa méditation. La pièce de dentelle qu'elle reparait était près d'elle sur une chaise; elle n'y touchait pas : elle aimait le travail, pourtant; mais elle n'avait pas le cœur à l'ouvrage. Elle avait entendu sonner neuf heures; depuis l'aube, elle comptait les minutes.

Tout à coup, on frappa à la porte du logement. Elle crut que c'était lui. Elle essuya vivement ses yeucx, et, le cœur palpitant, elle courut ouvrir. Elle se trouva en face de madame de Lucerolle.

— Oh ! madame la comtesse qui vient nous voir, dit-elle d'une voix émue, en s'effaçant pour laisser entrer la grande dame.

— Oui, chère enfant, je viens vous voir, répondit madame de Lucerolle; jo sais dès hier soir que M. Blanchard a été victime d'un vol, et que le concierge de la maison a été assassiné. J'ai pensé à votre affliction, Léontine, et je suis venue pour vous donner un témoignage de mon amitié et essayer de vous consoler.

— Ah! vous êtes bonne, vous êtes bonne! balbutia la jeune fille. L'aveugle s'était levé brusquement.

— Merci, madame la comtesse, dit-il ; soyez la bienvenue dans notre demeure; vous avez eu une bonne inspiration, vous ferez ce que ne peut faire le vieil aveugle, vous consolerez ma pauvre enfant.

— Votre chère fille a déjà prouvé qu'elle ne manque pas de courage, répondit k comtesse en entrant dans la salle à manger.

Elle s'assit près du vieillard.

. — Dans ce qui s'est passé ici la nuit dernière, reprit-elle en s'adressant à Léontine, il n'y a qu'un grand malheur irréparable : c'est la mort de Fabrice, tjuuiit

à la perte de votre dot, sur laquelle vous comptiez sans doute, c'est un des accidents qui arrivent fréquemment et dont nul n'est exempt. Desfoi'tunes considérables sont souvent englouties dans de fausses spéculations ou détruites par suite d'un désastre inalteuJu. D'après ce que vous m'avez raconté, mon enfant, le vol de votre dot ne peut avoir aucune influence sur votre bonheur : ce n'est pas cela qui éloignera de vous votre fiancé, au contraire. D'ailleurs, ceux qui vous aiment ne vous abandonneront pas, et, plus que jamais, vous pouvez compter sur la comtesse de LuceroUe.

— Hélas! madame la comtesse, vous ne savez pas tout, dit Léontine d'un ton douloureux.

— Je ne sais pas tout? fit madame de LuceroUe étonnée, mais qu'y a-t-il donc encore !

— M. Pierre Ricard, mon fiancé, a été arrêté dans la nuit...

— Arrêté, pourquoi? Je ne comprends pas.

— On le croit coupable, madame la comtesse : on le soupçonne, on l'accuse d'être l'un des deux misérables qui ont commis le double crime de la nuit dernière.

— Infamie! s'écria la comtesse qui pâlit subitement.

— C'est une épouvantable erreur, mais en attendant... Un sanglot empêcha la jeune fille de continuer.

— Mon Dieu, reprit madame de LuceroUe très-agitée, qu'est-ce que cela veut dire? Quelle raison a-t-on de soupçonner, d'accuser ce jeune homme?

— Avant de mourir, répondit Léontine en pleurant, Fabrice, dans le délire de la fièvre, a prononcé deux fois son nom, et le commissaire de police a compris qu'il désignait Pierre Ricard comme l'un des voleurs, comme son meurtrier ou le complice de l'assassin.

— Mais c'est absurde, c'est de la folie! s'écria la comtesse.

— C'est à peu près ce que j'ai dit immédiatement au commissaire de police, madame la comtesse; mais il ne connaît pas M. Pierre, lui. Un crime horrible a été commis, il cherche les coupables et il croit que M. Pierre en est un. Le médecin qu'on avait appelé, et qui a entendu aussi les paroles de Fabrice, a prétendu qu'il n'avait point le délire et qu'il venait réellement de nommer l'un des criminels. Ensuite, parce que M. Pierre savait que mon grand-père avait ici une somme d'argent, parce qu'il est venu hier soir en mon absence, sachant que je devais passer la soirée à l'hôtel de LuceroUe, on trouve de nouvelles preuves de sa culpabilité. Il paraît que cela suffit à la justice, et le commissaire de police, qui fait assurément son devoir, a donné l'ordre à ses agents de se transporter rue Saint- Sébastien et d'arrêter M. Pierre.

— C'es-L afl'reux, murmura la comtesse. Mais, continua-t-elle, ce n'est qu'un

moment d'inquiétude à passer : M. Pierre Ricard prouvera facilement, dès qu'on l'interrogera, qu'il est innocent; si la justice peut se tromper quelquefois, elle répare vite ses erreurs involontaires.

— C'est ce qui me rassure, madame la comtesse. Toutefois, je suis très-tour mentée et pleine d'anxiété; j'espérais que M. Pierre aurait été mis immédiatement en liberté et que, sachant ce qui s'est passé ici, il se serait empressé de venir nous voir. Je l'attends vainement depuis ce matin.

— La justice procède souvent avec lenteur; il est probable qu'on ne l'a pas encore interrogé.

— Il n'est pas libre, certainement, sans cela, il serait venu déjà.. Mon Dieu ! comme il doit être malheureux!

A ce moment, on frappa deux coups à la porte.

Léontine se leva précipitamment pour aller ouvrir.

Le commissaire de police entra, suivi de son secrétaire.

— J'ai dû revenir ce malin dans la maison, dit-il, et je n'ai pas voulu m • retirer sans avoir vu M. lîlancliard, afin do lui demander, d'abord, des nouvelles de sa santé.

— Je vous remercie, monsieur, dit l'aveugle en se levant, ju "suis à peu près remis de cette secousse terrible ; si nous n'avions pas la mort d'un homme ;'i déplorer et d'autres sujets d'inquiétude, nous serions résignés, ma lille et moi.

— Vous avez dû rélléchir pendant la nuit, reprit le commissaire ; n'avez-vous pas quelques nouveaux renseignements à me donner?

— Aucun, monsieur.

— Et vous mademoiselle?

— Je ne pourrais que vous répéter ce que j'ai ou l'honneur de vous dire liier soir, répondit la jeune fille.

— La demoiselle Henriette Mabire est-elle entrée quelquefois chez vous?

— Jamais, monsieur ; je ne la connais que pour l'avoir vue chez la concierge.

— Je vous ai fait cette question, parce que je viens d'acquérir la certitude que cette fille est la complice des assassins. Elle se donnait connue une ouvrière confectionneuse de la maison du Bon Marché, et elle y est absolument inconnue. Je viens de faire ouvrir la porte de la chambre qu'elle a louée il y a quelques jours; dans une vieille malle qui devait contenir, d'après la concierge, du linge et des elTets d'habillement, j'ai trouvé quatre ou cinq morceaux de bois enveloppés dans du papier d'emballage. Comme vous le voyez, si le meurtre n'a pas été prémédité, les criminels se sont entourés de précautions et n'ont rien négligé pour commettre le vol.

— Monsieur le commissaire de police, dit la comtesse, on vient de me dire que, soupçonnant M. Pierre Ricard d'être l'un de ces criminels, "vous l'avez fait arrêter.

Le commissaire fronça les sourcils.

— Est-ce que vous ne l'avez pas interrogé ? ajouta la comtesse.

— Avant de vous répondre, madame, veuillez me dire à qui j'ai l 'honneur de parler.

— Monsieur le commissaire, je suis la comtesse de Lucerolle. Le magistrat s'inclina respectueusement.

— Mademoiselle Léontine Blanchard est l'amie de ma fille et la mienne, continua la comtesse ; c'est avec ma fille et moi qu'elle a passé hier la soirée : nous savons que M. Pierre Ricard est son fiancé, et je n'ai pas à vous cacher, monsieur, que je m'intéresse vivement à ce jeune homme, comme à tout ce qui touche mademoiselle Blanchard.

— Le connaissez-vous, madame la comtesse?

— Je ne l'ai vu qu'une seule fois, monsieur; mais il m'a suffi de le regarder pour être convaincue qu'il est en ce moment victime d'une erreur regrettable.

— C'est aussi la conviction de mademoiselle Blanchard, répliqua le commissaire en hochant la tête.

— Alors, vous persistez à croire...

— Madame la comtesse, je crois plus que jamais que Pierre Ricard est un criminel.

— Mais vous l'avez donc interrogé ? s'écria la comtesse avec animation ; qu'a-t-il répondu?

— Pierre Ricard n'a pu être encore interrogé, parce que jusqu'à présent il a su se soustraire aux recherches des agents chargés de l'arrêter.

— Comment, monsieur, vous prétendez qu'il se cache!

— Cela doit être, madame; on n'a pas trouvé cette nuit Pierre Ricard à son domicile, et ce matin, à huit heures, il n'y avait pas encore paru. Il se doute certainement que la maison où il demeure est surveillée. Sa disparition n'est pas de nature à éloigner la grave accusation qui pèse sur lui. Mais nous avons à peu près son signalement, on le cherche activement en ce moment, et il y a lieu d'espérer qu'il ne tardera pas à tomber entre les mains de la justice.

Léontine poussa un cri et s'affaissa sur un siège.

La confiance de la comtesse était fortement ébranlée ; elle laissa ('rhnp])er un soupir et arrêta sur la jeune fille son regard plein de compassion.

Ir*=

JS-T!

— Je buib iusijcctcur Je i.olicel Au uuai Je lu lui, Pierre lUcarJ.jo vuus arrêlel (Page 254.)

— Je rcgiullc vivemeiit de vous avoir affligés de iiuuvcaii, dit le commissaire de police; mais je n'ai pas cru devoir vous cacher la vérité. E.xcusoz-moi dùlro entré et de vous avoir dérangés.

Il fit un salut et se relira.

La comtesse etLéoutine se regardèrent. Elles étaient atterrées.

— Àh ! j'en mourrai, j'en mourrai 1 s'écria la jeune (ille d'un ton navrant.

LlV. 31 F. Roy, (Jditour. — Roproduclion intordito.

— Courage, mon enfant, courage! dit la comtesse, il faut encore espérer.

— Espérer, espérer I fît Léontine en gémissant. Ah! maintenant, je dis comme mon père : je ne sais plus que penser!

Et elle éclata en sanglots déchirants.

L'aveugle poussa un sourd gémissement.

— Voilà une grande douleur, se dit la comtesse.

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