‹ L'enfant du faubourgChapitre 79 sur 96 · CONSOLATION · texte numérisé non relu

CONSOLATION

Quand ma(l;'mo de Lucerolle revint chez elle vers onze heures, Louise Verdier était rentrée depuis un instant. Elle avait eu le temps de changer de vêtements, et elle attendait sa maîtresse dans l'antichambre pom- lui demander ses ordres.

Sur un signe que lui fit la comtesse, elliî la suivit dans sa chambre.

— Madame la comtesse m'a demandée ; est-ce que madame la comtesse a eu besoin de moi ? dit Louise, pendant que madame de Lucerolle se débarrassait de son châle et de son chapeau.

— Hier soir, j'ai voulu vous prier de reconduire jusque chez elle mademoiselle Blanchard, qui a passé la soirée ici, répondit la comtesse, et ce matin je vous ai fait demander pour sortir avec moi. Où donc avez-vous passé la nuit ?

Louise se sentit troublée et le rouge lui monta au front.

— Je prie madame la comtesse de m'excuser, répondit-elle d'une voix hésitante ; il y a eu hier soir un orage épouvanlabie, j'ai eu peur du tonnerre et des éclairs et j'ai couché chez une de mes amies.

— C'est bien, dit la comtesse, vous êtes tout excusée ; je n'ai pas eu l'intention de vous adresser un reproche.

— Oh ! je sais que madame la comtesse est toujours très-indulgente. Est-co que madame la comtesse est souffrante? Je la trouve pâle et agitée.

— Non, Louise, je ne souffre pas, mais je suis désolée.

— Mon ûieu! qu'est-il donc ai'rivé à madame la comtesse?

— A moi, rien. Mais un effroyable malheur vient de frapper mademoî-

selle Blanchard et son vieux père. Je sors de chez eux, et je suis encore toute bouleversée d'avoir vu la grande douleur de cette pauvre enfant.

— Qu'a-t-elle donc, madame la comtesse?

— Hier soir, pendant que, gaie et joyeuse, elle causait ici avec Ernestine et moi, deux audacieux malfaiteurs pénétraient dans le logement de M. Blanchard et lui volaient une trentaine de mille francs, tout ce qu'il possédait : La dot de Léontine. Le concierge de la maison, un brave homme appelé Fabrice, a surpris les voleurs dans la chambre du vieillard, et l'un d'eux l'a frappé d'un coup de couteau. Le malheureux Fabrice est mort.

— Oh ! c'est affreux! voilà un épouvantable malheur, murmura Louise.

— Malheureusement, ce n'est pas tout. Vous connaissez mademoiselle Léonime; mais vous ignorez probablement qu'elle était à la veille de se marier.

— J'ai entendu dire qu'un jeune ouvrier très-honnête et très-distingué l'a

demandée en mariage.

— Ah ! vous savez cela... Eh bien, Louise, avant de mourir, Fabrice a parlé, Fabrice a nommé l'un des voleurs ou même son meurtrier, qu'il aurait reconnu. Louise, ce nom que Fabrice mourant a livré au commissaire de police, venu sur les lieux pour procéder à une enquête, ce nom est celui du fiancé de la pauvre Léontine, c'est le nom de Pierre Ricard.

Louise porta les deux mains à son cœur et fit quelques pas en arrière. Elle resta un instant sans voix, suffoquée par la surprise.

Soudain, s'approchant de sa maîtresse :

— Madame la comtesse, s'écria-t-elle, le teint animé, l'œil brillant, c'est là une monstrueuse calomnie! ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai, je jure que ce jeune homme est innocent !

L'accent convaincu et exalté, dont elle prononça ces paroles, fit tressaillir la comtesse.

— Louise, vous connaissez donc M. Pierre Ricard? deuianda-t-elle.

— Oui, madame la comtesse, oui, je le connais... Oh! oh! accusé, luil Et elle cacha sa figure dans ses mains.

Madame de Lucerolle était trop troublée elle-même pour remarquer l'étrann-e attitude de Louise.

— Comme mademoiselle Blanchard, dit-elle, comme moi et tous ceux qui le connaissent ou qui l'ont vu seulement, une protestation énergique s'élève dans votre cœur contre l'accusation dont il est l'objet; mais tout est contre lui et le désigne à la justice comme l'un drs criminels.

— Madame la comtesse, je vous le répèle, il est innocent, je h- jure I

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— Il faudrait qu'il le prouvât, répliqua madame de Lur.eroUe en secouant trislement la tête.

— On peut accuser un innocent, madame la comicsse, on ne le condamne point sans l'entendre.

— S'il est innocent, Louise, pourquoi se cache-t-il?

— Il se cache, lui!

— La nuit dernière, lorsque les agents se sont transportés •chez lui pour l'arrêter, ils ne l'ont pas trouvé ; où était-il? Que faisait-il? Ce matin, à huit heures, il n'était pas encore rentré à son domicile. En ce moment toute la police est sur pied, à sa recherche.

Cette fois, Eouise devint pâle comme une morte.

— Fatalité ! murmura-t-elle en baissant la tète.

— Oui, dans ce drame épouvantable tout est fatal, soupira madame de Lucerolle.

Louise se redressa, le regard étincelant.

— N'importe, dit-elle d'un ton brusque, le fiancé de mademoiselle Léontine sera arrêté... Dieu le veut ainsi. C'est la dernière épreuve!

— Louise, que voulez-vous dire?

— Madame la comtesse, ce jeune homme n'est pas le premier innocent qu'on aura mis on prison!

— Malgré ce que je viens de vous dire, Louise, vous croyez donc toujours à son innocence?

— Si j'y crois! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, j'y crois comme je crois à votre bonté, à toutes vos vertus, madame la comtesse, comme je crois à la lumière du jour, au soleil qui nous éclaire!

— Ah! il me semble que vos paroles me rassurent.

— Madame la comtesse, vous pouvez être complètement rassurée au sujet du fiancé de mademoiselle Blanchard. Si je me permets de parler en votre présence comme je le fais, avec tant d'assurance, c'est que je sais que ce jeune homme n'est point coupable et que, même, je peux le prouver.

— Mais, alors, s'écria madame de LuceroUe très-agitée, pourquoi ne l'a-t-on pas trouvé chez lui !

— Une cause quelconque a pu l'empêcher de l'entrer, madame la comtesse; quand vous m'avez demandée hier soir et ce matin, je n'étais pas à mon poste; comme moi le fiancé de mademoiselle Blanchard a peut-être été surpris par la pluie et l'orage.

La comtesse arrêta sur elle un regard interrogateur.

— Louise, dit-elle, vous savez quelque chose que vous me cachez. Louise eut uu tressaillement nerveux.

— Ah! je sais trop de choses que je vous cache! s'écria-t-elle avec une agitalion fébrile; mais quand le moment de vous dire tout ce que je sais sera venu, vous n'aurez pas besoin de m'interroger.

— Louise, répliqua la comtesse, si vous avez des secrets, gardez-les, je ne vous les demande pas. Je m'intéresse beaucoup, et, sans bien savoir pourquoi, plus que je ne le devrais peut-être, à M. Pierre Ricard; en me disant que vous êtes sûre de son innocence et que vous sauriez le prouver, vous m'avez fait éprouver une satisfaction, une impression de plaisir extraordinaire. Oui, Louise sans vous en douter, vous venez de me procurer une joie immense. C'est comme une douce et bienfaisante rosée qui est descendue en mon cœur.

«Mais «continua la comtesse,j'ai laissé mademoiselle Blanchard dans la désolation, dans le désespoir, car malgré la confiance d'un amour aussi pur que sincère et les protestations de son cœur révolté, elle doute maintenant, la pauvre enfant! Louise, il faut lui rendre le calme et l'espoir! vous allez aller rue de Lille et vous direz à mademoiselle Léontine ce que vous m'avez dit à moi.

— Je vais remplir immédiatement la mission que me donne madame la comtesse, répondit Louise en s'inclinant. Madame la comtesse n'a-t-elle pas d'autres ordres à me donner?

— Non, Louise, en ce moment je ne vois rien.

— Si cela ne contrariait pas madame la comtesse, je voudrais lui demander trois ou quatre jours de liberté entière.

— Je vous les accorde de grand cœur, Louise : vous savez bien que votre position ici, près de moi, n'est pas celle d'une domestique, mais plutôt d'une amie.

Louise prit une des mains de la comtesse sur laquelle elle mit un baiser. Puis, pour cacher ses larmes, qu'elle ne pouvait jilus retenir, elle sortit précipitamment de la chambre.

— Oh ! elle me pardonnera ! murmura-t-ollo.

Elle monta dans sa chambre, mit ses bottines, atlacha son chapeaii, jeta sur ses épaules une pèlerine de soie noire et redescendit aussitôt. Pour sorlir, sans traverser les appartements, elle passa dans l'office. Le vieux Joseph s'y trouvait.

— Tiens, vous sortez? fit-il.

— Madame la comtesse m'a chargée de plusieurs commissions.

— Ah çà ! tout le monde ici est donc sens dessus dessous?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Joseph.

— Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé rue de Lille?

— Le crime de la nuit dernière? madame la comtesse vient de me raconter cette chose affreuse.

— Madame a su tout cela dès hier soir par sa femme de chambre, mais elle s'est bien gardée de rien dire; elle avait même recommandé à Victoire de se taire. Celle-ci n'a pu tenir sa langue, — les femmes sont si bavardes! excusezmoi, Louise. Bref, quand ce matin mademoiselle Ernestine a demandé à Victoire oii était allée madame la comtesse, la satanée bavarde lui a tout dit. Mademoiselle s'est tout de suite mise à pleurer, à sangloter, puis, après avoir dit à M. le comte et à M. le vicomte la cause de son violent chagrin, elle s'est retirée dans sa chambre oii elle pleure toujours comme une Madeleine. J'ai vu rentrer madame la comtesse plus blanche qu'un suaire, mon maître est tout bouleversé, et M. le vicomte ressemble à un déterré.

— Est-ce que le vicomte est chez lui? demanda Louise.

— Non. Je crois qu'il fume son cigare en se promenant dans la cour. Je vais servir le dîner, est-ce que vous allez sortir sans avoir mangé?

— Oui, j'ai pris quelque chose ce matin, je n'ai pas faim Louise sortit de l'hôlel. Le vicomte était en effet dans la cour, fumant un cigare, et marchant de long en large d'un pas agité. Louise se dirigea de son côté et, s'arrêlant brusquement devant lui :

— Vous ne sortirez pas aujourd'hui, lui dit-elle tout bas.

— Pourquoi cela?

— Parce que je ne le veux pas, parce que je vous le défends. Le vicomte se redressa avec arrogance.

— Vous m'avez entendu, reprit Louise d'un ton impérieux, je vous le défends! Vous resterez dans votre chambre et vous m'y attendrez.

Avez- vous la prétention de me mettre aux arrêts?

J'ai la prétention de croire que vous m'obéirez, répon Jit-ellc d'un ton sec.

Je ne sais pas à quelle heure je rentrerai, mais vous m'attendrez, il le faut : j'ai à vous parler.

Sur ces mots, eUe s'éloigna rapidement.

— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda le vicomte; aurait-elle deviné quelque chose?

Dans ce que la comtesse venait de lui dire, Louise n'avait été frappée que l'une chose, de l'accusation portée contre Pierre niranl, qui lui-même, presque 5,1a même heure, avait été en danger de mort.

Il n'était pas venu à la pensée de M. Blanchard et de Léonline, qui savaient

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une partie de l'histoire de Pierre, que l'individu désigné par Fabrice comme son meurtrier pouvait être un autre Pierre Ricard. Cette idée ne vint pas non plus, tout d'abord, à Louise. Il est bon de faire remarquer aussi que, depuis la veille, elle se trouvait dans une situation d'esprit qui ne lui permettait guère de réfléchir avec lucidité. Elle ne songea pas davantage à s'étonner de l'étrange coïncidence qui existait entre les crimes de la rue de Lille et celui du pont des Arts. Du reste, il était difficile, pour ne pas dire impossible, de deviner que la môme pensée criminelle avait prémédité le vol et dirigé le guet-apens dans lequel Pierre devait trouver la mort, s'il n'eût été miraculeusement sauvé.

Cependant, en faisant le trajet de l'hôtel de Lucerolle à la rue de Lille, l'agitation de son esprit se calma un peu et elle remit de l'ordre dans ses idées. Elle était recueillie et tout à fait maîtresse d'elle-même lorsqu'elle entra chez M. Blanchard. Elle n'eut qu'à jeter un regard sur Léontine et l'aveugle pour se convaincre que la comtesse n'avait pas exagéré en disant que la jeune fille était en proie à un sombre désespoir.

Elle s'assit sur la chaise que Léontine lui montra tristement, et elle dit :

— Yous m'avez sans doute reconnue, mademoiselle; je suis Louise Verdier. Je viens vous voir de la part de madame la comtesse de Lucerolle. Madame la comtesse m'a appris les crimes qui ont été commis ici la nuit dernière; elle ne m'a pas caché qu'une terrible accusation pesait sur M. Piei-re Ricard, votre fiancé, et que vous souffriez cruellement. J'ai dit alors à madame de Lucerolle que M. Pierre P.icard était injustement et faussement accusé, et c'est ce que je viens vous répéter, à vous, mademoiselle.

Léontine bondit sur son siège et ouvrit de grands yeux étincelants.

— Vos paroles sont l'écho de toutes mes pensées, dit-elle d'une voix oppressée, car à mesure que le doute essaie de pénétrer en moi, je le repousse avec horreur comme une monstruosité. Mais, hôlas! si madame la comtesse de Lucerolle vous a tout dit, vous savez que tout semble accuser M. Pierre Ricard et prouver qu'il est coupable.

— Oui, mademoiselle; mais les apparences sont bien souvent trompeuses. Je ne suis pas venue vous voir pour vous apporter de vagues paroles d'espoir; je viens vous dire : Consolez-vous et soyez complètement rassurée au sujet de votre fiancé. Il est accusé, poursuivi comme un criminel; des charges accablantes l'écrasent; peut-être en ce moment est-il déjà entre les mains de la justice, qu'importe; restez calme, mademoiselle, et attendez, pleine de ccufiancc.

Léontine la regardait avec stupéfaction.

— il n'y a de vrai que la vérité, poursuivit Louise d'un ton solennel; devant elle disparaîtra l'accusation. Aux charges qui s'élèvent contre lui il opposera la preuve éclatante de son innocence.

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