‹ L'enfant du faubourgChapitre 81 sur 96 · DANS L ATELIER · texte numérisé non relu

DANS L ATELIER

Dès le matin, avant l'ouverture des ateliers et l'arrivée des ouvriers, un agent de police avait prévenu M. Corbon qu'un mandat d'amener avait été lancé contre Pierre Ricard, qui était au moment même l'objet d'activés recherches.

Comme les autres amis du jeune homme, M. Corbon, qui avait pour lui une estime toute particulière, fut surpris que Pierre eût passé la nuit hors de chez hii, tout en accueillant l'accusation avec une incrédulité complète.

— Je connais tous mes ouvriers, dit-il, je ne crois pas en avoir un seul capable seulement de commettre le crime de vol ; il y en a un, surtout, dont je réponds absolument, et celui-là est précisément Pierre Ricard. Mais je n'ai pas le droit de vous empêcher de faire votre devoir; les ouvriers ne tarderont pas ;\ arriver, attendez.

Peij do temps après les ateliers se remplirent : à sept heures, tous les ouvriers

— C'est lui, c'est l'assassiul disail-oa. fPage297.)

.■laifMit h leur travail, à rexccption de Pierre. Nous savons pourquoi. Quan'l, au l)oul d'une heure, ses amis ne le virent point arriver, ils commencèrent à être inquiets.

— Ce n'est pas naturel, dit Boyer, c'est la première fois qu'il lui arrive de ne [las être exact à l'heure.

— il faut qu'il soit malade, dit Thibaut.

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LiV. 33 F. Roy, éditeur. — lio^roductioo intcrdito.

— Pourtant, hier soir en nous quittant, il était fort gai.

— S'il ne s'est pas montré avant l'heure du déjeuner, il faudra aller jusque chez lui voir ce qui se passe.

— Camarades, dit un autre ouvrier, voici le patron ; si Pierre est indisposé, ou s'il a été retenu par une aiïaire imprévue, il a certainement fait prévenir M. Corbon.

— Au fait, c'est vrai, répondit Thibaut, et on peut bien demander au patron .. Diable, il fronce les sourcils, il a l'air mécontent.

M. Corbon s'avançait. Il s'arrêta devant l'étau de Boyer.

— Boyer, lui demanda-t-il, savez-vous pourquoi Pierre n'est pas venu ce matin?

— Ma foi, monsieur, nous nous adressions cette question entre nous quand vous êtes entré ; il paraît que Pierre ne vous a pas fait prévenir ; c'est bien extraordinaire.

— Vous êtes son ami, Boyer est-ce qu'il ne vous a pas dit hier qu'il avail l'intention de s'absenter?

— Non, monsieur : en partant hier soir, il nous a dit comme d'habitude, aux camarades et à moi : A demain.

— C'est singulier ! murmura M. Corbon.

— Si monsieur Corbon le désire, j'irai jusqu'à la rue Saint-Sébastien, je ne ferai que le chemin.

■ — Non, Boyer, non, c'est inutile, répondit le maître.

Et la tête baissée, le front sombre encore, il passa dans un autre atelier.

A quelques pas de Boyer se trouvait Robin. Penché sur son étau, il faisait mordre et grincer sa lime sur l'acier sans lever la tète. Il restait silencieux, taciturne comme à l'ordinaire, mais il ne perdait pas un mot des paroles échangées par les autres ouvriers. Comme les amis de Pierre, il était agité et inquiet ; mais si Pierre n'était pas étranger à son inquiétude, celle-ci n'avait pas la même cause.

L'absence de Pierre avait pour lui une .signification terrible. Il croyait le jeune homme tombé sous les coups d'assassins dont il était le complice. Tout misérable qu'il fût, sa conscience ne le laissait pas tranquille et il se sentait affreusement tourmenté. Malgré les précautions dont il s'était entouré, dans son extrême prudence, il redoutait pour lui les conséquences du crime. Un peu tard, sans doute, il comprenait que, si Pierre était frappé, les amis du jeune homme, connaissant sa haine, seraient les premiers à le soupçonner, ;\ l'accuser. Il avait beau pousser sa lime avec une sorte de fureur, il ne parvenait pas à se distraire

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de ses sombres pensées. 11 était comme sur des charbons ardents. A neuf heures et demie, n'y pouvant tiMiir, il posa sa lime et, sans rien|dire, sortit de l'atelier.

Après avoir fait quelques pas dans la rue, il regarda autour de lui, afin de s'assurer que personne ne l'observait, puis il prit sa course dans la direction do la rue Saint-Sébastien. Il y arriva comme la voiture qui emmenait Pierre venait de partir. Il y avait déjà une foule énorme devant la maison.

Robin s'informa. Il sut bientôt qu'un jeune homme du nom de Pierre venait d'être arrêté.

— C'est pour avoir participé à la Commune, disaient les uns.

— Mais non, répliquaient les autres ; il est l'auteur d'un vol considérable. Chacun avait son opinion, émettait son idée, ce qui indiquait que les uns

comme les autres ne savaient rien.

Il n'y avait qu'un fait certain; l'arrestation de Pierre.

Robin ne chercha pas à détromper ceux qui prétendaient que Pisrre avait servi la Commune, bien que sur ce point il sût parfaitement à quoi s'en tenir.

On venait d'arrêter l'homme qu'il détestait le plus au monde : peu lui importail, pour le moment, d'en connaître la cause. Il n'avait qu'.à se féliciter di> trouver sa haine satisfaite d'une manière inattendue et de voir la perte de son ennemi sans avoir à redouter aucun danger pour lui.

Toutes ses appréhensions, ses craintes disparurent immédiatement, et il ne resta plus en lui qu'une joie atroce

N'ayant plus rien à apprendre et se trouvant suffisamment renseigné, il revint en courant rue Saint-Maur, où les ouvriers, préoccupés, avaient àpeiue remarqué son absence. Il se remit à l'ouvrage.

On parlait toujours de Pierre, Robin écouta pendant quelques minutes, puis se mêla tout à coup à la conversation.

— Tout à l'heure, dit-il, je suis sorti pour aller acheter du tabac; savez-vous ce qu'un camarade m'a appris?

— 'Quand tu nous l'auras dit, nous le saurons, répondit un de ses camarades de cabaret.

— Eh bien ! M. Pierre ne viendra pas aujourd'hui, et ceu.K qui l'attendent l'attendront longtemps.

Tous les bras restèrent immobiles.

— Robin, si tu veux qu'on te comprenne, e.\plique-toi.

— Si vous tenez à savoir ce qui se passe, je ne demande pas mieux que de vous le dire.

— Tu vois bien que tout le monde attend que lu parles, répliqua Boyer d'un ton sec.

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— En deux mots voici la chose, reprit Robin en s'adressant plus parliculiferenieul à ses compagnons de débauche ; Pierre aélé arrêté ce matin par des agents de la sûreté.

Ces paroles furent suivies d'un murmure

Thibaut se tourna brusquement vers Robin, les yeux pleins d'éclairs.

— Tu en as menti 1 exclama Boyer, indigné.

Robin haussa dédaif^neusement les épaules et un sourire hideu's crispa ses lèvres.

Pour que Robin avance une chose pareille, dit un ouvrier qui n'était pas

plus du parti de Pierre que de celui de Robin, il faut qu'il en soit certain.

— Dame! fit Robin, je vous raconte ce qu'on vient de me dire ; je n'en sais pas davantage. Seulement, comme je n'ai pas la même manière de voir que Boyer, ie ne me suis pas permis de donner un démenti au camarade qui a été témoin de l'arrestation de M. Pierre

Robin, répliqua Boyer, tout le monde ici sait que tu détestes notre ami et

que ce n'est pas la première fois que tu te permettrais de le calomnier.

C'est vrai, murmura sourdement Thibaut.

Robin se redressa fièrement.

Je n'empêche personne d'avoir son opinion, dit-il avec aigreur; je laisse

chacun libre d'ouvrir ou de fermer les yeux; vous pouvez dire tant que vous voudrez que je hais M. Pierre et même que je le calomnie, tout cela n'empêche pas qu'il soit actuellement en prison.

Robin venait de parler avec une telle assurance que Boyer et Thibaut baissèrent la tête.

La joie du triomphe éclata dans les yeux de Robin.

— Ainsi, c'est bien vrai, Pierre a été arrêté? interrogea un ouvrier.

— Puisque Robin vient de nous dire qn'il eu était sûr, répliqua un autre. Dis donc, c'est assez difficile à comprendre pour qu'on en doute.

Il y a bien des choses qui existent et qu'on ne comprend pas, dit Robin.

— Il a raison, approuva un de ces intimes.

— Enfin, pourquoi Pierre a-t-il été arrêté ?

— Le camarade qui vient de me dire cela, répondit Robin, n'a pu me renseigner exactement ; on parle d'un vol.

Boyer tressaillit.

Autant dire tout de suite qu'il a assassiné quelqu'un? répliqua-t-il avec colère.

Thibaut avait croisé ses bras et riait.

— Je n'ai qu'un conseil à donner à Boyer, dit Robin, c'est d'aller voir si ce qu'on m'a raconté est vrai, afin de pouvoir vous prouver que j'ai menti.

— Puisque Robin l'affirme, reprit Boyer, je veux bien croire que Pierre a été arrêté ; pourquoi? je n'en sais rien, ni Robin non plus. Mais admettre qu'il soit un voleur, allons donc!... Ah, çà ! nous le connaissons tous; est-ce que c'est possible?

— Dame ! on ne sait pas, fil l'intime de Robin.

— C'est tout simplement absurde, dit Thibaut en haussant les épaules.

— Ce qui serait absurde, riposta Robin avec ironie, ce serait de supposer, comme Boyer et Thibaut, qu'on a arrêté M. Pierre parce qu'il est un trop parfa'l honnête homme. Moi, je ne vous dirai pas : Il a fait ceci, il a fait cela ; je ne sais pas pourquoi les agents de la sûreté sont venus le prendre ce matin chez lui. Mais il y en a plus d'un ici qui cessera de dire oudepenser que j'étais jaloux de Pierre et que la haine me faisait parler. J'y voyais clair et je me défiais d'un hypocrite, voilà tout. Maintenant, vous devez voir que M. Pierre, avec ses belles paroles et ses grands airs, a réusri à tromper tout le monde, excepté moi.

Depuis un instant M. Corbon était entré dans l'atelier et il avait entendu une partie du dialogue des ouvriers. Il s'avança brusquement au milieu d'eux et leur dit : .

— Messieurs, on vient de vous apprendre que Pierre a été arrêté, c'est la vérité. Je suis surpris et affligé, quand le malheur frappe un des vôtres, de voir quelques-uns d'entre vous éprouver de la satisfaction. Ce n'est point là, messie urs l'esprit de fraternité qui devrait toujours exister entre vous N'en déplaise à Robin, j',ù quelque expérience des choses de la vie et j'ai la prétention desavoir aus«i ju^rr les hommes. Eh bien ! je ne crois pas que votre camarade Pierre soit coupable et je garde l'estime que j'ai pour lui. Victime d'une déplorable erreur, j'en suis convaincu, dans quelques jours il reviendra parmi vous; ce jour-là, messieurs, je vous le présenterai comme contre-maître. Je n'ai que cela à vous dire messieurs reprenez voire travail.

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l'oyer et Thibaut s'étaient donné rendez-vous après leur déjeuner pour illier ensemble rue Saint-Sébastien afin de se renseigner plus exactement sur la cause véritable de l'arrestation de Pierre.

lis étaient dans la rue depuis un instant, questionnant des gens qui, comm'

dix, cherchaient à savoir la vérité, lorsque Louise, arrivant rue Saint-Sébastien, s'approcha du rassemblement.

Elle écouta sans rien dire, et quand Boyer et Thibaut s'éloignèrent, elle marcha rapidement pour les i-ejoindre.

— Messieurs, leur dit-elle en les arrêtant, je ne vous connais pas; mais en vous écoutant tout à l'heure, fai deviné que vous êtes les amis de M. Pierre UicarJ.

— Vous ne vous êtes pas trompée, répondit Boyer, Thibaut et moi, nous aimons Pierre comme s'il était notre frère.

— Je suis aussi son amie, messieurs, je suis heureuse de vous avoir rencontrés.

— Ah! vous connaissez Pierre? fit Thibaut.

— Oui, depuis longtemps.

— Savez-vous pourquoi il a été arrêté? demanda Boyer.

— Oui, je le sais.

Les deux ouvriers se serrèrent contre elle.

— On le croit complice d'un vol et d'un assassinat, dit Louise, baissant la voix.

Boyer et Thibaut échangèrent un regard rapide.

— Il y a du Robin là-dessous, murmura sourdement Bo3'er.

— Robin, qu'est-ce que c'est que Robin? interrogea Louise.

— C'est l'ennemi acharné de Pierre, répondit Boyer.

— Robin, ajouta Thibaut, dont j'ai eu le malheur d'ètie l'ami, m'a si bien animé contre Pierre, qu'il y a quinze jours j'ai tenter de le tuer. C'est depuis ce jour terrible, que je n'oublierai de ma vie, que je donnerais ma vie pour sauver celle de Pierre.

— Robin ! il faut que je me rappelle ce nom-là, pensait Louise.

Klle reprit tout haut :

— Je m'empresse de vous dire, messieurs, que votre ami Pierre est faussemi'ut accusé.

— Ah! nous en sommes bien sûrs, répHqua vivement Royer. Lui, voleur et assassin ! nous ne sommes pas de ceux qui peuvent croire à une sem])lable absurdité. Du reste, M. Corbon, notre patron, pense absolument comme nous.

— Ainsi, vous êtes des ouvriers de la maison CorI)oi'?

— Oui, et du même atelier que Pierre

— Et ce Robin, dont vous parliez tout à l'heure?

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— Il est aussi de notre atelier.

— Messieurs, reprit Louise d'un ton erave, un vol et un assassinat ont été réellement et malheureusement commis la nuit dernière dans une maison où M. Pierre va souvent depuis quelque temps. C'est pour cela que les soupçons se sont portés sur lui. Mais, innocent, votre ami sortira triomphant de cette cruelle épreuve. Toutefois, ilfaut que la justice découvre les vrais coupables; j'ai été frappée tout à l'heure de la façon dont vous avez prononcé le nom de Robin, et quelque chose me dit que ce Robin n'est pas étranger au double crime de la rue de Lille.

— La rue de Lille ! exclama Royer. C'est dans cette rue que demeurent M. Rianchard, l'aveugle, et sa petite-fille.

— Eh bien ! on a volé à M. Rianchard une trentaine de mille francs qu'il possédait, et les voleurs — ils étaient deux — ont assassiné le concierge de la maison.

— Fabrice, Fabrice est mort, mort assassiné! s'écria douloureusement Royer ; il connaissait Pierre et avait pour lui une grande amitié.

— Royer, je suis de ton avis, fil Thibaut, et quelque chose me dit aussi, à moi, que Robin n'est pas étranger à tout cela.

— Messieurs, reprit Louise, dontl'esprit se livrait à un travail exliaordinairo, il est toujours bon de prévoir les choses ; il peut se faire que j'aie bientôt besoin de vous revoir, veuillez me donner vos noms.

— Je m'appelle Royer, et mon camarade se nomme Thibaut ; si vous aviez besoin de nous, madame, pour être utile à notre ami Pierre, vous pouvez nous appeler n'importe à quelle heure du jour ou de la nuit.

— Merci. Avant de vous quitter, j'ai une recommandation à vous faire.

— Laquelle?

— Ne dites à personne que vous m'avez rencontrée et gardez pour vous seuls ce qui vient d'être dit entre nous.

— Vous pouvez comptez sur notre silence

Ils se séparèrent.

Louise arrêta la première voiture vide qu'elle rencontra et donna l'ordre au coclii'r de la conduire rue de Grenelle-Saint-Germain.

Mais, an bout de quelques minutes, ellr initia tète à la portière et cria au cuclicr :

— J al léfléchi : conduisez-moi rue de Lillr, 02.

File venait dépenser qu'elle ferait bien, avant de rentrer îi l'hotei de Lucerdlli'. de voir le commissaire de police du quartier.

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Après son arrestation, Pierre fut conduit directement au Dépôt de la préfecture dç police. Pendant le trajet, le jeune homme avait eu le temps de réfléchir et, déplus en plus convaincu qu'il devait sa mésaventure aune similitude de nom, il était devenu très-calme et n'éprouvait pas la moindre inquiétude.

Toutefois, après avoir vécu d'une vie si tranquille pendant plus de vingt ans, il iro)ivait son existence actuelle étrangement tourmentée, et il s'étonnait un peu d'avoir connu si rapidement tant d'émotions successives.

— C'est égal, se disait-il, j'ai hâte d'être interrogé, je serais bien aise de savoir de quoi il s'agit. Que vont penser de moi les bonnes gens de ma maison? Ils doivent se dire déjà que je suis un grand criminel. Bigre! cinq agents pour méprendre, et les bras enchaînés par-dessus le marché, cela ouvre le champ à bien des suppositions. Mais tout cela n'est rien : pourvu que la maman Chéron ne soit pas trop épouvantée, je ne m'inquiète pas de ce que penseront les autres. Si seulement j'avais pu prévenir M. Blanchard cl M. Corbon, mon patron... Puis je leur raconterai moi-même la chose ce soir car j'espère bien qu'on ne va pas me laisser moisir ici.

« Comme les choses se groupent et s'enchaînent! Que d'événements depuis hier! Deux hommes veulent me noyer, me jettent à l'eau... Deux autres hommes qui , Dieu merci, ne ressemblent pas aux deu.x premiers, me sauvent la vie. Ou me transporte dans une chamln'c et, quand je reviens à moi, au milieu de la nuit, je vois àmonchevet une femme inconnue... et cette femme, Louise Verdier, a été ma nourrice, et elle me déclare que je ne suis ]ias le fils de Pierre Richard, dont j'ai toujours porté le nom. Et elle m'affirme que mon père et ma mère existent, et qu'elle me les fera connaître. Voilà ce qu'on peut appeler de l'extraordinaire ! C'est comme un rêve, une féerie : je suis véritablement un héros de roman.

— Ne m'interrogez pas, m'a-t-clle dit, je ne puis rien vous dire encore ; c'est dans votre intérêt. Mais dans quelques jours... »

« Dans quelques jours... Ah! tout cela est bien étrange !... Sans compter qu'elle m'a fait promettre, que je k;i ai juré de ne révéler à personne que je suis tombé la nuit dernière dans un odieux guet-apens. Evidemment, elle connaît les misérables. Me voilà bel et bien en plein mystère, et j'y suis enfoncé jusque par-dessus la tète... »

Il en était là de son monologue lorsqu'on vint le chercher.

— Enfin? dit-il en se levant pour suivre les deux gendarmes.

On le lit passer "par plusieurs couloirs étroits, à peine éclairés, où se lenaient de distance en distance, des gendarmes et des gardiens de la paix. Puis une porte s'ouvrit devant lui ; les gendarmes qui le conduisaient le firent entrer, et il se trouva dans un cabinet en pi ésencu d'un grave personnage assisté de son seçrôtaire.

Il découvrit la tête du mort. « Pierre Ricard, reprit-il, regardezl regardezl» (Page 271.)

C'était le commissaire de police chargé de diriger et do compléter l'enquête commencée rue de Lille.

Après avoir consulté une feuille de papier placée devant lui, il se tourna vers Pierre et le regarda attentivement. Aussitôt les mouvements de sa physionomie exprimèrent la surprise.

Certes, le regard loyal du jeune homme et son attitude pleine de dignité justifiaient son étonnement.

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LlV 34 F. Roj, <dîUur. — Iloproduclion iotardil».

Aussi ce fut avec moins de sévérité qu'on ne devait s'y attendre qu'il lui parla. "- Comment vous appelez- vous? lui demanda-t-il.

— Pierre Richard, répondit le jeune homme.

— Vous demeurez?

— Rue Saint-Sébastien, n° 28.

— Quel est votre état?

. — Serrurier.

— Vous travaillez?

— Rue Saint-Maur, chez MM. Corbon et C". Pierre Ricard, reprit le magistrat, une accusation des plus graves pèse

sur vous.

La façon dont j'ai été arrêté ce matin me le fait supposer, monsieur.

Pierre Ricard, vous affectez un calme que vous n'avez point. Vous êtes

ici en présence de la justice ; vous devez dire toute la vérité.

.l'attends, monsieur, que vous vouliez bien m'interroger.

Vous savez de quels crimes vous êtes accusé !

J'ai interrogé à ce sujet les agents qui m'ont arrêté; ils n'ont pas cru

devoir me répondre ; j'ose espérer, monsieur, que vous serez moins discret, répondit Pierre en souriant.

Le magistrat fronça les sourcils.

Pierre Ricard, dit-il brusquement, je vois dès maintenant quel sera votre

système de défense ; dans votre intérêt, il en est temps encore, je vous conseille de faire des aveux complets.

N'ayant commis ni un crime ni même im délit, monsieur, je ne vois pas

quels aveux je pourrais faire. Je vous répéterai ce que j'ai dit à vos agents : on me prend pour un autre.

C'est bien, répliqua le magistrat ; nous verrons plus tard si vous conserverez voire assurance. Où avoz-vous passé la dernière nuit?

Le jeune homme tressaillit.

— Où j'ai passé la dernière nuit ? balbutia-t-il.

— Oui, dites-le moi, et apprenez-moi aussi comment vous avez employé votre temps à partir do neuf heures du soir.

— Monsieur... commença Pierre.

Mais, aussitôt, il baissa la tête II se souvenait de son serment fait ii Louise.

— Ah 1 vous voyez bien, s'écria le magistrat, vous ne pouvez pas répondre !

— C'est vrai, monsieur, répondit Pierre tristement ; je ne peux pas répondre, parce que j'ai promis de me taire sur certains faits qui se sont passés la nuit dernière, et qui me sont tout à fait personnels ; mais si, comme vous venez de me le dire, je suis accusé d'un crime quelconque, je vous prie de ne pas vous hâter d'interpréter mon silence contre moi. Je ne sais pas de quoi je suis accusé, mais je vous jure que j'ai la conscience bien tranquille. Tel vous me voyez en ce moment, tel vous me verrez demain et les jours suivants si vous croyez devoir me retenir prisonnier. La majesté de la justice, que je respecte, n'a rien d'effrayant pour moi : un homme ne tremble pas quand il est innocent !

Le magistrat ne répondit rien à ces paroles. Il fit signe à un des gendarmes de s'approcher et il lui dit quelques mois à l'oreille.

Le premier interrogatoire était terminé. Pierre sortit du cabinet, escorté de ses deux gendarmes.

Une heure plus tard on le fit monter dans une voiture en compagnie de trois agents de police.

^- Allons, se dit-il, on va me mener à Mazas. Décidément, l'avenlure devient tout à fait désagréable.

Mais, à peine sorti de la cour de la préfecture, il s'aperçut que la voilure iic prenait pas du tout le chemin de la prison.

Où le conduisait-on?

DEVANT LE CADAVRF

A la grande surprise de Pierre, la voiture, un iiacre de place (inliii.ure, s'arréla rue de Lille. Une fouie énorme se pressait sur les trottoirs et encombrait la rue. Les gardiens de la paix réussissaient à grand'peine à maintenir les curieux el à laisser libre la circulation.

On avait vu arriver et entrer dans la maison plusieurs graves personnages, dont l'un, disait-on, étaitle chef de la sûreté.

Huand Pierre, blanc comme un lini;f', (b-sccndil de voilure tenu par deux agents, une rumeur sourde se fit entendre.

— C'est lui, c'est l'assassin! diïait-ou.

Mais ia figure de Pierre savait si bien inspirer la sympathie, qu'il y eut immédiatem.ent dans la foule beaucoup d'incrédules.

— Ce garçon-là un assassin? disaient ceux-ci ; allons donc! on peut parier cent contre un qu'il n'oserait pas tuer un oiseau.

A cela d'autres répondaient :

— 11 a la physionomie et le regard doux ; mais il ne faut pas s'y fier : rien ne ressemble plus à un honnête homme qu'un coquin.

Tout à coup, un cri déchirant retentit à une des fenêtres de la maison. Pierre leva la tête et il vit Léontine échevelée, le corps penché en avant, agitant désespérément les bras. Le malheureux poussa un gémissement sourd et il lui sembla qu'une main de fer lui broyait le cœur. Sa tcte tomba lourdement sur sa poitrine, ses jambes plièrent sous le poids de son corps, et il serait tombé si les agents ne l'eussent soutenu.

Mais ce ne fut qu'un moment de faiblesse; il retrouva subitement son énergie. -

Le premier regard qu'il rencontra en relevant la tête, ce fut celui de Louise, qui venait d'arriver. Craignant qu'il n'oubliât son serment, et tenant plus que jamais à ce qu'il gardât le silence, elle lui rappela sa promesse, en posant deux doigts sur ses lèvres. . ">

Le jeune homme répondit qu'il comprenait, par un mouvement de tète qu'on put prendre pour un salut adressé à une personne de connaissance. i

On le fit entrer dans la maison, puis dans la loge, où se trouvaient quatre hommes, parmi lesquels il reconnut le commissaire de police qui l'avait déjà interrogé.

Madame Fabrice n'était pas là, on l'avait probablement priée de se retirer. Fabrice n'était pas encore enseveli, mais son cadavre était entièrement caché.

Pierre regardait autour de lui avec un étonnement profond ; il cherchait à comprendre, à deviner quelque chose.

— Pierre Ricard, savcz-vous où vous êtes ici ? lui demanda le commissaire de police.

— Oui, monsieur, je suis dans la loge des concierges de la maison qui porte le n" f)2 de la rue de Lille.

— Vous connaissez bien cette maison, vous y veniez souvent. ?

— Oui, monsieur, souvent.

-- Depuis combien t!r liinps y venez- vous?

— Depuis que M et madame Fabrice y sont concierges, c'est-à-dire depuis \iiu! di/.aine (l'aiinécs. Mais alors, Iiieii que M. et madame Fabrice eussent do

l'amitié pour moi, je venais les voir rarement. C'est depuis quelque temps, après avoir loué un logement pour M. et mademoiselle Blanchard, que je suis venu souvent dans la maison.

— Nous savons cela. Vous avez su gagner la confiance de M. Blanchard et la sa petite-fille, comme vous aviez déjà celle des concierges. Or, la confiance de M. Blanchard était si grande qu'il ne vous cachait rien de ses affaires ; il paraît même qu'il consentait à vous donner sa fille en mariage.

— C'est vrai, monsieur.

— Seulement, vous n'avez jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle Blanchard ; vous avez feint un amour que vous n'éprouviez pas, — il fallait cela pour vos projets, — au risque de détruire à jamais le repos et le bonheur d'une innocente jeune fille.

Le jeune homme se redressa superbe, le feu de l'indignation dans le regard.

— Monsieur, dit-il d'une voix frémissante, malgré le respect que je dois ici à l'homme qui représente la loi et la justice, je ne crains pas de vous dire que vous venez de prononcer des paroles odieuses. 11 y a des sentiments qui doivent être

respectés, même chez un criminel.

— Soit, Pierre Bicard ; je n'ai pas, d'ailleurs, à insister sur ce point. Vous veniez chez M. Blanchard le dimanche et tous les deux jours dans la semaine.

« Avant-hier vous avez fa\.' votre visite habituelle, cela ne vous a pas empèclié de revenir hier soir assez tard, alors que vous n'étiez pas attendu. Mademoiselle Blanchard était allée passer li soirée chez une de ses amies, vous le saviez.

— Oui, monsieur, je le sfivais.

— Quel était le but de votre visite?

— M. Blanchard m'avait confié des coupons à toucher; je lui ai apporté sou argent.

— A quelle heure l'avez-vous quitté?

— 11 pouvait être neuf heures.

— Connaissez-vous une demoiselle nommée Henriette Mabire ?

— C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.

— En quittant M. Blanchard, qui vous a dit sans doute qu'il allait se coucher, êtcs-vous sorti immédiatement de la maison?

— N'y connaissant pas d'autres locataires, je n'avais pas h m'arn'-ti-r chez

— Pourtant madame l'abritL', qui n'a pas quitté sa loge, ne vous a pas vn >i;ii lii'.

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— Elle causait avec une autre femme ; pour ne pas la déranger, je ne lui ai rien dit en passant.

— Enfin, vous êtes sorti de la maison à neuf heures ; oii êtes-vous allô ensuite ?

— Jusqu'à la rue de Grenelle-Saint-Germain.

— Ce n'était pas votre chemin pour rentrer chez vous.

— C'est vrai, monsieur; mais mademoiselle Blanchard était allée chez son amie, mademoiselle de Lucerolle, j'espérais la rencontrer revenant rue de Lille.

— Ceci est vraisemblable. Vous êtes donc allé rue de Grenelle; après cela, qu'avez-vous fait?

— J'ai attendu assez longtemps; mais, ne voyant point sortir mademoiselle Blanchard de l'hôtel de Lucerolle, j'ai pensé qu'elle était rentrée chez son père. L'orage étant près d'éclater, je me décidai à m'en aller pour revenir chez moi.

— Quelle heure élait-il alors?

— Je ne puis vous le dire exactement, car je n'ai pas consulté ma montre ; mais il ne devait pas être loin de dix heures.

— Voulez-vous me dire, maintenant, comment il se fait que, partant di' la rue ue Grenelle à dix heures, hier soir, pour revenir chez vous, rue Saint-Sébastien, vous n'y soyez arrivé ce matin qu'à neuf heures et demie?

— L'explication serait facile à donner, monsieur ; mais, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire tantôt, j'ai juré de garder le silence sur certains faits qui me sont absolument personnels.

— Pierre Ricard, c'est cependant cette explication que vous devriez nous donner; vous n'hésiteriez pas à le faire, si cela vous était possible, car je ne vous ai pas laissé ignorer que vous aviez été arrêté sous le coup d'une accusation des plus terribles. D'un autre côté, votre présence ici devrait vous faire comprendre que votre système de défense manque absolument de solidité.

— N'étant point coupable, monsieur, je n'ai pas à me défendre.

— Pierre Ricard, deux crimes ont été commis dans cette maison la nuit dernière : un vol et un assassinat !

Pierre regarda le magistrat avec épouvante.

Celui-ci continua :

— Deux hommes, un jeune et un vieux, se sont introduits dans la chambre de M. Blanchard et lui ont volé l'argent et les valeurs (ju'il possédait.

Une rougeur subite monta au front du jeune homme.

•— Et c'est moi, moi qu'on ose accuser ! exclama-t-ii indii;iié.

— Les deux voleurs ont été surpris dans la chambre de M. Blanchard par le concierge de la maison, poursuivit le commissaire de police ; l'un deux, est-ce le jeune, est-ce le plus âgé? — nous ne sommes pas fixés sur ce point — a frappé Fabrice d'un coup de couteau.

Il se leva brusquement et, découvrant la tête du mort :

— Pierre îlicard, reprit-il, regardez, regardez!

Ls jeune homme poussa un cri étranglé. Puis, les yeux grands ouverts, les bras bailanis, ne pouvant plus respirer, il resta immobile, comme pétrifié.

— Voilà la victime, continua le magistrat, nous trouverons l'assassin. Mais, grâce à Dieu, Fabrice n'est pas mort sur le coup ; il a pu parler : il avait reconnu l'un des voleurs, peut-être son meurtrier, et il l'a nommé. Pierre Ricard, c'est vous qu'il a désigné.

Le jeune homme sursauta comme un homme qu'on réveille brusquement et, lentement, marcha vers le lit. Alors, les yeux fixés sur le visage du mort et la voix pleine de larmes, il dit :

— Fabrice, pauvre Fabrice, mon vieil ami, mort ! mort !... Et c'est moi qu'on soupçonne de i'avoir assassiné!...

Il tomba à genoux, en sanglotant, et resta un instant la tête dans ses mains appuyée sur le lit.

Les spectateurs de cette scène touchante se regardaient avec surprise, et cliacun se disait que ce n'était point là l'altitude d'un criminel.

Pierre se releva ; il jeta un dernier regard sur le corps de Fabrice, puis, se tournant vers les quatre hommes :

— C'est vrai, messieurs, dit-il d'une voix vibrante, l'accusation qui pèse sur moi est terrible. Vous voulez découvrir les criminels, vous faites bien. Mais, surtout, continua-t-il en secouant tristement la tête, ne croyez pas avoir en moi l'un de ces misérables ; dans cinq ou six jours, je l'espère, il me sera permis do vous prouver mon innocence. En attendant, messieurs, cherchez toujours l'assassin de cet homme.

— Ainsi, Pierre Ricard, dit le commissaire de police, vous nîfusez de faire ancim aveu.

— Je n'ai rien à avouer, monsieur.

— El vous persistez à ne point dire quel a été l'emploi de votre temps la nuit dernière ?

— J'attends, monsieur; dans quelques jours je parlerai.

— C'est bien, nous attendrons aussi.

Il fit un signe. Aussitôt la loge s'ouvrit et deux agents parurent sur li" st;iiil.

^cr*-

— Emmenez l'inculpé, dit le magistrat.

Pierre sortit de la loge. Derrière lui, une voix de femme prononça ce mot :

— Courage !

Le jeune homme se retourna, et il vit Louise Verdier debout sur la première marche de l'escalier.

— Je suis plein de confiance, répondit-il. Un des agents s'approcha de Louise.

— Qui êtes-vous? lui demanda-t-ii d'un ton courroucé.

— Je me nomme Louise Verdier, répondit-elle très-haut pour que Pierre pût l'entendre ; je viens de faire une visite à mademoiselle Léontine Blanchard de la part de ma maîtresse, madame la comtesse de LuceroUe.

— Ah ! c'est différent, fit l'agent.

Et il s'empressa de rejoindre ses camarades qui emmenaient Pierre Ricard.

Louise n'avait pas menti ; elle venait, en effet, de voir pour la deuxième fois mademoiselle Blanchard. Elle avait entendu le cri poussé par la jeune fille au moment où Pierre descendait de la voiture, et la pensée généreuse lui était venue de monter chez M. Blanchard pour faire entendre de nouvelles paroles d'espoir à la jeune fille et pour raffermir sa confiance.

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