LA MÈRE ET LE IILS
Il était près de cinq heures lorsque Louise l'entra à l'hôtel de Lucerolle.
Intimidé par le ton d'autorité qu'elle avait pris le tantôt en lui parlant, son fils, malgré son audace, n'avait point osé agir contre sa volonté : il était resté à l'hôtel, enfermé dans sa chambre, et il l'attendait avec une impatience fiévreuse, pleine d'anxiété. >
Elle le trouva marchant avec agitation et tournant autour de sa chambre comme un lion dans une cage.
— Enfin, lui dit-il en se plaçant brusquement devant elle, vous voilà; vous devez être satisfaite, je me suis rendu ;\ votre désir.
— Je vous ai donné un ordre, monsieur, vous l'avez exécuté, c'est bien.
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Boycr faisait le parlote de l'appétissante tarte aux fraises attendue par les bébés, (l'âge 280.)
— Admettons cela, si vous y tenez. Maintenant, qu'uvez-vous à me dire? j'écoute.
Louise s'assit. Il fit de même, en murmurant :
— Il paraît que ce sera long.
Ses yeux étaient fixés sur sa mère, et il lui trouvait un resard sombre, presque terrible, cl un air de sévérité farouche qui lui lin-nt passer un frisson sur le corps.
LiV. 35 F. Roy. éditeur. — RoprodoetioD iulurdila.
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— Monsieur, dit-elle, vous savez que deux malfaiteurs sont entrés la nuit dernière chez M. Blanchard, rue de Lille, et y ont commis un vol et un assassinat?
11 se contenta de répondre par un mouvement de tête.
— Mais vous ignorez probahlement encore, reprit Louise, que Fabrice a reconnu l'un des deux scélérats et qu'il l'a nommé avant de mourir. Il a li^Té au commissaire le nom de Pierre Ricard, et le jeune homme qui porte votre nom, le vrai vicomte de Lucerolle, a été arrêté ce matin comme un criminel.
— Je ne savais pas cela, balbutia-t-il en s'agilant sur son siège avec malaise.
— Vous pensez sans doute comme moi que le vicomte de Lucerolle est innocent et victime d'une erreur.
— Je ne pense pas cela du tout, répliqua-t-il; si on l'a arrêté, c'est qu'il est coupable.
— En ce cas, monsieur, je vais immédiatementvous détromper ; j'ai découvert, moi, quel'assassin du concierge, qui se nomme, en elfet Pierre Rieard n'est autre que votre père.
Le jeuse homme tressaillit et regarda sa mère avec terreur.
— Le vicomte de Lucerolle, continua Louise, est donc une fois de plus frappé par la fatalité qui le poursuit depuis son enfance, et il restera sous le coup de l'horrible accusation jusqu'au jour où, volontairement, vous lui aurez cédé la place que vous occupez ici, et qui lui appartient.
Le jeune homme se redressa, une lueur livide dans le regard et s'écria:
— Jamais! jamais!
Louis Ricard, dit Louise, lui rendant son véritable nom, vous ferez to que
votre mère voua oi'donnera.
— Je ne veux pas vous reconnaître le droit de me donner des ordres, répliqua-t-il avec hauteur.
Louise arrêta sur lui ses yeux pleins de flammes.
— Je saurai vous les imposer, lui dit-elle durement. Vous n'avez rien dans le cœur, rien dans l'àme, conlinua-l-elle avec véhémence ; si, je me trompe : il y à tous les sentiments bas et vils. Ah! mes yeux se sont enfin ouverts, et mon cœur s'est entièrement fermé pour vous. Autrefois, je vous excusais, j'espérais que vous réfléchiriez et que renlratit en vous-même, vous deviendriez meilleur; élais-jc assez insensée!... Aujourd'hui, Louis Ricard, vous ne m'êtes plus rien... Non-seulement je n'ai plus d'alTection pour vous, — et c'est ce qui me rend forte à celte heure suprême, — mais je n'ose tr(>[) inlerroger mou cieur déchiré, meurtri, tant j'ai peur d'y trouver la haine à cùlé du mépris. Ah! je vous le
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jiirC; je suis sans pitié pour vous ; je frissonne en pensant que je suis votre mère, car ce n'est pas un homme, c'est un monstre que j'ai mis au monde !
Le visage de Louis Ricard s'était affreusement contracté. Ne pouvant suppor ter la fixité du regard de sa mère, qui le frappait comme une lance, il baissa lus yeux.
— J'ai fait encore une autre découverte, reprit Louise d'une voix sourde: sachant ce que vous êtes et ce qu'était celui dont vous portez encore le nom, vous l'avez trouvé gênant et vous avez voulu l'assassiner!
— C'est faux ! c'est faux! s'écria-t-il.
— Misérable ! mais ayez donc au moins le courage de ne pas nier votre infamie! Oui, vous avez voulu assassiner le vicomte de Lucerolle ; vous n'avez pas hésité à vous adresser à des scélérats dont le métier est de voler et de tuer, et c'est avec de l'or, de l'or qui lui appartenait, à lui, que vous avez payé le prix du crime ! Hier soir, à peu près à la même heure que deux brigands, dont l'un est votre père, volaient et assassinaient un homme rue de Lille, deux autres misérables s'élançaient comme deux tigres sur le malheureux enfant, qui traversait le pont des Arts, et l'ont précipité dans la Seine. Heureusement, j'étais là; j'ai appelé au secours, et deux braves pêcheurs dans une barque l'ont sauvé!... Dieu a permis à la mère, déjà si cruellement éprouvée, de conserver la Vie de celui que le lils voulait tuer!
Louis llicard était écrasé, anéanti ; la foudre tombait à ses pieds n'aurait pas produit un ellel aussi terrible. 11 fut pris d'un tremblement convulsif, qui le secoua avec une violence extrême.
Après un moment de silence , Louise reprit :
— Ce n'est pas assez pour moi que le vicomte de Lucerolle ait échappé à la ■mort; il faut, je veux que les coupables soient châtiés.
Il la regarda avec effarement.
— Vous allez me faire connaître les deux misérables que vous avezpayéspour assassiner le vicomte de Lucerolle.
il resta silencieux.
— Louis Ricard, reprit-elle impétueusement, je vous ordonne do me répondre, vous entendez, je vous l'ordonne.
Il tressaillit et répondit :
— .le ne les connais pas.
— Vous mentez ! cria-t-cile. Vous avez payé ces scélérats, vous devez les coiin.iilie ou savoir, tout au moins, où ils demeurent.
— Non, je ne sais rien, bégaya-t-il.
— Ah ! prenez garde, reprit Louise d'un ton menaçant; je vous ai dit que j'étais sans pitié, ne laissez pas éclater ma colère. Par respect p\jur le nom que vous avez porté jusqu'à ce jour, je voudrais ne pas être obligée, moi, votre mère, de vous livrer à la justice; mais si vous refusez de me répondre, si vous ne m'obéissez pas, je vous jure qu'aucune considération ne m'arrêtera plus: j'irai moi-même vous dénoncer au procureur de la République.
Le misérable comprit qu'il était entièrement sous la dépendance de sa mère et qu'elle ne faisait pas une vaine menace en disant qu'elle serait sans pitié. Celte fois, l'épouvante le saisit sérieusement. Il se décida à parler.
— Eh bien! oui, dit-il, j'ai donné de l'argent à un homme pour qu'il... Il eut peur d'achever sa phrase.
— Pour qu'il tuât le vicomte de LuceroUe, dit Louise. Comment se nomme ce scélérat?
— Ramoneau.
— Où l'avez-vous connu?
— Je ne l'ai vu qu'une seule fois, dans un cabaret de Bellcville où j'ai été conduit par un ouvrier.
— Un ouvrier! Il se nomme ?
— Robin.
■ — Ah ! Robin, Robin! s'écria Louise; Royer et Thibaut ne se soûl pas trompés! Alors, continua-t-elle, ce Robin, ouvrier serrurier de la maison Corbon, est l'ami de Ramoneau?
— Je ne sais pas s'ils sont amis; mais ils doivcul se connaître depuis longtemps.
— Dans quelle rue de Belleville se trouve le cabaret où vous avez vu ce Ramoneau?
— Rue des Rigoles, n* 15.
— Ainsi, vous pensez que c'est Ramoneau et Robin qui ont tenté de noyer le vicomte de Lucerolle?
— Robin ne l'aime pas, mais je le crois trop prudent pour avoir été le complice de Ramoneau.
— Est-ce que Ramoneau est un habitué du cabaret de la rue des Rigoles ?
— Oui.
, — Il y va souvent?
— Probablement tous les soirs.
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— Si ce soir- ou demain soir j'allais moi-même dans ce cabaret de la rue des Rigoles, à quoi reconnaîtrais-je ce misérable?
— C'est un homme assez grand, qui paraît avoir plus de soixante ans; il est généralement seul dans un coin et fume continuellement une pipe dont le fourneau noir touche à ses lèvres lippues ; il a tout le haut de la tête entièrement chauve, et les cheveux qui lui restent sont gris. Il est encore facile à reconnaître à un tic nerveux qui consiste dnns un haussement fréquent de ses larges épaules.
Louise tressaillit, et un nuage passa devant ses yeux.
Ce tic du père Ramoneau, elle se souvint que Pierre Ricard l'avait déjà lorsqu'elle le connut, Pierre Ricard avait aussi de larges épaules et de grosses lèvres, dont l'inférieure était tombante.
Elle ne douta pas que cet individu, qui se faisait appeler Ramoneau, ne fût Pierre Ricard lui-même. Une nouvelle lumière se fit immédiatement dans son esprit. Il devenait évident pour elle que Pierre Ricard, ayant pour complices des scélérats comme lui, n'était pas seulement coupable du vol et de l'assassinat de la rue de Lille, mais encore de la tentative de noyade du pont des Arts.
Ce qu'elle éprouva pendant l'espace de quelques secondes est intraduisible. C'était ce qu'il y a de plus effroyable dans l'horreur.
N'était-ce pas encore une inconcevable et terrible fatalité qui avait mis en présence le père et le fils, inconnus l'un à l'autre, celui-ci pour payer le crime, celui-là pour le commettre?
La raison de certaines femmes, de certaines mères surtout, ne résist(;rait pas à de pareils coups. Mais Louise avait l'àme forte, la raison solide ; de [ilus, elle était soutenue par sa conscience qui lui ordonnait impérieusement de remplir la tâche qu'elle s'était imposée.
Remise de sa violente émotion, elle reprit la parole.
— Une singulière idée vient de me passer dans la tête, dit-elle. Je crois que Ramoneau est aussi l'un des auteurs du double crime de la rue do Lille.
— Oui, c'est possible, dit Louis Ricard comme se parlant à lui-même.
— Malheureux! s'écria Louise d'une voix frémissante, c'est peut-être vous qui l'avez poussé à pénétrer chez M. Blanchard pour le voler !
— Non, non, répliqua-t-il vivement; je suis innocent de cela, je vous le jure; d'ailleurs, j'ignorais absolument, ce matin encore, que M. Blanchard eût de l'argent chez lui.
Louise secoua la tête.
— Si vous n'aviez pas parlé à Ramoneau de M. Blanchard, reprit-elle, com-
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mont aurait-il su l'existence de ce vieillard aveugle, qui n'est à Paris que depuis deux mois?
— Je cherche à me souvenir, répondit Louis Ricard ; oui, je crois me rappeler qu'en causant avec Ramoneau, dans la rue des Rigoles, j'ai prononcé le .nom de M. Blanchard. Alors... Oh! maintenant, je me souviens de cela parfaitement, le visage de Ramoueau s'anima, et ses yeux pétillèrent. Surpris de son air singulier, je lui ai demandé s'il connaissait M. Blanchard. « Non, m'a-t-il répondu; mais j'ai entendu parler de lui et de son fils que les Prussiens ont fusillé; il est aveugle, et a avec lui sa petite-fille. »
Louise était suffisamment instruite, car il lui importait peu, pour le moment, de savoir comment Pierre Ricard ou Ramoneau avait pu savoir que M. Blanchard possédait chez lui des valeurs assez importantes.
— C'est bien, dit-elle à son fils; je n'ai plus rien à vous demander. Maintenant, voici mes ordres : demain matin, avant le réveil de madame la comtesse et de M. le comte, vous quitterez l'hôtel de LuceroUe pour n'y plus rentrer jamais!
Il bondit sur ses jambes.
— Quoi! s'écria-t-il, vous voulez!...
Louise se leva à son tour, et marchant vers lui :
— Je veux, prononça-t-elle d'une voix lente et rude, je veux que vous dis paraissiez et qu'on n'entende plus parler de vous. Je veux que dans trois jour?, vous entendez bien, Louis Ricard, que dans troisjoursvous ne soyez jjlus en France. Vous irez où. vous voudrez, mais le plus loin sera le meilleur pour vous. Vous' tâcherez, s'il en est temps encore, de vous repentir et de mérilcr la clémence du ciel. Voilà ce que la malheureuse femme qui vous a mis au monde a décidé.
Le misérable s'était ployé en deux comùie foudroyé. Mais il se redressa brusquement, et, défiant sa mère du regard :
— Non, non, s'écria-t-il d'une voix rauque, non, je ne partirai pas I
Ses yeux s'arrêtèrent sur une magnifique panoplie composée d'armes très-rares et se remplirent aussitôt de lueurs sombres.
Quelle était sa pensée? Venait-il de songer au suicide? Non. Plus criminel encore, il avait eu l'horrible tentation de poignarder sa mère. Heureusement, ce n'était qu'une tentation. Mais ce fut moins la frayeur du crime que son inutilité qui l'arrêta. De quelque côté qu'il envisageât sa situation, il se voyait irrémissililemont perdu. .
Tl eut un geste et un regard désespérés.
— Vous avez ;\ choisir, lui dit froidement Louise : vous quitterez la Fr.inco ou vous irez au bagne !
Aloi's il eut une nouvelle audace, celle de jouer la comédie du désespoir et du
repentir. Lui! si fier, si arrogant, il s'humilia. II implora, il supplia, espérant pouvoir réveiller la tendresse de sa mère, Quand il eut fini, elle répondit :
— Je vous ai dit que j'étais sans pitié ; rien ne peut me faire changer de volonté. Vous partirez parce qu'il le faut pour la tranquillité de la famille do LuceroUe.
— Mais c'est impossible! s'écria-t-il; je nepuis partir, je suis sans argent!
— Je vous ferai don de tout ce que je possède. Depuis que vous êtes au monde, j'ai toujours été en service; j'ai peu dépensé et j'ai beaucoup économisé. Ma petite fortune se monte à quarante mille francs. Avec cela, sur n'importe quel coin de terre, vous pourrez vivre en travaillant. Vous êtes instruit, si vous pouvez régler votre conduite et vaincre votre paresse, vous embrasserez une profession et vous vous tirerez d'affaire.
« Jusqu'à lundi ou mardi au plus tard, vous vous logerez où il vous plaira d'aller; lundi matin, vous me ferez savoir votre adresse, et je vous enverrai ou vous porterai moi-même les quarante mille francs en billets de banque. Surtout, gardez-vous d'oublier que vous ne devez plus être à Paris mercredi prochain.
« C'est tout ce que j'avais à vous dire, acheva Louise ; je vous laisse à vos réi]exions. »
Et, sans même lui adresser un dernier regard, elle sortit de la chambre.