CHEZ THIBAUT
Ce soir-là, quand on vint prévenir le faux vicomte qu'on allait .se mettre à table, il répondit qu'il était soull'rant et qu'il ne mangerait pas. Il avait besoin de solitude; trouvant bon le conseil que lui avait donné sa mèi-e en le quittant, il réfléchissait.
Louise n'avait pris aucune nourriture depuis le matin. Elle dîna très-vite. Puis, quoique très-fatiguée, elle sortit. Elle alla prendre un coupé à la plus proche station des voitures de place et se fit conduin^ rue Saint-Maur, à la maison Corbon. Les ateliers étaient fermés; elle s'y attendait. Mais comme c'était le samedi, jour de paie, elle trouva encore dans les bureaux, le caissier et un autre employé aux écritures en train d'achever les comptes.
Elle voulait voir Pioyer le suir même, et, comme elle avait négligé di' lui
demander son adresse, elle venait pour se la faire donner. Cela ne souffrit aucune difficulté. Elle remercia le caissier et se rendit chez l'ouvrier. Elle ne trouva que sa mère.
— Mon fils n'a pas dîné ici ce soir, lui dit la brave femme. Est-ce bien important, ce que vous avez à lui dire?
— Oui, très-important : il s'agit d'un de ses amis.
— De M. Pierre, peut-être?
— Oui, de M. Pierre
— Oh! alors, c'est différent. \ous trouverez mon fils chez Thibaut, un autre ami de M. Pierre. Ils sont très-peinés, très-désolés. Thibaut a emmené Boyer pour manger la soupe avec lui.
Et elle donna à Louise le nom de la rue et le numéro de la maison où demeurait Thibaut.
Les deux ouvriers, la femme et les enfants étaient à table. Boyer avait ajouté au repas de son camarade un pâté chaud, une magnifique tarie aux fraises el deux bouteilles de vieux vin. Pour cette intéressante famille, qui avait été si Iontemps privée du nécessaire, c'était presque un festin.
Si ce n'eût été le chagrin que leur causait l'arrestation de Pierre, leur joie à tous aurait été grande. Seuls, les enfants riaient et battaient joyeusement des mains à la vue de la tarte achetée pour eux, surtout.
Depuis co jour terrible où Thibaut ivre avait failli tuer Pierre d'un coup de couteau, le modeste logement avait pris un air de fête; les enfants et la mère elle-même avaient chacun un vêtement neuf. Le buffet ne manquait plus de pain à donner aux chers petits, et la gaieté avait reparu en même temps qu'une aisance relative.
Thibaut, tenant son serment, n'allait plus au cabaret, ne s'enivrait plus. Sa femme, qui ne demandait qu'à l'aimer, lui avait rendu son amour en lui pardonnant le passé. Et le bonheur des premiers jours était vite revenu. On avait en plus les trois bébés roses, trois petits anges à adorer.
Ceux qui avaient vu la jeune femme, seulement quinze jours auparavant, ne la reconnaissaient plus : ses yeux avaient retrouvé leur éclat, sa voix son timbre gracieux, ses lèvres le sourire, et sur ses joues refleurissaient les fraîches couleurs de la jeunesse.
Et tout cela, c'était l'œuvre de Pierre.
Pendant le repas, on avait constamment parlé de lui et trinqué plusieurs fois à sa santé et à son retour à l'atelier. La jeune mère avait versé des larmes en se rapiielant ce qu'il avait fait pour elle et ses enfants.
Boyer faisait le partage de l'appétissante tarie aux fraises, impatiemment
-- UiloB rloac, coDtiiiua-t-elle, en avez vous bcaucuuii, de ces belles [ûèces d'or? (Page 291.)
attendue par les bébés, lorsque Louise frappa à la porte du logement. La jeune femme alla ouvrir.
A la vue do la visiteuse, qu'ils reconnurent aussitôt, les deux ouvriers se levèrent précipitamment et l'interrogèrent du regard.
— Ne vous dérangez pas, leurdit-elle, achevez de diiier tranquillement. Quand vous aurez fini, nous causerons.
LiV. àij f. H"», éditeur. — ilo|rraduclion iolurdiU).
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Puis, se tournant vers la jeune mère^ elle reprit :
— Vous avez de bien jolis enfants, madame; me permettez-vous de les embrasser?
— Ob ! certainement, répondit la jeune femme, qui se demandait avec surprise quelle était cette étrangère que son mari et Boyer semblaient connaître ; seulement, ajouta-t-elle, ils sont tout barbouillés de fraises.
— Cela ne fait rien, dit Louise, comme ils mangent avec plaisir, les chers mignons !
Et elle les embrassa l'un après l'autre.
— Madame est aussi une amie de Pierre, dit Boyer à Lucie. La jeune femme courut à Louise, et lui prenant les mains :
— Ah! madame, s'écria-t-elle très-émue, vous le connaissez, vous l'aimez aussi. Il est si bon !... Vous ne savez probablement pas ce qu'il a fait pour nous : vous voyez mes enfants, vous me voyez ; eh bien! sans M. Pierre, nous serions morts tous les quatre. Et c'est lui. qui n'a de pensées que pour le bien, lui, qu'où met eu prison !
EUe pleurait à chaudes larmes.
— Consolez-vous, madame, dit Louise ; il est en prison, c'est vrai ; mais il n'y restera pas longtemps.
— Madame, dit alors Thibaut, votre visite nous fait comprendre que vous avez besoin de nous.
— Oui, messieurs, oui, j'ai besoin de vous.
— Nous sommes prêts, dit Boyer; indiquez-nous ce que nous devons faire.
— Avant tout, il faut que je sache si, dans l'intérêt de votre ami et pour livrer les coupables à la justice, il ne vous répugnera pas de jouer le rôle... comment dirais-je?... Mon Dieu! je prononce le mot, le rôle d'espion?
Les deux ouvriers se regardèrent.
— Ce n'est pas un rôle bien agréable, répondit Boyer; mais il s'agit de Pierre, nous ferons tout ce que vous voudrez... n'est-ce pas, Thibaut?
— Oui, tout.
— Vous êtes deux braves cœurs, merci ! dit Louise.
«Maintenant,écoutez-moi : comme vousl'avez tout d'abord supposé, Robiun'esl pas pour rien dans l'arrestation de votre ami ; mais, quant à présent, il est difficile d'aiijirépier à quel degré il est coupable; nous n'avons donc pas à nous occuper de lui jusqu'à nouvel ordre.
'< D'après certains renseignements que j'ai pu ohlenir, je suis h peu ])rèssûre
fe
que nous parviendrons, à nous trois, à découvrir non-seulement les doux misérables qui ont commis le double crime de la rue de Lille, mais toute une bande de malfaiteurs. Je sais bien que vous pouvez me dire : « Au lieu de venir nous demander de faire un métier qui n'est pas le nôtre, pourquoi ne vous adressezvous pas tout de suite à la police? » Ce serait, en effet, beaucoup plus simple et plus facile ; mais, pour plusieurs raisons de force majeure, je dois agir autrement.
«Le nom d'un des brigands qui ont volé M. Blanchard m'a étélivré. Ce misérable, déjà âgé, s'appelle Ramoneau : c'est probablement un nom de guerre. Quoi ([u'il en soit cet homme fréquente un cabaret de la rue des Rigoles, à Belleville ; il y va, parait-il, tous les soirs. Il est à peu près certain qu'il habite dans le quartier de Belleville-Ménilmontant; or, il serait très-important pour moi etpoiuce que je veux faire, de connaître sa demeure, Voilà ce que je vous change de découvrir d'abord. Je trouverai ensuite le moyen de me rencontrer avec lui, car il faut que je lui parle à ce misérable, il le faut.
«Comme je viens de vous le dire, Ramoneau doit faire partie d'une bande de malfaiteurs dont le nombre est sans doute considéi-able. Dans tous les cas, je puis affirmer qu'il a au moins quatre complices, dont deux, un homme et une femme, ont participé aux crimes de la rue de Lille. Je sais même le nom de la femme, qui est peut-être aussi un nom d'emprunt. Elle se nomme Henriette Mabire.
— Henriette Mabire! s'écria la femme de Thibaut ; mais je la connais, je la connais !
— Comment, fit Thibaut étonné, tu connais une voleuse!
— C'est assez extraordinaire, reprit Louise, mais non impossible.
— Oh! elle n'est pas mon amie, répliqua vivement la jeune femme; et imis je ne pouvais pas deviner qu'elle fût une voleuse. Quand je l'ai connue, il y a six ans, elle était couturière. J'ai entendu dire qu'elle avait mal tourné- elle courait les bals publics et avait des amants ; du reste, je ne l'ai jamais fréquentée. Je ne l'avais pas vue depuis au moins trois ans, lorsque, il y a quelques jours, je me suis trouvée devant elle rue du Faubourg-du-Temple. Impossible de l'éviter. Elle me dit qu'elle était enchantée de me revoir, et malgré la froideur de mon accueil elle me fit de grandes démonstrations d'amitié. Elle m'accompagna jusqu'à notre porte dans la rue, et m'annonça, en me quittant, qu'elle viendrait me voir. J'ai eu la faiblesse, je l'avoue, de ne pas lui répondre qu'il était inutile qu'elle se dérangeât.
— Est-elle venue? demanda Thibaut.
— Pas encore; mais si elle a l'audace de se présenter, je lui ferai une réception qui ne l'engagera point à revenir une seconde fois.
— -Madame Thibaut, dit Louise, ce serait agir très-sagement si, en rai.son des circonstances, nous n'avions pas intérêt à savoir ce que fait cotte femme
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et où elle demeure. Je crois donc que vous ferez bien de la recevoir, malgré votre répugnance, et d'obtenir qu'elle vous donne son adresse. Celte femme peut nous être utile, et il est bon que nous sachions où la trouver si nous avons besoin d'elle. Vous allez avoir aussi votre rôle à jouer, ajouta Louise en souriant.
La jeune femme consulta son mari du regard.
— Il s'agit de notre ami Pierre, dit Thibaut; nous devons servir aveuglément les projets de madame Louise Yerdier, sans nous demander si ce qu'il y àa faire nous plaît ou ne nous plaît pas.
— C'est mo!i avis, fil Boyer.
— ; Si Henriette Mabire vient me voir, je la recevrai, dit la jexme femme.
— Et comme tu n'es pas bête, Lucie, reprit le mari, tu la feras causer.
— Ayez seulement son adresse, dit Louise ; nous découvrirons le reste plus tard. Mais le plus important et le plus pressé est de connaître la demeure de Ramoneau, continua Louise en se tournant vers les deux hommes ; je vous ai dit que vous le trouveriez dans le cabaret de la rue des Rigoles, où il valons les soirs. Il vous sera facile de le reconnaître à sa figure de vieil ivrogne et à un mouvement fréquent des épaules, vous ne le perdrez pas de vue, et, en agissant avec prudence, sans qu'il se doute que vous le surveillez, car il doit èlre défiant, vous parviendrez à découvrir la maison où il loge.
— Quand faudra-t-il nous mettre en chasse? demanda Boyer.
— Le plus tôt possible.
— Alors, dès demain.
Pourquoi pas dès ce soir? dit Thibaut; il est encore de bonne heure et il n'y
a pas loin d'ici à la rue des Rigoles.
— Thibaut a raison, reprit Boyer; il y a un proverbe qui dit : « Ne remettez pas au lendemain ce qui peut-être fait le jour même. »
Les deux hommes se levèrent en même temps et prirent leur casquette.
— Nous reverrons-nous bientôt? demanda Boyer à Louise.
— Je vais être Irès-occupée ces jours-ci, répondit-elle; mais tous les soirs, entre six et sept heures, l'un de vous pourrait venir me trouver rue de Grenelle- Saint-Germain, à l'hôtel de LuceroUe.
— C'est entendu, dit Boyer; comme cela, vous serez au courant de ce que nous aurons fait et vous pourrez nous donner de nouvelles instructions.
— J'ai encore quelque chose h vous dire, reprit Louise. Si vous étiez forcés de prendre quelques heures et même une ou deux journées sur votre travail, il faudrait avi.'rtir votre patrou
— C'est la règle chez M. Corbon.
— D'ailleurs, votre temps ne sera pas perdu, vous en recevrez le prix, je vous le promets, de même que vous serez indemnisés des dépenses que vous serez obligés de faire.
— Nous allons travailler pour Pierre, répondit Boyer avec une sorte de fierté; on ne se fait pas payer les services qu'on rend à un ami.
— Vous êtes pauvres, mes amis, et il n'est pas juste... D'abord il vous faut un peu d'argent; en avez-vous?
— Ce soir, en rentrant, répondit Thibaut, j'ai remis ma paie à Lucie.
— C'est l'argent de ta femme et de tes enfants, répliqua vivement Boyer ; on n'y louche pas. Moi, je suis garçon, je paierai les petites dépenses que nous pourrons faire. Partons.
Louise émue, regardait les deux ouvriers avec admiration.
— Voilà les bons! se disait-elle.
Puis poussant un sonjiir :
— Ah! si je m'étais mariée avec un de ceux-là! ajouta-t-elle.
Thibaut, après avoir embrassé les enfants, mettait un baiser sur le front de sa femme.
Les deux ouvriers partirent.
— Prenez garde, soyez prudents, lui cria Lucie dans l'escalier.
Louise resta encore un instant avec elle, puis, ayant embrassé les trois bébés, elle se relira. Elle rentra à l'hùlel de Lucerolle rompue, exténuée, brisée de toutes les manières, avec un besoin absolu de repos.
SUR I.A PISTK
Dans la matinée du dimanche eurent lieu les obsèques de Fabrice, qui fut inhumé au cimetière Montparnasse. On vit une foule considérable à la suite du cercueil.
Madame Fabrice ne fut pas abandonnée ; son malheur lui avait acquis de nom- i hniises .sympathies, et les encouragements et les paroles de consolation ne lui
iii,iii(]iit'rcnt point. La comtesse de Lucerolle lui fil remettre, sans se faire cnn- 1
riaîlir, un tiillrl di' mille francs 1
Louise Verdier se leva un peu plus tard. Malgré sa fatigue physique et morale, tourmentée par mille pensées qui se heurtaient tumultueusement dans son cerveau, elle n'avait trouvé que quelques heures de sommeil. Toutefois, elle se sentit reposée et plus que jamais décidée à mettre à exécution le projet qu'elle avait conçu.
Sa tête, débai-rassée de cette lourdeur qui l'avait fait agir pendant vingtqualre heures au milieu d'une espèce de tournoiement vertigineux, lui permettait maintenant de réfléchir avec plus de suite et de coordonner ses pensées.
Elle descendit dans les appartements, et son premier soin fut de s'assurer que son fils, obéissant à l'ordre qu'elle lui avait donné, était parti de l'hôtel. Elle ne le trouva point dans sa chambre et on lui apprit qu'il était sorti depuis plus d'une heure.
— Il a compris, se dit-elle, c'est bien. Dès qu'il m'aura fait connaître .sa demeure, je m'arrangerai pour lui faire parvenir son linge et ses effets en même temps que la somme que je lui ai promise.
Elle déjeuna, répondit à quelques questions que lui adressèrent les domestiques et sortit de l'hôtel. Elle se rendit à pied à la préfecture de pohce. Après avoir attendu assez longtemps, on finit par l'introduire dans les bureaux du commissariat aux délégations.
Ses premières paroles la firent regarder un peu de travers. Mais, ayant invoqué le nom de madame la comtesse de Lucerolle, on voulut bien lui apprendre que Pierre Ricard avait été écroué la veille à la prison de Mazas, et que les pièces de l'enquête étaient au parquet. On ne put lui dire le nom du magistrat chargé de l'instruction de l'affaire criminelle ; du reste, celui-ci n'était probablement pas encore désigné.
Louise se retira.
— Aujourd'hui je ne trouverais personne au Palais de Justice, se dit-elle ; je reviendrai demain. Le pauvre enfant, continua-t-elle pendant que de grosses larmes roulaient dans ses yeirx, il se laisse arrêter, on l'accuse de deux crimes épouvantables, on le met en présence du cadavre de Fabrice, on le jette dans un cachot comme le plus vil des misérables, et il garde le silence, il se tait pour rester fidèle à la promesse qu'il m'a faite ! Quelle force, quel courage ! C'est bien le sang des Lucerolle qui coule dans ses veines.
Elle i-evint lentement à l'hôtel.
Vers trois heures de l'après-midi, un commissionnaire apporta une lettre à son adresse, qui lui fut remise aussitôt. Elle était de son fils. Voici ce; qu'elle contenait :
« Vous l'avez voulu ; j'ai quille l'hôtel de Lucerolle pour ne plus y rentrer.
Votre volonté est terrible ! Je pouvais me révolter contre elle ; mais je n'ai }ias cru devoir donner au monde ce spectacle admirable d'une mère ouvrant ellemême à son fils la porte d'une prison.
« J'ai pris le nom de Charles Cholet et me suis logé rue de la Goutle-d'Or, 29. C'est là que vous pourrez m'apporter ou m'envoyer ce que vous m'avez promis. J'attendrai lundi et mardi toute la journée.
« ye m'expatrierai. Où irai-je? Je n'en sais rien. Qu'iniporle? vous smez satisfaite, car vous n'entendrez jamais parler de moi. Vous avez le regret de m' avoir mis au monde ; moi, je maudis l'existence que vous m'avez donnée ! »
Louise resta un moment pensive, les yeu.x: obscurcis, fixés sur la fouille qui tremblait entre ses doigts. Puis avec un accent douloureux elle murmurait :
— Rien, rien; le malheureux a un caillou à la place du cœur. EuCn, il partira... je n'ai pas à lui demander davantage.
Deux larmes tombèrent sur le papier. Elle releva brusquement la tête.
— Eh bien, fit-elle, pourquoi cette émotion? Est-ce que je l'aimp, encore? Non, non, c'est une dernière minute de faiblesse.
Un sourire amer glissa sur ses lèvres.
— Une sensation douloureuse au cœur, deux larmes tombées de mes yeux, prononça-t-elle tristement, voilà le dernier signe de vie d'un grand amour maternel! AJlons, allons, continua-t-elle le front haut, l'œil étincelant, j'ai l'ait le sacrifice de toutes mes illusions ! t
Elle mit la lettre dans sa poche et laissa tomber sa tète dans ses mains. Elle resta longtemps ainsi absorbée dans ses pensées. Pour elle tout était fini. Elle n'avait plus d'espoir de bonheur que pour les autres.
Le bruit d'une porte qui s'ouvrit la fit sortir de son rêve. Le valcl de chambre de M. de Lucerolle était près d'elle.
— Louise, dit-il, il y a là un homme qui demande à vous parler ; voulez-vous le recevoir?
— Oui, oui, Joseph, répondit-elle en se levant; j'attends qiiuhiu'un ce soir, c'est probablement cette personne.
— En ce cas, je vais le faire entrer près de vous, reprit le domestique. Il allait sortir. Louise l'arrêta.
— list-ce que M. le comte est chez lui ? dnmianda-t-elle.
-r- Oui, il n'est pas sorti aujourdhui. Il est soucieux et je le crois très-mécontent.
— Pourquoi ? [I (J. - >'«;
— M. le vicomte n'a pas dîné à l'hôtel, depuis midi, M. le comte a fait demander trois ou quatre fois si son fils était rentré; je crois bien qu'il a pris une détermination sérieuse à l'égard de M. le vicomte.
Louise tressaillit.
— Ah ! vous croyez cela ? fit-elle.
— M. le comte veut absolument que sou fils change de vie et devienne un homme utile.
M. le comte a raison, Joseph; je suis sûre que M Je vicomte de Lucerolle donnera à son père, dans l'avenir, de gTandes__satisfactions.
— J'en doute, répliqua le vieux serviteur en hochant la tête.
— Vous verrez cela, Joseph, vous le verrez, dit Louise.
— Que Dieu vous entende, Louise ; mais j'ai bien peur que ce ne soit qu'une il'usion.
— Joseph, reprit-elle, je n'aurai probablement que quelques paroles à échanger avec la personne qui vient me voir; je désirerais ensuite causer avec M. le cmr te. Voulez-vous avoir l'obligeance de le prier de m'accorder un moment d'entretien?
— Je vais aller de suite prévenir M. le comte. Joseph s'éloigna et, presque aussitôt, Boyer entra dans la chambre.
— Venez, venez vite, lui dit Louise, je vous attendais. Elle ferma elle-même la porte en disant :
— Il ne faut pas qu'on nous entende.
Puis, revenant à Boyer, elle lui prit la main, l'entraîna à l'autre extrémité de la chambre, et le fit asseoir dans un fauteuil.
— Maintenant, reprit-elle en s'asseyant en face de lui, je vous écoute ; qu'avez- VDi s à me dire ?
— Thibaut et moi, nous n'avons pas perdu de temps, et nous avons eu la cliancc do réussir mieux que nous ne l'espérions.
— Alors vous savez où demeure Ramoneau?
— Oui, mais nous avons fait encore une autre découverte.
— Importante ?
— Pour la police, je le crois.
— Voyons, voyons, dit Louise, en s'agitant sur son siège.
— Faut-il vous raconter, dès le commencement, comment nous avons passé soirée d'hier?
Il — Oui, oui, j'ai besoin de savoir tout.
Vous mauquez un peu de patience, mad.une, répliqua Louise d'un ton calme et plein de dignité. ^Hage 303.)
— Eh bien ! voici : nous nous sommes rendus rue des Rigoles, où nous avons facilement trouvé le cabaret en question. Malin ! appeler cet adieux bouge un cabaret, c'est être honnête ! Enfin, nous y entrons comme dix heures venaient de sonner. Au milieu d'une fumée épaisse et lourde, qui menace de nous asphyxier, et qui enveloppe la lumière de deux becs do gaz, comme pour l'empêcher d'éclairer trop vivement la salle, nous voyons assis autour d^^ (ailles une vingtaine d'individus, hommes et femmes, dont je renonce à vous faire les
LlV. 37 P- RûXi idilour. — Ropruductiort înlordilo.
portraits. Autrefois, je fréquentais trop assidûment les marchands de vin et i'allais un peu partout : mais, cré nom ! jamais, non, jamais je n'avais vu de pareilles figures. Vrai, si nous n'avions pas eu un autre motif d'entrer dans cotte caverne que celui de boire une bouteille, nous nous serions enfuis épouvantés. « Quelques hommes, déjà ivres, dormaient la tête appuyée sur la table. Les autres, plus robustes sans doute, continuaient à boire. Tous fumaient, hommes et femmes. Celles-ci débraillées, le regard languissant, lascif, ayant de la bave aux lèvres, offraient un spectacle écœurant, hideux. A l'odeur du vin et des liqueurs fortes se mêlait celle de la fumée de tabac et de pipes culottées, pénétrante, acre, infecte, et quelque chose de plus repoussant encore : la puanteur de la misère et du vice éhonté.
« Avant que j'ouvrisse la porte, tout ce monde criait, riait, chantait. Notre apparition fut suivie d'un silence presque lugubre, et tous les regards se braquèrent sur nous comme autant de pièces de canon. Nous vîmes fort bien que nous n'étions pas les bienvenus dans la société. Sans nous déconcerter nous allâmes nous asseoir à l'extrémité d'une table oîi il y avait encore trois ou quatre places à prendre et je demandai à la cabaretière de nous servir une bouteille de vin.
« Pendant un instant, les habitués continuèrent à nous regarder de travers, puis ayant sans doute reconnu que nous n'appartenions pas à la police, les yeux devinrent moins farouches, et bientôt ils ne firent plus attention à nous. Toutefois, ils restèrent gênés : leur gaité fut moins bruyante et leurs paroles moins expansives.
« Nous profitâmes de l'indifférence qui succédait à la défiance qui nous avait d'abord accueillis, pour faire du regard l'inspection du lieu.
« Au fond de la salle, dans un coin oîi la lumière du gaz arrivait à peine, nous aperçûmes un individu ayant devant lui un verre et un flacon d'eau-de-vie. Seul à sa table, fumant sa pipe, il ne paraissait nullement s'intéresser à ce qui se passait autour de lui.
« Nous l'examinions à la dérobée, curieusement, nous demandant si ce n'était point Vd le personnage que nous cherchions, lorsque, posant sa pipe sur la table, il vida dans son verre ce qui restait d'eau-de-vie dans le flacon et l'avala d'un trait avec des haussements d'épaules semblables à des mouvements épileptiques. Thibaut me donna sous la table un coup de genou.
« En même temps, nous venions de reconnaître Ramoneau.
« A3'antbu son cau-de-vie, il jeta deux ou trois rcizaids dans la salle el, d'une voix enrouée, appela la cabaretière. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. Puis le buveur lira de sa poche une pièce de monnaie qu'il mit dans la main de la femme,
« — Oh! oh! de l'or! fit-elle avec un mouvement de surprise et assez haut pour que nous pussions l'entendre.
« — Eh bien! quoi? répliqua Ramoneau d'un ton aigre : est-ce si étonnant que cela? J'ai touché mes rentes, voilà tout.
« La cabaretière ne croit pas beaucoup, sans doute, aux rentes de son client. Elle regardait la pièce d'or et la tournait entre ses doigts, comme pour s'assurer que ce n'était point de la fausse monnaie. A la fin, convaincue que c'était bien un bon louis d'or qu'elle venait de recevoir, elle devint extrêmement gracieuse et regarda Ramoneau avec une sorte de tendresse.
« — Il n'est que dix heures et demie, vous n'allez pas vous en aller déjà, lui dit-elle; je vas vous servir un autre flacon.
« — Non, je ne veux plus boire ce soir.
« — Vous avez donc peur de vous griser?
« — Je n'ai peur de rien.
« — Hein ! fit-elle en ricanant, c'est peut-être beaucoup dire.
« Il eut son haussement d'épaules et lança à la cabaretière un regard qui la fit reculer.
« — Oh! oh! reprit-elle, vous n'êtes pas facile ce soir; il ne faut pourtant pas vous en prendre à moi si ceux que vous attendez ne sont pas venus; d'aiilcurs>, ils vont peut-être arriver.
« — Trop tard, grogna- t-il.
« — Vous avaienl-ils bien promis d'être ici aujourd'hui?
« — Oui, puisque je les attendais.
« — Ils auront mal compris, c'est demain qu'ils viendront.
« — Je les attendrai encore demain, et s'ils ne viennent pas...
« Un éclair livide traversa son regard.
« — Il y en a un que je saurai bien trouver, ajouta-t-il d'une voix sourde.
« — Vrai, vous ne voulez pas que je remplisse le flacon? insista la cabaretière.
« — Non.
« — Je ne vous ai jamais vu aussi sage.
« — Cela prouve que je me range.
« — Eh bien! je vais vous rendre votre monnaie. Dites donc, continua-t-ello on se rapprochant de lui, est-ce que vous en avez beaucoup, de ces belles pièces d'or? »
« Il répondit par un grognement qui cul le pouvoir d'effrayer sérieusement la
caharetière. Aussi se hâta-t-elle d'aller à son comptoir et de rapporter la monnaie.
« Pendant que Ranioneau fouri'ait son argent dans sa poche, après l'avoir compté, nous nous levâmes, Thibaut et moi, et j'appelai la femme en frappant sur le comptoir. Elle accourut. Je lui payai notre dépense et nous sortîmes. Nous eûmes à peine le temps de nous éloigner de quelques pas, lorsque Ramoneau sortit à son tour. Il resta un instant devant la porte, regardant à droite et à gauche et humant Fair comme le chien qui flaire quelque danger. Cachés dans une encoignure, il ne nous aperçut point. Il monta la rue des Rigoles. Nous le suivîmes en laissant entre nous une assez grande distance. D'ailleurs, il ne se retourna pas une seule fois, ce qui indique qu'il n'avait pas la crainte d'être suivi. Il était certainement plus tranquille que nous, car à chaque instant nous redoutions de le perdre de vue ou qu'il ne s'aperçût que nous étions à sa poursuite.
« Il gagna le haut de Ménilmontant et ne tarda pas à s'engager sur un des nombreux sentiers entre clôtures qui traversent les champs et les jardins en descendant sur Charonne.
« A partir de ce moment, il marcha plus lentement et parut s'entourer de certaines précautions. Cela nous fit supposer qu'ayant d'excellentes raisons pour se cacher, nous approchions de son logis. Nous imitâmes sa prudence en lui laissant prendre encore un peu d'avance sur nous.
« Tout à coup nous le perdîmes entièrement de vue. Nous commencions à croire qu'il nous avait échappé lorsque, arrivés à l'extrémité du sentier que nous suivions, nous nous trouvâmes devant une maison isolée ou plutôt une masure que nous n'avions pas encore aperçue, parce qu'elle était masquée par des arbres. Mais après avoir examiné cette ruine silencieuse et sans lumière, au toit effondré, aux fenêtres brisées, sans vitres, ouverte à tous les vents, il me parut douteux qu'elle pût avoir d'autres locataires que des hiboux.
« Cependant, à moins qu'il ne se fût couché dans l'herbe ou enfoncé dans un trou sous terre, Ramoneau avait dû pénétrer dans la masure.
« — C'est évidemment une maison abandonnée depuis longtemps par son propriétaire, me dit Thibaut à l'oreille ; notre homme s'y sera installé dans quelque coin, en compagnie des rats et des araignées, pour économiser un loyer.
« — Ou pour ne pas risquer d'être pincé dans une chambre d'hôtel par les agents de lu sûreté, répondis-je.
« Nous fîmes le tour de la masure et, convaincus que Ramoneau couchait là, comme d'autres individus de son espèce dorment sous les arches des ponts, dans les carrières ou les fours à plâtre, nous nous disposions à rebrousser chemin lorsqu'un bruit de pas nous arrêta net à l'entrée du sentier. Nous n'eûmes pas le temps de nous jeter de côté et de nous cacher derrière un buisson
« Un homme, portant sur ses épaules un paquet assez volumineux, passa a quelques pas de nous, s'arrêta devant la masure, tendit l'oreille et plongea son regard dans la nuit, puis, rassuré par le silence qui régnait autour de lui, il ouvrit une porte et disparut.
« — Eh bien! qu'est-ce que tu dis de ça? me demanda Thibaut.
« — Ma foi, lui ai-je répondu, si ce n'est pas ici la demeure de Ramoneau, je commence à croire que nous sommes devant un repaire de brigands.
« Après nous être consultés, nous décidâmes que nous resterions toute la nuit, s'il le fallait, en observation devant la maison isolée. Mais comme nous étions mal postés et trop près du sentier, nous allâmes nous étendre derrière une haie, vingt pas plus loin, en nous plaçant de façon à avoir constamment les yeux sur la masure.
« Au bout de quelques minutes, nous entendîmes de nouveau un bruit de pas. Cette fois ce n'était pas un, mais deux hommes qui arrivaient. Ils prirent les mêmes précautions que le premier et, comme lui, se glissèrent silencieusement dans la maison.
. « Vous nous aviez parlé d'une bande de voleurs, madame Louise, nous ne pouvions plus douter que cette maison en ruines au milieu des champs ne fût le lieu de leurs rendez-vous nocturnes.
— La reconnaîtrez-vous facilement, cette maison? demanda Louise.
— Isolée, au bout d'un sentier, la toiture enfoncée, plus de vitres aux fenêtres, de grandes lettres noires à demi effacées sur la façade : impossible de se tromper.
— C'est bien. Comme vous, monsieur Boyer, je suis persuadée que cette vieille maison abandonnée sert de refuge, de lieu do rendez-vous à une bande de malfaiteurs; peut-être même y ont ils établi leur domicile.
— Je n'ai eu ni la curiosité ni la hardiesse de visiter l'intérieur de la masure, mais je suis à peu près certain qu'elle a un sous-sol. C'est là que les voleurs se réunissent. Il est possible que quelques-uns y passent la nuit; mais les autn^s doivent avoir un domicile particulier. Je ne saurais dire de combien d'individus se compose la bande; toutefois, en comptant Ramoneau, nous savions que quatre hommes étaient dans la masure; entre une heure et deux heures du matin, toujours à notre poste d'observation, nous en avons vu sortir six. Ramoneau était du nombre. Ils marchèrent le long d'une haie, sans liiiiit, comme des ombres; puis, à trente ou quarante pas de la maison, à un endroit où plusieurs seiitieis se croisent, ils se séparèrent en prenant chacun une direction différente. Ramomau suivit seul le chemin par lequel il était venu. Nous nous élançâmes sur ses traces.
« Après d'assez longs détours, il nous ramena sur la hauteur de Ménilmon-
tant; il descendit rapidement la rue Saint-Fargeau, prit à droite la rue Darcy, dans laquelle il s'arrêta devant une sorte de bicoque n'ayant qu'un seul étage, et qui ressemble plus à un hangar qu'à une maison.
« Quand il fut entré, nous nous avançâmes jusqu'à la maison. Elle porte le n° 8 ; c'est un garni de la pire espèce, et il n'est pas difficile de deviner quelle sorte de gens il reçoit : c'est là, madame Louise, que demeure Ramoneau. »
— Vous avez complètement réussi, monsieur Boyer; je vous félicite et vous remercie. Tout ce que vous venez de m'apprendre me sera très-utile. Demain, oui, demain matin, je me rendrai rue Darcy; comme je vous l'ai dit, je veux voir Ramoneau. Seulement, je ne voudrais pas être seule au milieu de ces quartiers éloignés. Si vous vouliez m'accompagner, mon ami, je vous en serais trèsreconnaissante.
— Mais avec grand plaisir, répondit vivement Boyer. Faudra-t-il prévenir Thibaut.
— Non, c'est inutile; ce sera assez de vous, car je n'ai pas précisément peur d'être assassinée.
— Yiendrai-je vous prendre ici?
— Non ; il est plus simple que vous m'attendiez chez vous.
— A quelle heure?
— A huit heures, répondit-elle après avoir réfléchi un instant.
Boyer n'ayant plus rien à lui dire, Louise lui tendit la main et le congédia