‹ L'enfant du faubourgChapitre 84 sur 96 · LE COMTE DE LUCEROLLH · texte numérisé non relu

LE COMTE DE LUCEROLLH

L'ouvrier était resté assez longtemps avec Louise. L'heure du dîner était arrivée, et on venait d'annoncer à la comtesse qu'elle était servie. Ce n'était pas le moment de parler au comte de Lucerolle.

Mais, vers neuf heures, le comte, qui avait été prévenu par Joseph, fit dire à Louise que si elle avait quelque chose à lui demander, il l'attendait dans son cabinet. Un instant après, Louise était en sa présence.

M. de Lucerolle était pâle et paraissait très-préoccupé. Néanmoins il accueillit Louise avec son affabilité et sa bonté habituelles.

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— Louise, lui dit-il, j'ai appris par Joseph que vous désiriez m'entretenir un instant. De quoi s'agit-il? Est-ce quelque chose que vous avez à me demander? Je serais heureux de pouvoir vous être agréable.

— Je remercie monsieur le comte de ses bonnes paroles; j'ai, en effet, deux choses à demander à monsieur le comte.

— Eh bien ! Louise, vous pouvez parler.

— Monsieur le comte a été instruit de ce qui s'est passé rue de Lille?

— Oui, je sais.

— Le fiancé de mademoiselle Blanchard, accusé de ce double crime, a été arrêté.

— Ma femme et ma fille ont pour mademoiselle Blanchard une grande affection ; elles sont trfes-affligées. Heureusement, Ernestine ne connaît qu'une partie de la vérité ; je vous préviens, Louise, afin que vous ne laissiez pas échapper devant ma fille des paroles qui pourraient augmenter sa douleur.

— Monsieur le comte peut être sûr de ma discrétion. Monsieur le comte paraît s'intéresser vivement au malheur de mademoiselle Blanchard.

— Je n'ai vu cette jeune fille qu'une seule fois; mais il me suffit qu'elle soit aimée des miens pour que je prenne part à sa peine.

— Je vois sur le visage de monsieur le comte une grande tristesse ; c'est probablement pour cela...

— - liouise, j'ai d'autres sujets de préoccupation et d'ennui qui me touchent plus directement.

— Quoi! monsieur le comte serait malheureux?

— Oui, Louise, oui, j'ai un chagrin que je renferme en moi, que je cache à la comtesse et surtout à Ernestine ; je garde ma peine pour moi seul et je souffre cruellemeat.

— Monsieur le comte, vous m'effrayez!

— Louise, il s'agit de mon fils, de l'enfant que vous avez élevé.

— Eh bien, monsieur le comte?

— Louise, les désordres de sa vie m'épouvantent, et j'ai peur, vous entendez, Louise, j'ai peur qu'il ne déshonore le nom de nos ancêtres... Il n'y a rien d'élevé, rien de noble en lui. Il n'a d'affection pour personne, et je crois, maintenant, qu'il nous hait, sa mJ;re et moi... Que rcspecte-t-il? Bien. Il n'a pas mi'rme conscience de sa propre dignité. Dernièrement j'ai voulu fouill(;r jusqu'au foiiil de son cœur, espérant y trouver quelque sensibilité, y faire vibrer une corde; il était là, devant moi, immobile, froid et insensible comme un bloc de marbre; il écoulâmes paroles fermes et sévères sans un Iressaillenicnt, sans la

plus légère émotion, sans que je pusse rien faire palpiter en lui... Depuis ce jour, il m'évite, je ne l'ai pas revu. Ah! son âme est de boue, et la gangrène est flans son cœur! 0n dirait qu'il est né seulement pour le mal. A qui ressemble-til? Je me le demande. Je consulte vainement les annales de ma famille, je n'y trouve pas un homme qui me fasse reconnaître le sang de mon fils... Mais qu'aije donc fait pour mériter cette punition du ciel?

Louise avait baissé la tête. Elle laissa échapper un gémissement.

— Hier, reprit le comte, je me suis occupé de lui, je me suis décidé à l'éloigner, je ne veux plus qu'il reste à Paris. Plus il sera loin de la France, mieux cela vaudra pour lui. Toutefois, il faut que je lui fasse connaître ma volonté. Je voulais causer avec lui aujourd'hui ; il est sorti ce matin de très-bonne heure, m'a-t-on dit, et il n'a pas reparu. Depuis quelque temps, voilà sa vie. Elle est pour tout le monde un scandale ; les gens qui nous connaissent s'indignent, et nos meilleurs amis s'étonnent.

« Il est probable qu'il ne rentrera pas cette nuit : demain nous verrons. A tout prix il faut que cela finisse. Je n'ai pas que lui ; il faut aussi que je pense à l'avenir de ma fille. Le moment de la marier approche, et pour tout homme son frère serait un repoussoir. Oui, il faut que je l'éloigné, il le faut, et ce n'est pas trop tôt. Mais voudra-t-il partir, le voudra-t-il?

Louise releva lentement la tête. De grosses larmes roulaient dans ses yeux, une grande souffrance intérieure avait altéré ses traits.

— Si j'osais devant monsieur le comte exprimer ma pensée, balbutia-t-elle.

— Depuis longtemps, Louise, nous vous considérons comme un membre de notre famille, répondit le comte; cela vous donne le droit de nous parler franchement; voyons votre pensée.

— Monsieur le comte, pendant quelques jours, ne vous occupez pas de M. le vicomte, ne faites plus aucune démarche pour lui.

— Cependant, Louise...

— Je vous en prie, monsieur le comte. Ah! croyez-le, si je vous parle ainsi, c'est dans l'intérêt même de votre famille. Ne cherchez pas à voir M. le vicomte; d'ailleurs, ce serait inutile : il ne sera à l'hôtel ni demain ni après-demain. Mais n'ayez aucune inquiétude à son sujet.

— Louise, répliqua le comte avec surprise, vos paroles sont singulières; pour me parler ainsi, vous avez une raison?

— Oui, monsieur le comte, une raison que vous connaîtrez bientôt.

— Pourquoi ne m'expliquez-vous pas immédiatement?...

— Je ne puis rien dire encore, monsieur le comte. Mais, continua-t-elle d'une voix vibrante, en se dressant debout, le regard illuminé, lorsque, dans

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— Si tu fais un pas, lui dil-eile froidement, je te tue comme un chien euragê. (Pago 307.)

trois ou quatre jours, M. le vicomte deLucerolle paraîtra devant vous, vos bras s'ouvriront et vous embrasserez un fils digne de vous et digne du nom qu'il porte !

Lf comte la regarda avec effarement, so demandant si cllo nu venait pas do perdre subitement la raison.

LlV. '38 F. .Roy, édilcur. .— HiMiroduclioD ialcrtlUc.

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— Rassurez-vous, monsieur le comte, reprit-elle vivement, je ne suis pas folle.

— Louise, ce que vous me dites est si étrange...

— Ayez quelques jours de patience, monsieur le c.omle, attendez. Il secoua tx-istement la tête.

— Soit, dit-il, j'attendrai le miracle que vous m'annoncez.

— Vous verrez, monsieur le comte, vous verrez, M. de LuceroUe ébaucha un sourire forcé.

— C'est bien, reprit-il, laissons ce sujet douloureux. Je n'oublie pas que vous avez quelque chose à me demander, Louise. Dites-moi ce que je puis faire pour

vous?

— Monsieur le comte n'ignore pas que j'ai fait des épargnes depuis que j'ai l'honneur d'être au service de madame la comtesse ; plusieurs fois même, monsieur le comte a bien voulu me donner des conseils au sujet du placement de mon argent. Je suis parvenue à amasser un peu plus de quarante mille francs. Cette somme est représentée par des titres au porteur qui sont en dépôt à la Banque de France ; en voici le récépissé.

Et Louise tira de sa poche un papier qu'elle posa sur le bureau de M. de Lucerolle.

— Or, monsieur le comte, continua-t-elle, je voudrais vendre ces valeurs et les convertir en espèces.

— Ordinairement, Louise, quand on ne s'occupe pas d'agiotage à la Bourse, et qu'on a d'excellentes valeurs comme les vôtres, on les garde.

— C'est vrai, monsieur le comte, mais j'ai besoin d'argent.

— Je n'ai rien à répliquer à cela, Louise. Votre petite fortune vous appartient et vous avez le droit d'en faire ce qui vous convient.

J'ai pensé que pour vendre mes titres et en loucher le prix, cela me demanderait trois ou quatre jours.

— C'est vrai.

— El c'est demaiu, monsienr le comte, c'est demain qu'il me faut quarante mille francs.

— Alors?

— 3e me suis dit, monsieur le comte, que vous voudriez bien me les donner en échange de mes titres ou me les avancer jusqu'au jour où, après les avoir vendus, j'en aurais louché le prix.

— Ma chère Louise, dit M. de Lucerolle, quarante mille francs sont pour

vous une somme importante ; mais j'ai une telle confiance en vous que je ne veux pas vous demander l'emploi que vous en voulez faire. Il vous faut demain quarante mille francs, vous les aurez.

Il s'approcha de son bureau, prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes. Ensuite il glissa la feuille dans une enveloppe sur laquelle il mit une adresse.

— Demain, reprit-il, tendant à Louise le pli cacheté, en présentant ceci chez mon banquier, n'importe à quelle heure, il vous remettra aussitôt la somme dont vous avez besoin,

— Monsieur le comte ne me dit pas comment je devrai la lui rendre.

— Nous parlerons de cela un autre jour.

— En attendant, monsieur le comte voudra bien garder le récépissé de la Banque

— Si cela vous fait plaisir, Louise, vous pouvez me le laisser. N'avez-vous pas encore une autre chose à me demander?

— Oui, monsieur le comte.

— Qu'est-ce?

— Monsieur le comte connaît beaucoup de monde à Paris et est surtout trèsconnu.

— Beaucoup moins que vous ne le pensez, Louise; dès qu'un homme cesse d'occuper des fonctions publiques et qu'il n'est plus en vue, il est vite oublié. Le comte de Lucerolle n'est plus rien; on ne le connaît plus. Je ne veux point dire, pourtant, qu'on ne se souvienne pas encore des services que j'ai rendus à mon pays. En général, en est moins ingrat qu'oublieux.

— Monsieur le comte a encore des relations avec les personnages les plus influents aujourd'hui.

— Oui, j'ai le bonheur d'avoir conservé quelques vieilles et bonnes amitiés.

— Ce que je désire demander maintenant à monsieur le comte, c'est une lettre qui me recommande à un des principaux magistrats du parquet de Paris le procureur de la République, par exemple.

— Je ne comprends pas bien, Louise, et je ne saisis pas dans quel but...

— Monsieur le comte, il s'agit du fiancé de mademoiselle Léontino Blanchard.

— Ah!

— J'ai su ce matin que la première enquête était terminée et que le parquet allait maintenant s'occuper de cette affaire grave. Le fiancé de mademoistOle

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Blanchard est faussement accusé, monsieur le comte, et il est nécessaire, il est urgent que je voie le juge d'instruction, que je lui parle.

— Je me souviens, fit le comte ; n'avez-vous pas dit à madame la comtesse que vous pouviez fournir la preuve que ce jeune homme est innocent du crime horrible dont on l'accuse?

— Oui, monsieur le comte, j'ai dit cela à madame la comtesse.

— Alors, Louise, vous n'avez pas besoin d'une lettre de recommandation pour être admise devant le juge d'instruction et lui faire une communication de cette importance.

— C'est vrai, monsieur le comte; mais ce n'est pas immédiatement que je puis prouver l'innocence de l'accusé. Si, inconnue, n'étant appuyée par personne, je me présente devant le juge d'instruction, ou il refusera de m'entendre ou il n'aura pas la moindre confiance en mes paroles. La lettre que je vous prie de me donner, monsieur le comte, lui dira que je suis à votre service depuis plus de vingt ans, que vous répondez de moi, et que je suis incapable de tromper la justice.

— C'est bien, dit M. de Lucerolle après avoir réfléchi un instant ; j'ai eu, autrefois, des relations d'amitié avec le préfet de police actuel ; c'est à lui que je vous adresserai directement. Je vais écrire la lettre que vous me demandez dans le sens indiqué par vous même. Demain matin Joseph vous la remettra.

— Je remercie mille fois monsieur le comte, dit Louise. Elle s'inclina respectueusement et sortit du cabinet.

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