‹ L'enfant du faubourgChapitre 85 sur 96 · LE GARNI · texte numérisé non relu

LE GARNI

Le lundi matin, un peu avant huit heures, Boyer, pour éviter h Louise la peine de monter à son quatrième étage, était descendu dans la rue et l'attendait sur le trottoir, devant sa maison.

Elle arriva à huit heuues précises, Depuis quelques jours, elle déployait une activité et une énergie extraordinaires. Sa ligne de conduite tracée, son plan bien arrêté dans sa tête, elle avait hâte d'arriver au but. Les instants étaient précieux, elle n'en voulait perdre aucun. Elle savait combien les heures sont longues pour ceux qui souffrent. D'ailleurs, elle n'avait plus le temps de réflé-

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chir ni de voir si elle devait agir comme elle le faisait ou autrement. Elle n'avait plus qu'une pensée, une idée fixe : celle de la réparation. Une force irrésistible la poussait en avant ; elle obéissait et se laissait conduire.

Boyer s'élança vers la voiture qui venait de s'arrêter.

— Me voilà, dit-il à Louise.

— Ah! vous m'attendiez, fit-elle ; est-ce que je suis en retard?

— Non, huit heures viennent de sonner.

— Vous êtes prêt?

— Oui

— Alors, venez, venez vite, dit-elle en se serrant au fond de la voiture.

— Le cocher sait-il où il doit nous conduire ?

— Non, dites-le-lui ; seulement nous descendrons avant la rue Darcy. Boyer ayant donné l'ordre au cocher de les conduire à Ménilmontant, rue

Saint-Fargeau, et de s'arrêter à l'angle de la rue Haxo, ouvrit la portière et prit place à côté de Louise.

Le trajet se fit en une demi-heure. La voiture s'arrêta au rond-point où cfimmence la rue Darcy et où la rue Saint-Fargeau coupe les rues Haxo et de la Dhuys. Cette partie du vingtième arrondissement de Paris est à penne habitéeles rues sont tracées, mais les maisons y soat rares. On est là à deux pas des fortifications et pour ainsi dire au milieu des champs.

Louise et Boyer mirent pied à terre.

— Vous allez nous attendre ici, dit Boyer au cocher. Et ils s'éloignèrent.

— Madame Louise, vous êtes pâle et vous tremblez, dit Boyer.

— C'est vrai, je tremble, répondit-elle.

— Nous sommes arrivés, mais si vous craignez quelque chose, n'entrez pas. Louise était, en effet, très-agitée ; mais l'ouvrier ne pouvait deviner la cause

réelle de son émotion. Elle s'arrêta un instant pour respirer et reprendre ses forces.

— Non, non, murmura-t-cUe, je veux le voir.

Elle essuya sa figure avec son mouchoir et dit à Boyer :

— Je vais entrer seule ; vous, mon ami, vous m'attendrez devartt la maison.

— Madame Louise, si l'on cherchait à vous faire du mal ?.... Elle eut un sourire singulier.

— H assurez-vous, répondit-elle ; dans tous les cas, je saurai me défendre.

Elle lui fit un signe de la main, jeta un coup d'œil sur la façade de la maison, dont l'aspect révélait la misère de ceux qui y demeuraient, poussa une porte entr'ouverte et pénétra résolument dans une allée étroite, humide et sombre, entre deux cloisons construites avec des planches mal jointes, dans lesquelles on voyait, de distance en distance, une porte marquée par un numéro.

Une de ces portes étant ouverte, Louise s'avança sur le seuil. Aussitôt, une fomme d'un certain âge se dressa devant elle.

— Pardon, madame, lui dit Louise, je cherche le concierge ou le maître de ce garni.

— Nous n'avons pas de concierge ici, répondit la femme d'un ton revêche ; quant au propriétaire, c'est moi qui tiens le garni ; qu'est-ce que vous voulez ?

— Alors, je ne pouvais mieux m'adresser, répondit Louise gracieusement, veuillez me dire

— Quoi ? l'interrompit brusquement la logeuse.

— Vous manquez un peu de patience, madame, répliqua Louise d'un ton calme et plein de dignité ; on m'a dit que je trouverais rue Darcy, n" 8, chez vous, madame, une personne à qui je dois faire une communication trèsimportante.

— En ce cas, c'est différent; comment se nomme-t-elle, cette personne ?

— Ramoneau.

— Ah! En effet, M. Ramoneau demeure ici. Et vous voulez lui parler? c'est drôle.

— Pourquoi cela, madame? Est-il donc si extraordinaire que quelqu'un vienne voir votre locataire ?

— Oui, très-extraordinaire, vu que c'est la première fois, depuis plus d'un an que M. Ramoneau demeure ici.

— Il y a commencement à tout, fit Louise. Est-il chez lui?

— Oui, le cher homme ne se lève jamais de grand matin ; il se fait une existence assez douce, en vivant tranquillement de ses petites rentes. Il doit être en train de faire rôtir sa côtelette.

— Soyez assez bonne pour m'indiquer son logement.

— Au bout de l'allée, vous monterez l'escalier, et, dans le couloir à gauche, la troisième porte, u° 17, est la sienne. Au fait, ajouta-t-elle en sortant de sa cabine, je vais vous montrer l'escalier.

Elle passa devant, et Louise la suivit jusqu'à l'échelle appelée pompeusement un escalier. Deux cordes graisseuses attachées à des clous servaient de rampes à ce merveilleux escalier.

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— Monsieur Ramoneau, cria la logeuse d'une voix éraillée, c'est une visite pour vous.

Puis s'adi'esant à Louise, elle ajouta

— Prenez les cordes et n'ayez pas peur de tomber : c'est solide.

Louise la remercia par un mouvement de tête et monta l'échelle. Son apparition à l'entrée du couloir fut saluée par une sorte de grognement de Ramoneau, qui, effrayé par la voix de la logeuse lui annonçant une visite, témoignait sa surprise en voyant une femme. Il avait pensé que le gîirni venait d'être cerné et envahi par des escouades de gardiens de la paix et d'agents de police. Les scélérats, toujours sur le qui-vive, même quand aucun danger ne les menace, n'ont jamais une minute de tranquillité.

Mais une femme ne paraissant pas à Ramoneau un ennemi redoutable, il se rassura promptement à la vue de Louise, qu'il ne reconnut pas d'abord. Il resta dans l'embrasure de sa porte ouverte.

Louise s'avança lentement vers lui.

Soudain, la lumière qui tombait d'un vasistas, servant à éclairer le couloir, frappa en plein son visage. Ramoneau la reconnut aussitôt. Le misérable crut voir un spectre dressé devant lui. Il étendit les bras comme pour la repousser, puis, épouvanté, il recula jusqu'au fond de sa chambre, en prononçant d'une voix rauque :

— Louise! Louise!

Celle-ci entra et, tranquillement, referma la porte.

Une couchette en bois blanc vermoulu, avec une paillasse à moitié pourrie et un mauvais matelas, une petite tcible ronde, deux chaises boiteuses au dossier rompu, une sorte de bahut semblable aux autres meubles et quelques ustensiles de cuisine couverts dérouille, composaient le mobilier du taudis. D'immenses toiles d'araignées remplaçaient le papier peint et décoraient les cloisons.

La côtelette que le maître du lieu avait préparée pour son déjeuner se carbonisait sur un gril posé sur un réchaud. Sur la table, il y avait trois bouteilles, deux de vin pleines et une d'eau-de-vie déjà fortement entamée, une assiette de fer battu, un couteau à forte lame, bon pour découper toutes sortes de morceaux et même égorger au besoin un autre Fabrice, et enfin un gobelet d'argent, qui avait l'air tout étonné de se trouver en une telle compagnie.

Louise ne vit rien de tout cela. Le front haut, de sombres lueurs dans le regard, elle marcha vers le misérable. A deux pas de lui, elle s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.

Il la regardait avec stupeur, comme s'il eût douté encore de la réalité.

— Pierre Ricard, dit Louise d'une voix sourde, je viens te rendre la visite

que tu m'as faite dans ma petite maison de Jouarre, il y aura bientôt vingtquatre ans.

— Je ne connais pas Pierre Ricard, bégaya-t-il, je me nomme Ramoueau.

— Ah I oui, Ramoneau, fit-elle avec ironie ; c'est probablement le nom que tu t'es donné en t'échappant du bagne. Pour ceux qui ne connaissent pas ton horrible passé, tu peux t'appeler Ramoneau ; mais pour moi, Louise Verdier, lu es toujours Pierre Ricard, le voleur d'enfant, le forçat 1

Il promena autour de lui son regard farouche. Puis, faisant un pas vers Louise;

— Comment as-tu découvert que j'étais ici, dis? prononça-t-il d'une voix creuse ; je te croyais morte ; depuis longtemps je ne pense plus à toi; c'est donc l'enfer qui te jette de nouveau en travers de mon chemin? Que viens-tu faire ici? Réponds, que me veux-tu ?

— Je te le dirai tout à l'heure, Pierre Ricard. Ainsi, tu me croyais morte, et, caché dans l'ombre comme tous les misérables qui n'osent affronter la lumière du jour, tu ne t'attendais pas à me voir surgir devant toi. Pierre Ricard, Dieu a voulu que je vive pour réparer quelques-uns des crimes que tu as commis. Ah ! je t'ai longuement cherché... Moi aussi je t'ai cru mort; j'espérais que le ciel, dans sa justice, avait mis un terme à ton existence maudite. Ah ! il y a vingtcinq ans qu'un coup de tonnerre aurait dû te foudroyer!... Mais non, sur la pente fatale, le paresseux, l'ivrogne, le débauché, l'homme sans cœur et sans âme, devait descendre un à un tous les échelons du mal et rouler jusqu'au fond de l'effroyable abîme, couvert de toutes les ignominies !

— Hé ! hé 1 fit-il en ricanant, madame parle comme un livre; c'est joli, tout à fait joli... Mais, continua-t-il en changeant de ton, si vous êtes venue ici pour me faire admirer votre éloquence, vous avez pris une peine inutile. Je suis insensible au charme de la parole, et les plus beaux discours m'ont toujours ennuyé. Que ma vie ait été bonne ou mauvaise, il vous importe peu ; j'ai fait ce qu'il m'a plu et n'ai pas à vous en rendre compte. Vous êtes allée d'un côté, moi de l'autre, en reprenant chacun notre liberté. Est-ce que je m'occupe de vous, moi? Est-ce que je vous demande combien vous avez eu d'amants depuis vingtcinq ans ?

— Oh 1 le lâche, qui croit m'insulter ! s'écria Louise d'une voix frémissante de colère.

— Comme moi, vous avez fait ce que vous avez voulu, continua-t-il, cela ne me regarde point. Mais je n'aime pas à causer longtemps, moi ; j'ai hâte de savoir pourquoi vous m'avez cheçché, pourquoi vous êtes ici.

— Il a toujours la môme audace, pensait Louise ; le remords ne l'atteindra jamais; on dirait qu'il ne croit pas à la justice des hommes, au châtiment qui attend les criminels.

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Les brus ciuisés sur =a poitriue, elle le refjardait avec horreur et Jigoùl. [l'&g» 31!.)

— Tiens, tiens, reprit Ricard en examinant sa femme des pieds à la tête, je ne vous avais pas encore regardée; votre mise n'annonce pas que vous soyez dans la misère. Quelle toilette I De la soie, rien que ça... et madame porte chapeau! Hé ! hé! on voit que vous avez su faire vos affaires. A Paris, la vie est plus facile pour les femmes que pour les hommes : il y en a des milliers qui ont des robes de soie, des dentelles et des bijoux qui ne leur coûtent guère, comme dit la vieille chanson. Vous n'avez pas de bijoux, vou.'<? Ah! je comprends, pour-

LiV. '•'/.) F. Roy, éditour. — »«/ rndiL-lion inlgrdito.

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suixat-il cyniquement, vous ne vous en êtes point parée pour me rendre visite ; vous avez eu peur de me tenter. C'est de la prudence et peut-être aussi de la bonté pour moi.

« Ainsi, la fortune vous a fait les yeux doux, vous êtes riche... Oh ! je ne vous demande pas quel commerce vous a enrichie ; je ne suis pas curieux. Moi, je n'ai pas eu de chance, je suis resté pauvre et gueux, et, devenu vieux, quand même je le voudrais, je ne peux plus ti-availler. Regardez autour de vous : ceci est mon palais; pas de lambris dorés ; je vis avec les rats, les araignées et hs mouches. Si c'est là ce que vous vouliez voir, ma chère femme, soyez satisfaite.

Il s'arrêta, espérant que Louise allait parler. Mais elle resta silencieuse. Impassible, elle l'écoutait curieusement, se demandant jusqu'où pourrait alkr son impudence.

Ricard fut pris d'un haussement d'épaules qui parut compter les secondes d'une minute.

Tout à coup, ses traits s'animèrent, et ses petits yeux jetèrent des étincelles.

— Quelle idée! s'écria-t-il, mais oui, c'est cela, ce pe peut être que cela : Louise Verdier est riche, et moi pauvre comme Job ; elle a appris, je ne sais comment que j'étais près de crever de misère ; alors son cœur s'est ému, et ma chère femme, qui n'a pas oublié le beau temps de nos amours, vient partager sa fortune avec moi. J'accepte, Louise, j'accepte. Un mari peut recevoir sans honte un cadeau de sa femme.

« D'ailleurs Louise, continua-t-il sur le même ton ironique, bien que j'aie le droit d'exiger la moitié de ce que possède ma femme, puisque nous sommes mariés sous le régime de la communauté, je prendrai ce que tu me donneras.

Et il avança les mains pour s'assurer qu'elle avait de Far;: eut sur elle.

— Arrière, misérable, arx'ière! cria Louise d'une voix menaçante.

Elle s'était redressée , pourpre d'indignation , un éclair terrible dans le regard.

Aussitôt un rire sec, nerveux, éclata entre ses lèvres comme un bruit do crécelle.

Ricard, abasourdi, la regardait avec des yeux stupides.

Elle cessa de rire, et, l'apostrophant avec violence :

— Pierre Ricard, dit-elle, puisque tu parles de ta misère, dis-moi donc ce que lu as fait de l'argent que lu as volé rue de Lille dans la chambre du vieil aveugle.

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I,A REVANCHE DE LOnSE

L'effet produit par ces paroles fut terrible.

Pierre Ricard, livide, bondit en arrière avec épouvante. Mais retrouvant vite son audace :

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, murmura-t-ii. Louise le foudroya du regard en lui jetant ces mots :

— Voleur ! assassin !

— Malheureuse, tais-toi ! tais-toi ! hurla-t-il.

Il se ramassa sur lui-même comme pour s'élancer sur sa femme. Elle était près de la table ; elle étendit le bras et s'empara du couteau.

— Si lu fais un pas, lui dit-elle froidement, je te tue comme un chien enragé. L'expression de son visage montrait une résolution énergique- Ricard comprit qu'elle ne lui faisait pas une vaine menace. Son attitude lui

fit peur. Il resta immobile.

— Va, reprit Louise avec un suprême dédain, s'il ne s'agissait que de moi, je ne prendrais même pas la peine de me défendre contre ta férocité. La vie que tu m'as faite n'est pas assez belle pour que je tienne tant à la conserver. Mais elle est utile encore et, pour d'autres, il faut que je vive ! Ecoute-moi donc, misérable, et cesse de croire que je n'aurais pas la force de me défendre contre ta fureur, si la pensée te venait encore de m'égorger ou de m'étrangier !

« Ah ! tu te croyais bien caché, ici; tu ne pensais pas qu'on pût arracher le masque de Ramoneau et reconnaître la face hideuse de Pierre Ricard. Tu te disais, sans doute : Je ne crains pas la justice, j'échapperai au châtiment! Allons donc, la justice atteint toujours les scélérats. Celui qui échappe à la justice des hommes ne peut éviter celle de Dieu! Non, n'est-ce pas, tu ne t'attendais point à me voir apparaître tout à coup pour te crier : Voleur ! assassin! Ah! aii! ah! u me croyais morte... Pierre Ricard, après la casaque du forçat, que tu as portée, c'est l'homme rouge qui l'attend ! »

Le misérable se sentit frissonner. Mais voulant faire bonne contenance, il se rc iressa, un sourire horrible sur les lèvres.

— Tu as volé l'aveugle de la rue de Lille, continua Louise.

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— Cela n'est pas vrai I ciia-t-il ; je ne sais pas ce que tu veux dire !

— Tu as volé le vieil aveugle, après l'avoir endormi, répliqua-t-elle avec véhémence, et ce n'est pas tout, tu as assassiné le concierge de la maison. Misérable ! misérable !

— C'est toi qui es une misérable, hurla-t-il all'olé, car tu mens, tu mens !

— Pierre Ricard, plutôt que de nier tes crimes, tu ferais mieux de courber la tête.

— Devant toi, jamais !

— Devant Dieu, Pierre Ricard, devant Dieu!

— Je ne connais pas Dieu, moi, dit-il d'une voix creuse; mais je crois au démon qui t'a amenée ici. Tu m'appelles voleur et assassin : est-ce pour me faire peur? Tu perds ton temps, Louise Verdier; je ne crains rien, je ne crains rien... A.vant d'accuser, il faut avoir dos preuves. Qui m'accuse, dis, qui m'accuse ?

— Moi.

— Toi, toi seule?

— Oui.

11 secoua fortement ses épaules et se mita rire.

— Voyons, reprit-il en affectant un certain calme, est-ce que tu m'as vu?

— Non, j'ai deviné.

Il reprit son effroyable rire.

— Il ne sait pas encore qu'un autre a été pris pour lui et arrêté à sa place, se dit Louise.

— Il peut se faire qu'un concierge ait été assassiné et un aveugle volé, fil Ricard en hochant la tète, ça se voit tous les jours et je m'en fiche comme de l'an quarante; mais du diable si je comprends pourquoi mon épouse a voulu s'imaginer que j'étais pour quelque chose dans cette affaire. Elle aura, je pense, l'ex- Irême obligeance de me l'apprendre; cela tient sans doute au but de sa visite. Je suis tout de même flatté de la bonne opinion qu'elle a de moi : il faut toujours s'attendre aux choses les plus incroyables. Voyons, parle, Louise Verdier : as-lu inventé cette curieuse histoire afin de me faire pincer par les mouchards! c'est un moyen comme un autre de se débarrasser d'un mari qui vit trop longtemps. Pourtant jusqu à ce jour, je ne t'ai pas beaucoup gênée. Mais non, ce n'est pas ça; si tu avais voulu me faire arrêter, ce serait déjà fait. Tu as une autre idée. Laquelle?

« Tonnerre! continua-t-il avec une sorte de rage, tout ga m'embête, à la fin; vas-tu me dire ce que tu me veux!... Je veux savoir... » D'un geste impérieux, Louise lui coupa la parole.

— Pierre Ricard, tu ne te trompes pas, répondit-elle; si j'eusse eu l'intention de te dénoncer, depuis trois jours tu serais entre les mains de la justice. Tu veux savoir pourquoi je suis ici, je vais te le dire. Ecoute-moi, Pierre Ricard, écoutemoi et réponds : Qu'as-tu fait de l'enfant que tu m'as volé?

— Quoi ! c'est pour cela que tu es venue? fit-il en ricanant.

— Oui, oui, c'est pour cela,

— Est-ce que tu penses encore à lui?

— Je te réclame mon fils, misérable : réponds-moi donc! s'écria-t-elle avec impatience.

— Je dois vous faire observer, madame, que votre fils était à moi autant qu'à vous.

— Qu'en as-tu fait? qu'en as-tu fait?

— Eh bien!... je n'en sais rien; j'ignore ce qu'il est devenu,

— Infâme! Ainsi, tu es venu me le prendre pour l'abandonner!

— C'est fait; il n'y a plus à récriminer là-dessus.

— Et c'est tout ce que tu trouves à me répondre? Mais tu n'as donc pas d'entrailles!... Oh! quel monstre, quel monstre !

— Je n'ai pas autre chose à dire, grommela-t-il entre ses dents serrées.

— C'est bien vrai, n'est-ce pas, tu ignores ce que l'enfant est devenu? repritelle, pendant que son regard ardent, arrêté sur Ricard, cherchait à lire jusqu'au fond de sa pensée.

— Oui.

— Eh bien ! Pierre Ricard, ce que tu ignores, je le sais, moi, et je vais te l'apprendre. Ah! tuas beau être un scélérat endurci dans le crime, tu vas trembler ! Écoute, écoute.

« Tu as livré ce pauvre enfanta une de ces créatures avilies, couvertes de toutes les souillures, qui traînent leur honte sur le pavé des rues. Cette femme était ta maîtresse.

« Un jour, peu de temps après, tu disparus, laissant la femme, abandonnant l'enfant, sans l'inquiéter de ce qu'il deviendrait, le pauvre innocent! Pierre Ricard, est-ce vrai, cela, est-ce vrai?

— Oui, c'est vrai.

— Elle n'avaitprobablement pas à manger tous lesjours, la femme ; elle trouva que c'était une lourde charge de nourrir et d'élever un enfant qui n'était pas le sien. Et puis il la gênait dans son horrible métier. Elle pouvait s'en débarrasser, en le perdant, la nuit, dans quelque ruelle sombre; elle ne le fit point; elle craignait, sans doute, que lu ne vinsses le lui réclamer. Mais, pour se dédommager, elle

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le maltraitait, le rouait de coups... Je n'ose dire qu'elle voulait le' tuer, mais j'ai le droit de le supposer.

« Or, un jour qu'elle le frappait dans la rue, à coups de pied,' de braves gens du quartier — ceci se passait à la Villette — accoururent au secours du malheureux enfant. On porta celui-ci chez le commissaire de police et on y traîna la femme. Ce qu'on fit de la malheureuse, je n'en sais rien. Mais un brave homme, un cordonier appelé Chéron, adopta l'enfant.

« Ah! il ne fut plus battu; on l'aima, et Chéron et sa femme relevèrent comme s'il eût été réellement leur enfant. Il grandit, il devint instruit, fort et beau, et i. était bon, et il était honnête! Il apprit un jour que son père avait été condamné aux travaux forcés ; et il n'eut aucune parole amère ; il renferma sa douleur en lui et se contenta de baisser la tête.

« Pendant la guerre terrible qui vient de frapper la Fi'ance au cœur, il était soldat; et il s'est noblement conduit sur les champs de bataille, car son sang a coulé! On voulait le faire officier, il refusa. On voulut placer sur sa poitrine le signe de l'honneur, la croix des braves ; il refusa. Sais-tu pourquoi, Pierre Ricard, sais-tu pourquoi? Parce qu'il portait un nom déshonoré!

« Bien qu'il eût pu mettre à profit son ini5truction et devenir peut-être un ingénieur, il voulut être seulement un ouvrier. Il apprit l'état de serrurier. Mais c'était un ouvrier sérieux : il travaillait lui ! 11 avait l'estime, la confiance et l'amitié de son patron, M. Corbon, de la rue Saint-Maur. »

Ricard eut un tressaillement qui n'échappa point à Louise.

— Oui, continua-t-elle en faisant peser son regard sur le misérable, il était ouvrier serrurier, en attendant qu'il devînt contre-maître; il travaillait rue Saint- Maur, et il demeurait.

Elle s'interrompit avec intention.

— Achève, achève, dit Ricard d'une voix étranglée; il demeurait?...

— Rue Saint-Sébastien, n° 28.

Ricard poussa un cri rauque, horrible; il chancela sur ses jambes, et ses cheveux se hérissèrent sur sa tète.

Le regard de Louise était plein d'éclairs. Impitoyable, elle poursuivit :

— Il portait ton nom; comme toi, s'appelait Pierre Ricard. Il devait épouser prochainement mademoiselle Léontine Blanchard. Elles trente mille francs volés à l'aveugle de la rue de Lille étaient la dot de sa fiancée. Aujourd'hui, il n'est plus : avant-hier, on a trouvé son cadavre dans la Seine !

— Assez, lais-toi, tais-toi ! s'écria-t-il d'une voix oppressée, haletante, en reculant jusqu'à la cloison contre laquelle il s'adossa.

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11 avait l'œil vitreux, le regard d'un fou. Un tr^imblement convulsif secouait tous ses membres, ses dents claquaient.

— Ah! ah! reprit Louise d'une voix éclatante, tu trembles, cette fois, tu tremble.s !

— Oui, je tremble, j'ai peur, tu m'épouvantes !

— Tu ne savais pas ce qu'était devenu l'enfant que tu m'as volé, je viens do te le dire. Il est mort ! Mais ce n'est pas tout : il y a quelque chose de plus horrible, de plus effroyable encore. Ecoute, écoute toujours.

— Non, non, exclama-t-il d'une vois qui n'avait plus rien d'humain ; assez, je ne veux pas savoir !...

— Ah! tu m'entendras jusqu'au bout !

Et, lentement, terrible et implacable comme la vengeance, elle marcha vers lui, le bras tendu.

11 fit entendre une sorte de rugissement et couvrit son visage- de ses mains. Louise reprit :

— Chez un marchand de vins de la rue des Rigoles, Ramoneau a reçu le pris de son sang... Ramoneau, c'est Pierre Ricard, l'ancien forçat! Monstre, voilà ce que tu as fait de l'enfant que tu m'as volé ! Assassin ! assassin!...

Les doigts de Ricard se crispèrent sur sa figure et gravirent jusqu'au somaiel de la tète, labourant la peau et faisant jaillir du sang.

— Maintenant^ continua Louise avec énergie, courbe-toi donc, et reconnais enfin la justice de Dieu!

Un râle sortit de la gorge du misérable; il était écrasé, foudroyé. Ne pouvan plus se tenir sur ses jambes, il s'affaissa lourdement et resta accroupi sur le carreau de la chambre.

Au bout d'un instant il tendit vers Louise ses mains tremblantes, et il murmura :

— Grâce! grâce!

Les bras croisés sur sa poitrine, elle le regardait avec horreur et dégoi\t. Le monstre était vaincu, terrassé.

LA PRÉFECTL'RK DE POLICE

Louise venait de prendre sa revanche, après vingt-quatro ans écoulés depuis 'effroyable, scfene de nuit dans la petite maison de Jouarre. Son mari l'avait

frappée brutalement et jetée sans conuaissance sur le sol. Maintenant, Pierre Ricard, à ses pieds, se tordait dans d'atroces convulsions, implorant sa pitié.

Allait-elle en avoir pour un pareil scélérat?

Oui. La fatalité le voulait, et peut-être aussi cette juslice de Dieu, dont elle avait parlé.

— Je l'ai bien frappé, se dit-elle; c'est U châtiment qui commence. Mais souffrira-t-il assez pour l'expiation de tous ses crimes?

Après quelques minutes d'un silence lugubre, elle reprit d'une voix sombre :

— Pierre Ricard, malgré mon dégoût, l'horreur et l'épouvante que tu m'inspires, je n'ai pas hésité à venir ici pour te dire ce que tu viens d'entendre. Je tenais à te faire savoir que tes crimes ne sont pas inconnus. Si je ne consultais que ma douleur et ma colère, dans un instant tu sortirais d'ici traîné comme une bête fauve par des agents de police. Oui : je devrais te dénoncer, te livrer à la justice, te conduire à l'échafaud... Ma conscience me dit que je ferais mon devoir, que je rendrais service à la société. Pourtant je ne le ferai point. Ne me demande pas pourquoi ; je ne le sais pas bien moi-même, et je crains, en agissant ainsi, que les raisons quti je me donne ne soient mauvaises. Par exemple, ne crois point qu'il soit entré dans mon cœur de la pitié pour toi !...

« Pierre Ricard, tu ne peux plus vivre à Paris, il faut que tu quittes îa France, il faut que tu disparais.ses. Pars dès demain, dès ce soir, dans une heure; hâtetoi, pars et cache-toi bien, cache-toi bien, si tu ne veux pas expier tous tes crimes d'un seul coup, sous la hache du bourreau!

« C'est pour cela, surtout, que je suis venue ici. Va-t'en, Pierre Ricard, vat'en, et je te le repète, hâte-toi, car dans trois jours il serait trop tard!

« Voilà ce que j'avais à te dire. J'espère bien ne te revoir jamais et ne plus entendre parler de toi. Je te laisse la liberté, en profiteras-tu pour te repentir? »

Elle jetaçur la table le couteau qu'elle avait gardé dans sa main et s'élança vers la porte.

Un instant après, elle rejoignait Boyer, qui, très-inquiet de ne pas la voir revenir, se disposait à entrer dans la maison.

— Enfin vous voilà, lui dit-il ; je respire. Voyez-vous, je commençais à avoir peur.

— Vous étiez impatient, je suis restée si longtemps 1

— Connaissant l'individu, je n'étais pas rassuré du tout; je ne savais que penser. Vous l'avez vu?

— Oui. Mais éloignons-nous, je ne tiens pas à, ce qu'on nous voie causer. Ils marchèrent rapidement du côté de la voiture.

Presque aussitôt, deux hommes viurent s'abriter à quelques pas de moi. (Page 32Î.)

— Rue des Trois-Couronnes, dit Louise au cocher.

Ils prirent place dans le coupé. Le cocher piqua d'un coup de fouet le flanc de son cheval, qui se mil à grimper au petit trot la rue Saint-Fargcau.

— Nous allons donc chez Thibaut? demanda Buyer.

— Oui, répondit Louise.

— Nous ne le trouverons pas; je lui ai dit hiiT qu'il pourrait aller ;i lalrlicr; il ne sera chez lui ipi'ii riii'Ui-i' du di-jcuni'i-, à midi.

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.T!t LES DEUX BERCEAUX

— Il est maintenant dix heures; vous ne pouiTCz pas l'attendre. Voici pourquoi je vous conduis rue des Trois-Couronnes : vous monterez chez votre ami et vous prierez sa femme de lui dire qu'il vous rejoigne à l'entrée de la rue Darcy aussitôt après avoir déjeuné, car vous allez y retourner. Vous ne perdrez pas de vue la porte du garni. Si Ramoneau sort dans la journée, vous le suivrez et prendrez note des endroits où il sera allé. Il faudrait, si c'est possible, savoir heure par heure ce qu'il fera dans la journée jusqu'à minuit. S'il se rend au chemin de fer et qu'il prenne un billet, ne dites rien, laissez-le partir. Vous jiourrez alors revenir chez vous tranquillement. Mais s'il ne quitte pas Paris ce soir ou cette nuit, il faudra recommencer demain à le suivre pas à pas. Comme il est utile que je sois renseignée sur ce qu'il fera, demain malin, pendant que Tiiibautsera en observation rue Saint-Fargeau, vous viendrez me trouver à l'hôtel de Lucerolle.

— A quelle heure?

— A partir de six heures, je vous attendrai.

— Alors, je ne vous verrai pas ce soir?

— J'ai beaucoup à faire aujourd'hui, et vous ne me trouveriez probablement point rue de Grenelle. Du reste vous serez suffisamment occupé de votre côté. Avez-vous bien compris, mon ami?

— Oui, madame Louise, parfaitement.

— Ainsi, c'est convenu, vous allez prévenir madame Thibaut et vous retournez immédiatement rue Darcy. Ne craignez pas, vous et votre ami, de prendre des voitures.

Elle lui mit deux pièces de vingt francs dans la main.

— Vous partagerez avec Thibaut, dit-elle, il ne faut pas que vous manquiez d'argent.

— Mais, j'en ai encore, madame Louise.

— Je ne veux pas que vous dépensiez le vôtre.

— J'accepte donc ce que vous me donnez.

— Selon toutes les probabilités, reprit Louise, Ramoneau ne sortira de chez lui que dans l'après midi ; mais il ne faut pas que votre surveillance soit mise en défaut : c'est pour cela que vous retournerez tout de suite du côté de la rue Darcy. Vous prendrez toutefois le temps de déjeuner chez vous ou chez un traiteur quelconque.

— Ceux-ci ne manquent pas dans Paris, dit Boyer.

La voiture, arrivée en haut de la rue Saint-Fargeau, descendit rapidement la chaussée de Ménilmontant. Au bout de quelques minutes, elle s'arrèlu à l'entrée de la rue des Trois-Couronnos.

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— A demain, madame Louise, dit Boyer en ouvrant la portière. Elle lui lendit la main.

— Oui, à demain malin, répondit-elle. Dites bien à votre ami Thibaut que je compte sur lui comme sur vous.

Le jeune homme sauta sur le trottoir et s'éloigna en courant.

— Où allons-nous, maintenant ? demanda le cocher, penché sur son siège.

— A la préfecture de police, répondit Louise.

L'automédon lança de nouveau son cheval au galop.

Onze heures sonnaient à l'horloge du Palais de justice, lorsque Louise mit pied à terre sur le quai des Orfèvres.

.\yant demandé où se trouvaient les appartements particuliers du préfet, on lui lit suivre un assez long couloir et monter un large escalier, qui la conduisit dans une grande salle assez mal éclairée, où se tenaient gravement plusieui's iiuissiers. Elle entra ensuite dans une seconde pièce très-petite, meublée seulement d'une banquette et de quelques chaises.

Elle était dans l'antichambre ou salle d'attente qui précédait immédiatement le cabinet du préfet de pohce.

Plusieurs personnes, arrivées avant elle, attendaient le moment d'être admises en présence du haut fonctionnaire.

— Vous désirez voir M. le préfet? lui dit un huissier qui se tenait debout devant la porte du cabinet, eomme pour en défendre l'entrée.

— Oui, monsieur, répondit-elle.

— Je vais vous annoncer, dites-moi votre nom.

Elle tira de son corsage la lettre écrite la veille par M. de Lucerolle.

— Je n'ai pas l'honneur d'être connue de M. le préfet, dit-elle, en tendant à l'huissier le pli cacheté, mais veuillez le prier de prendre connaissance de cette lettre.

L'huissier entra dans le cabinet du préfet. Il reparut au bout d'un instant et dit à Louise avec beaucoup de déférence :

— Venez, madame, M. le préfet vous attend.

Et il ouvrit la porte toute grande pour la laisser passer.

Le préfet était seul, assis à un grand bureau couvert de papiers, qui occupait tout le milieu de la salle! Sa main droite tenait la lettre du comte de Lucerulle.

II jeta un regard sur Louise, la salua d'un mouvement de tôle et lui indiqua un fauteuil sur lequel elle s'assit. Elle était très-émue.

— C'est vous qui êtes madame Louise Ycrdier?lui demanda-l-il.

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— Oui, monsieur.

— D'après cette lettre de M. le comte de LuceroUe, vous auriez une commuflicalion très-importante à faire au parquet au sujet du crime qui a été commis rue de Lille, il y a trois jours?

— Oui, monsieur.

— Toute communication pouvant éclairer la justice est toujours accueillie avec empressement ; vous n'aviez donc pas à craindre qu'on refusât de vous entendre. Je ne connais pas encore les détails de cette grave affaire qui se présente, paraît-il, comme très-mystérieuse. D'ailleurs, si le magistrat chargé de l'instruire est déjà désigné, l'instruction n'a pas été commencée encore.

« M. le comte de Lucerolle me demande de vous recommander au juge d'instruction; je ne lui refuserai pas ce témoignage de ma haute estime et de mon amitié; mais cette lettre, qui contient votre éloge, signée d'un nom bien connu, respecté et honoré, est une recommandation à laquelle je n'ajouterai rien en l'appuyant.

Il écrivit quelques lignes en tète de la lettre et fit sonner un timbre.

Une porte s'ouvrit aussitôt. Un secrétaire parut.

— Monsieur, lui dit le préfet en lui remettant la lettre de M. de Lucerolle, vous allez accompagner madame au parquet. On vous donnera le nom du juge à qui a été confiée l'instruction de l'affaire de la rue de Lille; vous lui remettrez celte lettre et le prierez de ma part de vouloir bien entendre immédiatement cette dame.

Le secrétaire s'inclina. Louise s'était levée.

— Je remercie monsieur le préfet, dit-elle en le saluant avec respect.

Le préfet lui rendit son salut, et elle sortit par une porte que le secrétaire ouvrit devant elle.

Dix minutes plus tard, elle se trouvait dans le cabinet du juge d'instruction.

Ce magistrat était seul, occupé à examiner plusieurs dossiers étalés devant lui sur son bureau.

Son greffier écrivait dans une pièce à côté.

Il avait prié Louise de s'asseoir et avait lu très-attentivement la lettre du comte de Lucerolle et les quelques lignes du préfet de police. Ensuite, repoussant plusieurs dossiers, il ouvrit une chemise dans laquelle se trouvaient trois -)\\ quatre feuilles écrites, qu'il parcourut des yeux.

Ce magistral était un homme de cinquante ans environ. Son large front annonçait une grande intelligence. Ses yeux étaient vifs, brillants, et son regard clairet profond. On reconnaissait l'observateur, l'honnne habitué à sonder la pensée d'autrui. II avait la figure calme, froide et austère qui convient à un

représentant de la loi ; mais sous cette apparence sévère, se cachaient la bonté et et une grande bienveillance. Depuis vingt ans que cet homme exerçait les fonctions, souvent pénibles, de juge d'instruction, il avait vu paraître devant lui bien des criminels et touché à de nombreuses plaies sociales ; pourtant, son cœur ne s'était point endurci : il éprouvait souvent le besoin de se montrer compatissant. Il était de ceux qui pensent que les sévérités de la loi doivent être adoucies dans bien des circonstances et qu'il ne faut pas, en frappant le coupable, lui fermer la porte du repentir, en lui enlevant tout espoir de réhabilitation.

Après avoir consulté les papiers dont nous avons parlé, le juge d'instruction se tourna vers Louise.

— Excusez-moi, madame, dit-il, si je vous ai fait un peu attendre. Cette lettre me dit que vous avez quelque chose à me communiquer concernant l'horrible crime commis rue de Lille, vendredi dernier; j'ai cru devoir, avant de recevoir votre déposition, prendre connaissance des faits recueillis par la première enquête. Maintenant, je suis au courant de tout, vous pouvez parler, je vous écoute.

— Me permetlez-vous, monsieur, de vous demander si l'instruclion de cette douloureuse affaire est commencée ?

Elle commence en ce moment, madame, puisque vous venez me faire une communication qui s'y rapporte.

Il appela son greffier.

— Oh! pardon, monsieur, dit Louise vivement; mais ce que j'ai à vous dire est tout à fait confidentiel.

— Ah ! fit le magistrat étonné.

Et se tournant vers le greffier, qui venait d'entrer :

— Tout à l'heure, lui dit-il, je vous appellerai si c'est nécessaire. Le greffier se retira.

— Vous devi'z me trouver bien hardie, monsieur, dit Louise, et si je n'avais en ce moment l'appui de M. le comte de LuceroUe, je n'oserais pas...

Le magistrat sourit.

— Ordinairement, dit-il, ce n'est pas au parquet qu'on vient parler confidentiellement à un juge d'instruction; mais, enfin, je veux bien faire infraction k la règle en votre faveur.

— Vous n'avez pas encore commencé votre instruction, monsieur; eh bien ! je viens vous prier, vous supplier de nej)as la commencer avant deux ou trois jours.

Le magistrat bondit sur son fauteuil.

— Ah çà ! fit-il d'un ton sévère, qui donc vous a dit qu'un pouvait arrêter si

facilement l'action de la justice? Assurément, ce n'est pas votre maître, M. le comte de Lucerolle.

— M. le comte ignore ce que j'ai à vous dire.

— Ce que vous demandez est impossible.

— Monsieur le juge d'instruction, reprit-elle d'une voix tremblante avec des larmes dans les yeux, il s'agit de l'honneur d'une grande famille.

— D'une grande famille ! répéta le magistrat en arrêtant sur Louise son regard inquisiteur.

— Oui, monsieur.

— Quel est le nom de cette famille ?

— De Lucerolle, monsieur.

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