‹ L'enfant du faubourgChapitre 86 sur 96 · CHEZ LE JUGE D INSTRUCTION · texte numérisé non relu

CHEZ LE JUGE D INSTRUCTION

Le juge d'instruction se rejeta brusquement en arrière. Il était stupéfait. Mais son regard interrogeait toujours la physionomie de Louise, qui gardait son attitude supphanle.

— Cette femme possède quelque secret terrible, pensait-il. Il fit avancer son fauteuil et, se penchant vers Louise :

— Voyons, lui dit-il, qu'avez-vous à m'apprendre? Expliquez-vous clairement. Parlez, madame, parlez, et dites-moi toute la vérité. Il s'agit de l'honneur de la famille de LuceroUe? continua-t-il avec agitation : je connais celte noble famille, madame, et je lui suis attaché par la reconnaissance ; c'est au père du comte Edouard que je dois ma position.

Le regard de Louise s'illumina.

— Voyons, reprit le magistrat, quel rapport peut-il y avoir entre le crime de la rue de Lille et la famille de Lucerolle?

Embarrassée par cette question, Louise baissa la tête.

- Eh bien ! vous ne me répondez pas? fit le juge d'instruction.

Louise tressaillit, puis relevant brusquement la tète :

— Monsieur, dit-elle d'un ton animé, vous connaissez la famille de Lucerolle, jo. n'ai pas besoin de vous parler de sa noblesse, de sa générosité, de sa

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grandeur, je n'ai pas besoin de vous dire que madame la comtesse est la plus vertueuse des femmes et monsieur le comte le meilleur des hommes ! Et leur tranquillité, et leur repos pourraient être troublé!... Non, c'est impossible ; je ne le veux pas, monsieur, je ne le veux pas!

— Je ne comprends pas, expliquez-vous !

— Monsieur le juge d'instruction, je suis venue pour vous parler du vol et de l'assassinat commis rue de Lille. On a accusé d'être l'un des auteurs de ces deux crimes un jeune homme qui porte le nom de Pierre Ricard. Samedi matin, comme ce jeune homme rentrait chez lui, on la arrêté. Eh bien, monsieur, on a accusé et arrêté un innocent !

— C'est ce qu'il prétend. La plupart des criminels commencent toujours par nier les crimes qu'ils ont commis, jusqu'à ce qu'ils soient écrasés sous le poids des preuves accumulées contre eux. Alors seulement ils entrent dans la voie des aveux. Pierre Ricard...

— Ce jeune homme est innocent, l'interrompit-elle ; devant la justice, devan Dieu, je le jure!

Le magistrat secoua la tête.

— S'il en était ainsi, dit-il, il aurait répondu aux questions qui lui ont été adressées. Ne pouvant justifier de l'emploi de son temps la nuit du crime, il a cru devoir garder un silence prudent.

Il prit les pièces de l'enquête et y jeta les yeux.

— Oui, voilà, reprit-il; on lui demande ce qu'il a fait depuis neuf heures du soir jusqu'à neuf heures et demie le lendemain matin. Il répond qu'il ne peut pas le dire parce qu'il a juré de garder le silence.

— C'est la vérité, monsieur, il a juré de se taire.

— C'est tout à fait incompréhensible et invraisemblable.

— Et cela est, pourtant. Monsieur le juge d'instruction, c'est moi, Louise Verdier, qui lui ai fait promettre, qui lui ai fait jurer de ne pas dire pour quelle cause il a passé la nuit de vendredi à samedi hors de chez lui.

— Vous, vous! s'écria le magistrat.

— Est-ce que devant vous, un juge d'instruction, j'oserais crier : Il est innocent! si je ne pouvais pas vous eu donner la preuve?

Le magistrat s'agita sur son siège.

— En ce cas, dit-il, vous savez où il a passé la nuit?

— Oui, monsieur, je le sais.

— Vous pouvez me le dire?

— Oui, monsieur, je pcu.\ vous le dire, car j'étais avec lui.

— Ah ! fit le magistrat, en plongeant de nouveau son regard dans les yeux de Louise.

— Ecoutez-moi, monsieur, écoulez-moi : vendredi soir, il est allé chez monsieur Blanchard, rue de Lille, pour lui remettre une somme d'argent qu'il avait touchée dans la joiu-née. L'aveugle était seul, sa petite-fille, mademoiselle Léontine Blanchard, étant allée passer la soirée avec son amie mademoiselle de Luce-; rolle.

— Je sais cela. Continuez.

— Il a quitté monsieur Blanchard vers neuf heures. Vous savez peut-être aussi qu'il est fiancé à mademoiselle Léontine, qu'ils s'aiment et que leur mariage devait avoir lieu prochainement.

— Si l'amour de Pierre Ricard était réel, ce serait déjà une preuve de son innocence, dit le juge d'instruction.

— Son amour pour mademoiselle Léontine est aussi profond que sincère, monsieur, répliqua Louise ; mais si je n'avais que son amour à invoquer, je ne saurais pas vous convaincre qu'il est innocent.

— Continuez, madame, continuez.

— En sortant de la maison où demeure M. Blanchard, la pensée lui vint d'aller attendre mademoiselle Léontine à sa sortie de l'hôtel de Lucerolle.

— C'est ce qu'il a dit.

— A neuf heures et demie, monsieur, à l'heure juste où les crimes étaient commis rue de Lille, j'arrivais rue de Grenelle-Saint-Germain, revenant de porter, de la part de ma maîtresse, un secours en argent à une pauvre famille d'ouvriers, et j'allais rentrer à l'hôtel lorsque je me trouvai tout à coup devant le fiancé de mademoiselle Blanchard, qui se promenait sur le trottoir en fumant un cigare.

— Et vous êtes bien sûre qu'il était neuf heures et demie?

— Absolument sûre, monsieur.

— Il vous a parlé?

— Non; il ne me connaissait pas; moi-même je le voyais pour la première fois.

— Je vous interromps encore. Gomment se fait-il que, le voyant pour la pro mière fois, vous l'ayez reconnu?

— Une ressemblance extraordinaire qu'il a avec une autre personne m'a fait supposer que c'était lui. Toutefois, monsieur, si j'étais rentrée à l'hôtel et si je n'avais que cela à vous dire, je ne pourrais pas affirmer que c'était bien le fiancé de mademoiselle Blanchard qui s'i promenait à neuf heures et demie devant l'hôtel de Lucerolle. Mais, voulant être sûre que je ne me trompais point, et sachant

— Elle cacha sa fij^ure dans ses mains et des sanglots s'écbappâreat de sa poitrine. (Page 324.;

que mademoiselle Blanchard était à rhftte], la pensée me vint d'attendre qn'ollç sortît. Vous allez voir, monsiiîur, que celle pensée me fut inspirée par Dieu. Alil continua-t-elle avec des larmes dans la voix, la Providence veillait sur le pauvre enfant!

« La pluie se mit à tomber; je traversai la rue et allai me mettre à l'abri sous un échafaudage de mations. Presque aussitôt, deux hommes vinrent également s'y abriter à quelques pas de moi. Ils ne me virent point, et, se croyant seuls, ils

L*IV. il K. hoy, éditeur. — Rofiroduction iotcrditti.

échangèrent quelques paroles sinistres quej'eus le bonheur d'entendre. Ils étaient là, guettant le jeune homme, attendant le moment propice pour se jeter sur lui et l'assassiner !

— Oh ! fit le juge d'instmction.

« Je voulus courir à lui et le prévenir du danger qui le menaçait, continua Louise. Mais la pluie tombant plus fort, et, renonçant à attendre sa fiancée, il venait de s'éloigner rapidement. Les deux hommes s'étaient élancés sur ses pas. A mon tour, je me mis à les suivre en coiu-ant. J'arrivai un instant après eux sur le quai Malaquais; j'étais épuisée, haletante, sans force, sans voix ; mon cœur battait à se briser, le sang bourdonnait dans mes oreilles. A cet instant, l'orage éclatait dans toute sa fureur. Comme les rues, le quai était désert.

« Tout à coup, monsieur, à la lueur d'un effroyable éclair, je vis, sur le pont des Arts, les deux misérables s'élancer sur le jeune homme, le saisir, l'enlever et le précipiter dans le fleuve.

— Alors, alors? s'écria le magistrat frémissant.

— Alors le désespoir me fit retrouver mes forces; la voix me revint et jo poussai de grands cris en appelant au secours. Personne n'accourut. Les assassins avaient disparu. Je crus que j'allais devenir folle. Je m'élançai sur le pont. J'allais, je crois, me jeter dans la Seine, lorsque, toujours à la lueur des éclairs, je vis une barque montée par deux pêcheurs, qui couraient au secours du noyé.

— Comment! s'écria le magistrat, ce crime horrible a été commis et la justice l'ignore !

— Monsieur le juge d'instruction, ce crime n'a eu pour témoins que moi et les deux pêcheurs qui ont sauvé la victime. Il n'y avait là ni un gardien de la paix, ni un agent de police. J'ai remercié les pêcheurs, le père et le fils, je les ai récompensés autant que je le pouvais et leur ai demandé comme une grâce de garder le silence. Ah! si je n'avais pas un innocent à défendre, des preuves à vous donner, je ne vous aurais pas dit cela, monsieur, jo ne vous l'aurais pas dit.

— Comment, témoin d'un pareil crime, vous ne l'auriez pas dénoncé à la justice!

— J'en voulais garder le secret, et c'est pour cela que j'ai fait juror à la victime de ne point parler.

— Et la punition des coupables, madame? s'écria le magistral d'un ton sévère.

Louise se dressa debout, une flamme dans le regard.

— L'un deux est châtié déjà, dit-elle d'une voix creuse, châtié par moi, el je n'ai pas eu besoin pour cela de l'intervention de la justice!

— Cette femme est étrange, se dit le magistrat.

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— Mais soyez tranquille, monsieur, poursuivit Louise, ils seront tous punis. Quand vous rendrez la liberté à l'innocent injustement accusé, je vous aurai livré, d'un seul coup, les voleurs et les assassins de la rue de Lille et du pont des Arts.

— Mon Dieu ! madame, je vous écoute, je cherche à comprendre, in j'avoue que je n'y parviens pas. L'un des coupables a été châtié par vous, et vous livrerez les autres à la justice : qu'est-ce que cela veut dire? Si vous connaissez les criminels, pourquoi, depuis trois jours, n'avez-vous point parlé? Quel châtiment avez-vous infligé à l'un des coupables? De quel droit vous êtes-vous faite son justicier?

Louise retomba sur son siège. Elle était devenue très-pâle.

— Ah! s'écria-t-elle d'un ton douloureux, je n'avais pas prévu que vous m'adresseriez ces terribles questions.

— Vous êtes devant un juge d'instruction, madame, et vous devez lui dire la vérité, toute la vérité.

— Mais je ne vous mens pas, monsieur ; ce que je vous dis est la vérité.

— Soit, mais je vois, je devine que vous me cachez quelque chose. Elle passa rapidement sa main sur son front.

— Non, je ne peux pas, je ne peux pas, murmura-t-elle. Des larmes jaiUirent de ses yeux.

— Oh! c'est horrible, horrible! s'écria-t-elle. Puis, joignant les mains :

— Monsieur le juge d'instruction, reprit-elle d'une voix suppliante, ne me demandez rien, ne m'inlerrogez pas... Ah! si vous saviez, si vous saviez!... Pourquoi suis-je ici? Pour vous prouver l'innocence de celui qu'on appelle Pierre Uicard. Je ne veux pas autre chose. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas dénoncé les coupables; je ne les connais pas ; avec l'aide de deux de mes amis, je les ai cherchés; je sais maintenant où les trouver, et demain, avant minuit, ils seront entre vos mains, je vous le promets. Ils sont cinq, six, sept, peut-être plus, je ne sais pas ; enfin, toute une bande de scélérats.

«Celui que j'ai puni n'est pas de ceux-là. Oh! je ne cherche pas à l'excuser, monsieur, non. Car il est aussi un misérable!... Il a payé les assassins du pont des Arts. Il m'a tout avoué, et, grâce à lui, j'ai découvert que les brigands de la rue de Lille et ceux du pont des Arts faisaient partie de la même bande. Je lui ai reproché son crime, je l'ai condamné et je l'ai châtié comme il le méritait : c'était mou droit, monsieur.

« Je ne vous le livrerai pas, lui, c'est impossible, ce serait odieux. .. Vous représentez la justice, monsieur, et vous devez être sévère et implacable comme elle :

mais vous êtes un homme, vous avez un cœur, vous avez sans doutedes enfants. . . Eh bien! monsieur, dites, dites, est-ce qu'on peut exiger d'une mère qu'elle envoie son fils au bagne?

— Votre fils! s'écria le juge d'instruction frappé de stupeur.

— Ah! vous voyez, vous voyez, reprit-elle d'une voix déchirante, je parle trop; ma tête s'égare, je ne sais plus ce que je dis... Oh! la justice, un ju^e d'instruction!... Ayez pitié de moi, monsieur, ayez pitié de moi !

Elle cacha sa figure dans ses mains, et des sanglots s'échappèrent de sa poiti'ine.

Une émotion extraordinaire s'était emparée du magistrat. Maintenant il regardait Louise avec autant de compassion que de curiosité.

Au bout d'un instant, elle releva la tète :

— Eh bien! oui, dit-elle, mon fils est un misérable. Pourtant, ce ne sont pas mes conseils et ma tendresse qui lui ont manqué jamais. Je l'ai aimé comme une

mère seule peut aimer son enfant. Maintenant mon cœur est mort pom- lui

Hier, je l'ai repoussé, maudit et chassé, chassé pour toujours! C'est là son châtiment, et il est terrible, allez, terrible! Mais ce n'est pas tant pour lui et pour moi que j'ai voulu, que je veux encore le soustraire à la justice; c'est pour la famille de LuceroUe ; c'est pour éviter le scandale, peut-être la honte qui rejaillirait sur elle; oui, c'est pour monsieur le comte, madame la comtesse, leur fille et leur fils, c'est pour ne point les jeter tous comme une pâture à la curiosité du monde.

— Ce que vous me dites est tellement étrange et incohérent que je m'y perds, répliqua le magistrat ; pourquoi mêlez-vous à tout cela la famille de LuceroUe ? En vérité, madame, si je n'avais pas sous les yeux la lettre de monsieur le comte de LuceroUe, je croirais avoir affaire à une pauvre insensée. Je ne comprends pas, non, je ne comprends pas.

— Ah! je sais bien que vous ne pouvez pas comprendre, puisqu'il y a un secret?...

— Un secret?

— Oui, monsieur, un secret terrible.

Le juge d'instruction secoua la tète avec incrédulité.

— Décidément, dit-il, je crois que je perds mon temps à vous écouter, car, enfin, madame, rien ne me prouve encore que celte histoire de l'accu'sJ Pierre Ricard, précipité dans la Seine, ne soit pas inventée par vous.

— Quoi, monsieur, vous ne me croyez pas?

— Je doute, madame.

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— M. le comte de Lucerolle ne vous dit donc pas que vous pouvez avoir conliance un moi?

— M. le comte de Lucerolle peut se tromper.

— Mais dans une heure, monsieur, dans une demi-heure, si vous le voulez vous aurez la preuve que je vous ai dit la vérité. Vous n'avez qu'à aller ou à envoyer rue de Seine, à l'hôtel meublé oîi le jeune homme a été transporté par les pêcheurs. On interrogera la maîtresse de l'hôtel ; elle dira qu'il a passé la nuit chez elle, qu'un jeune médecin, encore étudiant, qui demeure dans la maison l'a soigné et rappelé à la vie : elle dira aussi que c'est moi qui ai veillé près de lui toute la nuit, et qu'il est sorti de l'hôtel le samedi matin vers neuf heures. Il retournait chez lui, rue Saint-Sébastien, où les agents de la sûreté l'attendaient pour l'iurèler.

— C'est bien, dit le juge d'instruction, tout à l'heure j'enverrai rue de Seine.

— Alors vous ne douterez plus, monsieur, vous aurez la preuve que je vous ai dit la vérité et qu'il est innocent. Je ne vous demande point de le mettre immédiatement en liberté ; car on en veut à sa vie et, tant que tous ses ennemis n'auront pas été mis dans l'impossibilité de le frapper, je craindrais qu'il ne tombât dans quelque nouveau guet-apens.

« Il a été et jduit à Mazas, je l'ai appris hier. Comme il doit être inquiet, malheureux! Comme il doit souffrir! Il sait que je pense à lui, que je m'occupe de son bonheur, et il m'a dit qu'il était plein de confiance ; mais les plus forts peuvent se laisser prendre parle découragement; je voudrais qu'il n'eût pas la douleur, la honte d'être amené ici, devant vous, entre deux gendarmes comme un criminel. »

Depuis un instant, le juge d'instruction semblait réfléchir profondément.

— J'irai moi-même à Mazas, dit-il; j'interrogerai Pierre Ricard dans sa prison.

— C'est une bonne inspiration; quand il saura que vous m'avez vue, il ne refusera plus de parler. Ali ! si vous avez pitié de l'innocent, dites-lui, monsieur dites-lui que Louise Verdier tiendra la promesse qu'elle lui a faite.

— Maintenant, Louise Verdier, reprit le magistrat, deux fois vous avez parlé de la famille de Lucerolle, sans vouloir vous expliquer; que peut-il y avoir de commun entre cette famille des plus honorables et des criminels? Vos paroles trop vagues m'ont vivement impressionné, je suis inquiet, j'ai l'esprit troublé. Il s'a"it d'un secret, d'un secret terrible, avez-vous dit ; il faut que je sache tout, j'ai besoin de tout savoir pour apprécier les faits. Complétez votre confidence, quel est ce secret? Louise Verdier, ici vous ne devez rien avoir de caché, je vous adjure de parler.

— Non, je ne peux pas! s'écria-t-elle effrayée. Vous êtes le juge d'instruction, ■.lias êtes la justice; j'ai peur, j'ai peur!

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— Louise Verdier, prenez garde! dit le magistrat avec une sorte de violence Elle eut un sourd gémissement.

— Ah! reprit-elle d'un ton douloureux, si vous connaissiez mes angoisses, si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi. Vous m'ordonnez de parler, vous voulez que je vous dise... Eh bien, oui, vous saurez tout, vous connaîtrez ce secret fatal que je garde depuis vingt-quatre ans, ce secret qui m'étouffe, qui me brûle comme si j'avais un brasier dans la poitrine; mais pas aujourd'hui, je manquerais de force ; attendez à demain; à midi, je serai ici, je vous le promets.

Ce que la malheureuse femme éprouvait en ce moment était une véritable torture.

Le magistrat ne crut pas devoir insister davantage.

Soit, dît-il, je vous attendrai ici demain, à midi.

Oh! vous êtes bon, merci! s'écria-t-elle.

Il la congédia d'un geste.

Elle se leva et sortit du cabinet en essuyant ses joues baignées de larmes.

Resté seul, le juge d'instruction appuya ses coudes sur son bureau et prit sa tête dans ses mains.

Au bout d'un instant, il murmura ;

Tout cela est bien étrange, bien mystérieux. De quelle nature est donc le

secret de cette femme? Je me suis trouvé souvent en présence d'affaires judiciaires bien ténébreuses, mais je n'ai jamais eu une semblable appréhension. C'est comme si je doutais de moi, de mes forces, de mon intelligence. II me semble que je vais marcher dans la nuit à travers des abîmes.

Il secoua la tête comme pour se débarrasser d'importunes pensées, et il ajouta :

Elle reviendra demain à midi ; attendons.

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