‹ L'enfant du faubourgChapitre 87 sur 96 · COMMENT ON PEUT SE DISTRAIRE EN PRISON · texte numérisé non relu

COMMENT ON PEUT SE DISTRAIRE EN PRISON

Une demi-heure après le départ de Louise, la maîtresse de l'hôtel meublé do la rue de Seine entrait dans le cabinet du juge d'instruction.

Elle répondit srms hésiter à toutes ses questions et lui confinnu l'exactitude du récit de Louise Yerdier. Seulement, son amie lui ayant caché avec inlonlion

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ce qui s'était passé sur le pont, elle dit au juge d'inati-uction que le jeune homme avait voulu se suicider par suite d'un violent chagrin d'autour.

Mais le magistrat était prévenu ; il savait que Louise Verdier, dans un but qu'il ne connaissait pas encore, avait eu intérêt à ne point parler du crime. 11 na vit là, ce qui était vrai, que le calcul d'une volonté bien arrêtée. C'était par suite de ce même calcul que Louise Verdier avait fait jurer à Pierre Ricard de garder le silence. Évidemment, cela touchait à son secret, ce secret terrible qu'elle gardait depuis \'ingi-quatre ans

Certes, avant d'envoyer chercher la maîtresse de l'hôtel et de l'avoir entendue, le juge d'instruction était convaincu que Louise Yerdier lui avait dit la vérité en lui dénonçant le crime du pont des Arts. Il avait trop l'habitude d'étudier les physionomies et de scruter les pensées, pour se laisser tromper par le mensonge. Mais, scrupuleux en tout, sa conscience de magistrat lui faisait un devoir de ne négliger aucun détail et d'accumuler les renseignements en faveur de la vérité.

Il congédia l'amie de Louise, se réservant de faire appeler plus tard l'étudiant en médecine, et, voulant ajouter aux déclarations de Louise Verdier et de la maîtresse d'hôtel celle de Pierre Ricard, il se rendit à la prison où, comme nous l'avons dit, le jeune homme avait été écroué le samedi soir et mis au secret.

Confiant dans la parole de Louise, pensant bien qu'elle avait trouvé le moyen de rassurer Léonline en lui faisant entendre des paroles d'espoir, Pierre était assez calme. Il trouvait, néanmoins, que les choses prenaient une singulière tournure et il se demandait avec une certaine anxiété comment il verrait la fin de cette déplorable erreur dont il était victime.

— Que doivent penser de moi mes amis? se disait-il; et Léontine?... Mais non, c'est impossible, malgré les apparences, malgré les charges qui semblent m'écraser, ils me connaissent trop bien pour admettre un seul instant que je sois un voleur et un assassin.

Sa pensée s'occupait constamment do la jeune fille, qu'il se représentait désolée, les yeux rougis par les larmes, et qu'il revoyait sans cesse à la fenêtre, éplorée, le corps penché en avant, agitant ses bras avec désespoir. Si seulement il avait pu lui écrire! C'eût été pour lui une consolation, une joie. Mais il y a bien des choses qui sont interdites aux prisonniers : on ne lui permit point d'écrire. On consentit seulement, sur sa demande, à lui donner de." livres.

Ces deux jours qu'il venait de passer dans un isolement complet, ne voyant même pas le guichetier, qui lui passait sa nourriture par une ouverture pratiquée, dans le mur de sa cellule, ces doux jours lui avaient paru longs comme rlci siècles.

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— Que serait-ce donc, se disait-il avec une terreur dont il ne pouvait se défendre, si je devais rester ici plusieurs mois?

Et il se sentait frémir à cette pensée que des innocents, faussement accusés comme lui, pouvaient être condamnés à une prison perpétuelle.

Alors il se rappelait les lettres de cachet de la royauté, devant lesquelles, pour donner satisfaction à la haine d'un grand seigneur ou seulement au caprice d'une favorite, s'ouvraient les portes de la Bastille et des autres prisons d'État.

— Nous n'en sommes plus là heureusement, reprp'î'^it-il ; on peut encore emprisonner des innocents, puisque je suis ici ; mais au moins ji n'y a plus de lettres de cachet pour le bon plaisir des riches et des puissants ; la justice est pour tous, c'est elle qui juge, et, si elle peut se tromper quelquefois, jamais elle ne condamne un homme sans l'avoir entendu.

Il avait longuement cherché à découvrir comment l'erreur dont il supportait la peine s'était produite, comment les soupçons avaient pu se porter sur lui ; mais il eut beau mettre son esprit à la torture, il ne put rien s'expliquer. Il cessa de penser à cela en se disant que d'autres plus habiles que lui parviendraient à déchiffrer l'énigme.

Louise lui avait dit : « Vous n'êtes pas le fils de Pierre Ricard; vous aviez onze mois lorsque vous avez été la victime d'un crime infâme; vos parents existent, je vous les ferai connaître et je vous mettrai dans leurs bras. »

Elle lui avait dit encore : « Au nom de votre fiancée, au nom d'autres personnes qui vous seront chères, au nom aussi de votre propre intérêt, il faut que vous gardiez le silence sur les événements de cette nuit; mais dans quelques jours, quand il n'y aura plus utilité de garder le secret, je vous délierai de votre serment. »

Ah ! il ne les avait point oubliées, ces paroles de Louise Verdier : elles étaient gravées dans sa mémoire, et il lui semblait les voir écrites en lettres de feu sur les murs de sa prison. Il les avait commentées de toutes les manières, il se les répétait sans cesse, et, s'il ne parvenait pas à en sonder le mystère, du moins eUes lui donnaient l'espoir, l'espoir qui est l'unique consolation de ceux qui souffrent et que le malheur frappe injustement.

Il ne lui vint même pas une seule fois à l'idée que Louise Verdier avait pu le tromper. En la voyant tremblante, toute en larmes, agenouillée devant lui, il n'avait pu douter de la sincérité de ses paroles. D'ailleurs on ne joue pas ainsi la comédie de la douleur.

Mais quelle étrange révélation! Il n'était pas le fîls de Pierre Ricard! Ce nom d'un misérable qu'il portait depuis son enfance, depuis le jour de sa naissance peut-être, ce nom n'était pas le sien. Son père et sa mère existaient, et Louise Verdier, cette femme qui avait été sa nourrice, devait le prendre par la main

— Est-ce que vous ue memineiiez pas, monsieur? demauda-t-il iluQe voix auxieuse. (Page 336 )

pour le conduirii près d'eux. Qui étaicut-ils? Après laul d'aimées voudraient-ils le reconnaître? l'our<iuoi u'avail-il pas élé élevé par eux? L'avaient-ils donc abandonné? Et s'il en était ainsi, ce qui lui paraissait probable, ce qui pouvait bien être le crime dont Louise avait parlé, devait-il espérer qu'ils lui donneraient tardiverrient leur afîection et leur tendresse?

Toutes ces uensées se heurtaient tumultueusement dans son cerveau.

LiV. 4'2 F- ?•*. WiUur. — Iloprod JtftioD intordite.

On comprend combien il avait hâte d'être mis en liberté, afin de se trouver en présence de l'inconnu qui l'attendait.

Du côté de Léontine et de M. Blanchard, il était tranquille : il se savait aimé !

Si cruelle que fût sa situation, si énorme que fût l'accusation qui pesait sur lui, il s'en affectait à peine; du reste, il n'avait guère le temps d'y songer, trop de choses plus intéressantes occupaient son esprit.

Son amour était pour lui comme le phare lumineux qui apparaît aux marins au milieu d'une nuit de tempête et les appelle au port oii ils doivent trouver le salut après le danger.

Oh! son amour, il était toute sa joie, son plus doux espoir, la chose délicieuse qui lui faisait aimer la vie et croire au bonheur! II remplissait son cœur de rayonnements célestes ! Il n'avait qu'à l'évoquer, cet amour si pur et si plein de charmes, et aussitôt son cachot s'inondait de lumière, les sombres murailles s'écroulaient, il voyait s'ouvrir le ciel d'azur et il croyait marcher sur un tapis de fleurs parfumées.

Alors, au miUeu de ces fleurs et de cette lueur éblouissante, Léontine lui apparaissait gracieuse, souriante, radieuse. Elle s'approchait de lui, le regard irradié de tendresse et d'amour, et, de sa voix douce comme un gazouillement de fauvette, de cette voix aimée qui enchantait son âme, elle lui disait, en penchant vers lui sa jolie tête blonde :

— Je t'aime ! je t'aime I

C'était une illusion, oui, mais une illusion charmante, adorable, qui faisait pénétrer une indicible ivresse dans le cœur du pauvre prisonnier.

Étendu sur son lit, Pierre était dans un de ces heureux moments d'hallucination, lorsque le grincement d'une clef dans la serrure de la porte fit disparaître la suave apparition et le rejeta brusquement dans la réalité.

Il se leva. La porte s'ouvrit, et il vit entrer un homme vêtu de noir, dont le visage pâle, sans barbe, lui parut extrêmement sévère.

La porte de la cellule s'étant refermée, les deux hommes hp, trouvèrent seuls en face l'un de l'autre.

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