‹ L'enfant du faubourgChapitre 88 sur 96 · DANS I.A IM1I80N · texte numérisé non relu

DANS I.A IM1I80N

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Le visileurrest;i un moment immobiiiî, les yeux fixés sur le jeune honimo, dont la physionomie ouverte, le regard limpide et assuré, le front intelligent el le g-rand air de distinction l'avaient subitenvMil frappé. IJien qu'il sût que Pierre

LES UEUX BERCEAUX

était un ouvrie:', il comprit aussitôt qu'il ne se trouvait pas en présence d'un homme ordinaire. Mais ce qui augmentait encore sa surprise, c'est qu'il lui semblait que ce jeune homme ne lui était pas inconnu.

— Où donc l'ai-je déjà rencontré? se demanda-t-il.

II interrogea vainement sa mémoire; il ne put se souvenir.

Pierre, dans une attitude respectueuse, attendait que ce grave personnage voulût bien lui adresser la parole.

— Pierre Ricard, dit enfin le visiteur, je suis le juge d'insti'uction. Le jeune homme s'inclina.

— Monsieur, dit-il, je ne m'attendais pas à l'honneur de votre visite ; vous venez sans doute pour m'interroger ; malheureusement il ne m'est pas possible de vous répondre encore comme je le voudrais : jene pourrai que vous répéter ce que j'ai déjà dit. Vous pouvez me croire, monsieur, je ne suis point un criminel, et c'est par suite d'une inconcevable erreur que j'ai été arrêté. Je sais bien qu'on me croira coupable tant que je n'aurai pas prouvé mon innocence; mais, sûr J'avance d'être mis en liberté aussitôt que j'aurai parlé, je n'ai ni crainte ni terreur, et si j'ai quelque souci, c'est en pensant que mes amis, ceux que j'aime ncuvont, je ne dis pas douter de moi, je n'ai pas cette crainte, mais souffrir de me savoir injustement accusé.

« Il y a dans cette mystérieuse affaire quelque chose de fatal qui semble s'acharner contre moi. Oh! je ne me fais pas illusion, monsieur le juge d'instruction ; vous devez penser que je suis un bien grand scélérat.

— J'ai peut-être une tout autre pensée, répondit le magistrat, qui cherchait u jours à se souvenir où il avait déjà vu le prisonnier; car plus il le regardait,

plus il était convaincu que cette figure ne lui était pas inconnue.

— Quelle que soit votre pensée, répliqua le jeune homme avec un doux sourire, je sais bien qu'elle ne peut pas m'être favorable.

Puis, gêné par le regard du magistrat :

— Pourquoi donc me regarde-t-il ainsi? se dit-il. Mais, reprit-il à haute voix, vous voulez m'interroger, monsieur le juge d'instruction; je suis prêta vous répondre.

(les paroles rappelèrent au magistrat le but de sa visite. Après s'être recueilli un instant :

— Où ètes-vous né? demanda-t-il au jeune homme.

— Je l'ignore, monsieur.

— Comment, vous ne savez pas...

— Je n'avais pas encore deux ans lorsque je fus confié par un commissaire

de police à de braves ouvriers, le mari et la femme, qui m'adoptèrent. Madame Chéron, ma mère adoptive, existe encore, monsieur; nous demeurons ensemble rue Saint-Sébastien. Je n'ai connu ni mon père ni ma mère. On m'a dit que mon père se nommait Pierre Ricard ; on m'a appelé ainsi depuis mon enfance, je n'en sais pas davantage. Cependant, comme tout indique que mon père demeurait à Paris, j'ai quelque raison de croire que j'y suis né.

— Quel âge avez-vous ?

— De vingt-quatre à vingt-cinq ans, je ne sais pas au juste.

— Avez-vous satisfait à la loi du recrutement?

— Oui, monsieur, le tirage au sort m'a donné un bon numéro. Mais, comme tous les Français qui aiment leur pays, j'ai été soldat pendant la g^uerre; j'ai même reçu une blessure grave le jour de Cbampigny.

— Vous n'avez jamais quitté Paris?

— Jamais.

— Vous êtes ouvrier?

— Ouvrier serrurier, oui, monsieur.

— Ainsi, vous n'avez pas de famille? vos parents sont morts?

— Il y a quelques jours, je le croyais eûcore; mais une femme, que le hasard a mise sur mon chemin, m'a dit que mon père et ma mère existaient toujours.

— Ah !... Comment nommez- vous cette femme? Il hésitait à répondre.

— C'est peut-être madame Louise Vcrdier, dit le magistrat. Le jeune homme ne chercha pas à cacher sa surprise.

— Vous connaissez donc Louise Verdier? bsildutia-t-i!.

— Je l'ai vue aujourd'hui, et elle a cru devoir m'apprendra que vous lui avez fait certaine promesse...

— Quoi ! s'écria-t-il très-agité, vous savez?...

— Je dois vous dire aussi que madame Louise Vei'dier ne vous oublie pas et qu'elle travaille pour vous.

Le front du jeunt; homme s'éclaira et son regard devint rayonnant.

— Oh! s'écria-t-il avec un accent plein de reconnaissance, vous n'êtes pas un juge d'instruction, vous qui me parlez avec tant de bienveillance et de boulé, vous êtes un messager de joie !

Pierre Ricard, répondit gravement le magistral, un juge n'a lo clrnîl

i"ôlro sévferp que lorsque la culpabilité d'un accusé est l}ii'n jirouvée. Vous a ver

refusé de répondre aux questions qui vous ont été adressées; vous n'avez point voulu dire quel avait été l'emploi de votre temps depuis neuf heures le vendredi soir, jusqu'à neuf heures le samedi matin. Je viens moi-même vous le demander.

Le jeune homme baissa tristement la tête :

— J'ai fait une promesse, monsieur, vous ne l'ignorez pas; jusqu'à nouvel ordre, j'ai juré de garder le silence.

— A Louise Verdier. Du moment qu'elle-même a parlé, vous n'êtes plus obligé de tenir votre serment.

— C'est donc vrai, monsieur, elle vous a dit?...

— Louise Verdier m'a tout dit, et ce qu'elle m'a raconté m'a été confirmé par son amie, qui tient, rue de Seine, un hôtel meublé.

— Mais alors, monsieur, vous savez que je suis innocent! exclamais jeune homme.

— J'espère que vous n'êtes pas coupable. Cela vous explique poui'quoi je ne vous interroge pas comme un criminel; mais avant de me prononcer, il faut que je vous entende. Après celles de Louise Verdier et de la maîtresse d'hôtel, j'attends votre déclaration pour acquérir une certitude complète.

Pierre resta un moment silencieux. Puis, faisant un pas vers le magistrat :

— Je vous crois, monsieur, dit-il, je vous crois ; je ne veux même pas supposer qu'on veuille me tendre un piège.

Le juge d'instruction protesta par un geste énergique.

— Oh! je n'ai pas la moindre défiance envers vous, reprit vivement le jeune homme ; mais malgré le calme de ma conscience, j'ai des inquiétudes et des craintes dont je ne puis me défendre. En me faisant promettre de ne point parler, Louise Verdier m'a dit que c'était dans mon propre intérêt et qu'il s'agissait de sauvegarder le repos et le bonheur de plusieurs autres personnes. Je n'ai pas le droit de douter de sa sincérité, etjc crois qu'elle avait de puissantes raisons pour me parler ainsi. Qu'a-t-elle voulu me dire? Je l'ignore absolument. Il paraît que j'ai des ennemis, moi qui ne suis qu'un pauvre ouvrier, des ennemis que je gêne, puisqu'ils en veulent à ma vie. Tout cela n'est pas rassurant, monsieur, et je peux bi(!n avoir des inquiétudes et du trouble dans l'esprit. Si encore j'étais seul menacé ! Mais il y a d'autres personnes dont le repos peut être troublé par moi, dont je pt'ux, sans le vouloir, détruire le bonheur. Quelles sont ces personiu'S ! Louise Verdier ne me les a pas fait connaître, pas plus que mes ennemis. Cependant, en me rappelant ses paroles, je pense à ma mère, à mon père, dont elle m'a aussi [);ulé, et quelque chose me dit que c'est au nom de leur repos, au nom de leur bonheur qu'elle m'a fait jurer de me taire.

Oh si ! je ne saurais vous dire ce qui se passe en moi, je ne puis m'en rendre

compte moi-même. Depuis trois jours, voyez-vous, je suis dans un élal de surexcitation extraordinaire, et il me semble que je suis entraîné dans une sorte de vertige. Cela se comprend : ma situation est si étrange, et tant de choses surprenantes et imprévues sont venues se mêler à mon existence si tranquille et si heureuse jusqu'ici!

« Mais vous avez vu Louise Verdier, monsieur, vous l'avez vue et elle vous a révélé ce qu'elle avait intérêt à tenir caché il y a trois jours. Si elle a parlé, c'est que ses craintes n'existent plus et que les conséquences qu'elle redoutait ne peuvent plus être funestes. Je puis donc, dès maintenant, me considérer comme délié de mon serment et parler à mon tour. »

Alors, simplement, clairement, et sans omettre aucun détail, il raconta brièvement les faits au juge d'instruction. Il lui dit quels avaient été son saisissement, son épouvante, quand les deux hommes, qu'il n'avait pu voir, se jetèrent sur lui sur le pont et le lancèrent dans le vide.

— Je ne me souviens pas, continua-l-il, si j'eus le temps de pousser un cri avant que l'eau ne se refermât sur moi. Je me suis cru perdu. Ma première pensée à ce moment suprême fut, je l'avoue, pour mademoiselle Blanchard, ma fiancée; ensuite elle monta vers Dieu. Mais, aussitôt, regrettant la vie et voyant le spectre horrible delà mort, je perdis connaissance.

« Quand je revins à moi, dans une chambre de l'hôtel oîi l'on m'avait transporté, et grâce aux soins d'un étudiant en médecine, je vis confusément un homme, une femme et d'autres objets qui semblaient se livrer à une danse désordonnée et fantastique. Mais ce ne fut qu'une vision rapide comme un éclair, car je tombai soudain dans un sommeil lourd, qui devait être une autre syncope, puisque je n'éprouvais aucune sensation.

M C'est plus tard, quand je sortis de cette espèce de léthargie, et en recouvrant la faculté de penser, que je compris qu'on m'avait retiré de l'eau, que je vivais encore.

« En même temps je repris possession de tous mes sens. Je me touchai afin de bien m'assurer que je n'étais pas mort; je voyais et j'entendais.

« Je me vis courbé dans un lit. Une lampe, et un grand feu éclairaient la chambre. Près du lit, penchée vers moi, se tenait une femme pâle que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vue. C'était Louise Verdier.

« Elle m'apprit comment j'avais été sauvé par des pêcheurs et comment elle m'avait fait transporter dans la chambre où je me trouvais, chez une de ses amies.

« Vous devinez le reste, monsieur. Le lendemain, complètement rétabli, je pris vers neuf heures une voiture qui me ramena chez moi, rue Saint-Séliastion. J'avais eu à peine le temps de changer de vêtement, lorsque les -igents sont cu-

très et m'ont arrêté. Je me laissai emmener en me disant que j'étais victime d'une erreur et qu'aussitôt après m'avoir interrogé on me rendrait la liberté. Aussi, jugez de ma surprise, de ma stupéfaction en apprenant que j'étais accusé d'avoir volé et assassiné!

« Oh! il y avait de quoi devenir fou! Je bénis le ciel qui m'a donné la force de supporter cette rude épreuve.

« J'aime et j'adore ime jeune fille charmante^ plus douce et plus vertueuse encore qu'elle est belle ; j'ai le bonheur d'être agréé par son grand-père, son unique parent, un vieillard aveugle que je respecte et vénère; je suis à la veille de devenir le mari de cette jeune fille, le vieillard m'appelle déjà son fils : c'est le bonheur, ce sont toutes les joies de la vie qui m'attendent, et c'est moi, moi qu'on accuse d'avoir volé la dot de ma fiancée !... N'est-ce pas absurde?

« Mais ce n'est pas tout : le concierge Fabrice, que je connais depuis mon enfance, qui m'a fait sauter sur ses genoux autrefois, le malheureux Fabrice est frappé d'un coup de poignard par le voleur, et c'est moi, moi, son ami, qu'on ac-

cuse de l'avoir assassiné!..

« Ah! tenez, ce n'est pas seulement absurde, c'est monstrueux! » Il prononça ces derniers mots d'une voix étranglée ; il suffoquait.

— Pauvre Fabrice! pauvre Fabrice! murmura-t-il.

Et il se mit à pleurer.

Certes, en présence de cette douleur si vraie et si profonde, même s'il n'eût pas eu déjà des preuves matérielles, le juge d'instruction n'aurait pu douter de l'innocence du jeune homme.

Ce n'était pas la première fois qu'il voyait devant lui un homme faussement accusé; mais jamais il n'avait éprouvé une aussi grande satisfaction à reconnaître l'innocence d'unprévenu. C'est que,malgrélui, et sans pouvoir se rendre compte de ses impressions, il s'intéressait vivement à ce jeune ouvrier, dont la voix sympathique, le langage correct, la bonne tenue, l'air distingué et la noblesse des sentiments étaient pour lui autant de sujets d'étonnement.

Au bout d'un instant, Pierre reprit la parole.

— Excusez-moi, monsieur, excusez-moi, dil-il ; je ne devrais pas pleurer devant vous.

— Les pleurs soulagent, dit le juge d'instruction.

— Je vous ai montré ma faiblesse, continua le jeune homme, je n'ai pu me rendre maître de mon émotion. Hélas! Fabrice était le meilleur des hommes, je l'aimais et je ne le verrai plus!

« Mais il faut que je reste calme et fort, j'ai besoin de (oui mou courage ut je veux éloigner ma pensée de ces choses douloureuses. Je vous ai dit la vérité, mon-

sieur, je vous ai même ouvert mon cœur; maintenant vous devez être convaincu que je suis innocent.

— Oui, je n'ai plus aucun doute, vous êtes innocent.

— Ah! merci, monsieur, merci!

— Dites-moi, Pierre Ricard, Louise Verdier vous a-t-elle appris pourquoi vous aviez un ou plusieurs ennemis? Enfin, vous a-t-elle dit pour quel motif ils voulaient vous ôter la vie?

— Elle m'a parlé, en effet, d'un ennemi inconnu; mais elle ne m'a donné aucune explication. Je ne sais rien.

— Vous l'avez questionnée, cependant?

— Oui, monsieur, mais elle a refusé de me répondre.

— Je comprends cela; elle n'a pas voulu vous livrer son secret.

— Un secret terrible, m'a-t-elle dit.

. — Comme à moi, pensa le magistrat.

Il reprit à haute voix :

— C'est bien, nous le connaîtrons, ce secret; la lumière se fera.

Il se dirigea vers la porte, à laquelle il frappa. Pais, se tournant vers le prisonnier, il lui fit un signe d'adieu.

La porte de la cellule venait de s'ouvrir.

Pierre s'élança vers le magistrat.

— Est-ce que vous ne m'emmenez pas, monsieur? demanda-t-il d'une voix anxieuse; est-ce que je ne suis pas libre? est-ce que cette porte va encore se refermer sur moi?

Vous ne pouvez être mis en liberté que sur un ordre émanant du parquet,

répondit le magistrat; prenez patience, cet ordre sera signé demain, et avant la nuit vous serez libre.

— Le jeune homme poussa un profond soupir.

— J'attendrai, dit-il tristement; mais j'ai des amis qui s'inquiètent, monsieur, je voudrais les rassurer; vous n'auriez qu'un mot à dire et il me serait permis de leur écrire.

Le juge d'instruction parut réfléchir un instant.

— Non, dit-il, non, il vaut mieux que vous n'écriviez à personne,

Il venait de se rappeler ces paroles de Louise Verdier : « Tant que ses ennemis n'auront pas été mis dans l'impossibilité de lui nuire, je craindrai pour s vie. »

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Slademoistlle de Lucerolle s'arrêta en face du vieux Ecrviteur : -. Joscpb, est-ce que ii.-ub attenJons des visites ce soir 7 (Page 3W.)

Pierre u'osa pas insister; il poussa un nouveau soupir et baissa la têto.

Le juge d'instruclion sortit, et la lourde porte se referma sur le prisonnier.

— J'ai pourtuut une excellente mémoire, se disait le magistrat en traversant la cour de la prison; si je n'ai pus déjà rencontré ce jeune homme, il faut qu'il ressemble beaucoup à (juulquuu que je connais. C'estélrange; à qui donc ressemble-t-ilï

îjlV. 43 F. I*oy, ^dilour. — hni roducHon iolurtiïto.

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