LES INQUIETUDES
En sortant du Palais de Justice, dans une agitation et un trouble faciles à comprendre, Louise s'était rendue chez le banquier de M. de Lucerolie. Elle présenta la lettre du comte, et on lui remit immédiatement, en échange d'un reçu, la somme de quarante mille francs en billets de banque.
Bien que la journée fût déjà avancée, elle avait encore le temps de se rendre rue de la Goutle-d'Or avant la nuit. Cependant, après un moment d'hésitation, elle se décida à remettre au lendemain sa dernière entrevue avec son fils.
Les questions du juge d'instruction l'avaient singulièrement impressionnée ; elle avait pu lui échapper et garder son secret; mais elle avait promis de parler, et le lendemain était proche. Elle se voyait engagée sur une pente au bas de laquelle elle redoutait de trouver un abîme. Elle commençait à avoirpeur. Elle avait cru bien agir, selon sa conscience, et elle tremblait de s'être trompée. Elle sentait son cœur noyé d'amertume, tourmenté par toutes sorte d'angoisse De noirs pressentiments l'assiégeaient.
Elle rentra à l'hôtel de Lucerolie.
A l'insu des domestiques, elle pénétra dans la chambre de celui qui s'était appelé le vicomte de Lucerolie et s'y enferma pour ne point être surprise dans son travail. Elle rassembla le linge, les elTels d'habillement et les autres objets à l'usage de son fils, dont elle remplit une malle. Cela l'occupa pendant deux bonnes heures. Un peu avant la nuit, pi'olitant du moment où les maîtres étaient à table et les domestiques réunis dans l'office, elle alla chercher un commissionnaire, qui emporta la malle sur ses épaules. Le concierge le laissa passer, sans même songer à s'étonner : il pensa que la femme de charge exécutait un ordre de la comtesse. Depuis quelquesjours, tout le monde était triste dans l'hôtel, les domestiques comme les maîtres. Le comte était devenu soucieux et inquiet; la comtesse avait également ses inquiétudes. Ils évitaient de se communiquer leurs pensées, comme s'ils eussent craint de se contrarier mutuellement. Ernestine n'était pas plus tranquille : elle voyait son père préoccupe, sa mère distraite ; instinctivement, elle devinait qu'on lui cachait quelque chose.
Quant aux domestiqTies, il semblait qu'ils eussent peur de parler haut; ils chuchotaient, ils s'interrogeaient à voix basse. Sans rien savoir, sans même avoir un doute, ils pressentaient quelque grave événement, quelque chose comme une catajti-ophe.
Ce soir-là, quand Ernestine entra dans la salle à manger, et qu'elle vit, comme la veille et le tantôt, quatre couverts sur la table et son frère absent, de grosses larmes lui vinrent aux yeux. Elle s'assit tristement à sa place enlre son père et sa mère. Chaque fois qu'une porte s'ou\Tait, elle sursautait et levait vivement la lète, croyant voir apparaître le vicomte.
Tout à coup, vers la fin du dîner, elle se mit à pleurer h chaudes larmes.
— Ma fille, ma fille, mon enfant ! s'écria la comtesse.
Elle se leva brusquement, prit la tête d'Ernestine dans ses mains et couvrit de baisers le front et les cheveux de l'enfant.
— Pourquoi ces larmes? lui demanda-t-elle ; qu'as-tu, mon trésor, qu'as-tu?
— Je ne sais pas, répondit la jeune fille en essuyant ses jolis yeux ; je pensais à mon frère, à la pauvre Léonline, et je n'ai pas pu m'empècher do «leurcr. Mais ce n'est rien; voilà que c'est passé. Oh ! pardonne-moi, ma mère chérie, pardonne-moi de t' avoir effrayée I
Le comte paraissait très-ému.
— Cher père, reprit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi doi:c mon frère n'a-t-il pas déjeuné et dîné avec nous, ni hier ni aujourd'hui ?
— Ernestine, est-ce donc parce que ton frère n'est pas ici que tu as pleuré? demanda le comte.
— C'est peut-être un peu pour cela, mais c'est aussi parce que vous êtes préoccupés tous les deux et que vous vous parlez à peine; on dirait que vous avez quelque chose à vous dire, il me semble que vous êtes contraints, embarrassés en ma présence. Je m'imagine, à tort sans doute, que vous me cachez des choses graves. Depuis trois jours, je suis dans l'isolement, et sans savoir pourquoi, je suis tourmentée, oui, bien tourmentée.
— Ma chère Ernestine, dit le comte avec douceur, il faut (e défier de ton imag-inalion, qui le fait voir des fantômes qui n'existent pas. Quand lu es sûre de notre affection, de notre tendresse, je me demande ce qui peut te tourmenter. Que le manque-t-il? Voyons, n'es-tu pas heureuse?
— Oh ! oui. je suis heureuse de vous aimer, répondit-elle en tendant une majn à son |ièrc, l'autre à sa mère.
— Si je suis préoccupé, reprit le comte, si j'ai quelques ennuis, qui dispatnîtront bientùl, je l'espère, cela ne doit nullement t'inquiéter : rien ne peut toucher à ton bonheur et à tes joies qui sont sous la protection de ta mère. Le ciel n'est pas toujours d'un bleu pur, ma fille, on y voit souvent des nuages. Il en est di; mt'mo de la vie. Mais, je te le répète, mes ennuis disparaîtront, comme ceux de la mère, qui .sont les mêmes ; seulement, no viens pas nous donner en plus le. doideur de le voir verser des larmes.
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— Je sais la cause de vos ennuis, répliqua vivement la jeune fille ; oui, je comprends votre peine et depuis longtemps je la partage. Vous avez beaucoup à vous plaindre de mon frère ; mais c'est un égaré que vous pourriez peut-être encore ramener dans le bon chemin avec de bonnes et douces paroles. Ah ! je ne cherche pas à l'excuser, je sais qu'il a mérité toute votre sévérité ; mais il est votre fils, mais il est mon frère!... Voyons, dites, ne l'avez-vous pas trop abandonné à lui-même? Tenez, et je vous demande pardon de vous dire cela, j'ai cru m'apercevoir que vous ne l'aimiez pas !
La comtesse tressaillit.
— Ernestine, dit le comte d'un ton afflige, je ne saurais blâmer le sentiment qui te fait prendre la défense de ton frère; mais tu as eu tort de nous parler de lui. Ta mère et moi nous l'avons aimé autant que nous t'aimons, et Dieu sait les belles espérances que nous avions placées sur sa tête. Il ne dépendait que de lui de conserver notre affection et de devenir notre joie et notre orgueil. Qu'a-t-il fait pour cela? Rien. Il est resté sourd à nos reproches.il ne s'est montré ni soumis, ni bon, ni reconnaissant, ni respectueux. Nous ne l'avons pas abandonné, ma fille, c'est lui qui s'est éloigné de nous, montrant une ingratitude révoltante, pour se laisser conduire par ses instincts et se faire l'esclave de ses passions. Non, ton frère n'est pas un égaré, c'est une mauvaise nature, et je désespère de son avenir.
La comtesse fit entendre un gémissement.
— Ernestine, poursuivit le comte, tu peux demander à ta mère, dont le cœur est tout tendresse et tout amour, si mes paroles ne sont pas l'écho de sa pensée. Aime-la bien, mon enfant, aime-la, aime-nous, car c'est maintenant sur toi seule que repose tout notre espoir. Et crois-moi, ma fille, crois-moi, si notre affection pour ton frère a diminué, je ne dis pas qu'elle s'est éteinte complètement, — quels qu'ils soient on aime toujours ses enfants, — c'est qu'il s'est rendu indigne de notre tendresse, c'er-t que lui-même n'a pas voulu nous aimer !
« Tout à l'heui-e tu me demandais pourquoi nous ne l'avons pas vu ni hier, ni aujourd'hui. Je n'en sais rien. Il court sans doute après ce qu'il appelle les plaisirs de son âge. Hier soir, j'ai appris par Louise qu'il était parti pour quelques jours. Où esl-iî allé? Depuis longtemps déjà il se dispense de demander la permission de s'absenter et n'ose plus nous dire comment il emploie les jours et les nuits.
— Oh ! oui, tout cela est mal, bien mal! fit la charmante enfant avec une tristesse profonde : eh bien! à son retour, je lui parlerai, moi, je le gronderai... Je ne suis qu'une petite fille, je ne sais rien encore des choses de la vie ; mais je trouverai dans mon cœur des accents qui parleront au sien, qui le toucheront. Il '.l'est pas méchant, il ne peut l'être, il est mon frère ! Vous verrez, il m'écoutcra ;
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je lui parlerai avec tant de douceur! Il faut qu'il redevienne digue de vous, qui êtes si bons et qui méritez si bien d'être aimés, d'être adorés !
La comtesse enveloppa sa fille d'un regard oîi éclatait une tendresse infinie. Toujours soucieux, le comte réfléchissait.
— Ilier soir, reprit-il après un moment de silence, en «'adressant à sa femme j'ai causé assez longuement avec Louise ; elle m'a paru très-surexcitée, exaltée même. N'as-tu pas remarqué en elle quelque chose d'extraordinaire ?
— Non. Il est vrai que je ne l'ai pas vue depuis trois jours ; elle m'a demandé quelques jours de liberté que je n'ai pas cru devoir lui refuser.
— Elle n'a point quitté l'hôtel, pourtant !
— Elle sort dès le matin et ne rentre que le soir, dit Ernestine.
— T"a-t-elle dit pourquoi elle voulait être libre pendant quelques jours? demanda le comte.
— Oui, et j'espère qu'elle réussira, répondit la comtesse.
Et son regard rappela à M. de Lucerolle qu'ils ne devaient point parler de Pierre Ricard devant Ernestine.
— J'en étais sûre, pensa la jeune fille, qui surprit le regard de sa mère ; on me cache quelque chose. Oh ! je saurai ce qui se passe, je ferai parler Loui.sc I
Elle se leva, embrassa son père et sa mère et sortit de la salle.
— Ainsi, reprit M. de Lucerolle, Louise t'a dit, comme à, moi, que Pierre Ricard, le fiancé do mademoiselle Blanchard, arrêté sous la double inculpation de vol et d'assassinat, était innocent?
— Oui.
— Est-ce que tu crois cela? ^
— Oui, mon ami, je le crois.
— Il faut qu'elle fournisse des preuves.
— Assurément ; si elle ne les a pas encore, elle doit être certaine de les trouver. Louise est trop sérieuse pour agir avec légèreté.
— Alors elle ne t'a pas dit sur quoi elle appuyait sa conviction ?
— Je l'ai interrogée à ce sujet. Elle m'a répondu : Attendez.
— Décidément cette femme est étrange I
— Oui, étrange ! murmura la comtesse.
— Il y a plus de vingt ans qu'elle vit près de nous, et nous ne la connaissons pas encore.
— Dans tous les cas, nous ne pouvons douter de son dévouement. Elle sait qui' mademoiselle Blanchard est l'amie d'Ernestine et que j'ai moi-même une
grande sympathie pour cette charmante jeune fille ; c'est évidemment par affection pour nous qu'elle s'intéresse si vivement au fiancé de mademoiselle Léontine. Que sait-elle? Qu'a-t-elle découvert? C'est son secret. J'ai cru devoir le respecter. Louise Verdier a beaucoup de bon sens, et j'ai la meilleure opinion de son jugement. Elle a entrepris une tâche qui peut paraître difficile; mais elle ne s'est point lancée dans cette aventure sans avoir réfléchi. Elle marche vers un but qu'elle atteindra, j'en ai la conviction.
— Soit ; mais tout cela est bien mystérieux.
— C'est vrai. N'importe : j'ai en Louise une confiance entière, et j'attends le résultat de ses démarches.
— Mathilde, est-ce que tu connais M. Pierre Ricard? La comtesse rougit subitement.
— Pourquoi m'adresses-tu cette question? fit-elle.
— Parce que l'intérêt que tu portes à ce jeune homme ne me paraît pas ordinaire.
— On s'intéresse toujours aux malheureux, répondit-elle en s'efforçant de cacher son trouble intérieur. Je ne l'ai vu qu'une seule fois : je l'ai rencontré par hasard au bois de Boulogne, accompagné de mademoiselle Léontine et du vieil aveugle. Je l'ai trouvé fort bien, ce jeune ouvrier; il a une belle figure île la noblesse dans ]e maintien, le regard doux et honnête et l'air très-distingué.
— Mon Dieu ! comme tu t'animes I fit le comte en souriant. « Madame de Lucerolle resta un moment interdite.
— Si j'osais lui dire ? pe.nsa-t-elle ; mais non, plus tard, plus tard ! Mademoiselle Blanchard devait nous l'amener hier, continna-t-elle : je me
serais fait un plaisir de te le présenter.
C'était vrai ; madame de Lucerolle avait eu l'idée de mettre le jeune homme en face de son mari, afin de bien constater iCur ressemblance, tout en observant l'attilude du comte. Elle s'était proposé de provoquer ensuite une franche explication Disons que, à force de chercher, madame ùe Lucerolle en était arrivée à supposer que le comte avait eu une intrigue amoureuse avant leur mariage et que le jeune ouvrier était son fils illégitime. De là l'embarra"; qu'elle éprouvait chaque fois qu'elle se trouvait seule avec son mari, et le sentiment de crainte qui la retenait lorsque son cœur était prêt à s'ouvrir pour se Uvrer à des épanchements intimes.
En croyant avoir deviné la vérité, madam»' de Lucerolle s'élait enlevé le moyen de la découvTir.
Elle s'expliquait sa sympathie pour le jeune ouvrier par son amour pour son mari, toujours aussi profond. Ni If» jiilousie, ni la haine, ni aucun mauvais senli-
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ment ne pouvaient trouver une place dans le cœur de cette femme admiiaLle, exceptionnellement bonne et généreuse.
— Revenons à Louise, reprit M. de Lucerolle ; sais-tu si elle a encore des parents ?
— Je l'ignore absolument ; elle ne m'a jamais rien dit qui pût me le faire supposer ; dans tous les cas, ces parents seraient fort éloignés. Louise aime peu à parler d'elle, de son passé surtout; elle a cela de commun avec toutes les femmes qui ont quelque chose à cacher ou à faire oublier. Je sais qu'elle était encore une enfant lorsqu'elle perdit son père; sa mère mourut quelques années plus tard : elle avait alors seize ou dix-sept ans. Elle vint à Paris et entra chez le docteur Gervais, dont le nom n'était pas encore devenu célèbre.
— Brave et excellent homme, dit le comte; nous sommes vraiment ingrats envers lui ; j'irai ces jours-ci lui faire une visite.
— Je ne l'ai jamais oublié, dit la comtesse en baissant la voix, et si je n'ai pas désiré le revoir, c'est que j'ai eu peur de me troubler et de rougir devant lui.
— La comtesse de Lucerolle ne doit rougir devant personne, répliqua le comte en lui envoyant un regard plein de tendresse.
— Pour te dire tout ce que je sais de l'existence de Louise Verdier, reprit la comtesse, — et c'est ce qu'elle-même m'a appris, — elle a fait une faute, et elle est devenue mère. C'est alors que le docteur Gervais, qui avait en elle une grande confiance, lui confia notre fils.
— Et son enfant? demanda le comte.
— Il est mort au bout de quelques mois.
— C'est singulier, se dit M. de Lucerolle ; pourquoi donc m'a-t-elle demandé quarante mille francs?
CŒUn DE JEUNK FU.LE
Le vaiil de chambre du comte allumait les lampes dans le salon, lorsque mademoiselle de Lucerolle, sortant do la salle à manger, le traversa jjour rentrer chez elle.
Elle s'arrêta brusquement en face du vieux serviteur.
— Joseph, est-ce que nous attendons des visites ce soir? lui demanda-l-ellc.
— Je n'en sais rion, mademoiselle. J'éclaire le salon comme d'habiludi';
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jusqu'à dix heures il peut venir quelqu'un pour monsieur le comte ou pour madame la comtesse.
— C'est juste, fit la jeune fille, qui n'avait demandé cela que pour se préparer à adresser une a^tre question. Joseph, reprit-elle, savez-vous si Louise est rentrée?
— Depuis longtemps, mademoiselle; elle doit être en ce moment dans sa chambre.
— Eh bien ! Joseph, voulez-vous être assez bon pour aller lui dire que j'ai un petit service à lui demander?
— Certainement, mademoiselle ^ certainement. Mes lampes sont allumées, elles vont bien, j'y vais tout de suite.
— Merci , mon bon Joseph; je l'attends chez moi. Un instant après, Louise entrait dans la chambre de la jeune fille.
— Enfin, vous voilà ! s'écria Ei-nestine ; approchez-vous et asseyez-vous là, dans ce fauteuil. ,. - •
— Mademoiselle, dit Louise, Joseph est venu me dire que vous aviez quelque chose à me demander, et, vous le voyez, je me suis empressée de me rendre à vos ordres.
— Ohl je sais bien que vous ne seriez pas venue si je ne vous avais point fait appeler! Je vis ici comme si j'étais une recluse : on ne me parle plus, on me laisse seule, tout le monde m'abandonne.
— Oh ! mademoiselle !
— Oui, tout le monde m'abandonne, vous comme les autres. Nourrice, je ne suis pas contente, mais pas contente du tout.
— Voyons, mademoiselle, qu'avez-vous? Est-ce un reproche que vous m'adressez ? Alors veuillez me dire en quoi j'ai pu vous déplaire.
— Non, non, ce n'est pas cela, répondit la jeune fille, qui ne put retenir ses larmes.
— Mon Dieu, mais vous pleurez ! s'écria Louise.
— Eh bien! oui, je pleure; j'ai déjà pleuré tout à l'heure, cela me fait du bien de pleurer.
— Chère enfant, reprit Louise très-émue, mais qui donc a osé vous chagriner, vous qui devriez avoir sur les lèvres un éternel sourire?... Ah! ce ne sont pas des larmes, ce sont des perles qui tombent de vos yeux ! Vous m'avez appelée, est-ce que je puis vous consoler?
— Oui, nourrice, oui, je crois que vous pouvez me consoler.
— J'essaierai toujours, dit Louise. Aboyons, dites-moi ce qui vous afflige,
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Louise se trouva en face de aoa ais. Il était trfts-pftle. (Page 354.)
- Nourrice, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire que l'on me cache ; je snrpr.'nds les domestiques causant tout bas entre eux, et quand ils m'aperçoivent ils ont l'air eiïrayé. Ma mère et mon père, Joseph et les autres, tout le monde devient mystérieux; quant à vous, Louise, vous êtes plus mystérieuse encore : je ne vous vois plus, vous vous absentez du matin au soir.
Mademoiselle doit savoir que madame la comtesse m'a accordé quelques jours de congé.
LlV. ''l'i '■ ""^ WiUur. — n«prodaetion iDlorilite.
— Oui, je le sais ; mais vous aussi, vous êtes triste, préoccupée, inquiète, je le vois bien. Nourrice, cela n'est pas naturel. Oui, oui, il se passe ici quelque cliose d'extraordinaire. Il me semble qu'il y a un orage au-dessus de nos têles, et qu'un grand malheur va nous frapper.
— Oh! ne croyez pas cela, mademoiselle; c'est peut-être, au contraire, un bonheur qui va nous arriver.
La jeune fille secoua la tête.
■ — S'il en était ainsi, reprit-elle, je n'aurais pas toujon-s envie de pleurer. Nourrice, mon frère n'a point paru à l'iiôtnl ni hier, ni aujourd'hui ; vous avez dit à mon père qu'il était parti pour quelques jours; où est-il allé? Louise, ma bonne Louise, si vous m'aimez réellement, dites-moi oil est mon frère.
— Je l'ignore, mademoiselle, répondit Louise avec embarras; mais je puis vcius assurer qu'il sera ici après-demain.
— Voua êtes troublée, Louise ; il me semble que vous ne dites pas la vérité.
— Je n'ai pas intérêtà vous tromper, mademoiselle, je vous le jure. Ah! vous ponvez me croire, aucun malheur ne vous menace, et rien ne doit troubler la paix de votre cœur.
— Ainsi, rien de fâcheux n'est arrivé à mon frère?
— Je supplie mademoiselle dose tranquilliser, répondit Louise, Gherchanl h ne pas mentir.
— Alors, reprit la jeune fille, il y a autre chose.
— Je ne comprends pas, fit Louise, dont l'embari'as devenait pénible ; que voulez-vous dire, mademoiselle?
— Nourrice, tout à l'heure, pendant le dîner, on a parlé de vous. Mon père a demandé à ma mère si elle savait pour quel motif vous lui avez demandé quelques jours de liberté entière. Ma mère a répondu par ces mots : « Oui, et i"cspère qu'elle réussira. » Kn même temps, elle eut un regard qui disait : « Nous ne devons point parler devant Ernesline. » Je n'aurais peut-être pas fait attention à la réponse de ma mère, continua la jeune fille, si son regard, dont j'ai parfailoment compris la signification ne m'avait pas confirmé encore qu'on me cache quelque chose. Mais quoi ? C'est donc bien terrible pour qu'on craigne de parler devant moi? Louise, de quoi s'agit-il? Dites-le-moi.
— Mais je ne sais rien, mademoiselle, je...
— N'achevez pas, interrompit la jiiino fille avec une sorte d'emporlemenr. Nourrico, pourquoi vos yeux se détournent-ils des miens? Reganbv.-moi bien en face. Oui, comme cela. Ah ! Louise, ce n'est point là. votre regard d'autrefois vous me cachez votre pensée.
— Mademoiselle, je vous assure...
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— Vous n'avez pas besoin de protester, Louise, je lis dans vos yeux. Pourquoi sortez-vous tous les jours? voilà ce que je veux savoir.
— Mademoiselle me permettra de lui faire observer qu'elle est un pou indiscrète. Cependant pour lui être agréable, je lui répondrai que je m'occupe d'alfaires qui me sont tout à fait personnelles.
Ernestine resta un moment silencieuse, puis elle reprit :
— Vous avez trouvé une manière comme une autre de couper court à mes questions, indiscrètes, peut-être; mais vous me laissez avec mes inquiétudes; elles sont très-grandes, Louise. Vous m'avez tranquillisée au sujet de mon frère, je vous en remercie. J'avais peur qu'il n'eût fait quelque nouvelle folie et que, dans un moment de vivacité et de colère, mon père ne l'eût chassé. — Oui, j'ai eu celle pensée et je suis heureuse de m'être trompée.
« Mais j'ai des yeux et un cœur, Louise, et je ne suis pas aussi enfant qu'on semble le croire. Enfin, je vous le répète, il se passe ici, autour de moi, quelque chose d'extraordinaire que l'on me cache. Mon père est sombre, soucieux, ils'enfi'rme toute la journée dans sou cabinet el ne parle plus à personne, pas même à ma mère. A cela Louise, il y a une cause. Et les tristesses de ma mère, est-ce qu'elles n'ont pas aussi une cause? Elle n'est plus la même; elle est comme absorbée dans une pensée unique. La douce intimité qui régnait entre nous n'existe plus ; il semble que toute cunliance aitpour toujours disparu. Je vois cela, Louise, el je soull're affreusement. Si je connaissais la cause ou les causes de ce changement, je pourrais essayer de les consoler; mais ne sachant rien, je ne peux rien. Ma tendresse est impuissante. Autrefois, mes baisei's les rendaient heureux; maintenant, je croirais presque qu'ils deviennent importuns. Vous lo voyez, Louise, vous le voyez, ce n'est pas sans raison que je suis inquiète el tourmentée.
«Quelques paroles vagues, prononcées ce soir devant moi, m'ontfait deviner que vous connaissiez la véritable cause des préoccupations et des tristesses de ma mère. Comptant sur l'alleclion que vous m'avez toujours témoignée, je vous ai fait appeler, espérant que vous me délivreriez des angoisses qui torlurent mon cœur. Louise, ma bonne amie, je vous en supplie, diles-moi la vérité.
Un gémissement s'échappa delà poilrine de Louise.
— Ah ! vous êtes une enfant terrible, répondit-elle d'une voix plaintive : pourlanl, vous devriez bien voir que je ne peux pas parler.
— Tenez, c'est abominable ! s'écria la jeune fille avec une impatience fébrile ; c'est un parti pris, on ne veut rien me dire, je ne peux rien savoir!
Elle laissa tomber sa tête dans ses mains et se mil à sangloter.
Célail une espèce do crise nerveuse, mais sa douleur n'en était ^)as moins Irès-vive.
— De grâce, mademoiselle, oalmez-vous ! dit Louise.
— iNon, non, laissez-moi pleurer 1
— Mais, je vous le répète, je vous le jure encore, il n'existe rien qui puisse vous désoler ainsi.
— Je ne vous crois plus, je ne veux plus vous croire. Ah ! j'en ai mainlenant la certitude, quelque danger effroyable menace ma famille, le mailieur que je redoute est près de nous.
— Encore une fois, mademoiselle, je vous jure que vous avez tort de vous alarmer.
Louise se mit à genoux devant la jeune lille et voulut l'euLoui'er de ses bras.
Ernestine la repoussa presque durement.
— C'est une nouvelle et cruelle épreuve, murmura Louise.
« Je ne peux pourtant pas la quitter ainsi, la laisser dans les larmes. Non, mieux vaut encore lui dire...
« Mademoiselle Ernestine, reprit-elle d'une voix caressante, puisque vous l'exigez, Je vais vous dire ce qu'on a cru devoir vous cacher depuis trois jours, dans la crainte de trop vous affliger. Mais vous me promettez de ne plus pleurer? vous me le promettez, n'est-ce pas?
La jeune fille releva la tête et montra son visage baigné de larmes.
— Eh bien! dit Louise, il s'agit de votre amie Léontine.
— Léontine! fit la jeune fille étonnée; je sais que sa dot a été volée ; mais une perle d'argent, c'est peu de chose. Je sais aussi que le concierge de sa maison a été assassiné, c'est un plus grand malheur. Cependant, je ne comprends pas. Louise, qu'est-il donc arrivé à Léontine ? Ah ! elle est malade, eu danger do mort, peut-être?
— Non, ce n'est pas cela. Votre amie est très-malheureuse en ce moment, mais grâce à Dieu elle n'est pas malade.
— Elle est très-malheureuse, dites-vous! Pourquoi, pourquoi?
— Son fiancé a été arrêté, il est en prison.
— Monsieur Pierre Ricard est en prison! s'écria Ernestine.
— Oui, mais il est innocent. C'est pour lui que je sors tous les jours, avec la pei-mission de madame la comtesse. Votre mère est très-inquiète au sujet du résultat de mes démarches, car comme vous, mademoiselle, elle aime beaucoup mademoiselle Blanchard.
— C'est vrai, dit Ernestine songeuse; elle s'intéresse beaucoup aussi à monsieur Pierre Ricard. Pourquoi donc a-t-il été arrêté ?
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LES DEUX BEROEAUX 349
— Par suite d'une incroyable erreur, mademoiselle : on le soupçonne d'êlre l'un des auteurs du vol et de l'assassinat.
— Ah ! mais c'est épouvantable, cela !
— Oui. Heureusement, son innocence sera reconnue, et bientôt il sera mis en liberté.
— Pauvre Léontine! pauvre Léontiael prononça la jeune llUe d'une voix émue. Vous avez raison, Louise, elle est très-malheureuse. Ah! je comprends pourquoi elle n'est pas venue hier comme elle nous l'avait prorais. Si j'avais su cela plus tôt, je serais allée la voir, j'aurais pleuré avec elle.
— Je l'ai vue, mademoiselle ; je lui ai dit d'espérer et je l'ai un peu consolée.
— N'importe, j'irai la voir demain; nourrice, vous m'accompagnerez.
— Je ne puis vous le promettre ; demain j'aurai beaucoup à faire.
— En ce cas, je prierai maman de venir avec moi ; si elle ne peut pas me conduire rue de Lille, eh bien, j'irai seule. Voyez-vous, Louise, j'aime Léoatinc comme si elle était ma sœur. Elle commençait à oublier, à être heureuse... Olil c'est horrible I
De nouvelles larmes jaillirent de ses yeux.
Louise répondit encore à quelques-unes de ses questions, et au bout d'un instant, la voyant plus calme elle se retira.
Mademoiselle de Lucerolle n'élail pas aussi complètement rassurée que le croyait Louise; toutefois, eu lui apprenant une partie de la vérité, elle avait heureusuuieut réussi à faire diversion aux pensées de la jeune fille.
PAUVRE MliRE
Le lendemain, Louise se lova du bonne heure. Elle n'avait pas beaucoup dormi, mais elle avait eu le temps de réfléchir et de s'affermir dans ses résolutions. L'esprit un peu plus calme, et sûre d'ailleurs que le juge d'instruction était un homme d'un grand caractère et d'un grand cœur, elle était moins effrayée de la nouvelle entrevue qu'elle devait avoir avec lui.
Elle se disait qu'après tout ses souffrances passées devaient plaider en sa faveur, la rendre digne de compassion et lui valoir une certaine indulgence.
A huit heures, elle était habillée, prête à sortir. Mais elle attendait Boycr, à
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qui elle avait donné rendez-vous. Il lui tardait de savoir si, tenant compte de ses paroles, Pierre Ricard s'était éloigné de Paris.
Elle se mit à sa fenêtre, qui ouvrait sur le jardin de l'hôtel, ombragé de grands arbres, et y resta longtemps songeuse, la pensée et le regard perdus dans l'infini. Un soleil splendide illuminait le haut des maisons et faisait tomber une pluie d'or sur la verdure. Le feuillage frissonnait au souffle de la brise, un merle chantait à plein gosier caché dans les feuilles. Mais Louise ne voyait et n'entendait rien; elle ne cherchait ni à se distraire, ni à s'égayer. Elle restait plongée dans les sombres tristesses de son âme.
Enfin, Boyer arriva.
— Eh bien? l'interrogea-t-elle avec anxiété.
— Thibaut est à son poste au coin de la rue Darcy, répondit-il.
— Ainsi, reprit-elle d'une voix qui trembla malgré elle, Ramoneau est toujours à Paris?
— Oui, et rien ne nous a fait supposer qu'il ait l'intention de le quitter.
— Est-ce qu'il n'a pas entendu mes paroles? Est-ce qu'il ne les a pas comprises? se demanda-t-elle.
Boyer devina son désappointement.
— Yous pensiez donc que le vieux serait parti en voyage ? lui demanda-t-il.
— Je le croyais, je l'espérais. Est-il sorti do chez lui dans la journée!
— Dans la journée, non. Notre faction a été longue et surtout ennuyeuse; mais nous avions notre consigne, nous avons tenu bon C'est seulement à neuf heures du soir que le vieux s'est montré dans la rue.
— Vous l'avez suivi ?
— Naturellement.
— Où est-il allé ?
— Rue des Rigoles ; c'est son endroit de prédilection. Nous n'avons pas cru devoir entrer dans le cabaret : il nous a été plus agréable de nous pronioncr dans la rue. Cependant, à travers les vitres et les rideaux sales et déchirés qui pendent aux fenêtres, lesquels rendent peu le service qu'on allond drux, nous avons pu voir Ramoneau assis seul à sa place habituelle, ayant devant lui sa forte ration d'oau-de-vie et fumant sa pipe noire.
« Quand, au bout do deux heures, il est sorti du cabaret, il paraissait vivement contrarié, car il grommelait des paroles de menace entre ses dents. Obligés de nous tenir à distance, nous n'avons pu entendre ce qu'il disait; mais nous avons pensé qu'il était fui'ieux de n'avoir point vu encore les individus qu'il attendait déjà le samedi soir.
« Nous nous attendions à le suivre comme l' avant-veille, jusqu'à la maison isolée au milieu des champs ; mais il s'est rendu chez lui directeraenl. Nous nous sommes encore promenés pendant une heure dans la rue Darcy ; puis, a piMi près certains que le vieux n'aurait pas la fantaisie de faire une nouvelle promenade au clair de lune, nous sommes rentrés chez nous.
— Ce matin, à cinq heures, j'étais chez Thibaut comme je vous l'ai dit, il est allé reprendre son poste d"observation.
Louise fit deux fois le tour de sa chambre marchant d'un pas agité, fiévreux.
— Ah! le misérable, s'écria-t-elle, il ne partira pas! Mais je l'ai prévenu, j'ai fait ce que j'ai cru être mon devoir ; tant pis pour lui !
Boyer la regardait avec étonnement et cherchait vainement à comprendre le sens de ses paroles.
Louise se rapprocha de lui.
— Alors votre ami Thibaut est là-bas? dit-elle.
— Oui ; il m'attend. Mais avant d'aller le rejoindre, n'avez-vous pas de nouvelles instructions à me donner?
— J'aurai certainement besoin de vous ce soir, cette nuit. A quelle heure? Je ne le sais pas encore.
Elle appuya sa main sur son front et parut se concentrer dans sa pensée.
— Boyer, reprit-elle au bout d'un instant, il faudra être chez vous ce soir à sept heures ; j'y serai. Dans le cas contraire, vous trouverez un billet de moi qui vous indiquera ce que vous aurez à faire. Pour le moment vous allez rejoindre votre ami et reprendre votre faction d'hier; il ne faut pas que nous perdions de vue Ramoneau un seul instant. Ah ! c'est bien de la peine que je vous donne ; mais nous touchons au but et il nous restera la satisfaction d'avoir rendu un service immense à votre ami Pierre Ricard. Ainsi, c'est entendu, vous vous arrangerez pour être chez vous ce soir à sept heures.
— Je n'oublierai pas, madame Louise, j'y serai. Ah! continua-l-il ou se frappant le front, où donc ai-je la tète? J'allais oublier de vous dire que la demois(;lle Ileiu'ietle .Mabire est venue hier faire une visite à la femme de Tiiibaut.
— Ah ! lit fjDuise, dont le regard étincela.
— Elle était attendue, et comme vous le lui aviez recommandé, la femme de Thibaut, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, l'a reçue presauc amicalement
— A-t-elle donné son adresse ?
— Oui, elle demeure de l'autre côté des buttes Chaumont, pas loin des Prés Saiut-Gervais, rue du Rois-des Ormes, n° 6.
— N° 6, rue du Bois-des-Ormes, répéta Louise ; je n'oublierai pas cette adresse. Elle tendit sa main à l'ouvrier.
— Merci, mon ami, merci, reprit-elle; ce nouveau renseignement ne m'est pas moins précieux que ceux que vous m'avez déjà donnés. Enfin, tous ces misérables sont en mon pouvoir, nous les tenons tous, ils ne peuvent plus nous échapper !
— Madame Louise, avez-vous encore quelque cliose à me dire?
— Non.
— En ce cas, je vous quitte pour aller retrouver Thibaut, qui doit commencer à s'impatienter.
— A ce soir, Boyer, à ce soir, dit Louise.
— Oui, à ce soir. • L'ouvrier s'en alla.
Louise resta un instant immobile, la tête inclinée sur sa poitrine.
— Demain il sera trop tard, murmura-t-elle; mais il peut partir aujourd'hui. Puis, se redressant brusquement, une lueur sombre dans le regard :
— Je ne peux rien arrêter, prononça-t-elle sourdement, on n'empêche pas la foudre de tomber. Allons, allons, pas do faiblesse, ajouta-t-elle avec énergie. Pour remplir ma tâche jusqu'au bout, j'ai besoin de tout mon courage.
Elle descendit rapidement l'escalier de service et sortit de l'hôtel.
Au coin de la rue du Bac, elle trouva le commissionnaire qui, la veille, avait emporté la malle.
— Êtes-vous prêt? lui demanda-t-elle.
— Vous voyez, je vous attendais. Où faut-il aller?
— Je vais avec vous, mais la course est longue, nous allons prendre une voilure.
— C'est facile, voici justement notre affaire.
Une voiture vide descendait la rue. Le commissionnaire fil un signe au cocher, qui vint se ranger contre le trottoir.
La malle avait été provisoirement déposée chez un marchand de vin; (illc fut promptement placée sur le fiacre.
— Vous allez nous conduire à l'entrée de la rue de la Goulte-d'Or, dil Louise au cocher.
Elle monta dans le fiacre, le commissionnaire grimpa sur le siège, elles chevaux se remirent à trotter.
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Kaiuoueau desueadil la rue de Puebla suivi p<ir les deux ouvriers. (Page 357.)
Au bout d'une deini-houre, la voilure s'arrêta. Le commissionnaire prit la malle sur ses épaules. Louise paya au cocher le prix de sa course, et, suivie du commissionnaire, se dirigea vers le nuDiéro 29 de la rue de la Goutte-d'Or.
— Est- ce ici que demeure iVI. Charles Cholet?demanda-l-eIleà la coucierge, entr'ouvrant la porte de la loge.
La coucierge prit d'abord le temps d'examiner curieusement la visiteuse.
LiV. ^.J. 1'- ^oy, éditeur. — RnoraUuclioo iotunlite.
ao4 LES DEUX BERCEAUX
— Oui, M. Charles Cholet demeure ici, répondit-elle en accompagnant ses paroles d'un sourire singulier.
— Est-il chez lui?
— Je ne crois pas qu'il soit sorti; il m'aurait laissé la clef de sa chambre. Si vous voulez le voir, c'est au deuxième, la porte en face.
Cette femme, que Louise ne connaissait pas, qu'elle voyait pour la première fois, lui causa une impression désagréable.
— Tiens, tiens, se dit la concierge, pendant que Louise et le commissionnaire montaient l'escalier, ceci m'a tout l'air de ressembler à un emménagement. Mon locataire ne m'a pourtant point dit hier qu'il attentlait une femme. Décidément, il y a dans l'existence de ce garçon-là, qui me paraissait si gentil, quelque chose de louche. Cette femme est probablement sa... Ce serait drôle. Ma foi, elle est encore assez bien, on voit qu'elle a dû être jolie; mais elle ine ressemble, elle n'est plus de la première jeunesse. Si elle vient detneurer àvéC lui, je vais perdre encore un de mes petits profits.
Arrivée au deuxième étage. Louise frappa à la porte que lui avait indiquée la concierge. Un bruit de pas se fit entendre, et la porte s'ouvrit. Louise se trouva en face de son fils. Il était très-pâle ; ses yeux avaient un éclat fiévreux. Il recula jusqu'au milieu de la chambre, mais sans paraître éprouver la moindre émotion.
Louise entra la première sans rien dire. Elle fit un signe au commissionnaire, qui mit la malle dans un coin de la chambre et se retira immédiatement.
Alors Louise s'approcha de son fils et lui dit :
— Vous êtes peut-être surpris de mè voir, mais j'ai pensé qu'il était préférable que je vinsse ; il vaut toujours mieiix faire ses affaires soi-même ; c'est plus sûr. Dans cette caisse, qu'on vient de vous apporter, vous trouverez des effets et du linge; j'ai voulu vous éviter une perte de temps et aussi l'ennui d'acheter ces choses qui vous sont indispensables. Depuis deux jours, vous avez eu le temps de réfléchir; rien ne peut changervotre situation, vous avez dû le comprendre, et il est urgent que vous vous éloigniez. Êtes-vous prêt à partir?
— Oui.
— Partez donc dès aujourd'hui, dans une heure, si c'est possible. Je ne serai tranquille que quand je vous saurai loin de Paris.
Un sourire amer crispa les lèvres du jeune homme.
— Quel chemin pensez-vous prendre? demanda Louise.
— Je n'en sais rien, répondit-il sèchement.
— Alors il est inutile que je vous demande ce que vous comptez faire, vous ne le savez pas davantage. Il est temps, cependant, que vous y songiez.
Elle tira de sa poche un petit rouleau de papier. Elle le lui tendit en disant :
— Voilà la somme que je vous ai promise, quarante mille francs
Il avança la main, prit les billets de banque, et prononça le mot merci du bout des lèvres. Son visage ne changea pas d'expression.
— Cette somme est tout ce que je possède, reprit Louise, je vous la donne ; je souhaite que vous sachiez faire un bon emploi de cet argent; pour d'autres c ' serait une fortune; pour vous c'est peu de chose, je le sais; mais avec cela et du courage, vous pourrez, si vous le voulez, vous tirer d'affaire. Seulement, il faut vouloir. Vous n'êtes rien, devenez quelque chose. Si bas qu'il soit tombé, un homme peut toujours se relever. Si vous cherchez à mériter votre propre estime, vous aurez celle des autres. Vous ne m'êtes pas devenu si indifférent que je ne m'intéresse encore à votre avenir. Je vais vous quitter, nous allons être séparés pour longtemps, peut-être pour toujours. Pourtant, si un jour, après quelques années de travail et de bonne conduite, vous vous trouviez réhabilité à vos yeux, écrivez-moi. Alors, je pourrai peut-être oublier le passé, ce que j'ai souffert pour vous et par vous et vous pardonner.
En parlant, ses bras s'étaient ouverts. Elle espérait sans doute qu'il allait so jeter à son cou. Mais il resta immobile et muet.
— Ah! s'écria-t-elle d'un ton douloureux, si vous aviez du cœur, je ne désespérerais pas de vous; mais vous n'en avez pas!... Adieu, ajouta-t-clle d'une voix étouffée, adieu!
Elle marcha lentement vers la porte, qu'elle ouvrit. Sur le seuil elle se retourna. Son fils n'avait pas fait un mouvement, il ressemblait à une statue de pierre ou à un être pétrifié.
La pauvre mère attendit vainement un cri ou une parole qui eût été comme nu baume versé sur les plaies saignantes de son cœur.
— Ah! tout est bien fini! murmura-t-elle ; il n'y a plus d'espoir, il est perdu !
Elle laissa échapper un sourd gémissement et se précipita comme une folio dans l'escaUer, qu'elle descendit rapidement.
Dans la rue, elle respira avec force. Mais après avoir fait une vingtaine de pas, elle fut forcée de s'arrêter. Elle étouffait;
— Mon Dieu ! comme je souffre, comme je souffre ! murmura-t-elle en appuyant ses deux mains sur son cœur.
Un sanglot lui serra la gorge. Mais, se roidissant contre la douleur, clli- le refoula dans sa poitrine.
— Ah! s'écria-l-elle avec désespoir, je l'aime toujours!
Elle se jeta dans la première voiture qu'elle rencontra et se fit conduire an l'alais de Justice. A midi précis elle entrait dans le cabinet du juge d'inslruolion.
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