UNE ANCIENNE
Après avoir quitté Louise, le matin, Boyer s'était empressé de rejoindre son camarade Thibaut.
— Y a-t-il du nouveau? demanda celui-ci
— Non.
— Alors nous allons encore faire le pied de grue ici toute la journée?
— C'est probable.
— Les gens du quartier ont certainement remarqué déjà nos allées et venues.
— Est-ce que cela t'inquiète?
— Pas précisément. Mais on va nous prendre pour des hommes de la police.
— Qu'est-ce que cela nous fait?
— Tu es toujours content, toi.
— Parce que cela ne m'avancerait à rien de ne pas l'être.
— C'est égal, je commence à trouver que les agents de la sûreté gagnent bien l'argent qu'on leur donne.
Boyer se mit à rire.
— Mon cher Thibaut, fit-il, tu ne serais pas bon pour ce métier-là.
— Je l'aurais bien vite envoyé au diable.
— Je n'en doute pas. Mais ne nous approchons pas trop de la rue Darcy : j'ai toujours peur que le vieux coquin ne nous aperçoive et ne devine que nous sommes ici pour lui.
— Si sa niche est sur la rue, ce que nous ne savons pas, il n'est guère curieux ; je n'ai pas vu encore son museau à la fenêtre.
— Il a d'e.xcellentes raisons de craindre de le montrer.
— J'ai faim, dit Thibaut au bout d'un instant; si nous déjeunions?
— Je n'y vois pas d'inconvénient.
Ils entrèrent chez un marchand de vin, on ils avaient déjà dîné la veille, et ils
s'assirent à une table près de la fenêtre. En écartant légèrement les rideaux, ils découvraient la rue Darcy dans toute sa longueur.
Ils se firent servir chacun un bouillon et ensuite un morceau de bœuf, ce qu'on appelle un ordimiire chez le traiteur de Paris.
LES DEUX BERCEAUX 357 u
Ils commençaient seulement à se servir de la fourchette lorsque Boyer se leva brusquement.
— Regarde! dit-il à Thibaut.
— Oui, c'est lui.
Ramoneau venait de tourner à l'angle de la rue.
— n aurait bien pu nous laisser achever de déjeuner, reprit Thibaut en se levant à son tour.
Et il regarda avec une sorte de regret le morceau de viande, à peine en lamé, qui occupait le milieu de son assiette.
— Nous mangerons ce soir de meilleur appétit, répondit Boyer. Mais nous pouvons, je crois, prendre le temps de vider nos verres. A ta santé, Thibaut!
— A la tienne, Boyer!
^"Pendant que je vais payer notre dépense, reprit Boyer, tu vas sortir le premier; ne perds pas de vue notre gibier, car il peut filera droite ou à gauche.
Un instant après, les deux ouvriers, se donnant le bras, et ayant l'air d'avoir copieusement déjeuné hors barrière, grimpaient la rue Saint-Fargeau, à trente pas de distance de Ramoneau.
En sortant du garni, Ramoneau avait regardé autour de lui avec défiancemais ne voyant rien qui pût lui faire soupçonner quelque danger, il s'était décidé k se montrer au soleil, ce qui devait lui arriver rarement. Maintenant, il marchait rapidement, les deux mains dans ses poches, et la tête en avant, légèrement inclinée.
Il descendit la rue de Puébla et suivit ensuite les boulevards de la Viiletle et de la Chapelle.
— Ah çà! je voudrais bien savoir où il va nous mener, dit Thibaut.
— Nous le saurons sans avoir besoin de le lui demander, répondit Boyer.
— C'est qu'il n"a pas l'air de vouloir s'arrêter. Tout de même il a de bonnes jambes, le vieux brigand; comme il marche! comme il marche! Autant dire le Juif-Errant...
— Il finira toujours par arriver au bout de sa course.
— On dirait qu'il a l'intention de nous faire faire le tour de Paris. Si seulement nous avions eu le icmps de déjeuner:
— Dévore tes regrets et tu le trouveras rassasié, répliqua Boyer en riant. A tli'nlion ! Thibaut, attention! je ne vois plus notre homme; il vient de prendre une rue à droite.
Ils coururent jusqu'à l'endroit où ils avaient subitement perdu de vue Hamoneau.
— Le voilà, dit Thibaut, le voilà.
Mais il avait à peine prononcé ces mots que Ramoneau, quittant la rue qu'il suivait pour en prendre une autre, disparut de nouveau.
Les deux ouvriers se mirent à courir. Ils arrivèrent à temps à l'angle de la rue pour voir Ramoneau entrer dans une maison.
— Tonnerre, fit Royer, ce n'était pas trop tôt; un peu plus, nous en étions peut-être pour nos frais ; il s'en est fallu d'une seconde. Voyons, dans quelle rue sommes-nous, ici?
— Tiens, regarde, et lis comme moi : rue de la Goutte-d'Or.
— Ah! c'est la rue de la Goutte-d'Or! Joli nom pour une vilaine rue. Qu'eslce que Ramoneau vient y faire?
— Le diable seul peut le savoir.
— Il vient sans doute voir un de ses confrères. Encore un renseignement pour madame Louise. As-tu bien remarqué la maison où il est rentré?
— Oui, allons jusque-là.
Ils s'avancèrent dans la rue, marchant lentement. Au bout d'un instant Thibaut dit tout bas à Royer.
— C'est là.
— Tu es sûr?
— Tu sais que j'ai des bons yeux ; sois tranquille.
— JV" 29, dit Royer; c'est bien.
— Maintenant, qu'est-ce que nous allons faire? demanda Thibaut.
— Nous allons attendre, répondit Royer.
Thibaut ne s'était pas trompé; Ramoneau venait d'entrer dans la maison on, s'il fût arrivé une heure plus tôt, il aurait rencontré sa femme. Mais une autre surprise l'attendait.
Ayant ouvert la porte de la loge, la concierge, qui était en train de lire son feuilleton, lequel devait vivement l'intéresser, leva brusquement la tête disposée à recevoir fort mal l'importun qui osait venir la troubler dans un pareil moment.
Ramoneau était entré dans la loge.
— Madame, commença-t-il, veuillez me dire...
Il fut interrompu par un cri de la concierge, qui bondit sur ses jambes
— Ilein, quoi donc? fit Ramoneau, est-ce que je vous fais peur?
En effet, la concierge était terrifiée ; son visage s'était couvert d'une pâleur affreuse, tous ses membres tremblaient et ses yeux démesurément ouverts avaient un regard d'insensée.
— Pierre Ricard, Pierre Ricard... mnnnura-t-elle d'une voix étranglée.
En entendant prononcer son nom, le niisérahle se rejeta instinctivement en
arrière. Mais retrouvant aussitôt sa présence d'esprit, il se dit que cette vieille femme ne pouvait pas être pour lui un ennemi bien redoutable. II ferma prudemment la porte de la loge, et revint se placer en face de la concierge.
Soudain, un petit rire sec éclata entre ses lèvres.
La concierge tremblait toujours. Loin de se rassurer, sa frayeur augmentait.
— Bon! ditRamoneau en cessant de rire, c'est drôle tout de même, et je veux •lue le diable m'emporte si je m'attendais à retrouver ici une ancienne. Eh bien! ça me fait plaisir, ça me rappelle le bon temps. Ah! il est loin, bien loin... N'importe, on se reconnaît toujours, quand on s'est aimé. Tonnerre! en ce temps-là, lu étais vraiment gentille! Ah çà! pourquoi me regardes-lu ainsi comme une effarouchée? Allons, rassure-toi; je suis un revenant, mais pas un spectre; je ne sors pas de la tombe. Dis, est-ce que tu n'es pas contente de revoir un ami? Tu me trouves changé, n'est-ce pas? Dame ! j'ai vieilli. Du reste, tu as fait comme moi ; pourtant, tu as encore tes yeux bleus, ta bouche rose et ce petit air fripon dont je raffolais autrefois. Parole d'honneur, tu es encore superbe!
« Puisque le hasard, qui se plaît à faire de ces choses-là, nous a fait nous rencontrer, continua-t-il, nous pouvons bien causer un instant.
— Vous ne saviez donc pas que j'étais ici? balbutia-t-elle.
— Pas le moins du monde.
— Alors je ne comprends pas...
— C'est pourtant bien simple : je viens voir quelqu'un qui demeure dans la maison.
— Que vous connaissez?
— Naturellement. Mais nous parlerons de cela tout à l'heure. En atlcndaul, avec ou sans ta permission, je m'assieds ; je ne vois pas la nécessité de se tenir sur ses jambes quand on peut faire autrement. On fabrique les chaises pour s'asseoir, pas vrai? Oh! tu peux faire comme moi, ne te gène pas.
En parlant, il avait pris une chaise et s'était assis.
La concierge jeta du côté de la porte un regard anxieux et se laissa tomber sur sou siège
Pierre Ricard n'avait pas eu de peine à comprendre que son « ancienne m, comme il l'appelait, n'était nullement enchantée de le revoir et de se trouver seule avec lui. Mais n'eût-ce été que pour se donner la satisfaction de la voir souffrir, il lui plaisait de rester un instant avec elle.
— Tu sais, lui dit-il en fronçant les sourcils, pas de bêtises; si (jui-lqu'un cuire ici, tu poux te dispenser de me présenter; nos petites affaires ne regardent personne.
t( Nous disons donc que tu es concierge, coatinua-t-il d'un ton gouailleur; cela
=*wâ^
prouve que la fortune t'a tourné le dos comme à moi. Que veux-tu? quand le guignon s'en mêle, rien à faire! Bailleurs, ma pauvre Hortense, — tu vois, je n'ai pas oublié ton nom, — quand je t'ai connue, tu étais déjà dans la dégringolade. Hé, hé, les amours sont des oiseaux de passage, ils disparaissent aux approches de l'hiver. Mais va, console toi ; autant vaut tirer le cordon que le diable par la queue.
« A propos, reprit-il en changeant de ton, ces jours derniers quelqu'un m'a parlé de toi.
— De moi. de moi! fit-elle.
— Oui, et aussi de l'enfant que je t'ai confié.
La concierge s'agita sur son siège avec un malaise visible.
— J'espère bien que tu vas m'en donner des nouvelles, dit Ricard d'une voix creuse.
— Est-ce que vous venez me le réclamer? s'écria-t-eUe avec épouvante.
— C'est mon fils, je tiens à savoir ce qu'il est devenu.
— Je l'ignore, gémit-elle. Il n'était pas à moi, cet enfant; c'est vous qui l'avez abandonné.
— Je comprends, tu l'as mis aux enfants trouvés.
— Non.
— ■ Allons, qu'en as-tu fait? dis-le-moi.
— Onmel'a pris :un commissaii'e de police,
— C'est cela, un jour que tu étais en train de l'assommer dans la rue ; on m'a raconté cette histoire. En ce temps-là,la belle Hortense avait la main leste ; quand ça n'allait pas à son idéej pif, paf, elle tapait. Donc, le commissaire de police s'est mêlé de l'affaire et il t'a pris l'enfant.
— Oui. '
— Et après, qu'en a-l-il fait?
— Je ne le sais pas.
— Heureuse d'en être débarrassée, tu n'as plus pensé à lui,
— Si, j'y ai pensé; j'ai même fait des démarches pour découvrir où il était, mais je n'ai pas réussi. Je n'étais pas heureuse, alors; vous m'aviez quittée en emportant l'argent qui me restait, et j'avais, avec d'autres dettes, deux termes à payer; vous aviez mis mon linge et mes effets au Mont-de-Piélé et vendu mes bijoux; je ne possédais plus rien. Oui, je ne pouvais plus garder votre enfant; mais croyant toujours que vous reviendriez j'aurais voulu pouvoir vous donner le moyen de le retrouver. Je ne mens pas, je vous dis la vérité.
— C'est Imiui, je le crois, dit-il sourdement. Je m'explique maintmiant pourquoi tu as été si elTrayée tout à Iheure eu me voyant. Mais tu peux le rassui'or et
De grosses gouttes de sueur froide perlaient au frout du jcuue lioiuuie. (Haf;e 3C5.)
ne plus avoir peur. Je voulais seulement le faire parler; tu m'as dit ce que je rais savoir. Je ne viens pas te réclamer mon fils; je sais ce qu'il est devenu, je le sais
Une lueur sombre traversa son regard.
— Vrai ! s'écria la concierge, vous l'avez retrouvé?
— Oui.
désimoi.
;Wfe
LlV. 4ij. F. Ituy ^.Ibur - noprodaetion interdite.
Elle poussa un soupir de soulag-ement.
Ah! je suis bien contente. Que fait-il? Est-ce qu'jl est à Paris ? Je voudrais
bien...
Assez là-dessus, l'interrompit brusquement l^icard.
Alors, parlons de vous, reprit-elle; aviez-vous réellement quitté Paris?
— Oui.
Y a-t-il longtemps que vous êtes revenu?
— Quelques mois.
— Vous êtes allé loin?
— Très-loin.
Pourquoi êtes-vous parti sans me prévenir, sans que je sache rien, alaii
donnant votre enfant?
Je ne me souviens plus de ça, quelque chose qui m'a passé par la lèle... Je
m'embêtais à Paris, voilà, J'espérais mieux réussir à l'étranger. Je me suis trompé. Le guienon a toujours voyagé avec moi. J'ai eu beau faire, je l'ai eu constamment sur les talons.
En ce cas, vous n'êtes pas heureux?
Heureux! répondit-il en haussant les épaules avec fureur, je laisse les imbéciles courir après ce qu'ils appellent le bonheur; je ne connais pas ga, moi. Je n'aime plus rien, je ne crois plus à rien et je me moque de tout, mémo de la vie, qui est bien la plus mauvaise chose que je connaisse.
« Tonnerre! continua-t-il en se levant, je ne suis pas venu ici pour le raconter mon histoire ; j'ai quelque chose à faire de plus pressé.
« Je suis en ce moment à la recherche d'un jeune homme du nom de CbaHes Cholet; est-ce bien dans cette maison qu'il demeure?
Oui, il demeure ici. Est-ce que vous voulez le voir?
— Le voir et lui parler.
Vous le connaissez?
Apparemment, puisque je viens lui faire une visite.
— Alors, vous savez qu'il va partir.
Non, je ne savais pas cela. Ah ! il va partir ; quand?
— ('>e soir.
— Oh! oh ! je n'arrive pas trop tôt...
Pour lui serrer la main et lui souliaiter un bon voyage?
Naturellement, fit-il avec un mauvais sourire. Est-ce qu'il part pour longtemps?
— 11 ne me l'a pas dit.
— Où va-l-il?
— En Amérique, je crois.
— Est-il chez lui?
— Oui.
^ Seul?
— Tout seul.
— Ça se trouve à merveille; nous avons un compte à régler ensemble, et il y a ctM'taines choses qu'on n'aime pas à dire devant des gens qu'on no connaît pas. Maintenant, il ue me reste plus qu'à te prier de m'indiquer la porte de son logement.
Dès qu'il eut le renseignement qu'il demandait, il sortit de la loge et monta rapidement l'escalier.
Lli PÈRE ET LE FILS
Le jeune homme était assis, tournant le dos à la pojic. Los coudes appuyés sur une table et pressant dans ses mains son front brûlant, il se livi'ait àd'amères réllc.\ions. D(;vant lui, sur la table, étaient éparpillés les billets de ban([ue que lui avait remis sa mère. 11 venait probablement de les compter. A côté des billets se trouvait le portefeuille destiné à les recevoir, et, irouie cruelle, il y avait sur ce portefeuille deu.\ lettres d'or L L., surmontées d'une couronne de comte.
Du fond de l'abîme, Louis Ricard avait mesuré la hauteur de laquelle il était tombé. Quelle chute effroyable! Il avait été fêlé, adulé, admii'é, envié; il avait eu la fortune, un titre, un nom glorieux, les plus belles espérances, et tout cela avait disparu d'un seul coup, comme un nuage de fumée que le tourbillon emporte! W dominait, il avait été le vicomte de Luccrolle, et il n'était plus rien, plus rien que le lils d'un voleur et d'un assassin!... Certes, l'écrasement ne pouvait être jilus complet, l'humiliation plus terrible. Et, son immense orgueil anéanti, il ne pouvait même plus jeter un défi h la destinée.
Eh bien ! en présence de cette catastrophe, de cet effondrement formidable qui l'avait impitoyablement broyé, il ne trouvait pas un reproche à s'adresser, rien de bon ne parlait à son cojur; il accusait tout, excepté lui-même, il subissait l'humiliation, il ne s'humiliait pas.
Il s'était décidé à quitter Paris, non pour obéir aux ordres de sa mère, mais
parce qu'il sentait bien qu'il lui était impossible d'y vivre désormais. Une pouvait plus s'y montrer. Il se demandait s'il trouverait un pays assez éloigné, une retraite assez profonde pour y cacher sa rage et sa honte. Oui, il voulait s'enfuir loin de Paris, qui l'avait vu brillant, magnifique dans le triomphe; de Paris, qu'il avait aimé dans les heures de plaisir et que, maintenant, il comprenait dans sa haine.
Ah! il pouvait quitter Paris sans regret : il n'avait plus rien à demander à Paris et Paris n'avait plus rien à lui donner.
Il y avait des amis; mais les amis du vicomte de Lucerolle ne pouvaient être les amis de Louis Ricard. Ses compagnons de plaisir et des nuits folles, ceux qui étaient les plus empressés à serrer la main de l'élégant vicomte, celles qui feignant de l'aimer se faisaient payer cher leurs faveurs, tous se détourneraient de Louis Ricard avec dédain, le poursuivraient de leurs regards moqueurs, de sourires ironiques et le montreraient du doigt, fuyant les sarcasmes et le bruit des éclats de rire.
Non, non, il n'avait plus rien à demander à Paris. Il aurait voulu être déjà à rautit3 extrémité du monde.
Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien. Et s'il essayait de regarder en avant et de sonder l'avenir, sa pensée reculait aussitôt, et il ne pouvait s'empêcher de frissonner, tant les choses lui apparaissaient lugubres. Il se voyait au milieu d'un cercle sans issue, et de quelque côté qu'il se tournât, des obstacles, qui lui paraissaient infranchissables, se dressaient devant lui.
— Plus d'espoir, plus d'avenir, plus rien! se disait-il. Oh! je suis bien perdu... Je suis chassé, banioi comme un paria. Mais pourquoi donc cette femme, qui est ma mère, m'a-t-elle frappé ainsi, sans pitié? Pourquoi m"a-t-elle mis au monde? Est-ce que je demandais à vivre, moi... Ah! elle aurait mieux fait de me laisser dans le néant d'où: elle m'a tiré pour m'y faire rentrer!
« Elle m'a donné quarante mille francs... Après m'avoir pris tout, elle s'imagine sans doute qu^elle a fait beaucoup pour moi. Quarante mille francs! cela représente aujourd'hui toute mon existence, et le dernier billet de mille francs en marquera lafm. Oui, ajouta-t-il d'une voix sombre, en prenant un des billets qu'il froissa dans sa main, après celui-ci le suicide!
Le suicide! il ne voyait que cela. Il ne comprenait pas qu»' sa mère lui donnait le moyen de refaire son existence et lui ouvrait la porte d'une vie nouvelle. Il voyait le suicide, le malheureux, et il ne pensait pas au travail. Il avait l'intelligence, l'instruction, la jeunesse, et il ne sentait pas que lorsqu'il possède ces trois choses, l'homme n'est jamais un déshérité.
11 était ti'llement absorbé dans ses pensées, qu'il n'entendit point le bruit que fil Pierre Uicaj-d en ouvrant la porte de sa chambre.
ftr^ -■ ^^^
Celui-ci, ayant trouvé la clef en dehors, dans la serrure, n'avait pas jugé utile de frapper. Tout en entrant, son regard tomba sur le jeune homme, qui n'avait pas fait un mouvement,
— Bon, se dit-il, il ne m'a pas entendu.
Il tira la clef de la serrure et la mit dans sa poche, ce qui était une bonne précaution à prendre pour ne pas être surpris à l'improviste, puis il referma doucement la porte.
— Maintenant, dit-il tout bas. à nous deux, M. Charles Cholet. Il marcha lentement vers le jeune homme.
Arrivé près de lui, le touchant presque, il leva le bras et allait lui poser la main sur l'épaule, lorsqu'il aperçut les billets de banque. Aussitôt ses yeux brillèrent comme deux tisons et il resta immobile, le bras tendu. Un sourire étrange effleura ses lèvres.
— Superbe ! exclama-t-il.
Le jeune homme poussa un cri de surprise et se dressa d'un bond. Il reconnut Ramoneau et se lança en arrière avec épouvante. La vue d'une bête féroce l'eût peut-être moins effrayé.
— Je présente mes civilités à M. Charles Cholet, dit Ramoneau d'un ton ironique.
Le jeune homme jetait autour de lui des regards effarés.
— Cher monsieur, reprit Ramoneau, je vois à votre surprise que vous n'attendiez point ma visite.
— Je ne vous connais pas, s'écria le jeune homme éperdu; que me voulezvous?
— Oh! les hommes seront toujours ingrats. Mais je ne vous crois pas, cher monsieur; votre air mécontent et consterné me dit assez que vous avez parfaitement reconnu le père Ramoneau, votre complice, car nous pouvons nous dire cela entre nous, nous sommes deux fameux scélérats. Quand on s'est associé pour commettre un crime, cher monsieur, on doit rester amis.
J)e grosses gouttes de sueur froide perlaient au frontjiu jeune homme. Un tremblement convulsif secouait ses membres.
— Encore une fois, que me voulez-vous? demanda-t-il d'une voix étranglée.
— Décidément, vous manquez de mémoire, répondit Ramoneau ens'avançant vers lui.
— Oh! ne m'ai)prochez pas, ne m'approchez pas! s'écria le jeune homme avec terreur, en reculant de quelques pas.
— En ce cas, cher monsieur, nous causerons à distance, et s'il y a des voisins qui nous entendent, vous n'aurez aucun reproche à me faire. Perraeltez-inoi de
vous dire, d'abord, continua-l-il sur le même ton railleur, que lorsqu'on veut ètiiseul chez soi et ne pas êlre dérangé par un visiteur désagréable, ce que je suis en ce moment, vous me le faites assez voir, on s'enferme, et on ne laisse pas sa clef sur sa porte. C'est permettre aux importuns d'entrer sans frapper. Vous n'êtes pas prudent, monsieur Cholet; mais rassurez-vous, on ne viendrapa s nousdéra nger sans notre permission; j'ai enlevé la clef, et nous pouvons causer tranquillement de nos petites affaires. Mais asseyez-vous donc, cher monsieur. Vous n'y tenez pas? A votre aise. Moi, je m'assieds. Je n'ai jamais aimé à me tenir debout en causant.
Il s'assit sur la chaise que le jeune homme venait de quitter et appuya son bi-as sur la table. Sa main touchait les billets de banque.
— Au lieu de me serrer la main, reprit-il, au lieu de me demander des nouvelles de ma santé et de me remercier de la besogne qui a été faite pour vous être agréable, vous m'accueillez comme si j'étais le diable en personne ; il peut se faire que je lui ressemble, mais vous devriez être plus gracieux pour ce bon^ieux Ramoneau, qui vous a rendu service. J'avoue, monsieur Cholet, qu'en venant vou.'^ voir, je comptais un peu sur votre reconnaissance. Vous n'en avez pas : n'en parlons plus.
— Vous me demandez ce que je vous veux? Ma présence seule devrait vous répondre, à moins que vous n'ayez véritablement perdu la mémoire, ce qui ne me parait guère possible. Je demeure loin d'ici, monsieur Cholet, et bien que j'aie encore de bonnes jambes, je n'aime pas les longues courses comme celle que je viens de faire. Vous m'aviez promis de venir me trouver, et je vous ai vainement attendu. Je n'ai pas de patience, voyez-vous : lassé de vous attendre, je me suis décidé ce matin à vous faire ma petite visite.
«Et je suis content d'être venu; oui, content, enchanté, ajoula-t-il en jetant sur les billets de banque un regard oblique, qu'il accompagna d'un horrible sourire. »
Le jeune homme devina sa pensée. Un éclair traversa son regard, et il s'élança vers la table pour s'emparer des billets. Mais Ramoneau se dressa en face de lui et le repoussa rudement.
— Ah gà! qu'est-ce qui vous prend? fit-il. Restezàvotre place, cher monsieur, nous n'avons pas fini de causer. Ah! ah ! continua-t-il d'un Ion goguenard, j'ai cru que vous alliez me sauter au cou pour m'embrasscr. Calmez- vous, mon jeune ami, et ne nous laissons pas aller à l'attendrissement.
« Oui, reprit-il, je suis enchanté d'avoir eu l'excellente idée de venir vous voir aujourd'hui, car il paraît que vous êtes au moment de partir pour un longvoyage. Si j'eusse remis ma visite à demain, bonsoir, je ne trouvais plus personne. Enfin, une fois par hasard, j'ai de la chance. Je ne vous demande pas cii vous aile;, ni pourquoi vous parlez, cela no me regarde pas. Mais votre départ me fait l'effet
(le rassembler à une fuite. Je comprends ça, vous devez avoir licsoin de changer d'air. Apres la noyade de l'autre jour, vous ne respirez plus à l'aise ici.
Il prononça ces dernières paroles d'une voix creuse, en faisant peser sur U jeune homme son regard farouche.
Celui-ci ne put s'empêcher de frissonner.
— Maintenant, reprit Ramoneau, parlons sérieusement. Nous avons fait ensemble un marché; je suis votre créancier; réglons nos comptes.
— .\h! c'est donc de l'argent que vous voulez?
— Touchante naïveté! Est-ce que vous vous imaginez, cher monsieur, que je suis \ enu jusqu'ici uniquement pour vos beaux yeux? Vous n'avez pas, je pense, l'intention de nier votre dette?
— Du moment que vous vouliez de l'argent, il fallait le dire tout de suite', l'épliqna le jeune homme.
<( Tenez, continua-t-il en tirant une bourse de sa poche, il y a dans cette bourse plus que vous ne me réclamez; je n'ai pas le temps de compter; prenez cet or cl allez-vous-en, alloz-vous-en. »
Et, le couvrant d'un regard plein de mépris, il lui jeta la bourse.
Ramoneau la saisit au vol, et, la pesant dans sa main, il compta la somme en caleulint le poids.
Tout en haussantles épaules et en fronçant les sourcils, il fourra la bourse dans une de ses poches. Mais il restait immobile et n'avait point l'air de se disposer ù sortir.
— Eh bien ! reprit le jeune homme frémissant d'impatience, vous êtes payé, vous n'avez plus rien à me dire ; pourquoi ne vous en allez-vous pas 1
— Oh ! je ne suis pas pressé.
— Mais je le suis, moi.
— C'est vrai, vous allez partir. Si vous prmez le chemin de fer du Nord, vous êtes à côté ; du reste, il y a des trains à toutes les heures. Voyez-vous, cher monsieur, je me trouve bien ici, et cela me fait plaisir de prolonger cette entrevue. Nous ne nous reverrons probablement jamais, c'est dommage, car je m'intéresse à votre avenir.
Le jeune homme se mordit les lèvres avec colère.
— ]''.iirore une fois, reprit-ii, allez-vous-en, j'ai besoin d'être seul.
— Ah ! ah ! vous me chassez; eh bien ! soit ; je vais m'en aller. Mais, auparavant, il faul (jne je vous adresse une (jurstion : quelle somme avez-vous reçue pour qu'on fasse dis]iaraître l'amoureux de la jolie dinnoiselle de la rue de Lille?
Li' jinne homme tressaillit.
— l'ctit cachottier, vous ne voulez pas répondre; c'est mal, n-ln. c'.si mal;
on manque de confiance envers un ami. Hé! hé ! la somme est ronde, j'en suis sûr. DiLes-donc, continua-t-il en posant sa main sur les billets de banque, est-ce que ces jolis billets de mille ne font pas partie de la somme?
— Misérable! s'écria le jeune homme en bondissant sur Ramoneau, ne touchez pas à cela, n'y touchez pas 1
Ramoneau se trouva éloigné de la table avant que sa main eût le temps de se fermer sur les billets de banque. Mais il revint aussitôt sur le jeune homme, les yeux pleins d'éclairs.
— Sortez, sortez à l'instant! s'écria Louis Ricard, le regard menaçant, — ou j'appelle et je crie au voleur !
— Allons donc ! fit Ramoneau en ricanant, vous n'oseriez pas. Pourtant, si vous y tenez, ne vous gênez pas, cher monsieur. Vous me fournirez ainsi l'occasion de raconter la petite histoire que vous savez, et j'aurai la satisfaction de rester plus longtemps avec vous, de vous revoir un peu plus tard à la cour d'assises et probablement au bagne.
Le jeune homme sentit son sang se figer dans ses veines. Il était terrifié.
Ramoneau se mit à rire.
— Dites donc, monsieur Cholet, reprit-il de sa voix railleuse, on dirait que vous avez peur. Dame, ce n'est pas gai, la cour d'assises, et le bagne donc 1... Mais ce n'est pas tout ça : j'ai travaillé pour vous et je ne me trouve pas suffisamment récompensé. Vous êtes riche et je suis pauvre, ce qui ne me semble pas juste. Ensuite, vous êtes jeune, vous pouvez travailler ; moi, je suis vieux et ne suis plus capable de rien faire. J'estime donc que vous n'avez pas besoin de ces beaux billets de banque et que vous devez me les donner. Oui, vraiment, vous allez me les donner ou plutôt je vais les prendre. Combien yen a-t-il? Au moins trente. Et tous de mille francs. Qu'est-ce que c'est que ça pour vous? Une misère, rien. Pour moi, qui suis vieux, et qui n'ai plus de goûts coûteux, c'est la fortune, la tranquillité des dernières années qui me restent à vivre.
« D'ailleurs, poursuivit-il d'un ton lugubre, ce n'est pas un cadeau que vous me faites; ah! vous ne savez pas ce que j'aurais le droit de vous demander, vous ne le savez pas ! »
II s'avança vers la table, tendant le bras pour s'emparer des billets.
— Arrière, misérable, arrière! cria le jeune homme, en se plaçant devant lui, prêt à défendre énergiquement son trésor.
Ramoneau devint livide, ses traits se contractèrent affreusement, et de ses yeux glauques jaillirent d'effroyables luem's.
— Prends garde, Charles Cholet, prends garde, dit-il sourdement; je veux ces billets de banque, je les veux... Allons, laisse-moi passer!
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LE6 DEUX UEliCEAUX
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Le Jeuue boiiime faisait des efforts suprêmes pour se dégager de l'étreiutc de son ennemi. ^Pujje 370.)
ter
11 voulut passer. Mais le jeune homme se rua sur lui en criant :
— Voleur! voleur !
llamoneau le saisit à la gorge.
— Mais lu veux donc que je te lue! hurla-t-il, laissant enfin éclalet la funnir qui grondait en lui.
Alors, entre ces deux honnuus, le pète et le iils, qu'une horrible fatalité avait
isffa
LlV. 'j7. F lluy, ^diUur. — Rm-roiJucliou ioUrdil*.
rapprochés, commença une lutte épouvantable. Accrochés l'un à l'autre, poitrine contre poitrine, haletants, le souffle embrasé, les yeux étincelants, les dents serrées, ils 86 secouaient et se tordaient avec rage.
Le démon de la haine animait Ramoneau; le jeune homme se défendait en désespéré.
Ils tombèrent, se tenant toujours, et roulèrent sur le carreau de la chambre. Un instant Ramoneau parut vaincu, Louis Ricard le tenait en respect un genou sur la poitrine. Mais, se repliant tout à coup, il parxint à saisir le cou du jeune homme avec ses deux mains. Celui-ci se sentit serré comme par un anneau de fer. La respiration lui manqua ; un râle sortit de sa gorge ; en même temps poussé par Ramoneau, il tomba eu arrière. Il comprit qu'il était perdu. Il voulut appeler à son secours ; mais son cri fut étouffé par la main de Ramoneau qui se plaça en travers de sa bouche comme unbâillon. Il la mordit avec fureur, et ses dents firent jaillir le sang, qui coula de sa gorge et rougit ses lèvres.
La douleur arracha à Ramoneau un cri rauque.
Le jeune homme faisait des efforts suprêmes pour se dégager de l'étreinte horrible de son ennemi.
— Oh ! ça dure trop longtemps, murmura Ramoneau. Ses yeux avaient pris une expression plus féroce.
Laissant sa main gauche dans la bouche du jeune homme afin de l'empêcher de crier, d'un mouvement rapide il arma son autre main d'un couteau qu'il tenait caché dans sa poitrine.
— Charles Cholet, prononça-t-il d'une voix terrible, tu vas mourir... Mais ce n'est point pour te voler que je te tue, je venge le jeune homme de la rue Saint- Sébastien que tu m'as fait assassiner. Je ne m'appelle pas Ramoneau, je me nomme Pierre Ricard. Charles Cholet, je venge mon fils!
Les yeux du jeune homme s'ouvrirent démesurément. 11 eut un mouvement convulsif, et son regard n'eut que le temps d'exprimer le sentiment d'épouvaulo et d'horreur qu'il éprouvait en reconnaissant son père.
La lame du couteau s'enfouça dans sa poitrine.
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LE POKTEFEUU.LB
Ramoneau se leva, les yeux injectés de sang, les cheveux hérissés, Sa bouche grimaçante et le visage couvert d'une sueui' qui ressemblait à du sang- sous la peau rouge, violacée; il était hideux.
Après s'être essuyé avec une serviette, qu'il trouva à portée de sa main, il s'empara des billets de banque, jeta un regard farouche sur sa victime qui râlait, et bondit vers la porte.
Au moment de sortir, il se trouva en présence de deux hommes, qui reculèrent brusquement. Ils étaient là depuis un instant, prêtant l'oreille et cherchant à deviner ce qui se passait dans la chambre.
Ramoncau eut peur. Il crut que ces deux hommes avaient été témoins du crime, et il perdit sa présence d'esprit. Oubliant de refermer la porte, il passa entre les deux hommes comme une bombe et dégringola l'escalier en bondissant sur les marches.
iMais, revenus de leur surprise, les hommes regardèrent dans la chambre. Ils virent le jeune homme étendu au milieu d'une mare de sang, ils entendirent ses râlements étouffés.
Aussitôt, ils se précipitèrent dans l'escalier en criant à pleins poumons ;
— A l'assassin ! A l'assassin !
Ces cris retentirent dans toute la maison.
llamoneau était arrivé dans la rue et fuyait à toutes jambes, aiguillonné pai i'rpouvante.
Bientôt les cris des deux hommes, auxquels se mêlèrent ceux de plusieurs autres personnes, se firent entendre derrière lui. Les fenêtres des maisons s'ouvraient à tous les étages et de partout on criait :
— A l'assassin ! arrêtez-le !
Au milieu de l'effarement général, Ramoncau aurait peut-être réussi à s'échapper en se perdant dans le dédale des petites rues, si lîoj'er et Thibaut n'eussent été là, se promenant tranquillement sur l'un des trottoirs. Ils entendirent les premières clameurs et se retournèrent vivement. Un homme, venant de leurcôté, courait au milieu do la rue. Ils reconnurent Ramoneau. Ils n'eurent pas le temps d'échanger une parole, mais d'un regard ils se comprirent. Ils s'élancèrent ensemble sur Ramoneau cl l'arrêtèrent au passage.
Se voyant pris, le scélérat poussa un rugissement do bêle fauve et se débattit furieusement des pieds et des mains afin de se dégager. Mais Boyer et Thibaut étaient d'une vigueur et d'une force peu communes. Ils reçurent chacun deux ou trois formidables coups de poing; mais .ivaiit qu'on eût eu le temps de leni' prêter main-forte, ils étaient parvenus à terrasser l'assassin.
Une cinquantaine de personnes les entourèrent, on battant des mains, en criant :
— Rravo ! bravo !
Attirés [lar les cris, plusieurs gardiens de la paix accoururent. Li'^ fitunips et les enfants affolés continuèrent à crier:
-==Wa*.S
— A l'assassin! à l'assassin!
Les gardiens s'emparèrent du misérable et, malgré sa résistance, le traînèrent au poste, au milieu des huées et des exclamations furieuses de la foule.
— Dis donc, Boyer, chuchota Thibaut à l'oreille de son ami, si nous ne nous étions pas trouvés là, le vieux coquin courrait encore ; seulement, nous avons peut-être eu tort.
— Tort, pourquoi?
— Si nous nous étions mis, sans le vouloir, en travers des projets do madame Louise ?
— Mon cher Thibaut, répondit Boyer, Ramoneau vient de commettre un nouveau crime; en l'arrêtant nous avons fait notre devoir. Au lieu de nous adresser des reproches, nous devons nous féliciter. Ce soir madame Louise sera instruite de ce qui s'est passé et elle agira en conséquence. En attendant, tâchons de nous procurer d'autres renseignements.
La foule s'amassait devant la maison où le meurtre venait d'être commis. Les uns causaient avec animation, gesticulaient; les autres, plus calmes, se contentaient d'écouter.
Deux gardiens de la paix s'étaient placés devant la porte pour repousser les curieux et les empêcher de pénétrer dans la maison.
Dans la loge, plusieurs femmes donnaient des soins à la concierge, qui se roulait sur le sol dans des attaques de nerfs.
Boyer et Thibaut, que la foule désignait comme ayant arrêté le meurtrier, furent du nombre des quelques privilégiés que les gardiens de la paix laissèrent entrer dans la maison. Deux autres gardiens de la paix montaient l'escalier avec cinq ou six personnes. Les deux ouvriers les sui^^rent. Il y avait déjà dans la chambre de la victime trois femmes et un homme, probablement des locataires. Ils avaient relevé le malheureux jeune homme, et il était maintenant^étendu sur son lit. Il respirait encore. Ses yeux étaient restés grands ouverts, et ses mains, rouges de son sang, s'étaient crispées sur sa poitrine.
Debout devant le lit, les femmes pleuraient comme des Madeleine.
Ramoneau avait laissé son couteau dans la poitrine de sa victime, qui l'avait sans doute arraché au milieu d'une convulsion. Une des femmes l'avait ramassé dans le sang et posé sur la table.
— Est-ce qu'il est mort? demanda un des gardiens delà paix en s'approchant du lit.
— Pas encore, voyez.
— C'est vrai. La blessure n'est peut-être pas mortelle ; il faut vite courir chercher un médecin.
— J'en connais un qui demeure tout près, dit un des hommes qui venait d'entrer; je vais voir s'il est chez lui; si je le trouve, je l'amèuerai.
— Oui, allez, allez vite, dit le gardien de la paix.
— Et le commissaire? dit une voix.
— On est allé le prévenir; il ne tardera pas à arriver. L'autre gardien de la paix s'était approché de la table.
— Un vrai couteau de boucher, murmura-t-il en regardant l'instrument du crime.
Il aperçut le portefeuille aux initiales d'or; il le prit, le tourna un instant dans ses mains, puis l'ouvrit. Dans une des poches il trouva plusieurs cartes de visite.
— Tiens, tiens, fit-il, c'est drôle!
— Quoi donc? demanda son camarade en s'approchant.
— Ce pauvre jeune homme se nomme Charles Cholet, nous a-t-on dit.
— Oui, Charles Cholet.
— C'est bien son nom, affirma une femme.
— Alors, ce portefeuille n'est pas à lui. Tiens, regarde, continua-t-il en plaçant une des cartes sous les yeux de son collègue.
Celui-ci lut à haute voix :
— Vicomte Léon de Lucerolle.
Boyer et Thibaut tressaillirent, puis ils se regardèrent avec étonnement.
— Ce portefeuille a certainement été volé, reprit le gardien de la paix.
— Par qui? par l'assassin?
— C'est probable. Il l'avait sans doute posé sur la talile, et il a oublié de le reprendre avant de se sauver.
— Ce sera une pièce à conviction.
Boyer s'était avancé derrière les agents. Il put voir le portefeuille et lire le nom sur la carte.
Il revint près de Thibaut, l'entraîna au fond de la chambre et lui dit :
— Tout cela est fort singulier : je ne sais plus que penser. Mais quelque chose me dit qu'il faut absolument que je prévienne madame Louise. Tu vas rester ici et tu écouteras tout ce qui se dira; moi, je vais prendre une voiture et courir .'i rbôlcl de Lucerolle.
— Reviendras-tu?
— Oui, que je trouve ou non madame Louise. Or, pendant que les deux ouvriers causaient .\ voix basse, les agents faisaient
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une nouvelle découverte : dans une seconde poche du porteteuille, ils trouvaient un portrait-carte et constataient, malgré la pâleur du visage de la victime et la contraction de ses traits, sa ressemblance avec la photographie.
— C'est frappant, c'est bien lui, disaient-ils.
Boyer s'approcha, et, après avoir regardé le jeune homme et le portrait, il répéta après les agents :
— Oui, c'est frappant.
Au même instant, deux nouveaux gardiens de la paix entrèrent danS la chambre.
— L'assassin n'a pas encore prononcé une parole, dit l'un. Pour se rendre maître de lui, on a été forcé de le lier avec des cordes. Ce n'est pas un homme, c'est une bête féroce. Il grince des dents et pousse des l'ugissements épouvantables, comme on en entend en Afrique, dans les gorges de l'Atlas. Ce doit être un repris de justice et probablement un forçat évadé ou en rupture de ban. Dans tous les cas, c'est un malfaiteur de la pire espèce. On est certain que le vol a été le mobile du meurtre : on l'a fouillé et on a trouvé sur lui quarante mille francs en billets de banque, oui, quarante mille francs et une bourse contenant quatre cents francs en or.
— Tout cela est bon à savoir, se dit Boyer.
Il fit un signe à Thibaut et sortit de la chambre.
Il courut jusqu'au boulevard extérieur, où il trouva une voilure de place, et, une demi-heure après, il arrivait à l'hôtel de Lucerolle.
— Ah! vous venez voir madame Louise Verdier? lui dit le vieux Joseph, qui le reconnut.
— Oui, j'ai besoin de lui parler à l'instant.
— C'est fâcheux, elle est sortie depuis ce matin.
— Oh ! je n'ai pas de chance, fit Boyer qui ne put cacher sa vive contrariété.
— C'est donc bien important, ce que vous avez à lui dire?
— Oui, très-important.
— Je ne sais pas à quelle heure madame Louise rentrera; mais si vous ne pouvez pas revenir ce soir, je me chargerai volontiers de lui faire savoir...
— Non, non, c'est tout de suite que j'aurais voulu lui apprendre ce qui se passe.
— Ce qui se passe?
— Oui. Mais je la verrai ce soir, elle m'a donné rendez-vous à sept heures. C'est égal, je suis désolé de ne pas la trouver.
Tout h coup une idée lui vint.
— Puis-jo voir M. le vicomte de Lucerolle? dcmanda-t-il.
— M. le vicomte est absent depuis quelques jours, répondit le vieux serviteur : mais vous pouvez parler à M. le comte.
Boyer eut un moment d'hésitation.
— Non, dit-il, il vaut mieux que j'attende l'heure de mon rendez-vous avec madame Louise.
Il allait se retirer, lorsqu'une porte s'ouvrit brusquement. Le comte entra.
— M. le comte de Lucerolle, dit le valet de chambre.
Puis, s'adressant à son mailru en montrant Boyer, il ajouta :
— Monsieur venait pour voir madame Louise Verdier.
— J'ai entendu, dit le comte.
Et, s'approchant de l'ouvrier :
— Y a-t-il longtemps que vous connaissez madame Louise Verdier? lui demanda-t-il.
— Depuis quelques jours seulement, répondit Boyer.
— Ah! fit M. de Lucerolle. Comment vous appelez-vous?
— Jules Boyer, monsieur le comte,
— Vous êtes ouvrier?
— Ouvrier serrurier de la maison Corbon, rue Saint- Maur.
— Alors vous connaissez Pierre Ricard?
— Je peux dire qu'il n'a pas d'ami plus sincère et plus dévoué que moi.
— Accusé d'un crime horrible, ce jeune homme a été arrêté.
— Oui, mais il est innocent.
— C'est la conviction de Louise Verdier. Elle cherche les coupables; les trouvera-t-elle?
— Ils sont trouvés, monsieur le comte.
— Ah! Dieu soit loué ! s'écria M. do Lucerolle avec émotion. Voilà sans doute ce que vous veniez dire à Louise Verdier?
— Jladame Louise sait cela, répondit Boyer.
— Diles-mui, mon ami, reprit le comte, ne mauifestiez-vous pas tout à l'heure le désir de voir le vicomte de Lucerolle?
— Oui, monsieur le comte.
— Puis-je savoir ce que vous vouliez dire à mon fils?
— Je voulais seulement demander à M. le vicomte de Lucerolle si, derniferolueiil, on ne lui avait pas volé un portefeuille.
— Étrange question! fit le comte; voyous, ne pouvez-vous pas m'e.vpUquer?
— C'est difficile, monsieur le cumle, car moi-même je n'y comprends rien.
— D'après ce que vous venez de dire, un portefeuille apparlenant au vicomte de Lucerolle lui aurait été volé.
— A moins qu'il ne l'ail perdu.
— Enfin, où avez-vous vu ce portefeuille?
— Dans une chambre oti un meurtre a été commis il y a une heure.
— Un meurtre! exclama le comte, qui devint subitement très pâle.
— Au fait, reprit Boyer, si monsieur le comte le désire, je vais lui dire la chose ; c'est ce que je venais raconter à madame Louise.
— Oui, oui, répondit le comte, en proie à une vive agitation ; parlez, mon ami, parlez, je vous écoute.
Boyer inclina légèrement la tête, appuya s£ main sur son front, et resta un moment immobile, dans l'attitude d'un penseur qui met de l'ordi'e dans ses idées.
LE POUTUAIT
Le silence ne dura pas deux minutes; cependant il parut long à M. de Lucerolle. Son inquiétude était visible.
— Monsieur le comte, dit Boyer en relevant la tète, il faut que je vous apprenne, d'abord, que depuis trois jours, par ordre de madame Louise, mon camarade Thibaut et moi, nous surveillons et suivons partout où il va un individu qui se nomme Ramoneau et qui est bien le plus grand scélérat que la terre ait porté. C'est un drôle de métier que nous fait faire madame Louise ; mais elle nous a dit : « C'est ce brigand de Ramoneau qui a volé l'argent du vieil aveugle et qui a assassiné Fabrice ; dans l'intérêt de votre ami Pierre, etpour que je puisse prouver qu'il est innocent, il faut que vous fassiez cela. » Et comme Pierre est notre ami et que nous nous ferions couper en quatre pour lui, nous n'avons pas hésité un instant. Nous avons répondu à madame Louise : « Nous ferons ce que vous voudrez. » Et aussitôt nous nous sommes mis en chasse.
« D'abord, nous découvrons qu'une bande de malfaiteurs se réunit la nuit dans une maison isolée au milieu des champs, derrière le Pèi'e-Lachaise. Mais ce n'est pas de çà qu'il s'agit.
« Aujourd'hui, à onze heures, nous voyons Ramoneau sortir du garni où il demeure. Nous le suivons jusqu'à la Chapelli', rue de la Goutte-d'Or. Il entre dans une maison. Nous l'attendons en nous promenant dans la rue : c'est notre con-
-SH^jOi
mué^
— Regardez, dit le comte en le montraat à l'ouvrier. (Page 379.)
signe. Une heure se passe. Nous commencions à trouver le temps long. Tout à coup nous entendons crier : Arrêtez-le! à l'assassin!
« Nous nous retournons et nous voyons Ramoneau qui court, qui court comme s'il avait quarante chiens enragés à ses trousses. Nous devinons qu'il vient de comint'ttrt- \u\ nouvt;au crime. Nous nous jetons sur lui, nous 1'arrèloti.s. Los {<ar<liciis dt: la pai.v arrivent, ils l'einpoi^niuit, et, pendant (ju'ils le i unduisent au poste, nous allons demander ce qui s'est passé afin d'en instruire madame Louise.
LiV. 4X. F. Huy éditeur — rioprudjcttoQ int«rdit«.
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ji 378 LES DEUX BERCEAUX
On nous apprend que le vieux scélérat vient d'assassiner, chez lui, un jeune homme appelé Charles Cliolet.
— C'est épouvantable ! murmura le comte. Le valet de chambre écoutait en frissonnant d'horreur.
— Mon camarade et moi, repril Boyer, nous parvenons à enlror dans la maison. Nous moutons au deuxième étage, et nous entrons dans la chambre de la victime. Nous y voyons plusieurs personnes, qui piétinent dans le sang qu'on n'a pas encore fait disparaître. On a mis le pauvre jeune homme sur sou lit. Il a été frappé d'un coup de couteau en pleine poitrine, comme Fabrice. Le couteau est sur la table, la lame est toute rouge. C'est un spectacle horrible.
— Et le portefeuille? demanda le comte d'une voix anxieuse. J'y arrive, monsieur le comte. Il était sur la table. Un j;ardien de la paix le
prend, le regarde, ^ou^Te et s'écrie . C'est drôle! Je vois qu'il tient une carte de visite et j'entends ces mots : le vicomte Léon de Lucerolle.
— Oh! fit le comte, qui chancela comme un homme ivre.
Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur le comte, si je fus étonné, poursuivit Boyer; je m'approchai du sergent de ville etje pus lire sur la carte de visite : vicomte Léon de LuceroUe.
— Oui, c'est étrange, étrange! murmura le comte. Continuez, mon ami, continuez.
— On pensa d'abord, reprit Boyer, que le portefeuille avait été oublié par l'assassin; on pouvait facilement admettre qu'il l'eût volé. Mais on y trouva encore un portrait-carte, qui détruisit ces deux suppositions.
Eh bien ! ce portrait? interrogea M. de LuceroUe d'une voix frémissante.
Ce portrait, monsieur le comte, est celui de la victime.
Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire? balbutia M. de Lucerojle en pressant sa tète dans ses mains.
Le vieux domestique était consterné.
Comme monsieur le comte, reprit Boyer, je n'ai pas pu comprendre com
ment le portefeuille, qui appartient évidemment à M. de LuceroUe, se trouvait là. Mais j'ai pensé qu'il était utile de prévenir immédiatenuMit madame Louise.
Oh! il y a là quelque chose d'effroyable pour nous! s'écria le comte.
Et il se mit à marcher d'un pas agité, fiévreux. Au bout d'un instant, il s'arrêta devant l'ouvrier.
Voyons, voyons, dit-il, il faut pourtant essayer de percer ce mystère, Savcz-
vous ])ourquoi Ramoneau a commis ce nouveau crime?
Pour voler le jeune homme, monsieur lo comte.
Il avait donc chez lui des l)ijoux, de l'argent?
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— Quaiul, après l'avoir conduit au poste, on a fouillé l'assassin, ou a trouvé sur lui une bourse pleine d'or et quarante mille francs en billets de banque.
~ Quarante mille francs! s'écria le comte frappé d'une lueur subite.
Ces quarante mille francs que Louise lui avait demandés sans lui dire l'emploi qu'elle en voulait faire, les singulières paroles de la nourrice, dont il n'avait pu pénétrer le sens, étaient encore dans sa mémoire. Un doute horrible traversa sa pensée.
— Monsieur Boyer, dit-il d'une voix tremblante, vous avez vu la figure de ce jeune homme, qui porte le nom de Charles Cholet.
— Oui, monsieur le comte.
— Vous avez dû voir aussi la photographie qui se trouvait dans le portefeuille avec les cartes de visite.
— Oui, monsieur le comte.
— Etes- vous bien sûr que le portrait soit celui de la victime?
— Absolument sûr, monsieur le comte. Du reste, je n'ai pas été seul à constater la ressemblance.
— • Ah ! je vais pouvoir sortir de cette cruelle incertitude! s'écria le comte. Joseph, nous devons avoir ici une ou plusieurs photographies de mon fils.
— Monsieur le comte, il y en a une dans la chambre de mademoiselle.
— Allez mo la chercher, Joseph, allez vite.
Le valet de chambre sortit, et revint au bout d'une minute, apporluiil le portrait-carte placé dans un cadre d'or. Il le remit à son mailro.
— Regardez, dit le comte en le montrant à l'ouvrier. Boyer laissa échapper une exclamation de surprise. Le visage du comte se décomposa.
— Monsieur le comte, dit Boyer, ce portrait est le même que celui du portefeuille.
— Mon fils, tj'est mon lils qui vient d'être assassiné! s'écria M. de Lucerollo d'un ton douloureux. Joseph, courez vite me chercher une voiture. Oh ! mon Dieu, oh! mon Dieu!
— Je n'ai pas renvoyé la voiture qui m'a amené, dit Boyor; si monsieur le comte veut la prendre...
— Oui, oui, merci.
11 s'élanija hors de la chambre, tôte nue, ot traversa la cour en courant, suivi do près par l'ouvrier et le vieux domestique affolé.
Le comte sauta dans la voiture.
— Rue de la Goutte-d'Or 1 cria Boyer au cocher.
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Le cheval était excellent. 11 bondit en sentant la mèche du fouet toucher ses flancs et partit à fond de train.
Peu à peu l'agitation du comte se calma; l'esprit moins troublé, il put réfléchir. Il ne cherchait pas à se faire illusion. L'ouvrier avait reconnu le portrait de son fils, il ne pouvait plus avoir un doute. Un épouvantable malheur venait de frapper sa famille. Mais comment le vicomte de LuceroUe, qu'il croyait absent de Paris, s'était-il trouvé dans une chambre rue de la Goutte-d'Or? Pourquoi ce nom de Charles Cholet? Il faisait mille suppositions, qu'il repoussait successivement, sentant bien qu'elles l'égaraient loin de la vérité. Toutes sortes de [lensées contradictoires se croisaient confusément dans sa lète; il avait beau chercher, la lumière ne se faisait point dans son esprit.
— Non. non, se disait-il, je ne comprends pds, je ne peux rien m'expliquer. Ah! c'est Louise, c'est Louise Verdier qui tient la clef de cet effroyable mystère.
La voiture, ayant traversé le Carrousel, entrait dans la rue Richelieu. Le comte pensa au docteur Gervais, qui demeurait dans cette rue. L'ouvrier lui avait dit que la victime respirait encore, il eut l'idée de prendre en passant le célèbre médecin. Un rayon d'espoir venait de pénétrer dans son cœur.
— Si tout secours n'est pas inutile, se dit-il, le docteur Gervais le sauvera.
Il mit la tète à la portière, et, arrivé devant la maison où demeurait le docleui-, il fit arrêter la voiture.
M. Gervais était heureusement chez lui ; il travaillait dans son cabinet. Quand son domestique vint lui annoncer que le comte de Lucerolle désirait lui parler, il se leva précipitamment, et ouvrit lui-même la porte de son cabinet en disant :
— Venez, monsieur le comte, venez.
Puis remarquant la pâleur de M. de Lucerolle et le désordre de son vêtement, il s'écria avec inquiétude :
— De quoi s'agit-il donc, monsieur le comte? qu'avez-vous?
— îMonsieur le docteur, hier au soir, la comtesse de Lucerolle et moi nous avons longui'ment parlé de vous, répondit le comte : en nous rappelant ce que vous avez fait pour nous, nous nous sommes trouvés oublieux et ingrats, et je m'étais proposé de vous faire une visite. Hier, monsieur le docteur, je ne savais pas que j'aurais à vous demander aujourd'hui un nouveau service.
— Parlez, monsieur le comte, parlez, je suis à vos ordres.
— Je viens vous chercher; notre fils, le vicomte de Lucerolle, vient d'être frappé parut! assassin; peut-être arrivorez-vous à temps pour le sauver.
En un clind'œil, le docteur enleva sa robe de chambre, mit sa redingote, j)rit sou chapeau, sa trousse et se trouva prêt.
0ii .^- - ,,„.
— Partons, uionsieur le comte, partons! s'écria-t-il.
En chemin M. de Lucerolle raconta au médecin ce que Boyer venait de lui apprendre à lui-même.
— Monsieur le comte, dit le docteur, je vous ai écouté avec beaucoup d'attention et d'intérêt; mais cet homme, qui a vu la victime, a pu se tromper en déclarant que le portrait du portefeuille et celui de M. le vicomte, que vous lui avez montré, ressemblent au jeune homme, qu'il appelle Charles Cholet. Certes, comme vous, je trouve très-extraordinaire la présence du portefeuille dans cette chambre où vient de se commettre un meurtre, et nous devons renoncer, quant à présent, à nous l'expliquer; mais je crois qu'il y a lieu de douter encore que la victime soit M. le vicomte de Lucerolle.
— Ah! je le voudrais, je le voudrais!...
— Espérons, monsieur le comte, espérons que nous allons nous trouver tout à l'heure devant un inconnu.
Ils arrivèrent rue delà Goutle-d'Or.lly avait toujours une fouie énorme devant la maison. Les gardiens de la paix continuaient à garder la porte. Mais ils s'écartèrent devant le comte et le docteur, qui portaient à la boutonnière la rosette d'officier de la Légion d'honneur.
Comme à la porte de la maison, il y avait deux agents devant celle de la ciiambre. Le commissaire de police était là, en compagnie de son secrétaire, d'un médecin du quartier et de deux autres agents. 11 attendait l'assassin, qu'il venait d'envoyer chercher. Ajirès avoir inteiTogé les personnes qu'il avait trouvées dans la chambre, il les avait renvoyées. 11 était préoccupé et fort soucieux ; il n'avait encore recueilli que des renseignements vagues et iasignifiants.
Thibaut, interrogé comme les autres, et craignant de trop parler, avait tout simplement répondu qu'il ne savait rien.
Le poi'tefeuille, les cartes de visite, le portrait, voilà ce qui intriguait au ]ilns haut point le commissaire de police et était surtout l'objet de ses préoccupations. II sentiiit bien qu'il y avait là un mystère, et il se réservait de mettre tout en œuvre pour le découvrir. Toutefois, il lui répugnait ou plutôt il redoutait de placer le nom de Lucerolle dans son enquête.
Deux fois déjà il avait répondu à son secrétaire, qui appelait son attention sur le portefeuille :
— l'iiis lard, plus tard, nous verrons.
Un silence jjrofond régnait dans la chambre lorsque M. de Lucerolle et lo docteur Gcrvais y cntrèi'ent.
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