‹ L'enfant du faubourgChapitre 91 sur 96 · LA MÉMOIRE DU DOCTEUK · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE DU DOCTEUK

Le commissaire de police s'était levé, une interrogation dans le regard. Le comte marcha vers lui.

— Monsieur le commissaire de police, dit-il, je suis le comte de Lucerolle; monsieur qui a bien voulu m'accompagner ici, est le docteur Gervais.

Le magistrat s'inclina.

— Monsieur le commissaire, reprit le comte, on est venu me prévenir et j'accours.

— Monsieur le comte, répondit le magistrat, dont le visage s'était subitement épanoui, ce n'ai pas moi qui vous ai envoyé chercher ; mais je ne puis que remercier le messager officieux qui est allé vous avertir. Je ne veux pas vous cacher la satisfaction que j'éprouve, monsieur le comte; vous allez peut-être me tirer d'un embarras pénible.

Et lui montrant les objets étalés sur la table :

— Regardez, monsieur le comte, regardez, ajouta-t-il.

— Oui, dit le comte d'une voix oppressée, tout cela appartient à mon fils.

— Le portrait aussi ?

— Je vais vous répondre.

Il se tourna du côté du lit vers lequel le docteur Gervais s'était immédiatement dirigé.

Après avoir salué respectueusement le célèbre docteur, dont il avait été l'élève, qu'il aimait et vénérait, le médecin, qu'on avait appelé près du jeune homme, lui disait ;

— Cher maître, vous arrivez malheureusement tiop tard; il ost mort ! Le comte entendit ces sinistres paroles.

— Mort! répéta-t-il sourdement, mort!

11 s'avança lentement vers le lit, ses yeux tombèrent sur la ligure de la victime. Aussitôt un sourd gémissement s'échappa de sa poitrine. Le docteur licrvais lui prit la main :

— Ainsi, lui dcmanda-t-il, vivement ému, c'est lui! vous le reconnaissez? . Oui, répondit le comte d'une voix brisée, c'est bien lui, c'est mou lils! Ces paroles furent suivies d'un silence lugubre.

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Toutes les personnes présentes élaiei.t atterrées.

Le comte, appuyé contre le mur, tenait sa tête dans ses mains.

Le docteur Gervais se pencha sur la victime.

— Vous êtes bien sûr qu'il est mort? demanda-t-il au jeune médecin.

— Oui, maître ; du reste vous pouvez vous en assurer, La main du docteur se posa sur la poitrine du jeune homme entièrement

découverte. Elle était d'un blancheur de neige. Le sang avait été enlevé avec une éponge mouillée.

— Oui, il est bien mort, murmura M. Gervais. Depuis combien de temps?

— Depuis un quart d'heure.

— A-t-il parlé ?

— Non. L'agonie a été longue, mais il n'a pas souffert. La paralysie des principaux organes a été instantanée.

Un savant ne perd jamais l'occasioEi de faire des observations intéressantes pour la science. Le docteur Gervais oublia un instant la présence de M. de LuceroUe et ce que la situation avait de douloureux, de terrible; il ne vit plus dans ce corps inerte, sans vie, étendu devant lui, qu'un objet d'étude.

Voulant se rendre un compte plus exact des désordres causés dans l'organisme et des phénomènes qui avaient dû se produire avant la mort, il se mit à examiner curieusementla blessure, entr'ouvrant les deux lèvres encore saignantes, pendant que sa pensée suivait la ligne tracée par la lame de couteau h travers les organes qu'elle avait atteints.

Tout à coup, il se redressa, un éclair dans le regard.

— Monsieur le comte, monsieur le comte ! s'écria-t-il d'une voix vibrante. M. de Lucerolle tressaillit comme un dormeur qu'on réveille brusquement,

leva la tète et regarda M. Gervais avec surprise.

— Monsieur le comte, reprit le docteur en proie à une agitation extraordinaire, ce jeune homme qui vient d'être assassiné, ce cadavre n'est pas celui de votre fils.

M. de Lucerolle soupira.

— Hélas! dit-il avec douleur, je le reconnais.

— Monsieur le comte, une ressemblance étrange abuse vos yeux ; je vous le répèle, ce n'est pas votre fils.

Le comte secoua trislenii;iit lu tète.

— Non, non, murmura le docteur se parlant à lui-même, j'ai bonne niéniuire. je ne peux pas me tromper. Monsieur le comte, reprit-il, vous n'avez qu'un fils, n'est-ce pas?

— Le voilà, monsieur Gervais, le voilà.

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— Eh bien ! non, répliqua le docteur avec une soiie de violence, non ; malgré votre affirmation, monsieur le comte, malgré toutes les apparences, je n'admets pas que je puisse commettre une semblable erreur.

Le commissaire de police et son secrétaire s'étaient -sivement approchés.

Le comte regardait le docteur avec effarement.

— Non, continua M. Gervais, je suis sûr, je suis sûr... Ce n'est point là le vicomte de Lucerolle, l'enfant que j'ai tenu dans mes bras au moment de sa naissance.

M. de Lucerolle se demandait si le docteur ne venait pas de perdre subitement la raison, ou s'il n'était pas lui-même halluciné ou tourmenté par un horrible cauchemar.

— Mais non, s'écria-t-il éperdu, passant sa main sur son front ; j'entends, je vois... hélas! oui, je vois! Monsieur Gervais, je ne comprends pas vos paroles, ayez pitié de moi, expliquez-vous ; au nom de Dieu, expliquez-vous!

— Écoutez-moi donc, monsieur le comte, écoutez-moi :

« J'ai consacré une partie de ma vie à étudier longuement et avec patience toutes les maladies de la peau, si nombreuses et souvent si bizarres. Je fus amené, naturellement, à m'occuper de certaines altérations de la couleur des téguments, que nous désignons sous le nom générique de taches ou de macules. J'ajoute même que je fis une étude spéciale des éphélides, des taches sanguines, des décolorations et des 7iœvi matenii, taches congéniales vulgairement appelées envies. Ces taches, de forme .souvent irrégulière et de diverses dimensions, ont toutes leur nature, un caractère particuHer, leur cause ou leur origine. Quelquesunes de ces taches peuvent disparaître avec le temps, ou sous l'action de lotions excitantes, sinon complètement, du moins en partie. Il en est d'autres pour lesquelles tout traitement serait inutile, car elles ne sont le symptôme d'aucune maladie. J'ai découvert ou j'ai cru découvrir que ces dernières, que je classe parmi les 7iœvi matemi, pouvaient être héréditaires.

« Lors de la naissance de votre fils, monsieur le comte, continua le docteur Gervais, j'écrivais un travail sur cette question des macules, et une tache d'un rouge vif, couverte de poils, que j'ai remarquée sous le sein du nouveau-né, a été pour moi l'objet d'une étude spéciale.

La tache était à cette place, monsieur le comte, là, où je pose le doigt, et je suis sûr qu'elle n'a pu s'effacer, ni être enlevée.

— La tache des Lucerolle ! exclama le comte.

D'un mouvement rapide, il écarta son vêtement, entr'ouvrit sa chemise et, montrant son sein droit :

— Voyez, docteur, voyez, dit-il.

M. Gervais poussa une exclamation joyeuse. Son visage parut

— La tache des LuceroUe était à cette place, monsieur le comte. (Fage 384.)

— Monsieur le comte, s'écria-t-il, vous avez la même tache I

— Comme mon père et mon aïeul ; c'est la tache rouge des Lucerolle I

A ce moment, Louise Verdier, échevelée, haletante, pâle comme un suaire et ayant dans le regard quelque chose d'effrayant, apparut sur le seuil de la chambre.

Personne ne l'aperçut.

— Eh bien! monsieur le comte, reprit le docteur, êtes-vous convaincu, main-

LlV. 49. ^'. Bojf, ddiUur, — Rtiproduotiua intordito.

tenant? Ahl vous pouvez me croire, ce cadavre n'est pas celui de votre fils, ce n'est point là le vicomte de Lucerolle.

— Docteur, docteur, répondit le comte, il me semble que ma raison m'abandonne, que je deviens fou.

Louise s'était avancée jusqu'au milieu de la chambre.

— M. le docteur Gervais ne se trompe pas, prononça-t-elle d'une voix rauque ; ce n'est point là le cadavre de M. le vicomte de Lucerolle.

Le comte poussa un grand cri et, s'élançant vers Louise :

— Ah! Louise, vous allez me dire...

— Monsieur le comte, l'interrompit-elle, ce soir, à l'hôtel de Lucerolle, en présence de madame la comtesse, je vous dirai tout. La malheureuse Louise, à genoux, implorera votre pardon. Ahl je vous en conjure, ne me demandez rien en ce moment... Laissez-moi pleurer, monsieur le comte, laissez-moi pleurer I

Et, ne pouvant plus se contenir, elle se mit à sangloter.

Le docteur Gervais avait tout deviné.

— Louise, dit-il en lui prenant la main, un mot, un seul mot. Elle leva sur lui son regard désolé.

— Louise, reprit le docteur, étendant le bras vers le mort, dites-moi qui est cet homme.

— C'est mon fils! s'écria-t-elle d'une voix déchirante. Ah! maintenant qu'il est mort, qu'il ne jn'entend plus, qu'il ne me voit plus, je vais enfin pouvoir l'embrasser!

Elle se précipita sur le cadavre, l'entoura de ses bras et le couvrit de baisers délirants, en l'arrosant de ses larmes. Elle sanglotait et poussait des gémissemenls à fendre l'âme. C'était navrant, horrible à voir et à entendre.

— Oh! la misérable; murmura le comte! je comprends.

— Monsieur le comte, dit le docteur, si elle est coupable, voilà sa punition : mais, croyez-moi, ne vous hâtez pas de l'accuser. Attendez qu'elle se soit confessée devant vous.

— Mais qu'a-t-elle fait de notre enfant? Qu'en a-t-elle fait?

— Ce n'est pas en ce moment que vous pouvez l'interroger; ce soir, elle vous le dira. Nous n'avons plus rien à faire ici, monsieur le comte, venez, venez.

Et presque de force, il l'entraîna vers la porte.

Mais avant de sortir, le docteur se retourna.

— Monsieur le commissaire de police, dit-il, je ne sais pas quelles sont les exigences de votre mandat ; mais, si c'est possible, au nom du comte déLuceroll'?, je vous demande de garder le secret sur ce qui vient de se passer ici en votre

présence. Cette femme est la mère de la victime ; il est inutile, je pense, de mentionner dans votre rapport que M. de Lucerolle, qui est venu ici volontairement, a cru reconnaître son fils.

— Monsieur le docteur, répondit le magistrat, je sais qu'il y a des douleurs et des secrets de famille qu'il faut respecter. Ce que recherche la justice, c'est la vérité. Pour la découvrir, je n'ai plus besoin de m'occuper de faits et de détails qui se trouvent maintenant en dehors de l'affaire.

— Merci, monsieur, dit le comte; merci pour ma famille et pour moi.

Le commissaire de police ramassa le portefeuille, le portrait-carte et les cartes de visite qui étaient sur la table, et les remit au comte en lui disant :

— Vous pouvez emporter ces objets, monsieur le comte ; ils n'ont plus poui moi aucune utilité.

Le docteur Gervais passa son bras sous celui du comte, dont les jambes étaient chancelantes, et ils franchirent le seuil de la chambre. M. de Lucerolle était brisé, accablé. Il n'avait plus de volonté, plus de pensée. Il se laissa emmener sans résistance.

Louise continuait à pousser des gémissements affreux, en roulant sa tète sur le corps glacé de son fils.

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