LE COUTEAU DE RAMONEAU
Ily eut un moment de sombre silence. Qu'allait-il se passer ? Le commissaire de police attendit ; il sentait pénétrer en lui une sorte d'anxiété ; il avait le pressentiment de quelque chose de terrible.
Enfin, d'une voix sifflante, Louise jeta ces mots à son mari :
— Assassin ! assassin !
Ramoneau promena autour de lui son regard farouche.
— Pourquoi m'a-t-on amené ici ? demanda-t-il d'une voix creuse en s'adressaiit au commissaire de police. J'ai tué, je ne nie pas. Je me suis laissé prendre ; tant pis pour moi. Je sais ce qui m'attend...
— La guillotine, prononça Louise sourdement.
— Je ne veux pas rester ici, reprit Ramoneau en frissonnant ; qu'on m'emmène. Vous n'avez pas besoin de m'interroger, je ne dirai rien, je ne répondrai pas.
— Maudit, je parlerai pour toi ! s'écria Louise.
Elle le prit par son vêtement et le secoua avec rage.
— Ah ! tu ne t'attendais à me trouver ici, reprit-elle ; tu trembles, tu as peur, tu as peur ! Va, ne crois pas que je sois satisfaite de me trouver en ton horrible présence. L'autre jour, quand je suis allée te trouver, dans un moment de folie et de lâche faiblesse, j'espérais bien te voir pour la dernière fois. J'étais une misérable, presque aussi infâme que toi ; oui, j'étais une misérable, une infâme, car, je ne crains pas de le dire, je voulais te soustraire à Téchafaud. Alors, seule, je connaissais tes crimes, et mon silence était coupable ; mais j'obéissais à un sentiment qui faisait taire les cris de ma conscience indignée et révoltée. Maintenant, ce sentiment n'existe plus : la corde qu'il faisait vibrer dans mon cœur est brisée. Je t'avais dit : Quitte Paris aujourd'hui, demain au plus tard. Pourquoi n'es-tu pas parti? Pourquoi ? Parce que, pour servir d'exempbî au monde, tu devais commettre un nouveau crime plus horrible, plus atroce que tous les autres. Tu ne peux éciiappcr à la justice des hommes; seidement le châtiment qui L'at- Iciul sera trop doux encore pour tes forfaits. Mais il y a la justice de Dieu, plus terrible que celles des hommes. Démon, démon! tu rentreras dans l'enfer qui t'a'^vomi dans un jour de rage contre l'humanité 1
swrr
Ramoneau se tourna vers les agents.
— Ah çà! mais cette femme est folle, dit-il, cherchant à reprendre son assurance ; est-ce que vous n'allez pas lui ordonner de sortir ou de se taire?
— Monsieur le commissaire de police, s'écria Louise, laissez-moi parler, je n'ai pas tout dit. Ecoutez tous. Ah ! vous allez frémir d'épouvante et d'horreur !
« Vous voyez ce misérable, vous voulez le connaître; eh bien, je vais vous dire qu'il est, ce qu'il a été, ce qu'il est. Ce n'est pas un homme, c'est un monstre à face humaine. Il est la désolation, la haine, le malheur, le crime! Il a la cruauté du tigre et il est à lui seul plus féroce que toules les bêtes féroces ensemble. Dans sa jeunesse, ivrogne, brutal, paresseux, débauché, il s'est Iraîiié dans toutes les fanges; tous les vices houleux se sont incarnés en lui. Un jour il s'est marié. Sa femme a été la plus malheureuse de toutes les créatures, sa femme a été une martyre !
« Lui, il fut ce qu'il devait être. La pente est fatale; il faut la descendre et rouler jusqu'au fond du gouffre béant. Malheureusement, l'ivrognerie et les passions viles ne l'ont pas conduit à l'abrutissement, à la folie; elles ont fait de lui la bêle fauve que voilà. Il devint voleur et il a été au bagne. C'est tiii forçat!... Après avoir été un voleur, il est devenu un assassin, et sa tête tombera sous le couteau du bourreau!
« Il se fait appeler Ramoneau ; ce n'est pas son nom : il se nomme Pierre; Ricard! C'est lui qui a volé l'aveugle de la rue de Lille, c'est lui qui a assassiné le coni ierge. »
Pierre Ricard fit entendre un grognement sourd.
Le commissaire de police était stupéfié. Les agents échangeaient des regards de terreur.
— Pierre Ricard, reprit Louise d'une voix éclatante, là, sur ce lit, regarde, regi'.rde le cadavre de la dernière viclime!
11 tourna la tête d'un autre côté.
— Regarde, je le veux! s'écria Louise d'un ton impéiiiMix.
— i\on, non, murmura le misérable iieiiJaul ipi'uii Irisson courait dans ses un Mii)ri's et glaçait son sang; qu'on m'ennnèue d ici, et qu'on fasse de moi ce ijii'dii voudra.
Les yeux de Louise flambloyèrenl. Elle poussa une sorte de rugissement, bondit sur son mari comme une panllière ijui saule sur sa proii-, et le poussa avec fureur jusqu'auprès du lil.
De nouvi-au elle lui iiia d'une voix raucjiie, lUranglée, haletante :
— Regarde, regarde 1
Le regard de l'assassin tomba sur sa victime ; mais aussitôt il détourna les yeux avec épouvante.
— Ce n'est pas assez, reprit Louise avec une fureur croissante qui la rendait impitoyable, regarde encore, mais regarde donc!...
Et elle força Pierre Ricard à ramener ses yeux sur le cadavre,
— Eh bien, oui, balbutia-t-il, je l'ai tué...
— Pour lui voler ses billets de banque ?
— Non, pour venger mon fils
— Ah 1 je comprends, je comprends ! s'écria-t-elle. Quand Charles Cholet est allé le trouver rue des Rigoles, il t'a donné son adresse ici ?
— Oui.
— Après l'avoir attendu vainement rue des Rigoles, tu t'es décidé à venir le trouver !
— Oui.
— Avais-tu, en venant, l'intention de l'assassiner? Il hésitait à répondre.
— Mais réponds donc ! exclama-t-elle en frappant du pied avec impatience.
— Non, mais je voulais savoir...
— Quoi?
■ — Le nom de l'homme qui a payé pour faire assassiner mon fils.
— Te l'a-t-il dit?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Tu as préféré le tuer pour lui voler son argent. Commentas-tu su qu'il avait des billets de banque ?
— Ils étaient là, sur la table.
— C'est cela; en les voyant, tu n'as plus eu qu'une pensée : celle de t'en emparer.
Et, se tournant vers le magistrat :
— Monsieur le commissaire de police, dit-elle, vous êtes éclairé; ah ! je savais bien que je le forcerais à parler malgré lui !
Pierre Ricard se trouvait mal à son i\ho si près de sa victime. Il voulut s'éloigner.
— Reste là, lui dit Louise, accompagnant ces mots d'un geste plein d'autorité.
Il s'arrêta. II se sentait dominé.
Le jeune homme 8'agenouilla derant Léontine. (Paj^e 408.)
— Assassin, reprit Luuise, couleiiiiilo donc ton œuvro horrible ; est-co que tu as peur de ce malheureux enfant dont tu as fait un cadavre?... Ta main a-t-elle tremblé quand tu lui as plongé ton couteau dans la poitrine, dis, a-t-elle tremblé quand tu l'as égorgé?... Voleur! assassin!... Ah! tu ne sais pas encore combien ton dernier crime est épouvantable ; mais c'est par moi que tu vas l'apprendre 1
« Pierre Ricard, continua-t-elle d'une voix terrible pendant que ses yeux lançaient des éclairs sombres, ce cadavre n'est pas celui de Charles Cholet; tu vas
^*^Ji
Liv 'A. y. r\oy, <!,i,i
— Il'jiruiliicliun iiitoiililû.
savoir le nom de ta victime! Ecoute, écoute, monstre! Ah! ah! c'est ton fils que tu as voulu venger?... Ah ! ah ! tu as bien réussi!... Féhcite-toi et adrnire ta vengeance ! . . .
«A Jouarre, où je m'étais retirée, espérant pouvoir y vivre tranquille, loin de toi, je nourrissais deux enfants : le mien et un autre du même âge, que mon ancien maître, le docteur Gervais, m'avait confié. Ces deux enfants, que je tenais ensemble dans mes bras et qui s'endormaient chaque jour sur mon sein du sommeil des anges, ces deux enfants étaient tout mon bonheur et toutes mes joies; ils m'aidaient à porter le fardeau de ma triste existence fatalement condamnée ; ils me faisaient oublier les amertumes et les souffrances de ma jeunesse flétrie. Grâce â eux, je sentais un peu d'espoir rentrer dans mon cœur brisé, et, pour les aimer, je me rattachais à la vie. Je les aimais autant l'un que l'autre, et jamais mes lèvres ne se sont posées sur le front de mçn enfant sans s'appuyer ensuite sur celui de mon autre nourrisson. Mon affection, ma tendresse et mon amour se partageaient également. Ils me consolaient, les chers petits ; ils étaient tout pour moi; j'étais leur mère à tous les deux.
«Mais il était écrit dans le livre des destinées, continua Louise, que je ne serais jamais heureuse. Tu vins à Jouarre, Pierre Ricard... Oh! je n'ai jamais oublié cette effroyable nuit! Tu voulais me forcer à revenir à Paris, tu voulais ressaisir ta victime afin de lui faire partager ta misère, ta honte et peut-être tes vices et tes crimes. Je te répondis : Non. Alors tu conçus l'horrible pensée de me prendre mon enfant. Je me vois encore luttant contre toi pour t'erapêçher de commettre ce crime infâme. Tu me frappas brutalement, lâchement, je roulai sans connaissance à tes pieds. Alors tu entras dans la chambre où dormaient les enfants. 11 y avait deux berceaux, tu n'en vis qu'un seul. Tu pris l'enfant, et tu partis...
« Eh bien! Pierre Ricard, cet enfant que tu as emporté, ce n'était pas le mien, c'était l'autre! »
Le misérable la regardait avec stupeur.
Louise poursuivit d'une voix saccadée :
— Le lendemain, le soir, les parents de l'enfant vinrent le réclamer. J'aurais eu le temps de dénoncer ton crime. Pourquoi ne l'ai-je pas fait ? Je n'en sais n'en. Quand le père et la mère du pauvre petit me dirent : « Nous venons le chercher, nous l'emportons», je crus que j'allais mourir... Je pouvais leur dire la vérité, je n'ai pas osé; j'avais peur... Ah! de quoi avais-je peur? Mon enfant était sur mes genoux, ils l'enlevèrent de mes bras, croyant que c'était le leur. La mère le couvrait de baisers... Oh! ce qui se passa alors fut terrible pour moi ; ce souvenir me fait encore frissonner.
Elle s'interrompit un instant pour reprendre haleine, puis conlinua :
— Je voulus alors leur crier : «Arrêtez! cet enfant ne vous appartient pas,
il est h moi!... » Impossible, ma gorge était serrée, ma langue paralysée, je ne pus prononcer un mot... J'avais la tête perdue, j'étais folle... Ils emportèrent mon lils, et je me retrouvai seule en face de l'épouvantable réalité ; j'avais livré mon enfant!...
« As-tu entendu, Pierrre Ricard, as-tu entendu? Ecoute toujours : l'enlant que tu m'as volé à Jouarre était le fils du comte et de la comtesse de Lucerolle, et pendant vingt-quatre ans mon fils, le tien, misérable, aporté le nom de vicomte de Lucerolle. Etpendant tout ce temps j'ai gardé le silence, j'ai commis la faute, conséquence de ton crime, de ne pas dévoiler la vérité. Hélas! ne pouvant leur rendre leur fils que pouvais-je dire au comte et à la comtesse? Je t'avais cherché et fait chercher partout... Ah! ce n'est pas toi que je désirais retrouver! C'est l'enfant volé que je voulais te reprendre pour le rendre à sa famille. Mes recherches furent inutiles ; tu avais disparu et je pus croire que le pauvre enfant était mort. »
Pierre Ricard avait baissé la tête ; l'œil morne et frémissant, il écoutait, laissant ses épaules se livrer à des mouvements désordonnés.
— Dernièrement, reprit Louise, quand j'avais perdu depuis longtemps tout espoir de retrouver l'enfant, je découvris qu'un jeune homme, ouvrier serrurier, qui demeurait rue Sébastien, sous le nom de Pierre Ricard, et que de pauvres ouvriers avaient adopté et élevé, était l'enfant volé par toi, abandonné par toi, le vicomte Léon de Lucerolle. Alors je n'eus qu'une pensée : réparer ton crime en rendant aux parents leur enfant et à l'enfant son nom et sa fortune.
Pierre Ricard eut un tressaillement, et ses yeux hagards errèrent autour de lui. Cependant, il ne comprenait pas encore.
— Ah! de même que tous mes déchirements, toutes mes douleurs devaient me venir de toi, continua Louise; jusqu'à la fin tu devais porter malheur au vicomte de Lucerolle.
«Un crime est commis rue de Lille. Avant de rendre le dernier soupir, Fabrice, qui a reconnu son assassin, le nomme. Ses lèvres ont seulement murmuré le nom de Pierre Ricard ; il n'a pas eu le temps de designer autrement son meurtrier. On accuse le fiancé de mademoiselle Blanchard, et ce malheureux, qui porte un nom couvert d'infamie, le nom d'un voleur et d'un assassin, qui n'est pas le sien, est arrêté et emprisonné comme étant lui même un voleur et un assassin.
«Pierre Ricard, quand je t'ai dit que les complices avaient précipité le malheureux dans la Seine et que le lendemain malin son cadavre avait été retiré de l'eau, je te trompais; je cherchais à faire entrer en toi l'horreur de tes crimes. Le vicomte de Lucerolle n'est pas mort, il a été sauvé !
«Ou a reconnu son innuciMu.i', flnminteuaut il est libre ; la justice est éclai-
rée ; c'est toi qui vas être jeté dans le cachot d'oii sortent les scélérats pour monter sur l'échafaud !
« Maintenant, Pierre Ricard, reprit-elle d'un ton farouche, regarde encox'e ce cadavre, pour la dernière fois regarde le bien.
Le misérable n'eut pas la force de lever les yeux. Louise continua :
— Ce matin, il y a quelques heures seulement, il était plein de vie. Ne pouvant plus rester en France, où il avait porté un nom qui n'était pas le sien, il allait partir. C'est à moi qu'il obéissait. Mais tu es venu, toi, et voilà ce que tu as fait de lui... Ah! sans ce dernier crime, tu n'aurais pas suffisamment rempli ton ignoble vie!... Le reconnais-tu maintenant, Pierre Ricard? le reconnais-tu? Il s'est appelé vicomte de Lucerolle; c'était un mensonge... Il s'est appelé Cholet; encore mensonge... Ce cadavre est celui de Louis Ricard!...
— Oh ! oh ! oh ! fit le misérable sur trois tons différents.
Ses yeux s'arrondirent, son visage prit une expression effrayante; un tremblement convulsif le secouait comme un arbre qui va tomber sous la cognée, ses dents claquaient. Il voulut parler, ses lèvres remuèrent; ce fut un cri rauque, affreux, qui sortit de sa gorge. Alors il se ploya en deux comme s'il eût vu descendre, sur sa tête un bloc de rocher.
Louise avait subitement retrouvé sa fureur.
— Monstre, monstre! exclama-t-elle avec un accent sauvage impossible à rendre tu as assassiné ton fils!
« Ah ! continua-t-elle avec un redoublement de rage, on ne peut même pas te comparer à une bête féroce : le lion et le tigre défendent leurs petits, tandis que toi tu abandonnes ton enfant et tu le tues! Ta soif de sang est-elle éteinte? Non, non, il te faut encore une victime, un cadavre !... »
Par un mouvement brusque, elle s'empara du couteau qui était resté sur la table, et le mit dans la main du misérable.
— Tiens, lui cria-t-elle en lui présentant sa poitrine ; c'est mon tour, tue-moi, tue-moi !
Pierre Ricard, s'était redressé, l'œil enflammé, ayant sur ses lèvres un horrible sourire.
— Oui, encore un cadavre! dit-il sourdement.
Il serra dans sa main le manche du couteau et allongea le bras.
Le commissaire de police, les agents s'élancèrent sur lui. Il était trop lard. Pierre Ricard avait eu le temps de s'enfoncer la lame du couteau daus la poitrine, à la place du cœur.
Ses bras battirent l'air, et il tomba en arrière, raide, foudroyé. Sa tète rebondit sur le carreau.
De toutes les poitrines s'échappa un cri d'épouvante et d'horreur.
Louise avait fermé les yeux et était tombée sur ses genoux devant le cadavre de son fils.
Le médecin s'était approché. Il se pencha sur Pierre Ricard et arracha le couteau. Le sang jaillit comme d'une source.
— Eh bien ? interrogea le commissaire do police.
— La lame a traversé le cœur, répondit-il ; il est mort !
— Mort! répétèrent plusieurs voix.
— C'est une tète de moins pour la guillotine, dit un agent. Louise se leva et s'avança lentement.
— Pierre Ricard s'est fait justice lui-même, dit-elle d'une voix creuse; une fois dans sa vie il a montré un véritable courage
Un profond silence succéda à ces paroles.