‹ L'enfant et la vieChapitre 15 sur 34 · PREFACE. XXIX · texte numérisé non relu

PREFACE. XXIX

pour les autres années... plus de gens aimeraient Virgile si on se souvenait qu'on en lisait les premières pages sans être bien pressé ni bien grondé, pendant qu'un soleil gai brillait dans la chambre et que les abeilles bourdonnaient autour de la fenêtre et venaient se poser sur le livre où leur vie est racontée depuis deux mille ans.

Pour que les esprits prennent de la force et de la couleur, n'est-il pas bon de les laisser un peu végéter d'abord dans ce demi-sommeil si heureux où tout se confond, les affections de la famille, le plaisir de vivre, d'apprendre, de ne rien faire...

Voilà bien des discours en faveur de la paresse, mais pourtant de cette paresse morale qui laisse croître tranquillement les arbres au bord des belles eaux, sans les secouer pour faire monter la sève. Je ferais volontiers passer aux enfants des examens d'ignorance dans les premières années. — Mon petit, êtes-vous content? — Oui. — Étesvous souvent sage? — Oui. — Aimez-vous votre tante? — Oui. — Aimez-vous à lire ou à entendre lire des choses amusantes? — Oui. — Avez- vous un gros chien? — Oui. — Des lapins? — Oui. — La Grèce est-elle un beau pays? — Charmant. —

x\x PREFACE.

En quelle année les Doriens se sont-ils établis dans le Péloponèse? — Je ne le sais pas. — En quelle année François P"" est-il né? — Je ne sais pas. — Quelle est la racine carrée de...? — Ah! je ne sais pas. — Très bien, mon petit ; continuez encore quelque temps et le plus longtemps possible.

Voilà un enfant qui un jour aimera très sincèrement l'étude, sans vanité, sans pédanterie, et il aura le prix de discours français à la première occasion.

DouDAN, Mélanges et lettres, II, 224; T, 315, 316, 329-332.

Eadmer nous fait le très curieux récit d'une entrevue qui eut lieu entre saint Anselme et un abbé du voisinage, peut-être Osberne, abbé de Saint-Evroul, religieux fort édifiant d'ailleui's, mais d'une inflexible rigidité à l'égard de ses religieux et même des jeunes gens. Cet abbé, auquel l'exercice de sa charge n'apportait que des peines et des ennuis, était venu au Bec chercher auprès du saint prieur consolation et lumière. Les sujets placés sous sa direction ne répondaient pas tous

PUEIACE. XXXI

à son zèle; les enfants, surtout, le désolaient par leur conduite : « Indiquez-moi donc, je vous prie, disait-il à saint Anselme, quelle règle il faut tenir à leur égard, car ils sont pervers et incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les l)attre, cependant ils deviennent toujours pires (1). — Vous ne cessez de les battre ! reprit le prieur étonné : et quand ils sont adultes que deviennent-ils? — Hébétés ou brutes (2). — Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si elles n'aboutissent qu'à en faire des bêtes? — Qu'y pouvons-nous? nous les contraignons de toutes les manières pour qu'ils fassent des progrès, et ils n'en font aucun. — Vous les contraignez! Ditesmoi, je vous prie, seigneur abbé, je suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin; si vous le comprimez ensuite de manière à l'empêcher d'étendre ses rameaux et que vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues et entortillées. Et à qui la faute sinon à vous qui Tauriez ainsi enlacé. Eh bien ! voilà ce que vous faites pour vos enfants. En les consacrant à Dieu, on les

(1) Die ac nocle non cessamus eos verberaiites.

(2) HobeleSj inquit, et bestiales.

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