INTRODUCTION
On avait exposé, dans une des vitrines du musée de Tenfance, au Petit Palais, une gravure assez banale mais caractéristique de l'état d'esprit d'un certain nombre de personnes, en un moment, d'ailleurs heureusement assez court, de notre histoire. La gravure représente un enfant assis par terre, en extase devant une couvée de petits oiseaux. Sujet et manière, rien de plus ordinaire; mais au-dessous du dessin s'étale une légende dont ni l'artiste, ni le public d'alors n'ont soupçonné l'afTectation et la sottise. « Qu'il est intéressant! » porte cette légende en lettres capitales, et on ne pense pas sans colère aux petits cris d'admiration, aux soupirs, aux béats sourires, aux larmes aussi — on sait que cette époque fut baignée de larmes, —
(1) L exposition a fermé ses portes, mais on voudra bien me permettre de laisser dans ce cadre fait à souhait pour elles, les réflexions qu'on va lire.
en un mot à toutes les manifeslations de niaiserie sentimentale des pères et des mères qui découvrirent devant cette image que, tout de même, leurs enfants valaient un spectacle et pouvaient, aubesoin, fournir une distraction.
« Qu'il est intéressant! » Le public d aujourd'hui n'a pas besoin qu'on lui tienne un pareil langage. Nous ne nous « intéressons » pas aux enfants, nous les aimons , ce qui, pour eux et pour nous, est mille fois mieux ; nous les aimons beaucoup, trop peut-être, comme grondent quelques moralistes, ou du moins parfois un peu de travers ; car, en vérité, on ne saurait trop les aimer. Et voici que hommes d'œuvres, artistes, marchands, ne voulant pas dire adieu aux avantages, aux joies, aux profits de VExposition universelle ^ ont téléphoné sur toutes les routes, pour arrêter les énormes fourgons chargés de richesses et pour donner ordre de nous rapporter tout ce qui, dans ses richesses, racontait, de près ou de loin, riiistoire des petits enfants.
En même temps, on adressait aux collectionneurs un pressant appel, et bientôt, sur les routes défoncées qui conduisent au pont Alexandre, on vit passer la plus étrange des cavalcades. Soldats de plomb et de papier, poupées de tous les costumes et de tous les temps, défilèrent sans bruit en lignes interminables. Leurs bagages les sui-
vaicnt, la panoplie et les sifflets de ces messieurs, la .Garde-ro}3o et le mobilier de ces dames, un vrai déménagement de poupées, triste et ridicule comme toutes les processions de ce genre. Dans les premiers jours, Tordre semblait à peu près gardé : bientôt ce fut le chaos. Vainement, je cherchai plusieurs fois à retenir au passage la gentille fée qui conduisait jadis les destinées de ce petit monde, la reine Mab que Shakespeare a célébrée en de si beaux vers. Vous vous rappelez le couplet de Mercutio :
Elle arrive dans son carrosse, à petits pas, Plus mignonne, vois-tu, que la perle qui brille Sur une bague, au doigt fia d'une jeune fille. Des atomes ailés la promènent dans l'air, Son chariot, qui court plus vite que l'éclair, Fut taillé par l'habile écureuil, et l'avide Pivert dans la moitié d'une noisette vide, Le manche de son fouet est un os de grillon Et la corde est un fil de la Vierge. Un rayon De lune sert de mors. Les longues pattes frêles Des faucheux ont formé l'essieu. Les sauterelles Ont donné, pour couvrir ce beau char diligent. Leurs antennes de gaze aux nervures d'argent... Quant aux lanternes, deux tout petits vers luisants En tiennent lieu (1).
C'est à peu près en cet appareil que nous la retrouvions parfois. Tan passé, à TEsplanade, dans
(1) La traduction est de M. Georges Lefèvre.
ce fond de salle réservé aux jouets anciens. Son royaume n'occupait alors que quelques vitrines. Elle y venait le matin, à l'heure où les visiteurs étaient rares et où les insupportables phonographes dormaient encore. Elle arrivait, par des routes inconnues, saluait d'une petite moue ironique les riches jouets automates qu'elle rencontrait sur son chemin, et courait tout droit aux vieilles poupées dont le temps a fané les atours et noirci les joues déjà décolorées par les trop vives caresses de nos arrière-grand'mères. Alors nous philosophions bonnement avec elle ; elle, racontant des histoires, et nous, lui proposant de vaines théories pédagogiques qui fondaient les unes après les autres, au feu de ses souvenirs.
Mais aujourd'hui, la reine Mab est méconnaissable. Voici qu'un docteur ès-lettres s'est fait son chevalier servant. Elle a remisé son joli carrosse dans une toile d'araignée. Elle court, à longueur de journée, en un fiacre vulgaire, aux côtés de M. Léo Claretie. Plus de cesse, plus de repos, plus de douces flâneries. On la promène chez tous les amateurs d'antiquités, dans toutes les collections de bibelots. Elle a dû vérifier le costume des poupées mérovingiennes et passer la revue de toutes les images d'Épinal. En vain, elle voudrait s'arrêter, donner au moins une larme à cetio pauvre redingote de Louis XVII, à la soie blanche
des souliers de baptême du duc de Bordeaux, au premier fusil du prince impérial. On ne lui en laisse pas le temps. C'est à peine si entre deux courses elle peut prendre un peu de repos, au fond de la serviette du publiciste, sur un tapis de papier buvard. Encore faut-il que ces quelques minutes de rêve soient barbouillées d'encre et qu'elle ait des cauchemars de bas-bleu. Pauvre, pauvre reine Mab, si fraîche après tant de siècles, en quelques mois la science vous a vieillie de plus de cent ans!
Pour parler en prose, disons qu'on a une certaine peine à se reconnaître, dans la section des jouets confiée à la diligence de M. L. Claretie. Cette collection déconcerte la fantaisie et cependant ne satisfait pas aux légitimes (îuriosités de la science. Le Petit Palais tout entier ne suffirait pas à abriter une exposition de l'histoire des jouets à travers les âges, et il faudrait au moins autant d'espace pour réunir et ordonner tous les souvenirs du foyer. Telle quelle, cette galerie est très attachante. Mais je crois qu'on a laissé passer trop de bibelots, trop dédaigné les jouets vulgaires. Que me fait cette collection, d'ailleurs si curieuse, d'une centaine de sifflets, si presque jamais des lèvres d'enfants ne se sont posées sur ces mignons objets d'art! Les vrais jouets ne sont ni précieux, ni rares. Donnez-nous moins de
riches automates, plus cle toupies et de cerceaux. J'ai peur que le plus grand nombre des objets exposés n'aient jamais servi qu'à amuser Tavarice ou la vanité de leurs petits propriétaires. Et comment seraient-ils là, très bien conservés, en somme, si de précoces enfants n'avaient eu, dix ans trop tôt, l'instinct des armoires et des tiroirs qui ferment à clé? Les vrais jouets ne survivent que par hasard à l'enfance de leurs maîtres, et comme les vieux marbres, pour nous émouvoir tout à fait, il faut qu'ils soient en morceaux. On ne verra non plus sans surprise, disséminées dans un beau désordre, quelques images saintes et de pieuses statues. Cette madone délia strata avec une signature autographe du Général des Jésuites, et ce souvenir colorié de M^'' Dupanloup, et cette autre Vierge, par quel contresens les montre-t-on dans le voisinage des poupées ! La candeur dont toute la salle est pénétrée excuserait, au besoin, cette irrévérence; mais c'est la psychologie des organisateurs qui est en défaut. Certes, les images religieuses tiennent une grande place dans la vie des enfants, on l'a peut-être trop oublié au Petit Palais; mais, chez ces intelligences qui s'épanouissent, et qui, par conséquent, sont encore si près du mystère, la crainte et le respect gardent scrupuleusement les frontières du surnaturel, et la plus étourdie des petites filles
tiendrait à sacrilège de traiter une image de la Vierge, comme une ordinaire poupée.
Une galerie voisine a été transformée en un campement de photographes. Imaginez, dans un quartier pauvre ou sur un champ de foire, ces étalages de porlraits, anonymes et irritants, qui servent d'enseigne à ce genre de marchandises. Images qu'on dirait lavées par toutes les pluies, et qui, dans la banalité de la rue, donnent une telle impression d'ennui, de vanité et de bêtise. C^est bien cela à peu près, avec cette différence qu'ici, un peu plus haut, sur le mur, chantent et bourdonnent les délicieuses petites bretonnes du peintre Geoffroy, et que, dans ces cadres vieillis, il n'y a que des photographies d'enfants. Ces enfants sont devenus célèbres ou quelque chose d'approchant. Il y a là, en germe, des académiciens et des savants, beaucoup de médecins, de peintres, mais surtout des actrices et des hommes politiques. Voici Sarah Bernhardt, longtemps avant V Aiglon, voici Coquelin, voici M. Georges Lcygues tel que sa ville natale l'a contemplé quand il n'avait encore que six ans.
Laideur, fatuité, insignifiance, cette partie de l'exposition nous choque cependant pour des rai-
sons plus sérieuses. Je parlais tantôt d'étalage photographique. La salle, vue dans son ensemble, donne bien cette impression, mais chaque coin, pris à part, éveille des souvenirs autrement pénétrants et mélancoliques. On dirait de ces oratoires de famille, ouverts seulement aux intimes entre les intimes, et où, toute idée de luxe oubliée, les mères ont suspendu leurs trésors. Médaillons d'enfants, lauriers dédorés d'une couronne de prix, boutons écrasés de fleurs d'oranger, mèches de cheveux, images d'avant ou d'après la mort, en vérité trop de souvenirs ont fondu en un seul faisceau tous ces ex-voto de Vautel domestique, pour qu'il soit permis d'en abandonner une parcelle au marteau des enchères ou à la froide curiosité des indifférents.
Des salles consacrées à la protection ou au relèvement de Tenfance, de la section de pédagogie que là-bas, tout au fond, la statue de saint Jean- Baptiste de la Salle semble garder, je ne dirai rien ici, l'élude de chacune de ces œuvres exigeant une compétence spéciale et prêtant à des commentaires infinis. Il semble, d'ailleurs, que cette partie essentielle de l'exposition ait été, comme les autres, trop rapidement ordonnée. Peut-être aussi s'est-on contenté trop souvent
(Vexposcr les chefs-crœuvre de ces prisonniers et de ces orphelins de huit à dix ans. Mieux aurait valu, semble-t-il, nous initier par le menu aux méthodes et à l'organisation de ces œuvres admirables. Sans doute, on a pense que le public se soucierait peu de tant de détails et que, au temps où nous sommes, le vrai moyen d'intéresser la foule à ces œuvres de charité était, après Tavoir retenue longtemps devant les portraits somptueux et les jouets magnifiques des enfants riches, de les mettre brusquement en face de l'immense souffrance des enfants pauvres, malades, abandonnés ou criminels. Que de leçons, en effet, pour notre égoïsme dans ce spectacle de la réalité douloureuse qui essaie de se faire belle pour nous toucher davantage, qui voile habilement ses pires misères et qui, même ainsi fardée, sent encore le besoin de se cacher derrière « une façade de sourires (1) ».
Faisons comme la foule, et restons devant la façade sans oublier qu'elle est menteuse comme toutes les façades, et que derrière ces tentures et ces toiles splendides, quatre ou cinq petits infirmes, seule misère vivante qu'on ait osé nous montrer, apprennent péniblement à parler (2).
(1) Le mot est d'un journaliste dont je ne puis retrouver le nom.
(2) Celte classe des enfants sourds est extrêmement attachante. On est touché du contraste entre la vivacité de leurs regards et
12 L'ENFAXT Eï LA VIE.
Lorsqu'on entre dans la galerie artistique du Petit Palais, on aperçoit immédiatement à gauche une grande toile éclatante. C'est le portrait de deux enfants de France, œuvre fort distinguée de M. Ferrier. La princesse est assise; le jeune prince, son frère, debout, s'appuie contre elle, et je ne sais pourquoi, malgré la fanfare de tous ces rouges, le groupe évoque le souvenir du tableau des Enfants cVÈdonard. Je ne parle ici qu'en littérateur, c'est-à-dire en ignorant, et je ne puis m'occuper que de ce qui, dans les toiles que nous allons parcourir, peut m'aider à mieux pénétrer l'âme de l'enfant. A ce point de vue, il est très opportun que ces deux portraits de M. Ferrier nous arrêtent dès les premiers pas de notre promenade. C'est, en effet, un des tableaux devant lesquels on pourrait le plus facilement dégager la formule ordinaire d'un trop grand nombre de peintres d'enfants et édifier, au rebours de cette formule, l'esthétique de ce genre de portraits.
Regardez, en effet, le petit prince. N'a-t-il pas l'air de s'ennuyer profondément? Sa sœur n'est pas non plus très à son aise; mais, plus âgée de deux ans, elle s'est déjà presque faite à son métier
les éclats maladroits d'une voix qu'ils n'entendent point. Il faut voir comme ils reconnaissent et accueillent joyeusement les visiteurs qu'ils devinent s'intéresser à eux.
DEVANT DKS PORTRAITS DKM ANTS. 13
de princesse, et elle se résigne gracieusement à rimmobilité et à l'ennui. Le calme de la jeune iîlle accuse plus vivement Tim patience presque boudeuse du petit-fils de Henri IV. Il veut marcher, il veut jouer, il veut courir. « Venez donc, monseigneur; laissez cette pose. Voici précisément à côté de vous quelques camarades de votre âge qui ne demandent, eux aussi, qu'à s'amuser. Venez... Mais, qu'est-ce donc? — Ah! nous n'y pensions pas. C'est votre gouvernante qui s'inquiète, la digne femme. Elle se voit déjà débordée par ces quatre ou cinq cents enfants qui n'attendent, eux aussi, qu'un signe pour s'élancer de leur cadre et folâtrer avec vous. — Quatre ou cinq cents enfants! Oh! ne craignez rien, madame, le plus grand nombre est de cire et c'est tout juste si nous trouverons assez de petits hommes en chair et en os pour faire une partie de barres avec Monseigneur. »
Je ne pensais pas dire si vrai! Juste ciel! que les enfants sont rares dans cette salle du musée de l'enfance, et par quelle fatalité l'atelier même des grands peintres enlève-t-il à ces jeunes têtes toute apparence de mouvement et de vie? Voyez plutôt ces différents portraits signés par M. Carolus Duran. On en a mis partout. Ici, dans ce coin de lumière, où la Maternité de M. Carrière, simple et sublime, eût été plus attendrissante; là, sur ce
panneau où je regrette de ne pas rencontrer les spirituelles créations de M. Boutet de Monvel. Encore une fois, qu'on pardonne à un profane de parler librement d'un des peintres contemporains qui ont eu le plus de succès. Mais qu'y faire? C'est sans doute de grande peinture, mais ces yeux, remplis d'intentions et vides pourtant, ces bouches trop bien dessinées, cet ordre, ce calme, cette régularité vulgaire, cette fausse élégance, ce ne sont pas des enfants. Regardez celui qu'on nous représente en compagnie de son chien. Rien ne réunit ces deux êtres qu'une même pose insensible, et on se demande quel est celui des deux qui garde le plus de lointaine ressemblance avec la vie. On sait la naturelle affection que les enfants ont pour ces bêtes familières, qui acceptent d'eux, avec la même complaisance, les menues persécutions et les caresses. Mais il s'agit bien ici de jeux et de caresses, et le voisinage de ce chien de carton n'éclaire d'aucun rayon la précoce banalité de cette tête d'enfant. Le fils de M. Carrière, au contraire, voyez comme tout en faisant face au public, il est tendrement occupé de son petit chien. Comme il le serre maladroitement et à l'étouffer contre son cœur, et combien cet amour de chien — un vrai celui-là, et plus vrai même que son jeune maître — accepte gentiment les menus désagréments de cette excessive tendresse ! Vivants
encore, quoique d'un sang* plus épais que le notre, ces beaux et ])ons gardons que Philippe de Champaîgne a si joliment groupés autour de leur sœur, une petite marquise bleue toute rondelette et d'une si amusante majesté. Vivants ces délicieux gamins de Boilly, et ce jeune chevalier du Page qui essaie d'apprendre à lire à son polichinelle. Mais, vivant plus que tous les autres, et que la vie même, le portrait des enfants de M. Besnard.
Cette toile est une merveille; je n'en connais pas de plus saine, de plus attachante, de plus bienfaisante. Au premier plan, les trois aînés; derrière eux, aux bras de sa mère, un gros nourrisson qui vient de prendre son repas et qui, avant de s'endormir, nous regarde avec une inquiétude bientôt satisfaite. La mère, si simplement mère, il est bon qu'elle soit là, heureuse, tranquille dans cette minute de repos, où, sans avoir à s'occuper activement d'aucun d'eux, elle est tout entière à la pensée de ses enfants, ils sont trois, sans compter le gros nourrisson : deux garçons, et une fillette, en manteau rouge, qui semble promener déjà sur les hommes et sur les choses le regard pénétrant qu'elle tient de son père. Mais bientôt toute l'attention se fixe sur les deux frères. Jolis, je ne sais; mais en tout cas, mieux que jolis, ils sont charmants. D'instinct et de confiance, on les aime. Pas un effort de solennité, pas une ombre
de prétention. A ce qu'ils sont, à ce qu'ils nous paraissent, ni l'un ni l'autre ne pense. Ce n'est pas qu'ils se désintéressent de nous. Au contraire, mais ils nous prennent pour ces vieux amis de la maison, pour ces familiers qui viennent à toute heure, qui ont toujours leur couvert mis et en rhonneur de qui on ne songe pas aux mille consignes d'élégance prescrite pour les visiteurs ennuyeux. Ce petit homme, il y a beau temps qu'il nous connaît, qu'il est habitué à nous voir rire de ses cheveux en désordre et de ses yeux malicieux. Il sait bien que nous le regardons; mais cela ne lui cause aucun embarras, et il n'a garde de conclure qu'il lui faut tirer sa main droite de sa poche et bien se tenir. « Ne bouge pas », lui a dit son père; mais le cher petit ne s'est pas cru pour autant chez un photographe, et cette libre pose a été un jeu comme tous les événements de cette joyeuse existence.
Quant au frère aîné, il faut Tobserver un peu plus longtemps pour le connaître. Aussi vrai que l'autre, mais d'une vie plus profonde. Dix ans, c'est déjà beaucoup d'expérience, surtout quand on est l'aîné. Celui-ci sait bien que sa mère se repose en partie sur lui de la charge des plus jeunes. Aussi voyez la simple affection du bras qui se pose si naturellement sur l'épaule de l'étourdi. Mais je ne puis dire la candeur, la fran-
cbise, la douceur, la conliancc de ces yeux, la svelte élégance de cette poitrine mince et que pourtant Ton sent robuste, la grâce vive et calme, plus affectueuse encore que timide, de toute cette attitude de simple vérité et de vie.
Gentils enfants, qu'il fait bon oublier près de vous la fadeur, le mensonge mièvre, la puérilité solennelle de tant de marionnettes qui vous entourent! Dieu fasse, puisque enfin on sait bien quelle chère ressemblance cherchent les mères dans tous les portraits d'enfants qu'elles rencontrent, Dieu fasse que beaucoup de mères vous aiment, vous reconnaissent et vous jalousent. J'en vois trop, autour de moi, qui s'arrêtent émerveillées devant d'autres images et qui, après cette longue contemplation, mettront encore plus d'élan et de complaisance à dévaster le naturel dans l'âme de leurs enfants (1).
L'enfant est plus facilement recueilli que l'homme. Pendant que ses mains jouent comme les nôtres à la surface des choses, son âme va droit aux réalités et s'y absorbe profondément. Aussi longtemps qu'elle reste inconsciente, cette gravité est pleine de grâce. Laissons donc ce jeune marin de M. Lefebvre qui, la tête penchée, un doigt sur la bouche, affecte vainement une
(t) Le mot est de Joubert dans les conseils du « Sorcier » à Christine de Fontanes(PaiIhes, Du nouveau sur Joubert, p. 339).
profondeur souriante. Ni enfant, ni philosophe^ il ne saurait nous intéresser, pas plus que cette petite Juliette que M. Duhufe a assise sur un canapé d'épines pour la punir de je ne sais quel méfait. Un peu plus loin, deux petites toiles racontent, expliquent, animent le silence et le sérieux des enfants d'une façon exquise et qui ne sera jamais surpassée.
Sérieuse, elle Test certes, Tadorahle petite fille que Chardin, dans cette perle du Louvre, nous montre, les yeux fixés sur sa mère qui lui apprend à réciter le bénédicité. Le tambour pendu à la chaise, l'autre sœur qui surveille avec un peu de malice le résultat de la leçon, le vieux fauteuil, la mère qui se penche, il n'y a rien de plus délicieux que ce tableau. Par bonheur, revoici la même petite fille. Elle est seule cette fois, seule avec un panier de cerises qui est à ses pieds. Et toujours sérieuse comme au Louvre, avec cette intensité de réflexions qu'assurément le bouquet de cerises qu'elle égrène ne suffit pas à expliquer. A côté d'elle, une autre merveille, d'apparence plus légère et d'une vérité peutêtre plus profonde, d'un charme plus pénétrant, c'est ridylle de Reynolds. Laissons cet admirable petit garçon, caressant, mutin et déjà bientôt volage, et ne regardons que son amie. Vous voyez bien que c'est une toute petite fille et que
DEVANT DES POllTUUTS D ENFANTS. 19
tout à riicure elle babillera avec sa poupée, mais pour l'instant, comme elle est grave, comme elle prend au sérieux et ce qu'on vient de lui dire et son propre cœur. Au sérieux, pas au tragique; elle croit à l'affection de cet étourdi en hal)it rouge qui pourtant l'aura si vite oubliée, mais vous pouvez lire dans ses yeux une sûre promesse de longue patience et de pardons indétlnis. Elle est bonne, elle sera bonne toujours. Jeune fille, jeune femme, mère, on lit aisément dans l'avenir sa paisible histoire. Sensée, vaillante, affectueuse, aucune ingratitude ne lassera son dévouement, et quoi qu'il arrive, on ne découvrira jamais d'amertume dans la pure tendresse de son regard.
Les petits pauvres ne sont pas tout à fait oubliés dans cette galerie des enfants riches. Dans un coin, un amusant ramoneur de Bastien- Lepage déjeune de bon appétit, pendant que, en un autre coin, le même maître nous montre un jeune décrotteur anglais, appuyé contre une borne et attendant du travail, pauvre enfant déjà entamé par le vice, bien que son front et même ses yeux gardent encore un reste d'honnêteté et de fraîcheur. C'est ici qu'il faudrait dire la gloire d'un des plus vrais parmi les peintres d'enfants. Mais la place me manque pour célébrer comme je voudrais les tableaux, les charmantes esquis-
ses de M. Geoffroy, le silence poignant de cette salle d'hôpital, ces têtes de bébés endormis, ces joues gonflées de petits chantres, ces études de jeunes fdles bretonnes. OEuvre admirable et qui mérite plus que toute autre d'être populaire, tant elle est pleine de respect pour le pauvre, de pitié, de charité et de tendresse.
Autant que de ces peintres naïvement barbares qui pensent faire merveille en enchaînant sur un fauteuil leurs petits modèles, il convient de se défier des honnêtes pédagogues qui , sur les Iraces de Berquin, ont célébré la vertu des enfants sages. Ils sont légion. La sagesse est à la littérature de Tenfance ce que l'amour est aux romans de l'âge mur. C'est une vaste conjuration pour persuader aux jeunes âmes que rien n'est plus utile et plus ennuyeux que la vertu. J'ai feuilleté, avec consternation, dans une des salles du Petit Palais, un cahier de dessins prétendus moraux où de petites mains confiantes, fidèles à la main (jui les guidait, ont représenté les vingt manières dont la vertu est récompensée en ce monde. Images scolaires, romans scolaires, tout s'en mêle. C'est une pluie de morale à laquelle ces pauvres petits n'échappent que par leur belle se-
rénité, leur droiture naturelle et rinconsci(^nte ironie de leur instinct.
On dirait vraiment que ces hommes n'ont jamais regardé des enfants en face. Car, pour ce qui est d'avoir eux-mêmes été jadis enfants, je vous jure qu'il ne saurait en être question. Ils ne savent donc pas que l'enfant sage est heureusement une merveille introuvable, et que toutes les passions, j'entends les moins sensuelles, les plus humaines, bouillonnent dans les cœurs et dans les cerveaux de dix ans.
Du sein de cette fadeur universelle se détache une petite troupe, vivante et vraie. Bons ouvriers de lettres ou grands écrivains, qui, à force d'observation et de mémoire, ont chanté en quelques livres admirables l'épopée des petits enfants. J'aurais voulu qu'au centre du musée de l'enfance, on leur réservât une place d'honneur, où on aurait lu aux petits écoliers les plus belles pages de ces livres que trop souvent ils ignorent, où les psycho-physiciens seraient venus contrôler leurs expériences nécessairement défectueuses, où les pédagogues auraient amendé leurs théories, où les peintres eux-mêmes auraient peutêtre appris à fixer cette fuyante image qui déconcerte l'observateur en lui montrant dans une même tête Tintensité de Thomme mur et la légèreté de l'oiseau.
22r L'ENFANT ET LA VIE.
L'analyse d'une âme d'enfant serait facile si cette intensité et cette légèreté se manifestaient tour à tour. Mais ces deux caractères se fondent en une extrême vivacité d'idées et de sentiments qui fait parcourir en quelques instants à ces petites âmes la gamme de nos émotions les plus compliquées et les plus diverses. Cela est surtout intéressant et poignant à observer dans Thistoire de leurs souffrances précoces, de leurs longues heures d'ennui et de leurs premières déceptions. George Eliot le savait bien et puisque j'ai vainement cherché, à la bibliothèque de notre Musée, le livre merveilleux où elle raconte son enfance, donnons-nous le plaisir d'en méditer quelques pages, en levant de temps en temps les yeux sur le petit français que nous admirions tout à l'heure sur la toile de M. Besnard. Prenons le chapitro où Tom TuUiver rentre à la maison, pour les vacances, à la grande joie de sa sœur Maggie.
M'^^^^ TuUiver restait les bras ouverts; Maggie sautait, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre; tandis que Tom descendait du char, et peu démonstratif comme il convient à un homme, disait au petit chien : <c Allons, Yap; allons! te voilà aussi! »
Cependant il se soumit assez volontiers à être embrassé^ quoique Maggie se pendît à son cou de manière à rétrangler, pendant qu'il laissait errer ses yeux gris bleu vers les champs, les brebis et la rivière, où il se promettait de commencer à pécher dès le lendemain matin...
(( Maggie, dit Toin à sa S(juur, en la menant confuleiUiellement dans un coni.,. tu ne sais pas ce que j*ai dans ma poche ! Et il secoua la tùte d'un air d'importance peur mieux éveiller en elle l'idée du mystère.
— Non, dit lAIaggie. Gomme elle est gonflée! Ce sont des billes ou des noix. » Le cœur de Maggie se serra un peu^ Toni ayant toujours dit qu'il n'y avait point de plaisir à jouer avec elle à ces jeux-là; elle y jouait si mal...
<( Ce que c'est... une... neuve... devine, Maggie?
— Oh! je ne puis pas deviner, Tom, dit Maggie avec impatience.
— Ne t'emporte pas, ou bien je ne te le dirai pas, fit Tom en enfonçant la main dans sa poche d'un air bien décidé.
— Non, Tom, supplia Maggie, en prenant le bras qui se tenait serré contre la poche. Je ne suis pas en colère, seulement je ne puis pas souffrir de chercher à deviner. S'il te plaît, soit gentil; fais-moi ce plaisir! »
Le bras de Tom se relâcha lentement, et il dit : « Bien, alors; c'est une ligne à pêcher toute neuve, deux toutes neuves; une pour toi, Maggie, pour toi seule... »
La réponse de Maggie fut de jeter les bras autour du cou de Tom et de l'embrasser, puis de tenir sa joue contre la sienne, pendant qu'il détachait tranquillement une des lignes et qu'il disait après un moment :
<( Ne suis-je pas un bon frère, dis, de t'avoir acheté une ligne, pour toi seule? Tu sais, je pouvais ne pas Tacheter, si j'avais voulu... »
Les deux enfants continuent à jaser et notre petit ami n'a sans doute aucune peine à se mêler à leur conversation. Sans doute il ne ressemble ni à Tom ni à Maggie; en bon français qu'il est, il a moins de self-possession que celui-ci, moins
d'affection passionnée que celle-là. Mais il est, comme nos deux héros, un enfant et rien qu'un enfant, moyennant quoi tous trois s'entendraient à merveille. Voici d'ailleurs poindre un gros chagrin pour Maggie, et la pauvre petite aura bientôt grand besoin d'être consolée. Son frère, avant de partir pour le collège, lui avait confié la garde d'une famille de lapins. Les lapins sont morts et Maggie se demande avec terreur comment Tom va prendre la chose.
« Je vais \oir mes lapins. »
Le cœur de Maggie commença à battre. EUe n'osa pas dire tout de suite la triste vérité. Elle suivit Tom, tremblante et silencieuse, en cherchant comment elle pourrait lui annoncer la nouvelle, de manière à adoucir à la fois son chagrin et sa colère... <( Tom, dit-elle timidement,... combien as-tu payé tes lapins? — Cinq francs cinquante, dit promptement Tom. — Je crois que j'ai beaucoup plus dans ma bourse d'acier là-haut. Je demanderai à maman de te les donner. — Pourquoi? dit Tom. Que tu es bête, je n'ai pas besoin de ton argent. J'en ai beaucoup plus que toi, parce que je suis un garçon... — Mais, Tom, si maman voulait me laisser te donner cinq francs cinquante de ma bourse pour les mettre dans ta poche, tu sais, et acheter avec cela d'autres lapins? — D'autres lapins! Je n'en veux pas davantage. — Oh! mais, Tom, ils sont morts! » — Tom s'arrêta subitement dans sa marche et se retourna vers Maggie. (( Alors tu as oublié de leur porter à manger, et Henry aussi? dit-il, et ses joues prirent instantanément des couleurs qui disparurent aussitôt. Je ferai renvoyer Henry. Et toi, Maggie, je ne t'aime plus. Je ne te mènerai pas demain
pécher avec moi. Je t'avais bien dit d'aller voir les lapins tous les jours. » Il se remit en marche.
« Oui, mais je Tai oublié, je n'y puis rien, Tom, et je suis si fâchée. » EL les larmes de Maggie coulèrent avec abondance. — « Tu es une méchante petite fille, dit Tom duremenl, et je n'aurais pas dû facheter une ligne. Je ne t'aime pas... » Et il la quitta brusquement.
Maggie resta immobile à sangloter pendant une ou deux minutes; puis elle se retourna, courut à la maison et monta au galetas, où elle s'assit sur le plancher, la tète appuyée contre les vieilles étagères, écrasée par le sentiment de son infortune. Tom était revenu : elle avait compté qu'elle serait heureuse, et maintenant il était si dur pour elle! A quoi bon tout le reste, si Tom ne l'aimait pas? Oh! qu'il était dur! N'avait-elle pas voulu lui donner son argent... Elle savait qu'elle était méchante pour sa mère, mais pour Tom, jamais... (i).
Qu'ils sont amers, ces chagrins de l'enfance! Alors que la peine est chose nouvelle et surprenante, que l'espérance n'a pas encore des ailes pour voler par-dessus les jours et les semaines et que l'espace d'un été à l'autre paraît incommensurable!...
Maggie jugea bientôt qu'elle était restée plusieurs heures dans le galetas, que ce devait être le thé et que tous le prenaient sans penser à elle! Bien! Alors elle restera là, malgré sa faim; elle se cachera derrière le réservoir et y restera toute la nuit. Alors tout le monde sera effrayé et Tom bien ennuyé. Ainsi pensait Maggie dans l'orgueil de son cœur, tout en se glissant derrière la cuve. Mais bientôt
(1) Cf. la même pensée dans une lettre de G. Eliot (Cross, p. 73) : « Je ne croirai jamais que nos plus jeunes années soient les plus heureuses. L'enfance n'est belle et joyeuse que de loin, dans le souvenir. Pour l'enfant, elle est remplie de profonds chagrins dont la significalion lui reste inconnue... Y a-t-il quelque chose de pire pour eux que d'assister sans y rien comprendre, au chagrin tles personnes plus âgées?... »
26 rENFANT ET LA VIE.
elle recommença à pleurer à l'idée qu'on ne s'inquiétait pas de son absence. Si elle descendait vers Tom maintenant, lui pardonnerait-il? Peut-être que son père sera là et prendra son parti. Mais elle a besoin que Tom lui pardonne de lui-même. Non, elle ne descendra pas si Tom ne vient la chercher. Cette résolution tint fortement pendant cinq minutes d'obscurité derrière la cuve ; mais le besoin d'être aimée, ce besoin le plus violent de la nature de la pauvre Maggie, l'emporta bientôt sur sa fierté. Elle sortit de sa retraite, en rampant dans le crépuscule du long galetas (i).
« Qu'ils sont amers, ces chagrins de Tenfance! » Et ne voilà-t-il pas, en jupons courts et en tablier à bavette, entre un tabouret d'enfant et une poupée, ne voilà- t-ii pas une sœur des héroïnes de Racine. Qu'on ne s'y trompe pas, ces angoisses, cette lutte intérieure, ce paroxysme de souffrance ne sont pas propres aux seules petites filles. Les garçons passent, à leur manière, par de semblables tortures. Je ne parle ni des souffreteux comme ce pauvre petit héros de Dickens qui écoute avidement la chanson des vagues, ni des soufTre-douleurs et des parias de la mai-
(1) Une lettre d'Amélie Cognet à son frère, lettre exposée dans une des vitrines du Petit Palais, m'a rappelé de loin Maggie Tulliver. Voici cette lettre : A Monsieur Cogniet, dessinateur, chez son père, rue du Cherche-Midi, a Coco, tu es bien gentil, ce que je t'ai dis hier matin dans ma lettre ce sont des mensonge. Tu es mon petit Coco, tu es un beau garçon, nous sommes bien ami et si c'était come je le vousdrais nous le serions toutjousre. Ta sœure. Amixie. » Comment n'a-t-on pas songé à exposer toute une collection de lettres d'enfants ?
DEVAINT DES POKTRAITS D ENFANTS. 27
son. Non, les plus entoures de soins, les plus robustes, ceux môme qui semblent absorbés par leurs jeux violents, promènent souvent, au galop et au bruit de ces mêmes jeux, des incertitudes douloureuses et d'amers ennuis. Égoïstes sans doute, puisque enfin ils sont déjà des hommes et que d'ailleurs toutes leurs puissances de vie sont tendues vers le développement des muscles et les constantes acquisitions de Fesprit, on ne remarque pas assez que dans ces cœurs fermés en apparence, montent parfois des poussées imprévues de sève affectueuse et de brusques besoins de tendresse. Par malheur la fatuité, mère des illusions bienfaisantes, n'est pas encore épanouie en eux, ils ont un sens très aigu des réalités, un étrange discernement de la sincérité des gestes et des paroles et plutôt que de se croire aimés de tout le monde, ils sont portés à exagérer la froideur timide, ironique ou insouciante qui répond trop souvent à la maladresse et aux hésitations de leurs premières confidences. Leur cœur se replie alors sur lui-même, et ce sont, dans le silence, de vrais drames de jalousie noire et de désespoir (1).
(1) On se rappelle aussi les paroles navrantes que cite M. Proal dans son livre sur le Suicide. « Un petit ramoneur de douze ans (lue j'invitai à prendre des mesures de prudence pour éviter un danger, me répondit dernièrement : Oh! cela nous est égal à nous autres de mourir. »
Non, Racine lui-même, ni Shakespeare, ne nous ont montré de situation aussi poignante que celle cVun enfant qui arrive à se convaincre que personne ne raime et que ce sera ainsi toute sa vie. La philosophie vient avec les années, traînant derrière elle la résignation qui se retourne souvent pour sourire quand même à l'invincible espérance. Mais ni la philosophie, ni la résignation, ni Tespérance, n'allègent le poids des premiers chagrins. Isolés dans le présent qu'ils croient éternel, prenant pour une aventure unique ce qui est, hélas! le lot de tous ici-bas, navrés par la quiétude de leurs parents, sentant quïls ne peuvent rien demander à Fégoïsme des amis de leur âge, en vérité, ces pauvres petits traversent souvent, dans leur muette détresse, toutes les étapes humaines de la douleur (1).
Mark Twain, dans un livre admirable, a noté très exactement une de ces courbes de souffrance. Son héros, dont je n'ai pas non plus, à mon grand regret, rencontré l'ombre tapageuse dans les galeries du Petit Palais — son héros n'est certes ni un mélancolique, ni un rêveur. Tom Sav^'ver est,
(1) Ce qui ne contredit pas absolument les paroles d'Alfred de Vigny, sur l'absence du cœur chez les enfants. — « Nous sommes si mauvais dans l'enfance. » — « Tu n'as connu ton père que dans l'Age où la mémoire n'est pas née encore et où le cœur n'est pas encore éclos. Il s'ouvre plus tard en nous qu'on ne le pense généralement » [La Canne de jonc).
au contraire, très courageux et endurant, et aucune résistance ne lui fait peur. Or, il est arrivé que, par habitude de le prendre en faute, on Ta battu pour un méfait que, par hasard, il n'avait pas commis. Sa tante vient de s'apercevoir, mais trop tard, de sa méprise.
Tante PoUy parut perplexe, et Tom espéra qu'elle allait s'efforcer de le consoler; mais, dès qu'elle fut revenue de son étonnement, elle s'abstint, par politique, de reconnaître ses torts...
Néanmoins, sa conscience lui adressait des reproches, et elle brûlait de manifester ses regrets par quelque parole aimante. Mais c'eût été avouer qu'elle avait eu tort, et un pareil aveu aurait compromis la discipline. Elle vaqua à ses affaires, le cœur serré. Tom bouda dans un coin, exagérant ses griefs. Il devinait que, moralement, sa tante se tenait à genoux devant lui, et cela le flattait. Il était décidé à ne faire aucune avance et à n'en accepter aucune. 11 savait qu'un regard plein de tendresse tombait sur lui de temps à autre; il refusa obstinément d'y répondre. Il se vit étendu sur son lit de mort.
Ce brusque saut d'imagination n'est-il pas une trouvaille de génie?
Il vit sa tante penchée à son chevet, le suppliant de prononcer un mot de pardon; ce mot, il mourrait sans l'avoir dit, le visage tourné vers le mur. Quel remords elle éprouverait alors! Puis il s'imagina qu'on le repêchait dans la rivière, et qu'on le rapportait inanimé à la maison , les cheveux tout mouillés, les mains froides, le cœur à Tabri des
souffrances terrestres. Comme elle se jetterait sur lui! De grosses larmes couleraient le lon^ de ses joues; elle prierait le ciel de lui rendre son enfant, promettant de ne plus le tarabuster. Mais il demeurerait immobile, les membres glacés, incapable de remuer un doigt, et elle regretterait trop tard de lui avoir préféré Sidney.
Il se laissa tellement attendrir parles visions pathétiques de son imagination, qu'il dut avaler sa salive, car sa gorge se serrait. Sa vue était obscurcie par un nuage qui se condensait, lorsqu'il abaissait la paupière, et lui coulait le long du nez. Il éprouvait un plaisir si vif à dorloter ses griefs, que toute consolation lui eût paru une insulte dont sa douleur avait le droit de s'indigner... Il erra loin des lieux fréquentés par ses camarades, et chercha un endroit désert où aucun éclat de rire ne viendrait troubler sa douleur. Un train de bois, amarré à la rive, l'attira. Il s'assit au bord du radeau, et contempla le vaste espace liquide qui se déroulait sous ses yeux, souhaitant de se voir noyé tout d'un coup à l'improviste, sans éprouver aucune des sensations désagréables que cause l'asphyxie...; puis il s'allongea sur le sol, étendu sur le dos, tenant entre les mains sa pauvre fleur froissée (souvenir de sa petite amie). C'est ainsi qu'il mourrait délaissé par le monde entiei^ sans abri au-dessus de sa tête, sans personne pour lui fermer les yeux^ sans un visage ami penché au-dessus de lui(l).
(1) Mark Twain, les Aventures de Tom Saicyer, traduction de W. L. Hughes. Paris, A. Hennuyer. — Je ne sais vraiment pas pourquoi ce chef-d'œuvre n'est pas plus connu et ce jeune héros plus populaire. — C'est un des livres dont je parlais plus haut et qui avec les premiers romans de G. Eliot, Le Petit Chose, les Souvenirs de Tolstoï, le Livre de mon ami, la Vie d'enfant de B. Bonnet, en disent si long sur la psychologie de l'enfant. — Les Aventures de Tom Saivyer ont une suite, bien amusante aussi, dans les aventures de Huck Finn, son ami (Traduction Hughes. Paris, Hennuyer). Pour les enfants plus jeunes, les bibliothèques anglaises ont des livres charmants, Alice in }yonderland, par
Je sais des hommes sages qui hausseront les épaules devant le desespoir de Tom Sainjer, disant que ce gros chagrin sera bientôt oubUé. xMais qu'importe, si, au moment où il souffre, le pauvre petit s'imagine que rien ne pourra le consoler !
Que Dieu garde les enfants que nous aimons de cette avare pitié qui se réserve pour les souffrances officielles et raisonnables; et dans cette salle, où tant de tableaux dessinent le même sourire et étalent la même béatitude un peu niaise, qu'on me pardonne d'avoir évoqué, avec peut-être trop d'insistance, le plus spontané et le plus signi-
oxemple, ou les Bébés (V Hélène, de Habberton (Traduction Hughes. Hennuyer). — H nous manque une bonne bibliographie critique des livras écrits pour ou sur les enfants. On voudrait suivre d'année en année l'action de la fantaisie des auteurs sur l'esprit des enfants et la réaction exercée par ce petit monde de lecteurs sur la fantaisie de ceux qui écrivent pour eux. Jean-Paul Clioppart, si injustement détrôné par Jules Verne, a-t-il au moins encore quelques fidèles ? Où en est, à l'heure présente, l'imagination et la sensibilité des enfants? — Curieuse pour l'observateur, la question est encore plus importante pour ceux qui s'occupent activement d'éducation. Trop souvent, ceux qui t^ont chargés des bibliothèques scolaires et de l'achat des livres de prix, pensent avoir rempli tout leur devoir en excluant les mauvais livres et, faute de mieux, les enfants se nourrissent de la plus fade des littératures. Citons encore parmi les livres qu'ils ont grand profit à lire, les Nouvelles de M"'^ Lavergne (Taffîn-Lefort) et les romans de Paul Célières : D^ Quies. Chef-d'œuvre de P. Schneltz, Vlùstoire de ISizellc (Eugène MuUer), Hennuyer, etc., et, pour de plus petits enfants, la charmante série d'histoires si aimablement contées et illustrées par la comtesse de Courville (Oudin).
ficatifdes gestes que la nature nous a appris, geste des tout petits qui s'accrochent à la robe de leur mère, geste que bientôt, hommes déjà, enfants encore, ils ont trop souvent l'affreuse conscience d'étendre démesurément dans le vide, sans qu'aucune caresse, aucune étreinte, aucune parole ne leur réponde.
PRE^IIERE PARTIE