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VIE ET ŒUVRE DE MADAME JULIE LAVERGNE

Saiat François de Sales est le patron des con leurs. « Il faisait des fois de petits contes de récréation (2) », a dit de lui sainte Jeanne de Chantai aux juges du procès de béatification. Poiir moi, j'en ai toujours voulu à ces juges de n'avoir pas demandé à la sainte plus de détails sur ce point, ou,

(1) Madame Julie Laver gne, sa vie et son œuvre, par Joseph Lavergne (ouvrage couronné par l'Académie française). Paris, Taffîn-Lefort. — Je n'indiquerai ici que les principaux ouvrages de M'"*" Lavergne : Les Neiges d'antan (2 vol.); — Légendes de Trianon, Versailles et Saint-Germain ; — Chroniques Parisiennes (œuvre posthume). Je ne connais sur M"'*" Julie Lavergne qu'une étude très pénétrante et spirituelle de M. l'abhé Ecallo [Univers, 1890), la notice du chanoine Delalonde dans le livre sur la Flèche de Caicdebec, et la préface de M*-' Mermillod aux Neiges d'antan.

(2) S. J.-F. de Chantai, Vie et Œuvres. Pion, t. IH, p. 222, art. 46 de la déposition.

s'ils Tont fait, comme tout porte à le croire, je ne pardonne pas à leur secrétaire d'avoir négligé de mettre par écrit quelques-uns de ces petits contes à la marge du procès. Un conte! Savezvous rien de plus aimable ou de plus français; et y a-t-il, en littérature, une vocation plus tentante que celle de faiseur de contes? Donner à de chères idées, oubliées ou combattues, une forme vivante, les produire au cours d'une légère intrigue et les mener ainsi par une route mystérieuse à l'intelligence insouciante ou rebelle ; ou bien, confier, sans en avoir l'air, le plus cher de nos souvenirs à un personnage de rêve et, ainsi, discrètement faire aimer aux autres ce que soimême on aime par-dessus tout ; amuser les petits au récit d'étranges aventures et distraire, apaiser, consoler les grands enfants que nous restons tous par une transposition spirituelle et bienveillante des tristesses et des vulgarités de la vie, c'est le privilège des conteurs, du vieil Homère, gonfalonier de la confrérie, et de cet autre qui s'est assis près de la tour du lépreux, et de celle enfin qai a cueilli d'une main diligente les légendes de Trianon.

Hélas! les vrais contes sont rares. Il ne suffit pas pour avoir la vocation d'être incapable d'écrire un roman ou de bâtir une tragédie. Ces quelques pages ailées veulent un art délicat et

sur. Dans ces feuilles si courtes, chaque ligne et chaque mot ont leur prix. On pardonne encore aux romanciers leurs descriptions minutieuses et leurs monologues inhnis. On passe et cela allège d'autant la lecture. Mais un conteur ennuyeux est comme une cloche fêlée. Il doit se taire et nous faire grâce de ce qui traîne et menace de languir. Une phrase, pour nous fixer le décor; deux ou trois coups d'une fine plume, et déjà nous connaissons les personnages; vite, qu'ils marchent, qu'ils parlent, qu'ils disparaissent, le conte est fini.

Encore si cette œuvre d'art pouvait être laborieuse et fouillée comme le sonnet des Conquérants. Mais non; un conte, — en France, j'entends, — c'est une lettre, et toute vraie lettre est un conte. Si vous n'avez pas reçu le don très rare, aucun maître, aucun travail ne vous enseignera le fini de cette ciselure alerte, la grâce rapide de cet abandon.

Mais je n'ai pas l'ambition d'esquisser la théorie de cette chose légère que les auteurs d'art poétique ont heureusement oubliée. Mon but, tout modeste, est de célébrer à propos de contes un nom et une œuvre que les critiques de profession, dans leur promenade officielle et routinière, n'ont pas eu la bonne fortune de rencontrer. Me

permettra-t-on de dire que j'ai hésité à avouer tout haut ce que je pense de Fauteur des Neiges cVantan. Le premier venu n'a pas le droit de se fier à la naïve ferveur de ses admirations, et un écrivain obscur montre la délicatesse de son goût en se défendant d'aimer devant le public autre chose que les ouvrages consacrés. Heureusement voici venir, non du pays des songes, mais de la terre solide, un livre qui fait taire mes scrupules : c'est la vie même de celle dont je voulais étudier l'œuvre et caractériser le talent. M. Joseph Lavergne vient d'écrire l'histoire de sa mère, et le cantique chanté par ces nobles pages vaut mieux encore que les plus beaux contes tombés de ces lèvres charmantes. Écoutons le cantique, relisons quelques-uns des contes et tout ensemble apprenons de cette femme admirable un des plus rares secrets de l'éducation.

Certaines femmes de lettres ont compris la poésie d\me si bizarre façon que j'ai hâte de surprendre M"''' Lavergne en flagrant délit de saine prose. Ce sera facile. Voici, par exemple, quelques semaines avant son mariage, les projets bourgeois qui Toccupent. Elle a vingt ans, elle est fiancée à un jeune artiste lyonnais, Claudius Lavergne, élève d'Ingres, ami fervent de Lacordaire, et par Fâmc et le talent, vrai frère d'Hippolyte Flandrin. Elle lui écrit :

Décidément, je crois que je serai une bonne femme de ménage. Le bonheur intérieur se compose de mille petits détails, insignifiants quand on les sépare, immenses quand on les réunit. Je veux que mon mari, en rentrant, trouve toujours sa maison en ordre, sa femme parée pour le recevoir, son dîner prêt et bon. Vous riez, mon ami, et moi aussi; mais cela est sérieux au fond (1).

Vingt ans après, le second de ses fils est au régiment. L'épreuve est dure au mystique jeune homme qui, dans fatelier paternel, s'est déjà mis avec passion à Tidéale besogne des peintres-verriers. Attristé et découragé par un dégoût involontaire, Noël Lavergne a recours à sa mère qui,

(1) Vie, p. /i3.

« chaque jour, pendant plusieurs mois, lui écrit pour le réconforter ».

Je viens te mettre en garde, mon cher Noël, contre les théories de M. X... sur Fétat militaire... Les soldats sont vicieux, grossiers. Hélas! les civils valent-ils mieux? Tu ne connais pas le monde, mon enfant, tu crois que tous les vices sont au régiment. Dans la vie civile, c'est encore pis, et l'hypocrisie^ les formes élégantes voilent des plaies hideuses. Tout ce qui n'est pas chrétien est endiablé... Mets les souffrances, les misères sous tes pieds et chante la chanson des hussards. Après tout, c'est de la gaieté française de bon aloi.

Les consignes multipliées sont très sages. 11 faut briser les volontés, dresser les hommes à l'attention soutenue. Les jurons et les blasphèmes te révoltent et te font mal juger les choses en elles-mêmes... En somme, jamais consigne ne fut plus absurde que celle donnée par saint Pacôme à son disciple : (c Plante ce bâton sec, va chercher de l'eau au Jourdain et arrose-le... jusqu'à ce que le bâton fleurisse. » Le petit novice obéit, et ce ne fut qu'au bout de trois années que le bâton se couvrit de fleurs; mais le novice était devenu un saint.

Or donc, bien que ton caporal ne ressemble pas plus à saint Pacôme que ton balai à un palmier du désert, il faut arroser le bâton sec de bonne grâce et de belle humeur; et, levant les yeux, voir au-dessus de tout ce qui nous opprime et blesse en ce monde, la volonté à qui nous disons Fiat tous les matins, pour nous dédire ensuite, hélas ! tout le long du jour (i).

On le voit, un joyeux bon sens français et chrétien est le premier son que rend cette vie. Vue de

plus près, cette « belle humeur » laisse apercevoir le fond de vaillance et de dévouement sur lequel elle a germé. Entrons dans la maison hospitalière, et arrôtons-nous près de l'aimable femme qui fait rayonner autour d'elle la force et la joie.

La fortune n'est pas venue encore pour le jeune peintre inconnu. On devine quelle mission délicate et courageuse, la femme de Tartiste doit remplir dansées commencements difficiles. Quand il rentre le soir après une tentative ingrate ou un travail malheureux, il faut que, dans l'atmosphère reposante de la maison, tout lui parle de confiance; il faut même, si c'est possible, que son inspiration fatiguée se ranime au contact d'une imagination souriante et d'une spirituelle tendresse. C'est là pour beaucoup d'artistes le rêve de la lune de miel ; ce fut pour Glaudius Lavergne une persévérante réalité.

Le soir, il travaillait encore. Sa femme lui tenait fidèle compagnie, jouant et chantant au piano la musique des maîtres classiques, tandis qu'il dessinait, ou recherchant avec lui dans la vie des saints, ou l'inépuisable trésor de la hturgie, tout ce qui pouvait l'aider à perfectionner son art.

« Parmi les heures de bonheur qui nous furent accordées, écrivait M»^« Lavergne au déclin de sa vie, il en est dont je voudrais fixer le souvenir d'une manière inefTacable... Ce sont les heures d'étude, de travail passées dans le silence des nuits d'hiver...

« Nous étions seuls, en paix avec Dieu ; alors, au lieu de

nous abandonner au repos, nous nous mettions à l'œuvre, et, soldats d'une noble cause, pour la bien servir, nous nous efforcions de la connaître. Alors, à nos yeuxravis apparaissaient les saints... et nous les appelions à notre aide pour raviver la foi, l'amour du beau dans ce siècle attiédi... Et souvent un souffle d'enthousiasme passa et entraîna notre pensée. Et, le cœur ému, la main tremblante, de nobles pages furent tracées par l'un, transcrites par l'autre (1). »

La collaboration était parfois plus directe. « Ton père finit bravement Tannée, écrit M"^^ Lavergne à sa fille aînée; il retouche la peinture de la veuve de Naïm, faite d'après une composition de moi. Tu juges comme ce sera beau (2) ! )>

Le succès ne se fit pas trop longtemps attendre. « La réputation de Claudius Lavergne grandit rapidement, et de nombreuses commandes lui furent adressées. C'est alors que, non content de peindre à fresque ou sur toile ses compositions religieuses, il voulut essayer de les reproduire sur verre et d'en orner les fenêtres des églises... Une première tentative réussit et décida la vocation définitive du maître qui devait arriver au premier rang parmi les peintres- verriers du dix-neuvième siècle.

« Mais, pour faire des vitraux, de vastes ateliers éclairés par de hautes fenêtres et le concours d'un nombreux personnel sont indispensables. Aussi C. Lavergne fit-il construire, rue d'Assas, 7Y, les

(1) Vie, p. 63-Gî.

(2) IbicL, p. 64.

célèbres ateliers cVoù sortirent pendant vingt-sept années tant d'admirables verrières (1). »

On croit peut-être que, dans la nouvelle vie qui lui est faite, M""^ Lavergne va enfin quitter la prose et s'occuper uniquement de littérature. Quelque ami de ses livres la voit déjà, la plume à la main, enfermée chez elle, loin des vapeurs et des bruits de l'atelier. Point du tout. Elle entend bien travailler encore à une besogne plus modeste. Elle reçoit les clients, elle se charge de la correspondance d'affaires et môme — il faut bien le dire, tant pis pour les femmes de lettres — elle pousse le dévouement jusqu'à tenir pendant des années les livres de comptabilité (2).

Du reste, le meilleur de son temps était pour les sept enfants que Dieu lui avait laissés. Elle fut une mère incomparable. Dès sa jeunesse, elle avait été frappée par le mot de saint Paul : La mère sera sauvée jjar les enfants qiCelle mettra au monde.

Le nombre de ces petits pensionnaires du bon Dieu ne nous effraie pas, — écrivait-elle après la naissance du huitième; — il est assez riche pour les nourrir, assez bon pour les maintenir dans le droit chemin et, peut-être, nous ferat-il l'honneur d'en prendre quelqu'un pour lui tout à fait (3).

(1) Yie, p. 64-65.

(2) Je voudrais citer ici Pépisode du vitrail commandé par Louis Veuillot, les lettres de celui-ci et la spirituelle facture dressée par M""^ Lavergne. On trouve ces jolies choses dans k; livre de M. Joseph Lavergne.

Ces enfants accueillis avec tant de joie, élevés avec tant de sollicitude chrétienne, elle aurait voulu les garder toujours auprès d'elle. L'internat lui semblait contraire à l'esprit de famille et à Famour du logis.

Au collège, disait-elle, Tenfant oublie la maison, et, au lieu de cet enseignement varié à l'infini par la tendresse de la mère et la juste sévérité du père, il reçoit une instruction banale, fondée sur une égalité chimérique. Il se figure et on lui répète que le collège est l'image du monde. Il y remporte le prix sur le fils d'un prince et croit garder l'avantage toute sa vie. Au sortir du collège, la léalité le heurte. Il se voit refoulé dans l'obscure condition de ses parents ; il veut en sortir, il s'agite, il souffre, il parvient, et trop souvent méprise l'humble maison de son père; ou, repoussé, il y rentre le cœur froissé...

C'est pour cela, mes chers enfants, que je ne veux pas que vous quittiez encore l'abri de notre humble demeure. Avant de vous laisser mêler à la foule, je veux que vous contempliez encore quelques années l'exemple du labeur patient et résigné du père chrétien qui n'a pas hésité entre une vie dure, mais selon Dieu, et les séductions du monde. Je veux êtrejà, près de vous, jour et nuit, vous préservant de toute souillure... On me dit que vous serez moins savants que d'autres, je sais que vous serez meilleurs (1).

Voilà de quelle bourgeoise façon M"'^ La vergue

(1) vie, p. 81-83. — Ce n'est pas ici le lieu de discuter cette grosse question; mais la question existerait-elle si toutes les mères ressemblaient à M'"'' Lavergne? Plus lard, sur le conseil du P. Millériot, son confesseur, elle consentit à ce que le dernier de ses garçons fût mis au régime mixte de la demi-pension, au collège Stanislas.

remplit les vinji^t-sept premières années clc son mariage. Telle jeune fille, habituée aux lectures romanesques, trouvera peut-être l)ien vulgaire la vie de celte femme qui reste paisiblement chez soi, soignant elle-même Téducation de ses enfants, tenant les livres de compte et écrivant les lettres d'aftaires, en attendant le retour de son mari. Voilà, dira-t-elle, qui est bien terre à terre et peu voisin de Tidéal. Je pense, au contraire, que ces journées modestes étaient baignées de vraie poésie et préparaient une œuvre littéraire, qui serait moins exquise, si elle ne tenait par toutes ses racines à cet humble passé de dévouement, de travail et de prière.

Plusieurs, en effet, regardent la poésie comme je ne sais quelle occupation de luxe, charme ou orgueil des heures de sentimentalité et de rêve. Ainsi comprise et défigurée, ils Texaltent au gré d'un enthousiasme naïf ou la rabaissent au nom du bon sens. La vraie poésie est moins éthérée. Elle ne cesse pas de toucher terre et ne perd jamais contact avec la réalité. Mieux encore, c'est la réalité elle-même, non pas regardée avec dédain par un spectateur indifférent, mais transfigurée, dans

le cœur de ceux qui savent la comprendre et Taimer. Se penchant sur elle avec une curiosité bienveillante, le poète voit d'abord ce qui se cache de profondément humain sous Técorce grossière et banale des choses, et en même temps devine et salue l'invisible présence du Dieu très bon qui a choisi toute créature pour temple et symbole de sa propre beauté. S'intéresser ainsi à ceux que Ton rencontre, voir en eux d'abord l'âme toujours attachante et dans cette âme lire Dieu, c'est l'instinct, c'est le secret de la poésie et surtout de cette poésie de l'action, la plus belle de toutes, qui s'appelle la charité. Pendant que les artistes traduisent en vers ou sur la toile l'impression que leur donne la réalité ainsi transformée, il y a des âmes charmantes qui expriment une émotion analogue, mais plus sincère et plus pure, par le sourire de leurs lèvres, la suavité de leurs regards et les prévenances de leur cœur.

M"""" Lavergne était donc aussi, bien avant de songer à écrire, de ces poètes inconnus chargés de porter à la terre un message divin de force et de joie et, quand elle eut enfin le loisir de donner à ses idées une forme vivante, il ne lui fallut rien changer dans sa manière de regarder la réalité et de la transfigurer à force de bienveillante tendresse.

Ce passage d'une poésie à l'autre, cet épanouis-

sèment littéraire cVime vie crafTection et de diîvonenient est admirablement décrit par elle dans une lettre à IVF' Mermillod, où elle raconte comment lui est venue la pensée d'écrire.

Distraire, consoler, amener les rêves gracieux, c'est le premier soin que la mère prend de l'Ame de son petit enfant. Elle chante, et lorsque l'intelligence de son petit enfant s'est éveillée, elle lui conte des histoires.

Que d'histoires j'ai contées autrefois, glanant des fleurs et des épis dans la vallée d'Hébron... Quelles belles guirlandes je tressais pour mes enfants avec les fleurs des saints !

Les enfants ont grandi et se sont éloignés. Alors, pour la première fois, je connus cet inexorable ennui qui est le fond de rame humaine, et je fus tentée de tristesse. Où étaient les berceaux? Où étaient les visages souriants? Cette couronne de la table paternelle? Et les veillées joyeuses, ces vacances aux lointaines rives en si jeune et si gracieuse compagnie, ces jours peints dans notre mémoire de couleurs si brillantes et si douces ; où étaient-ils?

Ils avaient fui comme passe toute chose. Ma part de bonheur était pourtant encore mille fois plus grande que je ne le méritais et, rendant grâces à Dieu, je me disais : a II ne faut pas pleurer. » Ma fille me lavait dit en mourant, je savais qu'elle était avec Dieu. Mais elle avait emporté les jours heureux, les vestiges des joies passagères évanouies à jamais.

Ni l'aiguille ni le pinceau ne pouvaient me distraire. J'eus recours à l'étude, que j'avais passionnément aimée en ma jeunesse. Je relus l'histoire : mais elle m'apparut tout autre que jadis. Le sens intime, le caractère vrai des événements et des personnages historiques, se dégagea pour moi des ombres et des mensonges accumulés par le temps et les hommes. L'étude des documents authentiques, des œuvres

d'art du temps passé, et, par-dessus tout, cette seconde vue que donne l'expérience des années et des douleurs, me montrèrent, éclatantes de vertus admirables et charmantes, bien des figures méconnues et calomniées. Et tout ce que j'avais rencontré sur ma route de grâces, de pureté, d'héroïsme; tout ce que j'avais vu de beau, d'aimable et de charmant, m'entoura d'images ravissantes, me berça d'ineffables harmonies (1).

Veut-on mieux comprendre encore comment ces jolis contes, avant d'être une page de l'œuvre de IVP'" Lavergne, ont été une page de sa vie, qu'on lise cette autre lettre adressée a la fille cl'Ozanam.

Vous m'avez demandé où je prenais ces contes... Où je les prends? Hélas! mon enfant, je les prends où je les trouve, et ils éclosent pour moi dans un chant, dans un nuage, dans une fleur. Celui que je veux vous dédier : Henriette de rAubespine (2), je l'ai cueilli à Versailles, dans cette toufte d'anémones blanches qui fleurissait devant la grille de votre jardin. Ce jour-là^ j'avais été au Chesnay, et, en traversant ce village à l'heure d'or, au moment où le soleil couchant empourprait le fond des bois, mon mari m'avait acheté un vieux fauteuil Louis XV, du dessin le plus élégant et dont le dossier sculpté était orné d'un bouquet d'anémones... Et puis, quand on a passé quelques heures avec vous, Marie, avec vos deux mères, votre mari, le cher petit enfant, et l'image toujours présente de Frédéric Ozanam, on ne rêve qu'afi'ection, dévouement, culte passionné du devoir et des souvenirs... Tout cela formait une harmonie que j'écoutais ce soir-là (3).

(1) Vie, p. 173-175. — J'abrège àrogrcl ccltelcUre qu'on voudra lire tout enlière.

(2) Une des plus jolies légendes de Trianon,

(3) Vie, p. 1G8-1G9. — Ici encore, il faut tout lire, jusqu'à celte

L'EDUCATION PAR LES CONTES. /i9

Là est, si je ne me trompe, roriginalité de cette œuvre.

D'autres ont écrit leurs contes avec un art plus sur et dans une langue plus parfaite ; mais il n'en est pas chez qui la vie réelle et la vie littéraire se fondent avec autant de sincérité et d'harmonie. IVP" Lavergne ne s'est jamais représentée elle-même dans ses livres ; mais elle traite les héros de ses contes, elle les écoute, les comprend, les aime, les devine, comme elle a écouté, compris, aimé, deviné toutes les personnes qui ont traversé sa vie. Elle arrête sur ces amis du passé le même regard de bienveillance attendrie quia du souvent encourager et relever son mari, ses enfants et les familiers de sa demeure.

D'ailleurs, pourquoi parler de passé? Elle est si bonne, elle "^ tellement l'habitude de s'identifier avec les amis de son entourage qu'elle fait siennes, avec la môme facilité, de lointaines émotions et souffrances, apaisées depuis longtemps par la mort. En donnant à son premier livre le titre de Neiges d'antan^ elle s'est trompée. Il n'y a pas de neiges d'antan pour elle. Regardez-la parcourir les jar-

conclusion mélancolique : « Les conteurs ont la seconde vue du passé. C'est un don, mais ne l'enviez pas, Marie. \\ est rarement accordé à la jeunesse. C'est un regain d'automne, semblable à ces ileurs qui croissent en août sur les champs moissonnés et les parent d'un dernier sourire à la veille du jour où va passer la charrue. ))

dins de Trianon, avec un vieil ami qui vit comme elle dans le passé. Ne ressemblent-ils pas à un frère et une sœur qui se retrouvent après une longue absence dans la maison paternelle, abandonnée depuis leur départ, et qui ravivent, avec une même piété douloureuse, leur lointaine enfance et les tendresses disparues?

Non loin de la grotte où Marie-Antoinette était assise le 5 octobre 1789, lorsqu'on vint Tavertir de l'approche des bandes révolutionnaires, se cache... la demeure du jardinier en chef. C'est là que règne et gouverne depuis plus d'un demi-siècle le respectable et savant M. Charpentier. Il a vu passer les révolutions comme les hivers... Quand je l'aperçois de loin, parcourant son domaine et passant ses fleurs en revue, je me hâte de le rejoindre. J'aime à serrer sa laborieuse main, à causer avec lui des jours d'autrefois, — et de ces longues espérances qui, à force de nous bercer, se changent en douleurs. Nous admirons ensemble les teintes de l'automne... Les gouttes de rosée tombant du calice des fleurs nous font penser aux larmes que répandirent, en quittant Versailles, la reine et Madame Elisabeth (1)...

Il n'y a pas que des fleurs de lis dans cette gerbe cueillie aux champs du passé. La maison des pauvres gens et l'intérieur des grands artistes attire M""^ Lavergne aussi bien que Trianon. Au sortir

(1) Préface des Légendes de Trianon. — La Préface est daléo de 1878. On devine quel chemin prenaient alors les espérances de cette royaliste fidèle qui, en 188^, revenait à Versailles pour faire un pèlerinage à la maison habitée pendant treize jours par le comte de Chambord.

(rime visite à la marquise de Sévigné, une de ses plus intimes amies, elle court voir la femme et les enfants de Lesueur. Une étoile Tattire vers toute demeure qu'a visitée la souffrance, qu'a illuminée ridéal ou que la sainteté a consacrée. Cloîtres ou palais, ateliers d'artiste ou cabanes de batelier, elle entre partout, elle est partout chez elle, et toute réalité qu'elle rencontre rayonne soudain de poésie. Mais toujours modeste, elle ne soupçonne môme pas que le rayon qui dore à ses yeux toutes choses, est fait des pures et chaudes affections de son propre cœur.

J'ai peur que certaines de mes expressions n'aient évoqué chez quelqu'un le fade souvenir de Berquin. En effet, nous savons tous la pauvre figure que fait la vertu dans de prétendus bons livres où l'entoure une auréole de platitude et de doucereux ennui.

Le bon livre — a écrit Yeuillot — manque de simplicité ou il est trop simple ; il manque d'intérêt ou il tombe dans le drame et dans le mélodrame; il manque de style, il est plat ou enflé... par-dessus tout il manque de morale. Certainement il combat le vice et il honore la vertu; mais cette pauvre vertu se ravale dans des conditions si vulgaires, elle

est si bête, elle fait tant de phrases, que tous ses malheurs sont trop justifiés (1).

Eh bien, voici une série de bons livres qui ne manquent pas de morale. Ici pas d'onction sentimentale, pas de phrases, pas de romances, pas de fleurs artificielles, mais une vertu alerte, vivante, française. Cette vertu ne se regarde pas elle-même et vit toute pour autrui; elle ne sait même pas qu'elle est si parfaite et n'a pas Fair de viser si haut ; enfin, quand par hasard il lui prend fantaisie de faire un brin de toilette, sans chercher bien loin, elle court à la prairie voisine pour y rafraîchir sa parure et y renouveler ses parfums.

« Ne demandons d'esprit que ce qu'il en faut pour être bon; c'est déjà beaucoup. » L'aimable auteur des Neiges dantan a dû, je pense, aimer cette pensée de M""' Swetchine. Certes, il faut beaucoup d'esprit pour être tout à fait bon dans la vie réelle, il enfant davantage encore pour être bon dans un livre, pour échapper au ridicule qui, en littérature, accompagne, je ne sais pourquoi, une certaine bonté. Mais n'ayez pas peur; voici bien l'esprit le plus éveillé, le plus gentiment méchant qui soit au monde. Aussi, comptez sur cet esprit pour couper court à une scène trop attendrissante ou pour atténuer par une note ma-

(1) Mélanges, 2® série, t. V. Les Contes de M'''" de Ségur.

licicuse rinvraisemblance d'un dénouement trop parfait. Ce n'est pas nn esprit de mots dont on puisse donner une idée par des citations; c'est tout le récit qui est mené avec une verve piquante. Écoutez jaser dans sa grâce mutine Théroïne du Masque d'or.

Pendant ce temps, Ervin accordait le clavecin, mais la besogne n'avançait guère; car, tout en ajustant les cordes, il avait entamé avec Lina une conversation intéressante.

« Mademoiselle Lina, lui dit-il, mes sept ans d'apprentissage finiront mercredi... sept ans, c'est bien long!

— C'est long quand c'est à venir, dit Lina; mais cela paraît bien court quand c'est passé. Il me semble ([ue c'est hier que nous avons fait notre première communion à la cathédrale. Le temps vous a donc bien duré ici, Ervin?

— Oh! non! dit-il, mais Jacob... »

Il s'arrêta, et, d'un tour de clef, d'un ut fit un mi fort mal à propos.

« Eh bien! Jacob! fit Lina, Jacob acheta le droit d'aînesse d'Esaù pour un plat de lentilles; ce n'était pas cher... »

La petite, scène se continue au milieu de quelques larmes et s'achève sur ce joli mot de la jeune fille...

« Allons, finissez d'accorder mon clavecin, et ne pleurons pas, puisque nous sommes contents (1). »

Voici encore des larmes et un gros chagrin suivi d'un léger souper.

(1) Neiges cVantan, r« série.

Il courut jusque dans le bois de Satory, se jeta par terre, dans un taillis, et pleura longtemps. Et quand il eut bien pleuré et que l'ombre des arbres s'allongeant sur la mousse Tavertit que le soir approchait, il redescendit dans la ville, soupa d'un petit pain, et reprit le coche pour revenir à Paris. — Un héros de roman n'eût pas soupe du tout, ni pensé à l'heure du coche; mais Adrien n'était pas un héros, et ceci, lecteur, est une histoire vraie (1).

Avec Tesprit, M""' Lavergne a la grâce dans le choix du sujet, dans le titre, dans les moindres détails. Pas un trait qui ne soit aimable, pas une parole qui tout en restant simple ne soit fleurie. En quête d'un air pour une chanson de son mari, M""^ de Coulanges rencontre la fille du maître de chapelle Du mont.

« Eh! vite, Marie! dit-elle, j'allais partir sans vous, et cela me chagrinait : j'avais besoin de votre avis. M. de Coulanges a fait une chanson pour M^^ de Grignan ; les paroles sont les plusjolies du monde, mais Tair est du temps du roi Guillemot, et il faut que, chemin faisant, vous m'en trouviez un autre qui s'ajuste bien. C'est affaire à vous, fauvette, qui connaissez tous les airs du monde et en inventez de si jolis (2). »

N'aimez-voQS pas l'image gracieuse qu'amène sans effort ce gentil babillage? Dans les contes de M""^ Lavergne, tout ce qui est jeune parle cette jolie langue, et on y est jeune plus longtemps

(1) Légendes de Trianon. Le L'iafond d'Hercule.

(2) ISeiges d'antan, 2'-' série. La Fille du Maître de chapelle.

qu'ailleurs. Môme les personnes graves, prêtres, niédeciiis ou professeurs, gardent quelque chose de cette vive allure.

« Votre père est artiste, — dit, par exemple, un bon docteur, en rédigeant une ordonnance; — chez ces sortes de malades l'imagination est l)ien puissante. S'il croit guérir, il guérira. Nous autres médecins, nous sommes marchands d'espoir, et souvent nous vendons de celte marchandise plus que nous n'en possédons (1). »

Mais le chef-d'œuvre en ce genre est la trouvaille d'un petit détail qui relève, agrandit et rend idéalement belle l'histoire, d'ailleurs très simple, d'un vieil astronome brouillé avec sa femme et devenu fou. Cette « furie », à l'àme mesquine et à l'humeur grondeuse, n'a pas su comprendre le pauvre savant. Ils ne se parlent plus depuis des années. D'ailleurs Hormisdas est aveugle et ne quitte presque plus sa chambre. On va voir quelle douce folie occupe ses longues

(1) Neiges (Vantan, Pierre LevieiL —Même soia du joli détail dans les descriptions que nous étudierons tout à l'heure à un autre point de vue. Qu'on lise, entre tant d'autres, ce petit tableau de lumière. Nous sommes en plein conte de fées, dans une clairière de roses sur la mousse semée de vers luisants : « Il vit s'avancer vers le rosier une toute petite personne, marchant si légèrement qu'elle semblait voler. Elle était haute d'un pied tout au plus, jolie à peindre; V(Uuc d'une robe à queue, en gaze d'argent, et portait à deux mains une corbeille de (iligrane pleine de lucioles » (Légendes de Trianon. Brindille). Est-ce que le choix des détails, la musique même des voyelles ne contribue pas à l'impression étrange et charmante d'une lumière de féerie.

journées. Un de ses neveux, qu'il ne connaît pas encore, est venu passer quelques jours au Fayard, et, le soir, rencontre soudainement le vieillard dans un voyage de découverte à travers la grande chambre du château.

(( Ce n'est pas ainsi que je comptais vous être présenté, mon cher oncle.

— Qu'importe! dit Hormisdas. Même quand j'étais vivant je me souciais peu des formes banales de la politesse... Je verrai bien qui vous êtes. Chantez-moi de suite Au clair de la lune^ sans dire les paroles, en vocalisant. »

Henry obéit; pour rien au monde il n'eût voulu contrarier le pauvre insensé. 11 chanta doucement; sa voix était naturellement belle, et l'émotion et la pitié la rendaient tremblante. Hormisdas s'était soulevé sur son coude pour l'écouter et restait immobile. Dès que l'air fut fini :

(( C'est bien, dit-il, vous avez compris. Vous l'aimez, n'est-ce pas?

— Qui? dit Henry.

— La lune, reprit Hormisdas.

— Oui, dit Henry, je l'aime. C'est une belle créature de Dieu.

— Viens m'embrasser, dit le vieillard; nous parlerons d'elle tous les soirs (1)... »

Le lendemain soir, Henry revient trouver son oncle, qui a promis au jeune homme de lui parler de sa more.

« Oui, dit le vieillard, je t'en parlerai. Je ne l'ai vue qu'une fois, une seule, il y a plus de vingt-cinq ans. C'était

(1) Neiges (Vantan^ V série. Au clair de lalune.

une jeune fille alors, et elle était si belle qu'elle ressemblait à la lune. Tu ris, enfant? C'est mal. Ne sais-tu pas que les saintes l^crilures, parlant d'une bien plus grande dame que ta mère, disent : Pulchra ut lumil

— Je le sais, dit le jeune homme, et je n'ai pas ri.

— Ne mens pas, dit llormisdas, je t'ai entendu sourire. Où est ta mère à présent?

— Avec Dieu, certainement, dit Henry; c'était une àme angélique. »

Ils restèrent silencieux un instant.

« Ta respiration est celle d'un homme qui va pleurer, dit le vieillard. Ne pleure pas, Henri! Là où elle est, ta mère voit ces astres qui nous semblent semés comme des fleurs dans les plaines célestes, et sont autant de mondes bien plus beaux que celui-ci, lieu de passage et d'exil. Ah! situ savais ce que je voyais dans la lune!... >>

Henry entreprend alors la guérison cle son oncle. Il le décide à sortir de sa chambre pour la messe du dimanche, et le vieillard consent môme à déjeuner avec sa femme et son neveu.

Les domestiques se disaient à voix basse : « 11 est guéri! » Mais, au dessert, Nicolas eut le malheur de laisser choir un sucrier d'argent. M'^^ Hormisdas tressaillit et lui reprocha aigrement sa maladresse. L'accent de sa voix grondeuse rompit le charme; l'astronome se leva :

« Ramène-moi dans ma chambre, Henry, dit-il; nous allons partir pour la lune; sur terre on entend des voix qui me brisent le tympan (1) ».

Mais Henry ne se décourage pas. La raison du vieux savant revient peu à peu, et avec elle, la

(1) Vie, p. 187.

résignation et le pardon des injures. La dernière ligne du conte nous montre Hormisdas tendant la main à sa femme et lui disant :

c( Oublions les orages du midi de notre vie, madame. Le soir est venu. Le jour que nous verrons renaître sera celui de l'éternité. Afin qu'elle soit heureuse pour moi, je vous pardonne au clair de la lune. »

Berquin n'aurait pas songé à ce blanc rayon de lune, et voilà comment, à force d'esprit et de grâce, M^^ Lavergne peut tenir impunément sa résolution « de ne présenter jamais que le côté noble des choses et des personnes ». On voit, du resle, comment cette grâce attendrie et légère n'est pas une simple fleur d'imagination, mais l'expression naturelle de cette poésie intime dont je parlais tout à l'heure et dont il faut maintenant donner un exemple.

On se rappelle, en effet, où nous avons cru saisir l'originalité de ]\P^ Lavergne. Pour elle, l'œuvre littéraire n'est pas le point central et la grande affaire de la vie, mais une sorte de dernier chapitre qui résume tout et que les autres ont préparé, le chapitre du soir où Ton se recueille et

se souvient. La transition a été insensible et s'est faite sans eftbrt. Ce n'était pas la découverte de fleurs nouvelles sur une terre inconnue; c'était seulement Flieure de faire un bouquet de celles qui avaient laissé ua tel parfum au cœur de ses enfants et de ses amis. Jusqu'ici, à force de poésie, elle donnait un air de légende aux réalités quotidiennes et même — on l'a vu — aux vulgarités de la caserne. Maintenant, elle passe la porte d'or des légendes et va donner l'air de la réalité quotidienne aux plus idéales fantaisies. Ici et là, dans les contes, comme dans la vie, un même don transfigure à ses yeux toutes choses, le don de pénétrer les âmes à force de sympathie, le parti pris de vaincre la banalité des hommes et des choses, et d'obliger les plus insignifiants à donner, au moins dans une larme, la goutte de poésie qu'ont fait sourdre au cœur de tout homme le sourire de sa mère et le sourire de Dieu.

Je suis un peu embarrassé pour choisir, dans ces nombreux volumes, l'exemple qui nous permettra le mieux de réaliser et contrôler ces impressions. Comment songer à résumer en deux ou trois pages une de ces Légendes de Tnanon^ qui sont pourtant, semble-t-il, Tœuvre maîtresse de notre auteur? Elles sont faites de rien, et leur charme délicat s'évanouirait. Ouvrons plutôt les Chroniques parisiennes^ et, dans ce livre, une

Nouvelle où je crois trouver, avec le dessin plus ferme des Neiges d! autan, un peu de la grâce fuyante des Légendes de Trianon,

Dans la Préface de sa traduction de Ylliade^ W^^ Dacier a consacré quelques lignes parfaites à la mort de sa fille. M""^ Lavergne a lu ce beau passage et s'est arrêtée longtemps devant cette fleur pâle, épanouie dans la poussière des bibliothèques, et qui entre deux savants — j'allais dire entre deux pages d'un vieux livre — a donné son parfum et s'est prématurément fanée. Elle a vu, elle a vu surtout la pauvre mère qui partage ses veilles entre les soins donnés à l'enfant malade et la correction des épreuves. Bien des fois, elle avait dit à son mari : « C'est Homère qui dotera notre Annette. » Hélas! Annette n'aura pas besoin de dot , elle a commencé son dernier « printemps » .

M"^^ Dacier se remeUait pour la troisième fois à la correction d'une page, lorsque AnneUe s'écria joyeusement : (( Quelle merveille ! le printemps est arrivé ! Il est là dans mon tiroir. Venez voir, maman! venez voir mes jacinthes de Hollande. »

C'était vrai. De précieux oignons de jacintlie, dont un savant de Harlem avait fait présent, l'automne précédent, à M^'^^ Dacier, étaient restés oubliés dans ce tiroir, et, en dépit de l'obscurité et du manque d'air, ils germaient. De leurs tuniques brunes ou violacées sortaient déjà des bourgeons d'un bleu verdàtre, semblable à des amandes.

Annette, folle de joie à cette vue, pria sa mère d envoyer

L'EDUCATION PAR LES CONTES. Gl

chercher du terreau, des pois à fleurs; elle voulut planter elle-même ses jacinthes... et assura qu'elle serait guérie quand les jacinthes s'épanouiraient...

Mais, le lendemain, elle eut un retour de fièvre, et resta couchée tout le jour... Vers cinq heures, la malade dormit un peu, et, se trouvant mieux au réveil, pria sa mère de lui conter une histoire.

« Je t'en lirai dix, si tu veux, Nanette, dit i\I'"^ Dacier; mais je ne saurais en inventer. Je suis trop préoccupée pour cela.

— Vous songez à V Iliade, maman?

— Non, ma fille, je songe à toi, et c'est bien assez pour m'ôter de l'esprit le moyen de faire des contes.

— Chère maman, ce n'est pas un conte que je veux. Grâce à vous, je sais l'histoire de bien des grands personnages... mais il en est deux qui, à eux seuls, m'intéressent plus que tous les rois... et dont je ne sais presque rien.

— Et qui donc, ma fille?

— Vous, maman, et mon bon père... de ce que vous étiez en votre jeunesse, je ne sais presque rien... Faites semblant d'être vieille, faites comme votre nourrice, qui, lorsque j'étais petite, me parlait toujours du temps où elle était jeune... Je ne Técoutais pas; j'étais persuadée qu'elle me faisait un conte, et qu'elle était bien trop vieille pour avoir jamais été jeune... Mais, vous, belle maman... la bonne M"^* Levau a dit un jour, devant moi, que votre histoire était plus curieuse qu'un roman. Contez-la-moi, ma chère mère.

— M"^^ Levau est une exagéreuse, ma fille; mon histoire est toute simple (1). )>

Mais comment refuser quelque chose à la pauvre Annette « si pâle, si affaiblie, et sa jolie tête penchée sur ses oreillers blancs », et M"''' Dacier,

(1) Chroniques parviennes. Annette Dacier,

rapprochant sa chaise du lit, et prenant la petite main de sa fille pour constater que la fièvre était tombée, commence son récit, évoquant de lointains et gracieux souvenirs.

Le lendemain, M. Berain, le dessinateur des fêtes et carrousels du Roi, vient voir la malade... L'enfant a un gentil caprice. Elle veut que le bon vieillard lui dessine deux tapisseries, qu'elle brodera pour la fête de M. Dacier, et qui résumeront Y Iliade et V Odyssée.

(c Mais, ma belle petite, c'est un monde à peindre.

— Mais non, Monsieur; vous en viendrez bien à bout. D'abord, nous n'aurions que deux sujets... les adieux d'Hector, le retour d'Ulysse. Dans les ornements, vous mettriez tout le reste en symboles. Des armes, des vaisseaux, des monstres, et tous les trésors de Priam, de Polyphème, et le chien Argos... Ah! vous n auriez que l'embarras du choix.

— Je le crois parbleu bien, dit Berain; mais, enfin, il faut vous obéir. »

Et le vieil artiste se mit à dessiner un cartouche, entouré d'une ornementation tellement fantastique et gracieuse, qu'Annette, à chaque coup de crayon, faisait un cri de joie.

Quelques jours après, Annette quittait le Louvre et était transportée dans le bateau qui devait remmener aux Moulineaux. On avait espéré que la campagne lui ferait du bien.

Le mouvement du bateau^ l'aspect des bords du fleuve, rîle des Cygnes... charmaient Annette. Elle avait baissé la glace de sa chaise à porteurs, et respirait avec joie l'air em-

baume du printemps, a Mère, disait-elle, n'a-l-ori rien oublié? mon luth, mes jacinthes, mon métier à broder?... verrai-je le soleil levant à ma fenêtre, à Meudon?... Auronsnous des poules et des colombes? »

Elle redevenait enfant et s'amusait d'un rien. Un batelier laissa choir son chapeau dans la Seine. Elle en rit aux larmes, et ses parents, heureux de la voir si joyeuse, se laissaient aller à Tespoir.

Mais la nuit fut très agitée, et Tenfant ne put dormir. (( Quand donc viendra le jour? disait Annette. Oh! si je suis endormie alors, mère, éveillez-moi. Je voudrais tant voir l'aurore aux doigts de rose... Songez, je ne l'ai vue qu'au-dessus des toils et des fumées de Paris. »

Le sommeil vint enfin, et quand les lueurs du jour firent pâlir la flaaime des bougies, M""^ Dacier se souvint de la demande de sa fille. Mais quand « le premier rayon du soleil entra comme une flèche d'or et vint toucher le front d' Annette », le regard de la jeune fille était éteint pour toujours.

Un cercueil blanc, couvert de fleurs, fut apporté au Louvre, dans la même barque où la jeune mourante avait descendu le fleuve trois jours auparavant... Chrétienne, la mère se résignait, mais elle ne pouvait encore remercier Dieu d'avoir pris sa fille... Un vieux savant s'approcha d'elle, tout tremblant d'émotion.

(c Chère madame Dacier, lui dit-il, ni vous ni moi n'aurions pu consentir à voir tomber cette fleur, tandis que tant de vieillards et d'infortunés, tant d'êtres inutiles ou méchants jouissent encore de la clarté du soleil. Mais songez que celle que nous pleurons n'a eu en ce monde que des jours heureux; qu'elle a pris possession de l'éternel repos

sans avoir connu l'isolement, les regrets... Rappelez-vous Cléobis et Biton, ces modèles si purs de la piété filiale. Leur mère supplia les dieux de leur accorder la plus belle des récompenses. Et, les reprenant dans leur innocence, la mort vint les enlever dans les bras du sommeil. Ainsi a fait pour votre enfant la divine bonté. »

A l'entendre raconter ces choses touchantes, ne vous semble-t-il pas que M""^ Lavergne a écrit d'abandon ses souvenirs en sortant de la maison en deuil? Au soir de cet enterrement, elle est venue voir M""^ Dacier, et elles n'ont pu que pleurer. Le lendemain, elle est revenue. Peu à peu la douleur, moins violente et plus amère, a voulu s'aviver elle-même en laissant couler le flot des souvenirs. Les moindres détails des journées de l'enfant ont repassé devant les yeux des deux mères, et, pendant que l'une se remettait tristement à ses traductions, l'autre sans eff'ort, avec le sourire d'Andromaque, a écrit ce qu'elle avait vu et entendu près des jacinthes fanées et de la tapisserie interrompue.

Certes, la palette de notre auteur est plus riche, son imagination plus féconde que ne pourrait le faire supposer ce simple pastel. Je l'ai choisi à dessein dans sa couleur atténuée, pour qu'on vit mieux de quelle source fraîche et discrète jaillit la poésie de cette œuvre d'éducation et de cette vie. C'est la poésie de tous les jours, et cette poé-

LÉDUCATION PAU LKS CONTES. 65

sie est la plus belle si Tartiste est à la hauteur du poète, si Finspiration anime encore les pages du conte comme elle a fait vibrer Tâme du conteur.

Or, chez ftP^ Lavergne, les qualités de l'artiste n'étaient pas au-dessous de l'inspiration. On a pu déjà s'en rendre compte, mais je voudrais le montrer avec quelque détalL

Avant de pénétrer jusqu'à l'àme, son regard retenait, avec une vivacité singulière, l'image des formes et des couleurs. « Dans ses contes, écrit un bon juge, on ne lit pas, on assiste, on voit, sans que personne ne vous dérange, ni auteur, ni soi-même, ni tapage de style, ni afféterie de métaphores... C'est une vision... »

Elle nous montre ses personnages dans leur milieu et leur costume et met au service du pittoresque une surprenante érudition. Sur ce point, je ne vois pas vraiment en quoi elle est inférieure à Walter Scott. Elle sait l'histoire de toutes les variations du costume, et il n'est pas de mode surannée qui, ajustée par elle à ses héroïnes, ne trouve la grâce et l'éclat d'anfan. On se rappelle Quentin Durward sur le chemin, et « son élégante toque bleue surmontée d'une branche de houx

et d'une plume d'aigle ». Des tableautins de ce genre abondent au cours de ces historiettes du passé. Peut-être même M""^ Lavergne s'arrête t-elle trop devant « les gilets multicolores et les tricornes galonnés » de nos ancêtres ; <( les paniers, les falbalas et les coiffures poudrées de nos trisaïeules » ; mais elle excelle à rendre l'impression chatoyante des vives toilettes du bon vieux temps.

Ce jour-là (jour des grandes eaux de Versailles), c'était plaisir que de voir rangées, autour du vaste miroir des eaux, sept ou huit mille personnes attifées et parées de soie, de rubans et de Heurs, sous un ciel à la Watteau, où la lumière du couchant teignait de rose les nuages épars et verdissait légèrement l'azur (1).

On trouvera la même fraîcheur, le même brillant dans les paysages; mais, alors même qu'elle s'arrête avec le plus de complaisance devant les beautés de la nature et de Fart, le sens intime des choses lui est toujours présent. Sur la tour de la jolie église de Caucleljec, un de ses personnages contemple la ville et le- u mascaret, qui remonte le cours du fleuve avec la vitesse d'un cheval au galop ».

Le cœur du rehgieux battait à se rompre. Il appuya son front contre les pierres, baisa les parois de la flèche, et, levant les yeux, en admira les arêtes puissantes et légères se silhouettant sur Tazur profond du ciel. Puis il abaissa

(1) Légendes de Trianon. Le Plafond d'Hercule.

SCS regards sur la ville, le fleuve, les forêts de Brotonc et de Maulévrier, toutes ces beautés de la terre natale, prémices des splendeurs de la patrie céleste. Une sorte de vertige le saisit; il croyait sentir le mouvement des flots et que l'église, transformée en navire, remportait dans Tespace, vers le port éternel (1).

D'ailleurs, ne craignez pas qu'en abusant de sa facilité à peindre les hommes et les paysages notre auteur laisse languir ses jolis contes. Plus que toute autre qualité, son œuvre a vraiment le don de la vie. Nous avons sur ce point un jugement autorisé. Dans une lettre à M. Joseph Lavergne, le comte Henry de Vanssay lui dit cornaient le comte de Chambord, ayant reçu en hommage les Légendes de Trianon, dévora tout d'un trait l'aimable volume.

Lorsque le lendemain, de grand matin, selon la coutume, j'entrai dans son cabinet de travail... je le trouvai, le petit livre vert à la main, relisant l'histoire du pauvre Jacques, et riant aux éclats des saillies du roi Charles X, alors comte d'Artois, en visite chez sa sœur. Madame Elisabeth... Il était émerveillé de la fidélité avec laquelle l'auteur avait saisi le caractère enjoué de son grand-père : (( Il me semble que je l'entends, disait-il sans cesse; je suis sûr qu'il a dit tout ça, et qu'il l'a dit comme ça. »

A partir de ce jour, les Légendes de Trianon ne quittèrent plus son cabinet. Il avait défendu de les porter dans la grande bibliothèque du château; il les porta lui-même dans le petit meuble en bois de rose, uniquement réservé à

(1) La Flèche de Caudebec.

ce qu'il appelait « les œuvres d'élite », qu'on aime à avoir toujours à portée de la main (1).

« Il me semble que je l'entends. — Je suis sûr qu'il a dit tout ça. » Voilà, en deux mots, les traits les plus caractéristiques de Fart de M""' Lavergne. Les personnages sont vivants et vrais, et Ton peut bien dire aussi d'elle, qu à force de vérité et de vie, elle ressuscite le passé.

Voici, par exemple, dans un conte de pure fantaisie, une scène de tapage, croquée en quelques lignes, qui donne nettement Timpression d'une chose vue et entendue.

On entendait un vacarme infernal dans le vestibule de la maison du bourgmestre. M"^® la bourgmestre, sa bellemère, sa tante, sa cuisinière, ses femmes de chambre et deux nourrices, criaient comme des aigles, sous prétexte d'apaiser deux jumeaux de trois ans, drus et forts comme des Turcs, qui se disputaient un polichinelle sans tête. La fureur des deux mioches était au comble ; ils en étaient violets, et, pour compléter le scandale, un vieil oncle, ouvrant la porte de la rue, d'une voix de Stentor, appelait Croquemilaine (2).

Mais c'est surtout dans le dialogue que JP^ La-

(1) Lettre-Préface à la quatrième édition des Légendes de Trianon.

(2) Les Jours de cristal. Les Petits Bonnets. M'"'^ Lavergne n'oùl pas fait de difïîculte de reconnaître que dans cette phrase, écrite de verve, il y avait au moins deux personnages de trop, et que, même sans les deux femmes de chambre, il y aurait eu assez de bruit.

vergnc a mis sa profonde connaissance de Fliistoire et du canir humain, toute sa grâce vive, son bon cœur et son esprit. On sait que le dialogue est la pierre de touche qui distingue les vrais conteurs. Rien de plus difficile que de faire parler chacun comme il aurait parlé en réalité et de rendre visibles, sans effort apparent, dans quelques phrases courtes, le tempérament d'un personnage. M'"^ Lavergne a reçu ce don très rare qui aurait dû mettre ses contes au-dessus de beaucoup d'œuvres plus vantées. J'en ai donné déjà plusieurs exemples. En voici un encore qui nous aidera à saisir le rapport qui existe entre ces légendes^ de frivole apparence, et la sérieuse histoire.

Nous sommes à Trianon, en juin 1774. Un vieil amateur d'anémones se promène avec Richard, jardinier en chef du château.

M. de Laubespine allait s'éloigner, lorsqu'un groupe de jeunes dames, courant et riant aux éclats, apparut tout à coup au détour de la charmille. Marie-Antoinette était parmi elles, et son port de reine la faisait aisément distinguer. Elle avait une manière de porter la tète si fière, si noble et si gracieuse à la fois... En apercevant les deux promeneurs, elle s'écria :

« Je suis sûre que voici M. Richard!

— Aux ordres de Votre Majesté, fit le jardinier, en saluant profondément.

— J'ai laissé la majesté à Versailles, dit la reine, je veux ici n'être appelée que Madame. Le Roi m'a donné le petit

Trianon pour y faire toutes mes volontés. J'y veux régner, mais en simple châtelaine. Arrangez cela comme vous voudrez. »

Là-dessus, la reine se fait présenter le collectionneur d'anémones.

« J'irai voir aussi votre collection. Mais je vous engage à cultiver d'autres fleurs. Je n'aime pas les anémones; c'est une plante triste, basse, sans parfum, qui ne fleurit qu'une fois, meurt tous les ans, et a toujours du noir dans le cœur; je n'en veux point ici, je veux des rosiers, des jasmins, des orangers, des chèvrefeuilles; j'aime ce qui est vivace, abondant, parfumé...; mais allons voir le jardin botanique et les serres; j'ai promis au Roi de ne rien détruire avant d'avoir tout examiné à fond.,. )> Et elle marcha légèrement vers les serres, suivie de ses dames et du marquis...

Marie-Antoinette trouva qu'il faisait terriblement chaud dans les serres, et ne s'y arrêta que tout juste assez pour critiquer la collection de cereiis^ dont Richard était fier à juste titre.

« Quelles horribles plantes! Quelle est celle-ci, qui ressemble à une compagnie de serpents?

— C'est le cercus flagelliformis, dit Richard...

— Et celle-ci?

— Vopuntia horrida, Madame.

— Quel nom gracieux ! Ne trouvez-vous pas, Mesdames, que cette plante ressemble à une certaine duchesse? Devinez laquelle, et dites-le-moi à l'oreille. )>

Toutes les dames vinrent dire à la reine des noms dilférents, mais sans doute bien choisis; car, à chaque nom nouveau, elle riait aux éclats...

La reine se tourne alors vers le jardinier.

(( Ah çà! monsieur Richard, je ne veux point vous pren-

dre en Iraîlre. Je vous avertis que je vais faire enlever ces serres-là.

— Votre iMajesté aura la bonté d'y réfléchir, ditKicliard, d'une voix émue...; elles ont coûté plus de cinquante mille livres.

— C'est trop cher pour une prison, dit la reine. Pour moi, je déteste tout ce qui est renfermé : des fleurs sous verre, des oiseaux en cage, me donnent envie de pleurer... Je vais avoir à Trianon un jardin anglais, un village suisse, un temple grec, et un joli petit théâtre où je jouerai des opéras... Ah! voici M. Mique, Tarchitecte, qui m'apporte son plan. Quel plaisir! Vite, vite, monsieur Miquc, montreznous cela! »

Alors elle s'empare du plan, Tétend sur la pelouse et, se mettant à genoux, se fait expliquer tous les détails.

(( Et rétable, où sera-t-elle?

— Là, Madame, près de la laiterie.

— Je ferai du beurre, du vrai beurre, el du fromage à la crème! Et ceci, qu'est-ce donc?

— La maison du bailly, Madame, et, tout près du pont, le moulin.

— Aura-t-il des ailes? »

De caprice en caprice, elle en vient à demander une montagne; mais comme ce serait trop cher, et surtout que cela exigerait trop de temps, elle se dédommage en ordonnant à Richard de faire naître à Trianon la rose et Foeillet bleus. Le vieux gentilhomme et le jardinier s'éloignent consternés. L'avenir les épouvante.

<c Attendons, dit pourtant Richard; laissons croître farbre et attendons ses fruits; Louis XVI n'a que vingt ans, et notre charmante petite reine n'est encore qu'une enfant. Si, du moins, elle me laissait mes serres!

— Si^ encore, elle aimait les anémones! » dit le marquis.

Et ils se séparèrent tristement (i).

Qu'on ne se laisse pas tromper à l'apparente facilité de ces dialogues charmants. Il y a là beaucoup d'art, et cela nous fait entrer dans toute Ja vérité concrète d'une époque et d'un caractère. Ainsi comprise, la légende n'est plus l'anecdote piquante qui nous amuse un moment à la marge de la grande histoire. C'est l'histoire même et mieux que l'histoire.

Laissons ]\P^ Lavergne nous donner elle-même la définition de la légende telle qu'elle l'a conçue et telle aussi, me semble-t-il, qu'elle l'a réalisée.

Les légendes sont les fleurs de l'histoire. Elles éclosent à nos yeux lorsque après avoir étudié les livres, les monuments et les traditions, nous voyons resplendir dans une clarté soudaine ce qui fut beau, vivant et harmonieux autrefois. Alors, comme ces caractères tracés d'une encre invisible qui apparaissent sur le vélin à l'approche de la flamme, alors le passé se ranime, et une voix intérieure nous fait un récit. Ce récit coloré, cette parlante apparition, c'est la légende. Elle présente la forme glorieuse des faits et des personnages, et, accentuant le vrai sens de l'histoire, le fixe à jamais dans la mémoire des peuples.

(1) Légendes de Trianon, La Dernière Rose.

Il y a une partie de Tœuvre de IVP^ Lavergne qui mériterait d'être étudiée à part, toute une galerie de tableaux qu'elle a peints avec plus d'amour. Je voudrais que l'on réunît en un volume spécial les scènes d'intérieur ou d'atelier qu'elle a choisies dans la vie des grands artistes. Ce serait un recueil très original et savoureux. Les plus illustres peintres du dix-septième siècle y figureraient, et, avec eux, quelques musiciens de génie, comme Pergolèse et Mozart. Et on trouverait là, en germe, une psychologie très attachante de l'artiste et une théorie mystique et profonde de l'œuvre d'art.

Yraimenl, votre peintre Hyacinthe Rigaud est bien aimable, — écrivait à notre auteur un de ses plus spirituels correspondants, — et vous inspirez à tout le monde votre faible pour cette classe d'artistes. Vous n'en avez pas épousé qu'un, ou plutôt votre culte pour un vous a donné des doigts de fée pour endiahler d'amabilité tous les autres... Éniiettezvous en légendes les perfections de M. Lavergne?... Rigaud, mon cher Rigaud est incomparable. Faites-en mes compliments à ce hloc de perfections dont vous tirez tant de variétés de peintres parfaits.

On pense bien que nous sommes loin ici de l'idéal bizarre de l'artiste mis à la mode par le ro-

l'ënfant et L4 vie. 5

mantisme et dont notre littérature n'est pas encore tout à fait revenue. Le portrait est devenu fatigant dans la poésie et le roman de cette créature privilégiée, qui du fait de son génie est débarrassée de toute contrainte morale et n'a d'autre devoir en ce monde que celui de nous distraire ou de nous ravir. Le peintre dans l'âme de qui l'auteur à'Hijacinthe Rigaiid a étudié la vie intime de l'artiste entendait autrement les choses. Claudius Lavergne était, avant tout, un homme de devoir et de foi. Il sentait l'impérieux besoin de se mettre à genoux pour trouver dans la prière une inspiration nouvelle, et surtout pour obtenir d'égaler, non seulement son œuvre artistique, mais encore sa vie entière à l'idéal contemplé. Les personnages des Contes Çiiàes Légendes ne s'élèvent pas tous à cette hauteur mystique, mais tous l'ont entrevue ou sont capables de l'entrevoir. Ils se ressemblent tous aussi dans la bonne simplicité de leurs habitudes familiales et, sans rien négliger de ce qu'ils doivent à leur art, ils trouvent le moyen de donner une bonne part de leur vie à Dieu, à leur famille et à leurs amis.

Grâce à M"""" Lavergne, nous entrons, à portes ouvertes, dans la maison et Fatelier de ses artistes préférés. Mais ce n'est pas là, pour elle, une simple curiosité d'imagination ou une façon ingénieuse de célébrer, sans en avoir l'air, les beaux vitraux

et les joycu.Y enfants de \h rue cVAssas. Il y a davantage et mieux. Pour chacun de ses héros, la vie intime est à la source des plus belles inspirations artistiques. Leurs œuvres les plus éclatantes ont, pour ainsi dire, jailli d'un souvenir de leur vie quotidienne que, sans doute, l'idéal a agrandi et que l'art a métamorphosé , mais qui garde néanmoins Fempreinte humble et sacrée de la famille et de la maison.

Dans une des Légendes de Trianon, le petit Mozart demande à avoir devant lui, pendant qu'il improvise, un frais visage d'enfant. Nous sommes à Versailles, dans les appartements delaDauphine. La gracieuse princesse est entourée de ses trois garçons; elle tient sur ses genoux l'ainée de ses filles, M""^ Clotilde, future reine de Sardaigne, alors âgée de quatre ans. La famille Mozart arrive et on se dirige vers l'orgue de la chapelle.

« Mein lieher Wol/gang, dit alors la Dauphine en s'adressant à Mozart, improvisez une belle prière à la sainte Vierge.

— Je veux bien, dit Mozart, mais à une condition : c'est que Ton tiendra devant moi YAîigelus que voici. »

Et il désignait M"^^ Clotilde. W"" de Marsan s'approcha et tint près de Torgue la petite princesse, vêtue de blanc, et dont Tangélique sourire, les yeux d'azur et la blonde chevelure ravissaient tous les regards. Mozart, les yeux fixés sur elle, joua une mélodie d'une douceur et d'une grâce infinies. Le Dauphin pleurait en l'écoutant, les petits princes eux-mêmes ne bougeaient pas, et ce ne fut que lorsque la

dernière vibration de l'orgue se îul évanouie que l'incorrigible comte d'Artois s'écria : « C'est charmant! mais je voudrais quelque chose de plus gai. Allons, Mozart, regardemoi, et fais une chanson qui me ressemble (1). »

Nulle part, cette chère idée n'est mieux mise en lumière que dans l'admirable légende de la Flèche de Caudebec. Cette légende a son histoire, qu'on trouvera dans le livre de M. Joseph Lavergne et dans l'étude de M. le chanoine Delalonde sur la Restauration de la flèche de Caudebec. On y verra comment, armé de la charmante brochure, le curé de Caudebec vit s'ouvrir devant lui toutes les bourses de Normandie et trouva enfin l'argent nécessaire pour la reconstruction de la flèche en ruine. Voici en deux mots la légende.

« On sait que Notre-Dame de Caudebec est une des merveilles du style ogival fleuri de Tépoque tertiaire. M"'^ Lavergne passa par là en 1878, aima beaucoup le pays et l'église, et s'intéressa fort à la flèche du clocher qui, construite en pierre tendre et rayée par le temps, menaçait de s'écrouler. En faisant des recherches sur l'histoire de cette église, elle observa qu'aucun archéologue n'avait pu découvrir le nom de Tarchitecte de la flèche, dont le dessin, remarquable entre tous, imitait, en dentelle lapidaire, la triple couronne

(1) Légendes de Trianon» L'Aurore,

fleurdelisée de la tiare pontificale. — Le maître qui avait construit le reste du monument, Guillaume Le Tellier, avait sa pierre tombale dans l'église, et Tinscription... disait qu'il avait tout inventé, tout bâti, sauf la flèche. — C'était, pour M"*^ Lavergne, une belle occasion d'employer sa seconde vue du passé à retrouver l'auteur inconnu (1). »

« Le double silence du cloitre et de la tombe a déjoué, écrit-elle, toutes les recherches, et c'est aux ruines de Tabbaye de Saint-Wandrille qu'il faut demander, non pas un nom que la sainte obéissance a voué àToubli, mais l'histoire d'un de ces artistes qui ne travaillaient que pour glorifier et servir Dieu. » Et elle révèle, en effet, dans un humble frère jardinier de Saint-Wandrille, autrefois élève de Le Tellier et fiancé de sa fille, le dépositaire fidèle de la pensée de l'artiste et le dessinateur ignoré des plans qui servirent au couronnement de l'édifice.

Mais comment l'humble frère a-t-il pu retrouver longtemps après la mort de l'architecte, le secret de sa pensée? C'est ici le point important de la légende. Il s'est rappelé dans quelles circonstances charmantes Le Tellier avait eu l'inspiration qui, s'il en avait eu le temps, lui aurait

(1) M"^^ Julie Lavergne, p. 19G-197.

permis d'achever son œuvre. C'était pendant un pèlerinage à Notre-Dame de Barre-y-va : l'élève de Le Tellier y était venu avec son maître et toute la famille de celui-ci. Roberte, la gracieuse fille deTarchitecte, avait fait trois couronnes avec les fleurs qui égayaient le bord du chemin.

(( Pour qui ces couronnes? avait demandé le père à sa fille.

— Toutes trois pour Notre-Dame de Barre-y-va, mon père...

— Mais, Roberte, elles ne sauraient tenir toutes trois ensemble sur sa tête?

— Nous verrons bien. J'ai mon idée, moi! »

Arrivée à la chapelle, Roberte, après avoir prié devant la statue miraculeuse, avait essayé de placer les couronnes. Son père souriait, et Colin dit à demi-voix ; « Ma petite sœur, tu n'en viendras pas à bout. Ce n'est pas joli. »

Alors elle avait dénoué deux de ses guirlandes, et, de Tune faisant un collier^ de l'autre une ceinture à la sainte Vierge, elle avait dit avec un sourire de triomphe : <( Regardez! »

Puis on était sorti de l'étroite chapelle... Maître Le Tellier, tout rêveur, avait tiré un crayon de son escarcelle et, s'approchant du mur extérieur de la chapelle^ y avait tracé quelques lignes. Son élève le regardait, et s'écria :

(( 0 maître, quelle belle flèche ce serait!

— Retournons au logis, avait dit maître Le Tellier; il me tarde de dessiner ce que j'indiquais là. Ce soir, tu verras. »

Mais, le soir même, Roberte était tombée malade, et, quelques jours après, elle était morte.

Son père n'avait pas tardé à la rejoindre. L'élève,

qui était fiancé à la jeune fille, avait renonce nu monde et à l'art. Il était maintenant depuis dos années jardinier de Tabbaye de Saint-Wandrille. Cependant la chapelle n'était pas encore couronnée. Le fils de Le Tellier n'avait pas le génie de son père, et tous les projets qu'il avait soumis au curé de Caudebec n'étaient pas satisfaisants. De temps en temps le frère jardinier levait un regard de regret vers l'église inachevée. Enfin il se décide et demande au P. Prieur la permission de dessiner lui-même un projet de flèche. Pour cela, il faut qu'il revive sur la colhne même de Barrey-va la journée joyeuse où Roberte ofl*rit à la Vierge les trois couronnes, et où Le Tellier, à cette vue, eut la vision d'une flèche qui aurait aussi trois couronnes. Le moine retrouve sur la muraille quelques traits encore visibles du croquis de l'architecte .

C'était bien peu de chose, mais c'était l'étincelle qu'un souffle allait raviver... La vision resplendissait, nette et lumineuse, tandis que le frère se hâtait de copier ces linéaments à demi effacés... Larmes, regrets, douloureux souvenirs, s'effaçaient de son cœur. L'artiste rentrait en possession de lui-mcme. 11 sentait tressaillir un chef-d'œuvre en lui... et, lorsqu'il passa près de l'église et de la tour inachevée, il se signa et murmura joyeusement : Veni, sponsa, coronaberis (1).

On voit quelle théorie d'art se dégage de cette

(1) La Flèche dJe Caudebec.

légende. Et le père et le moine sont des artistes comme W^"" Lavergne les comprend. Pour elle ainsi que pour eux, Fart ne se sépare pas de la vie et, comme le meilleur de notre vie est ce que nous en donnons aux afTections de famille et à nos devoirs envers Dieu, c'est encore là que Tartiste trouve la source des plus pures et des plus belles inspirations.

On est parfois très embarrassé pour indiquer des livres d'une lecture demi-sérieuse et reposante qu'on puisse mettre entre toutes les mains. Je crois pouvoir répondre hardiment que la plus scrupuleuse sévérité ne trouvera rien à reprendre dans les ouvrages de I\P^ Lavergne. « Je n'écrirai jamais une ligne que je ne puisse lire à ma fille la religieuse (1). » C'est son programme. C'est la consigne de toute sa vie littéraire que cette âme si belle n'a eu aucune peine à garder. On ne peut dire jus-

(1) Vie, p. 169. —Tous les enfanlspeuvent là lire. J'ajoute, avec la îYiOme assurance, que tous les enfants aimeront ces contes et ces légendes. En écrivant ces lignes, je revois, au collège, des cabines d'infirmerie, où, pour tromper le temps et la fièvre, il m'est arrivé souvent de lire à de petits malades le Mendiant de la Reine ou le Masque d'or. Aucune lecture ne les intéressait davantage.

qu'où va la délicatesse de sa plume et avec quel admirable instinct cette mère chrétienne évite tous les faux pas. Écoutez, par exemple, la petite Henriette de Laubespine, faisant au roi Louis XV les honneurs d'un parterre d'anémones.

« Regardez, sire, cette anémone blanche, lachetéede brun. Devinez comment nous Tavons nommée?

— La Pie, je suppose; elle ressemble à la jument de Turenne.

— Fi donc! comme si une fleur pouvait ressembler à un cheval! Elle a un bien plus beau nom; nous l'appelons Madame Louise de France^ en souvenir de la princesse carmélite.

— C'est une idée, ma belle petite ; vous connaissez donc ma fille?

— Si je la connais! M"^^ Louise est ma marraine. Elle m'a nommée Henriette en mémoire de sa sœur qui est morte et qu'elle aimait tant. Je vais la voir quelquefois au Carmel de Saint-Denis avec maman, et, l'autre jour encore, a elle m'a dit : <( Ma petite mignonne, ne manquez pas de « prier soir et matin pour le roi, et demandez au bon Dieu a qu'il devienne un saint. »

Les larmes vinrent aux yeux de Louis XY. Mieux que personne, il savait pourquoi Louise de France avait échangé les splendeurs de Versailles contre les austérités du Carmel, et le souvenir de cette fille si chère éveillait en lui d'indicibles remords. Il s'était baissé pour embrasser Henriette; mais songeant tout à coup à ce qu'il était devant Dieu, il se sentit indigne de toucher de ses lèvres le front de l'innocente enfant, et, se détournant brusquement, il rejoignit la compagnie, et prit congé de ses hôtes. (1) »

(1) Légendes de Trianon. Tleahetfe ^e Laiibespme.

Un autre conte nous conduit à Versailles, peu de temps après la mort de Louis XV, et je ne sais rien de touchant comme la compassion respectueuse avec laquelle Tauteur, par la bouche de ses personnages, nous parle du pauvre roi.

« Quel bon vent vous amène, monsieur le marquis? Depuis la mort du roi je n'ai vu âme qui vive. Trianon est triste comme un tombeau.

— C'est pour cela que je viens, mon pauvre Richard. Je suis sûr, qu'à part la famille royale, il n'y a personne en France de plus affligé que vous de la mort du roi, et je viens le pleurer avec vous. )>

Les yeux de Richard se remplirent de larmes.

<( C'est vrai, dit-il, j'aimais le roi, il était si bon pour moi! il aimait tant les fleurs! Plût à Dieu qu'il n'eût aimé qu'elles (1). »

D'autres fléaux, de ceux qu'une mère peut nommer devant ses enfants, promènent aussi parfois leur ombre sur ses gracieuses légendes. Il y a, entre autres, quelques portraits de furies domestiques tracés de maîtresse main. Mais même en critiquant les pires travers, elle sait rester indulgente, et je ne Tai trouvée pleinement impitoyable que devant l'hypocrisie janséniste. Cette chrétienne, qui aimait de tant d'amour le pape, les saints et les beaux vitraux, ne peut souffrir les messieurs du Port-Royal.

Elle se rassure en se rappelant les saintes co-

(1) Ibid. La Dernière Rose.

lères du ])on frère Régnier, peintre-verrier et moine de Saint-Denis.

Le lendemain, dès l'aurore, le bon frère Régnier quitta l'église... et se rendit à son atelier. Là, relevant sa robe et retroussant ses mancbes, il se mit à broyer de la couleur, en chantant la prose d'Adam de Saint-Victor sur la fête de saint Denis.

Il finissait la strophe qu'avaient supprimée les jansénistes, et comme pour les défier, chantait à pleine voix :

Gaudc, proie Gra^cia, Glorietur Callia Pâtre Dyonisio,

lorsque Pierre Levieil, arrivant, lui dit :

« Ah! je vous y prends, mon frère; vous en êtes encore au vieux bréviaire d'avant M°' de Noailles.

— Et j'y resterai, s'écria Régnier; d'abord parce que je suis catholique, apostolique et romain, et, ensuite, parce que je suis peintre. Sans cette maudite réforme janséniste de la liturgie, nous ferions encore de beaux vitraux. En attaquant, en supprimant les légendes des saints, les jansénistes ont tué Tart (1). »

A part cette exception, le mal est à peine nommé dans ces pages. J'ai dit plus haut quels trésors d'esprit et de grâce avaient sauvé de l'ennui ces contes où Ton ne rencontre presque que de braves gens.

« Bien qu'une leçon de morale soit souvent renfermée dans mes écrits, jamais, au grand jamais,

(1) Neiges cVantan^ 2° série. Pierre Levieil.

je ne prêche et ne prêcherai (1) », écrivait un jour M""^ Lavergne, au début de sa carrière littéraire. Elle s'est tenu parole, et cependant je ne connais aucune de ses œuvres les plus fantaisistes en apparence qui n'élève Tâme et ne la rapproche de Dieu.

Sans doute, et pourquoi pas, Tamour humain a sa place dans une partie de cette œuvre. On se marie dans les contes de U^" Lavergne comme dans la vie réelle (2). Mais jamais amour ne s'est montré plus candide et plus jeune, n'a parlé une langue plus réservée et n'a été plus docile au bon sens et à la foi. D'ailleurs, aux yeux de cette chrétienne, l'amour de Dieu prime tout. Loin de les diminuer, il ennoblit et agrandit les autres amours. Qu'on en juge d'après ces deux lignes admirables que peut-être bien des mères, dites chrétiennes, ne comprendront pas.

Il aimait sa mère comme seuls savent aimer les cœurs consacrés à Dieu. Dans ceux-là, la mère a la première place

(î) Vie, p. 109.

(2) Elle écrivait à sa fille religieuse : « M. X... s'est scandalisé parce que sur dix contes, il y en a cinq où l'on se marie! H voudrait que Ton ne parlât jamais de cela. J'ai pris sa critique en riant et lui ai dit que l'Esprit saint n'était pas de son avis, puisqu'il avait bien voulu nous raconter les histoires de Rébecca, de Uachel, de Tobie, d'Estlier et de Ruth : histoires matrimoniales, s'il en fut... Mais ce bon monsieur est ainsi, et a une telle frayeur que SOS filles ne pensent à se marier qu'il voudrait qu'on ne parlât jamais devant elles de cemécliant sacrement ! » Vie, p. 105.

après celle du divin Maître, et cette place ne lui est jamais enlevée (i).

Sans cloute, elle est très sobre de reraarcjues de ce genre ; mais à c[uoi bon dégager dans un commentaire abstrait le sens de toute son œuvre? Contes et légendes parlent d'eux-mêmes, et la leçon discrète est plus frappante qu'un sermon.

Voici une de ces histoires dont la donnée est plus originale et plus hardie. Pierre Levieil, fils aîné cVun peintre-verrier célèbre, a achevé son noviciat à Fabbaye de Saint-Wandrille. Il y est parfaitement heureux, quand une lettre de Paris lui annonce la grave maladie de son père. On le lui a caché longtemps, mais tout va mal à Tatelier. Les ouvriers n'obéissent à personne, et la mère de Pierre ne peut veiller toute seule à l'éducation de neuf enfants. Le devoir du novice est évident. Aussi le Père abbé n'hésite pas, et le jeune homme, laissant à grand regret la livrée bénédictine, dit adieu au couvent en se promettant bien d'y revenir. Il remet Tordre dans l'atelier, console les derniers jours de son père, s'occupe de ses frères et sœurs et mène, dans le monde, une vie pieuse et grave de moine.

La nostalgie du cloître ne le quitta jamais. Ni labeurs, ni succès ne lui firent oublier la vie studieuse et cachée qu'il

(1) Neiges cVantan^ 2" série. Pierre Levieil,

eût souhaité passer à Saint-Wandrille ; et, lorsqu'il entendait sonner les cloches de Tabbaye de Saint- Victor, voisine de sa demeure^ il se rappelait celles qui Pavaient fait pleurer en tintant V Angélus, le soir de ses adieux. Et les années s'écoulaient sans fermer la blessure du cœur de l'exilé (1).

Quand il a pourvu à Tavenir de tous les siens et marié sa dernière sœur à un jeune peintre capable de garder les traditions de la famille Levieil, Pierre se sent trop âgé pour rentrer au couvent. Il se console en faisant force visites aux abbayes voisines, en écrivant Thistoire de la peinture sur verre, et il meurt les yeux fixés sur un vitrail qui représente sa chère abbaye.

Ce n'est rien, ce joli conte ainsi résumé, et cependant quelle délicate façon de célébrer la poésie et la joie du cloître ! et ne fallait-il pas une foi robuste pour écrire, au commencement de cette histoire, les mots de Joinville racontant la tristesse de son départ : « Et... je ne vos oncques retourner mes yes vers Joinville, pour ce que li cueurs ne me attendrissait don biau chastel que je lessoie... »?

Il est temps de revenir au livre que M. Joseph

(1) Neiges cV autan, 2*" série. Pierre Levieil.

Lavergne a consacré à sa mère. Je n'ai montré jusqu'ici que le sourire de cette vie, ce qu'il fallait savoir pour comprendre, dans sa puissance éducatrice, la poésie des Légendes et des Contes. Regardons maintenant cette âme achever son œuvre d'éducation en s'élevant par la souffrance à une poésie qui n'est pas de la terre. Au rebours de tant de gens de lettres, M^'^ Lavergne, si aimable dans ses livres, l'est plus encore dans sa vie. Le charme de ses plus délicieuses fantaisies est peu de chose à côté des lettres vaillantes que cette mère a écrites pendant la Commune et du cantique que, dans une mortelle détresse, elle a chanté devant deux cercueils voilés de blanc. On trouve dans le manuscrit inachevé de la Vie de Lucie Lavergne, en religion sœur Marie Stella de Sion, écrite par sa mère, ces lignes touchantes :

Oh! comme j'attendais ta naissance impatiemment, mon enfant premier-né! Avec combien de larmes je te demandais à la sainte Vierge, lui promettant que lu lui appartiendrais ! Quels jolis petits vêtements cousait ma bonne mère pour toi, et avec quelle joie je préparais ton petit berceau blanc entouré de mon voile de première communion... Ma mère... accourut chancelante et bénit ma Lucie... Il était quatre heures du matin, une étoile brillante rayonnait au-dessus des tours de Notre-Dame que Ton voyait de nos fenêtres. Stella matutina! aurore des joies maternelles, premier prélude du sacrifice, Tenfant qui m'était donnée devait plus tard prendre ton nom...

Vingt-sept ans plus tard, cette fille prédestinée mourait chez les dames de Sion, la main dans celle de sa mère. Mais « M""^ Lavergne n'était pas encore arrivée au sommet de la voie douloureuse ». Marie, sœur cadette de Lucie Lavergne, avait résolu de prendre au couvent le nom et la place de sœur Marie Stella, afin, disait-elle, de « vivre et mourir comme elle ».

Notre fille Marie était née le jour de l'Epiphanie, et nous l'avions reçue comme un présent royal^ lisons-nous dans le Mémento des deux sœurs Stella, Tout enfant, elle était déjà si jolie, que nous retrouvions en elle les traits de la belle i^otre-Bame du Bon-Secours^ peinte par son père à Châtillond'Azergues, l'été précédent.

Son enfance fut si douce et si naïve qu'on l'appelait, dans la famille, la petite sœur Simplicienne. Notre ami le docteur Teissier lui promettait qu'elle viendrait soigner les malades avec lui à l'Hôtel Dieu, quand elle serait sœur de Charité, et cette promesse la comblait de joie. Pauvre Marie! lorsque dans nos longues promenades des vacances, il nous arrivait d'oublier qu'elle était moins forte que ses aînées. . . elle marchait sans se plaindre, allant « jusqu'au bout d'elle-même » ; puis, tout à coup, s'agenouillant sur le chemin, elle disait en souriant : a Marion est lasse. » Alors son père et ses frères la portaient tour à tour, se disputant ce frêle fardeau. Dans sa vie religieuse elle a cheminé ainsi... et fléchi de même... sans se plaindre jamais.

(( Ce délicieux récit de l'enfance de Marie Lavergne fait deviner toute la place qu'elle occupait dans la maison paternelle. Son départ, si rapproché de la mort de sa sœur, allait mettre

le comble à la tristesse de ses parents, et sa mère pleura, non sur sa fille allant à Dieu, mais sur le désert qui se faisait au logis, sur ces grâces, sur cette beauté ensevelies sous la Jjure et ]e voile, et qui ne devaient plus jamais égayer sa demeure ni orner son foyer... Hélas! neuf ans après, la seconde étoile devait rejoindre la première... au ciel (1). »

La mère se tint debout près de sa fille crucifiée jusqu'au jour où elle conduisit au cimetière les restes de sœur « Marie Stella ».

Je ne voulais pas qu'elle mourût, — écrit-elle dans sa douleur et dans sa foi. — Elle avait beau me dire : (^ Je vais au ciel », je la retenais dans ce misérable monde. Enfin, le premier vendredi du mois du Sacré-Cœur, en faisant la sainte communion, je devinai ce que le bon Dieu voulait, je lui dis : « Seigneur, prenez-la ce soir, à trois heures. » Et il le fit, le Seigneur Jésus, bonté infinie. Je ne puis comprendre comment j'ai eu la force de dire cela... Ce matin, à la messe qui a été chantée pour elle, son pauvre père a dit le Magnificat^ puis il m'a passé son livre en silence. Je Fallu, mais je ne puis le prononcer encore. Cela viendra (2).

Je ne vois rien de plus beau que cette prière, ce livre ouvert passé en silence et cette douleur qui se promet à elle-même de chanter le Magnificat, Quand tout ce que j'ai dit n'aurait d'autre but c]ue de servir de portique h cette admirable

(1) Vie de M""' Lavergnc, p. 112-11i.

(2) IbicL, p. 117-118.

page, le lecteur serait, j'espère, pleinement dédommagé de la peine prise par lui en me suivant jusqu'ici. C'est cette mère encore que nous allons entendre pendant la guerre et les deux sièges. J'abrège à regret ce chapitre superbe intitulé la Française^ qui à lui seul ferait la fortune d'un ouvrage et que tout le monde voudra lire.

J'ai formulé la consigne ainsi qu'il suit, écrivait-elle le lendemain du jour où son fils aîné partait pour la frontière de TEst : Le devoir veut qu'on parte et l'honneur veut qu'on chante. Et nous chantons si bien que beaucoup de personnes qui arrivent ici avec des figures renversées en sortent transformées.

« L'approche des ennemis et la perspective d'un siège avaient fait fuir de Paris quantité de gens... » Dans cette panique, les femmes de la grosse bourgeoisie se distinguaient. « Toutes ces dames m'étonnent, écrivait M"^^ Lavergne; je ne comprends pas que l'on quitte son mari sans y être absolument forcée (1). » — Quant aux poltrons, ils étaient l'objet de son mépris. Voici ce qu'elle écrivit un jour, à propos d'un beau garçon de cette espèce :

Le jeune X... a passé la demi-journée ici pendant que j'étais allée voir mon fils au camp. Il avoue qu'il est très content de n'avoir pas l'âge d'être soldat. S'il était à moi, je le rabrouerais comme il faut. Quand on a le malheur de

(1) Vie, p. 126.

penser certaines choses, il faut avoir la pudeur de ne pas les dire... Adieu, mon frère; dès que les Prussiens seront exterminés, nous nous reverrons et nous en parlerons dans la (( Chambre des Dames », comme disait Joinvillc à la bataille de Mansourah.

Le 18 septembre, les Prussiens occupaient le pont de Charenton. M""" Lavergne avait déjà pris ses dispositions pour être utile h la défense.

J'ai déclaré mon ambulance à la mairie. En attendant les blessés, je visite les trente-neuf soldats malades que le Valde-Grâce a donnés à Sion. Ils s'ennuyaient. J'ai parlé de tabac, j'en ai apporté, et la gaieté est revenue. Sœur Marguerite s'est dévouée à soigner un varioleux. Je le visite et lui donne du raisin en lui parlant de son pays. Le pauvre soldat est bien content de me voir. Demain je lui mènerai ta sœur Marie qui est fraîche comme une rose. Il verra que l'on guérit de la petite vérole.

Comme toujours, elle s'oublie ou ne parle d'elle qu'en courant, a J'ai vieilli de dix ans pendant le siège, mais la victoire me guérira. » Et les deux premiers pains blancs qui lui furent apportés de Versailles après l'armistice furent distribués par elle aux soldats les plus malades de l'ambulance de Sion.

La Commune ne devait ni l'effrayer, ni lasser sa persévérance. Pendant ces deux mois, elle chercha de toute manière à se rendre utile, et s'employa, avec une adresse inlînie, à diriger sur Versailles les soldats de Paris qui s'étaient laissé

enrôler dans les rangs des fédérés. Elle bravait encore la Commune en cachant le P. Millériot dans les mansardes de sa maison. Profitant des quelques loisirs qui lui restaient , elle peignait à Faquarelle de charmantes images. « Ce sera, écrivait-elle, une provision à donner en France ou à faire vendre en xVngleterre, selon que je serai plus ou moins ruinée. »

« Le 20 mai, les troupes régulières franchirent le mur d'enceinte, et la guerre dans les rues et les maisons commença. Le 23, la gare Montparnasse, voisine de la rue d'Assas, fut occupée par les chasseurs à pied, et les projectiles se mirent à tomber comme grêle dans tous les environs; on vit ce jour-là ftP'' Lavergne arroser tranquillement son jardin, tant elle aimait les fleurs et craignait peu les balles. » La dernière journée fut terrible. C'était la suprême résistance des insurgés contre l'armée de Versailles, qui approchait. Le sang-froid de M"^^ Lavergne retient les misérables au seuil de la maison, près de laquelle ils ont élevé une barricade. Ils cèdent enfin devant les vainqueurs; mais, derrière eux, plusieurs maisons flambent. Une poudrière menace à chaque minute de sauter, au moment môme où l'armée arrive. Les locataires veulent fuir : « Je reste, dit M'"® Lavergne », et elle entonne avec ses enfants VAve maris Stella.

Mais un bruit horrible retentit, — raconte-t-elle ; — la poudrière saute... au même instant je fus assurée que pas un des miens n'était blessé... C'était vrai. Je fus la seule atteinte et si peu que ce n'était rien. J'avais préparé du linge... je me mis de suite avec mes braves filles à panser les blesses... puis on cria : « Voici l'état-major!... » Bien vite de mes mains ensanglantées, je coupai des roses et des lauriers, et mes filles coururent les offrir aux officiers. Marie donna la première rose au général de Rivière en lui disant : (( Général, c'est la France qui vous Toffre par ma main. » Mes deux filles couraient bravement au milieu des chevaux. Tout l'état-major les acclamait.

Le général dit àClaudius, tout ému : « Ah! monsieur, cet accueil me rend bien heureux. C'est la première fois que nous sommes ainsi reçus dans Paris, et voilà trois jours que nous y sommes entrés. »

La journée du 24 a été terrible, mais l'une des plus belles de ma vie. Sais-tu pourquoi? Pas un de mes enfants n'a pâli, n'a reculé d'une ligne. L'incendie, l'explosion, les obus et les balles, rien n a effacé de leurs chers visages la sérénité des enfants hébreux dans la fournaise; ce sont de vrais chrétiens, de vrais Français; alléluia!

Au moment où les fils de M""^ Lavergne allaient, sur son ordre et sous le feu des deux partis, remplacer au sommet de la barricade le drapeau rouge par le drapeau tricolore, un voisin, qui se trouvait auprès de leur mère, s'écria :

(( Ah! madame, retenez ces jeunes gens, ils vont être tués, et nous faire massacrer!

— Ce sont mes enfants, lui fut-il répondu, et s'ils n'y allaient pas, je les y mènerais. »

Plus tard, revenant sur ces souvenirs, elle écrivait cette note intime :

J'aurais pu facilement éviter à mes enfants les épreuves et les souffrances de la guerre; je ne Tai point fait... Je veux que les yeux de mes filles se fixent sur le sang, sur le feu, sur la mort quand le devoir l'exige... — Je fuis à cause de mes filles, m'ont dit mes amies. — Je reste à cause de mes enfants, les filles comme les garçons; et je veux les voir au feu...

Nous appelons les choses autrement en ce siècle-ci; mais, dès les premiers temps de l'ère chrétienne, saint Paul avait écrit : Prudentia carnis mors est. C'est la prudence de la chair qui nous tue. C'est elle qui a diminué la population delà France, c'est elle qui a enfanté les fuyards... c'est elle qui nous fait abandonner la plus sainte des causes, parce que humainement elle est perdue; c'est elle qui amoindrit le sentiment du devoir et efface toute notion de l'honneur.

Coupons court, et n'ayons pas la naïveté cF ajouter nos commentaires à Tenlevante beauté de ces pages. Restons sur le tableau de cette mère chantant Y Ave maris Stella près d'une poudrière qui va sauter, envoyant ses garçons sur la barricade pour enlever le drapeau rouge, et ses filles cueillir des fleurs pour le triomphe. Aussi bien, W^ Lavergne est tout entière dans ce dernier trait. Au cœur du jardin de la rue d'Assas, où le maître verrier est venu souvent se reposer de ses fatigues, où les enfants ont joué près de leur mère et ont écouté ses jolis contes, ce rosier planté

dans une heure joyeuse, arrosé fidèlement pendant le siège, au milieu des balles, fleurissant dans la fumée de ces tristes jours, et épanouissant une fleur nouvelle au matin de la victoire, ce rosier n'est-il pas le symbole de ce beau talent et de ce grand cœur? Travailler, vivre pour autrui, prier et souffrir, se donner à toute âme qui a eu recours à elle ; puis, du sein même de cette existence, humble et dévouée, laisser germer et grandir une fraîche fleur de poésie, c'est le résumé de cette vie et de cette œuvre éducatrice. La poésie de ses livres est le trop-plein de la bonté de son cœur, poésie simple et très pure, faite des souvenirs familiers d'un intérieur charmant, sereine, apaisante, et qui continuera, j'en suis sûr, longtemps encore, l'exquise mission de cette vie.

« De mes mains ensanglantées, je coupai des roses et des lauriers, et... Marie donna la première rose... » La première rose! D'autres ont suivi cet exemple; ils ont sans doute acheté des fleurs plus belles, mais qui ne valaient pas, dans sa grâce vaillante, cette rose tachée de sang.

Et de même, d'autres conteurs et d'autres poètes, peu soucieux d'égaler leur vie à la beauté de leurs fictions, ont cherché très haut, dans l'imagination et le rêve, une œuvre plus sonore et un triomphe plus éclatant. N'aimez-vous pas mieux, dans sa grâce modeste et sa bonté sou-

96 L'ENFANÏ ET LA YIE.

riante, cette noble femme qui s'est ^montrée dans ses livres ce qu'elle avait été dans sa vie, et, par là, sans effort, a rempli l'âme de ses enfants de la plus délicate et la plus sincère poésie?

Mesdames,

Vous vous rappelez le jour où, entrant ici pour la première fois dansle grand parloir, vous nous avez amené vos enfants. C'est une date dans leur vie et dans la vôtre. Jusque-là, sans doute, vous aviez bien confié leurs frêles facultés à des mains étrangères. Des institutrices leur avaient appris, je ne sais vraiment par quel miracle, à lire, à écrire et à compter. Mais ce n'était pas encore le collège. Le collège, les maîtres à l'air solennel, la discipline inflexible, le silence, les classes séparées, la tyrannie des jeunes conducteurs de foule, la cour tapageuse où la plainte des opprimés n'a pas d'écho, en un mot tout cet ensemble que, de loin, les jeunes mères regardent avec une respectueuse terreur.

Déjà, plus d'une fois, le père, plus courageux,

avait pris les devants, mais vous, opposant toujours le même argument, la même résistance, vous répondiez : « Non, non, attendons encore, il est trop petit. »

Trop petit pour que nous nous séparions de lui tout un jour, pour que nous Tabandonnions dans cette foule indifférente ou moqueuse, pour qu'on l'aime et le comprenne comme il a besoin d'être aiaié et compris. Et puis, sans réaliser nettement l'objet de vos inquiétudes, vous deviniez je ne sais quelle rivalité obscure et dangereuse dans cette grande maison où grandirait votre fils. A mesure qu'il apprendrait de nouvelles sciences et que son petit univers s'étendrait, neperdriez-vouspas un peu de lui, de son affection, de sa confiance? Peut-être il vous reviendrait changé, et vous vous compariez déjà douloureusement à d'autres mères que vous avez vues ainsi exilées peu à peu de l'àme de leurs enfants. Or le plus triste est que je ne puis vous dire que vous redoutiez alors de vains fantômes. Non, cette défiance est chez plusieurs un juste pressentiment, de pareilles craintes sont fondées, mais je ne le reconnaîtrais pas devant vous avec une si simple dureté, si je ne pouvais vous indiquer le moyen facile de réduire à néant cette puissance rivale et de faire que l'enseignement reçu au collège, en épanouissant l'âme de vos enfants, la maintienne sous votre influence et la rapproche

encore plus intimement de vous. Ce moyen serait, je crois, de vous aider à travailler vous-mêmes à la formation littéraire de vos enfants.

Je ne sais s'il y a au collège beaucoup de spectacles plus tristes que celui d'un pauvre humaniste, habitué au premier rang dans les classes de grammaire et qui, harcelant en vain ses facultés engourdies, reste en détresse pendant de longues études, devant une feuille de papier blanc. En classe, même misère, même néant, même regard ennuyé et vague des yeux qui ne savent s'intéresser à rien. D'où vient cela, pourquoi cette incapacité, pourquoi cette persévérante défaite du laborimprobiis? A cette question, vous entendrez toujours la même réponse commode : Le pauvre garçonn'a pas d'imagination ; mais quoi! est-il vraisemblable que sur vingt élèves, plus de la moitié soit condamnée par la nature à ne rien comprendre à la poésie? La plus frêle des herbes des champs a sa fleur et chaque fleur a sa beauté ; pourquoi les enfants seraient-ils moins heureux, pourquoi un si grand nombre, parmi eux^ serait-il irrévocablement condamné à la prose? Les poètes sont rares, direz-vous ! les faiseurs de vers sans doute, et je ne m'en plaindrai pas ; mais poètes, nous le serions tous, si nous le voulions; tous, malgré nos résistances, nous le sommes à certaines heures, les plus douces et les plus lumineuses de notre vie.

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