‹ L'enfant et la vieChapitre 26 sur 34 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

BIBLIOTHECA

Ottaviensis

Même au collège, mes enfants, vous n'y avez peut-être jamais pris garde, même au collège, la poésie est de tous les jours.

C'est elle qui, invisible mais partout présente, anime vos jeux; elle qui, malgré les routines de la piété quotidienne, vous remue toujours, quand, dans un parfum de lis, passe au milieu de la chapelle le cortège des premiers communiants; c'est elle qui, pendant la classe monotone, vous saisit soudain et vous montre dans Virgile et dans Racine des visions de fraîche beauté ; elle qui, dans le lourd et chaud silence de Tétiide du soir, vous touche parfois de son aile et vous entraîne dans un monde transfiguré : elle enfin qui, le soir, dans vos étroites cabines, délaçant les dures contraintes du respect humain, vous ploie à genoux et vous fait pleurer, en vous disant le nom de votre mère et des plus intimes affections de votre cœur. Ah! si je pouvais mettre dans ma parole Ténergie et la chaleur de ma conviction, si je pouvais dire le nombre d'âmes charmantes que j'ai rencontrées au collège parmi les plus humbles écoliers, je ferais courir à travers vos veines un frisson d'enthousiasme et vous acclameriez avec moi la première apparition de la poésie dans les âmes d'enfants, ses premiers sourires, ses premiers triomphes.

Je me trompe, ce premier sourire de la poésie, l'enfant devrait l'avoir connu avant de venir au

LA Mi:i{E ET LA FORMATION LITTÉRAlUi:. 101

collège. C'est à son. père et à sa mère de racheminer à cefte première entrevue. Je vais essayer de dire comment.

Ici, permettez-moi, mesdames, d'être surpris de ne pas vous voir revendiquer pour vous cette influence littéraire dans l'éducation de vos enfants. De quel droit vous enlever ainsi une part de leur âme et la réserver au maître futur qu'il faudra attendre quinze ans ! Quelle est la valeur de ces distinctions subtiles qui voudraient isoler l'imagination et la soustraire à votre influence, comme si l'imagination n'était pas intimement mêlée aux autres facultés, comme si vous pouviez vous passer d'elle pour arriver au cœur et à rintelligence de vos enfants! — C'est une grande loi voulue de Dieu, la parole des parents doit éveiller les premières pensées de l'enfant, elle façonne, elle crée presque cette âme : « Que vas-tu devenir, ô ravissante créature, s'écrie un orateur devant un berceau, que vas-tu devenir? Ah! ce que t'aura fait la parole qui va tomber sur toi des lèvres de ton père et surtout des

lèvres de ta mère La voyez-vous cette femme qui

se penche sur un berceau comme elle parle à

cette âme qui sommeille ! Que lui dit-elle, je vous prie, avec ses regards, ses soupirs, ses caresses, ses larmes? Qu'en voie-t-elle dans ce souffle intelligent et sympathique à cette âme qui va sentir pour la première fois le contre-coup de l'intelli-

gence répondant à l'intelligence, de Famour répondant à l'amour? Ah! ce que dit cette parole de mère à cette âme d'enfant, je Tignore, mais sous le coup de cette parole qui porte la lumière et l'amour, un jour cette jeune intelligence s'éveille pour faire sa première réponse à la vérité qui l'appelle, et faire son premier signe à l'amour qui l'embrasse (1). »

Permettez -moi d'ajouter, elle se réveille et donne son premier sourire à la poésie qui lui sourit pour la première fois dans les regards et dans les paroles de sa mère. Bonté et Beauté, Sagesse et Poésie, les mères ont également le pouvoir d'apprendre à leurs enfants ces divines choses, et la tâche du professeur serait par trop difficile, si elles ne l'avaient commencée avant lui.

La conviction serait déjà faite en vous, si vous n'étiez retenues par une objection spécieuse vers laquelle il faut enfin me tourner. Pratiquement, comment faut-il s'y prendre pour exercer celte influence littéraire? Le temps, les moyens, les connaissances, tout nous manque : inutile d'entreprendre ce que nous ne saurions mener à fin. Mais non, rien ne vous manque. Il va sans dire que nous ne vous invitons pas â instituer chez vous, pour vos

(1) p. Félix,

enfants de trois à douze ans^ un cours de littérature. A Dieu ne plaise que rien de didactique, de solennel, vienne rompre le charme de ces premiers entretiens. 11 suffit — et ceci est à la portée de tout le monde — il suffit d'être pénétré du goût des belles choses pour imprimer le même goût à vos enfants par une douce et irrésistible contagion. Oui, mesdames, je réponds de l'imagination de vos enfants si, tout petits, ils ont contemplé les belles choses dans le regard de leur mère, s'ils vous ont vues plus apaisées et plus heureuses en face des beaux horizons, plus attentives et plus souriantes devant un bouquet de fleurs champêtres, s'ils ont vu des larmes couler sur votre visage à une lecture plus touchante, s'ils vous ont entendues tressaillir au retour d'une chère mélodie, s'ils vous ont vues, en un mot, transfigurer les moindres choses par l'application de votre intelligence et de votre cœur. La mère de George Sand avait ainsi Fhabitude de fixer sur de jolies choses l'imagination et la mémoire de son enfant. « Regarde, lui disait-elle, il faudra te souvenir de cela. » Et George Sand ajoute : « Chaque fois qu'elle a pris cette précaution, je me suis souvenue. Ainsi en voyant les liserons en fleurs, elle me dit : « Respire-les, cela sent (( le bon miel; ne les oublie pas. » Quand il y avait un beau nuage^ un grand effet de soleil, une eau claire et courante, elle me faisait arrêter en disant :

« Voilà qui est joli, regarde, » et tout aussitôt cesobjets, que je n'eusse point peut-être regardés de moi-même, me révélaient leur beauté; comme si ma mère avait eu une clef magique pour ouvrir mon esprit au sentiment inculte mais profond qu'elle avait en elle-même (1). »

Voulez-vous un exemple plus facile encore à imiter et plus concluant? Représentez-vous au siècle passé, dans un vieil hôtel de province, vers le soir, un petit enfant au berceau. Il ne veut pas s'endormir et fixe en extase de grands yeux sur sa mère, assise un livre à la main près de lui.

Est-ce pour lui, est-ce pour elle que la noble femme lit à haute voix dans ce livre? Pour elle sans

(1) « Toutes les scènes de la nature offrent quelque objet propre à exciter des séries d'idées qui intéressent le cœur ou amusent l'imagination, mais si le temps où l'esprit doit être naturellement employé à accumuler ces idées est consacré à acquérir la facilité d'exécution sur un instrument de musique, il est évident que ces idées ne peuvent se développer. Je voyageai une fois pendant 400 milles, avec un jeune homme accompli qui ne fit, pendant le cours du voyage, qu'une seule observation, dictée par la vue d'un grand étang marécageux, où il dit qu'il était sûr qu'il y avait beaucoup de bécassines. » — Élizabeth Hamilton, Leltres sur les principes élémentaires d éducation, V'àxh, Demonville, 180i.

« Le père du peintre Millet qui avait une égale estime pour la charrue et pour la peinture, ce paysan aux longs cheveux bouclés, à I'omI doux, aux mains superbes, aimait à observer les plantes et les bètes. Il disait à son fils : Vois donc comment cet arbre est

grand et bien fait : il est aussi beau à voir qu'une tleur vois donc

comme cette maison à moitié enterrée derrière le champ est bien, il me semble qu'on devrait la dessiner ainsi. » — Valbert, Revue (les Deux Mondes V' mai I8S8.

LA MI:RE et la formation LITTERAIRE. 105

doute, car l'enfant ne peut encore comprendre la ])oaut6 d'une tragédie. Pourtant, chose étrange, il écoute comme s'il comprenait et ne se lasse pas d'entendre lire Racine à celle qu'il appellera un jour « sa sublime mère ».

Ne soyez pas trop surpris; cet enfant, c'est noire grand Joseph de Maistre, ainsi bercé de l'harmonie de Racine, avant d'avoir appris l'alphabet. « Je ne le comprenais pas, écrira-t-il plus tard, lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit et qu'elle m'endormait avec sa belle voix, au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers avant de savoir lire, et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette. »

Une mère, un livre, un enfant, gardez le souvenir de ce tableau. Voici que vos enfants ont grandi; leur curiosité est éveillée, ils veulent des livres; bons ou mauvais, ils en auront; mais comme cette nourriture serait plus saine, comme leur formation serait plus sérieuse et plus sûre si le père et la mère se mettaient toujours entre le livre et l'enfant ! Je tremble quand je vois un élève absorbé par une lecture, je tremble pour son cœur, pour son intelligence, je tremble même pour ses pauvres yeux qui s'attardent à leur ser-

vice, même alors qu'il ne fait plus assez jour. Tout est bon au contraire, quand la lecture passe par les lèvres du père ou de la mère pour arriver ail cœur de Tenfant. Cette présence des parents sanctifie tout et chasse les mauvais rêves, elle décuple les avantages d'un bon livre et parvient même à donner quelque valeur à un livre insignifiant.

Un des malheurs de ces acharnés lecteurs solitaires, est de courir pour gagner à toute vitesse le dernier chapitre et voir comment le roman sera fini. Ce n'est pas là un plaisir littéraire, c'est une course sans profit. Bien au contraire, une voix aimée obUge à tout écouter, fait remarquer en passant les traits de caractère et la vérité des sentiments. Même sans rien ajouter, il y a telle façon d'insister sur un beau passage, qui maintient de forc^ l'attention des plus étourdis.

Ne vous rappelez-vous pas avec quelle gaieté de cœur, dans vos premières lectures, vous avaliez une foule de mots sans bien les comprendre, vous nourrissant ainsi d'idées vagues et prenant l'habitude funeste des à peu près?

Pour ma part, je rougis de la paresse obstinée avec laquelle, relisant le chapitre sur l'armure de Don Quichotte, je me résignais à ignorer le sens exact de tous ces termes techniques et la différence qu'il y a entre la salade et le bouclier.

Ce grave inconvénient n'existe plus quand le père ou la mère sont là pour donner la clef des mots inconnus et répondre à toutes les curiosités de l'enfant. Mais la lecture ainsi faite en commun a de bien plus précieux avantages. Les philosophes ont étudié l'étrange phénomène qui nous associe, comme malgré nous, aux sentiments d'une immense foule secouée par une violente émotion. Il se passe quelque chose de môme nature, une contagion moins brusque mais plus intime, entre des personnes qui lisent ensemble le môme livre. Cette parole, ajoutant à elle seule un attrait nouveau au livre lui-même, cette lenteur forcée du débit et, par là-dessus , cette atmosphère de bonheur et de tendresse, en faut-il davantage pour mettre en branle les fraîches facultés de l'enfant!

Qu'il sera facile alors de rêver à son tour le rêve du poète, de contempler les visions magnifiques, de se laisser prendre à ces émotions qui, par moments, rendent la voix de la mère tremblante et font frissonner les petites sœurs!

Si maintenant vous voulez comparer impartialement les deux méthodes, regardez un autre tableau. Au lieu de cette lecture en famille, voyez autour d'une table cette famille de liseurs. Chaque enfant, penché sur son livre, les poings dans les cheveux, comme un rempart autour du trésor

qu'il veut garder pour lui seul. La mère entre dans la salle. C'est à peine si les têtes se lèvent un instant, mais bientôt le silence a repris et tous s^acharnent de plus belle à leur lecture. Pauvre mère qui, paisible, les regardez les uns après les autres et peut-être vous félicitez dans votre cœur! Ils sont là — dites-vous — autour de moi, tout près de moi, mes enfants. Tout près de moi, illusion maternelle! mais qu'ils sont loin au contraire, perdus dans le pays du rêve où ils n'ont pas songé à vous conduire avec eux, où rien ne leur parle de vous, où tout au contraire les éloigne de la maison. Au lieu de bénir ces livres, vous devriez en être jalouses, car chaque jour, ils vous enlèvent un peu de l'esprit et du cœur de vos enfants.

Comment n'avez-vous jamais remarqué la lutte dramatique qui se livre ainsi dans Tombre, entre vous et les puissances invisibles, à qui gagnera ces âmes d'enfants? 0 mères, défiez-vous de ces sirènes qui les bercent de visions enchanteresses et leur promettent des paradis. Défiez-vous d'elles, ou plutôt confondez-vous avec elles, mêlez votre voix à leur voix, et tout en leur montrant Tidéal, gardez ces enfants sous la bienfaisante inflfuence de bonheur réel qu'ils respirent près de vous. Qu'ils ne sachent même pas distinguer entre vous et elles, que tout ce qui est poésie les ramène instinctivement à leur mère, que tout ce qui leur

vient de leur mère soit baigné de poésie. Mais vous vous défiez trop de vous-mêmes, vous ne connaissez pas assez votre pouvoir. Combien de fois vous vous êtes demandé anxieusement comment, pendant les vacances , vous pourriez occuper vos enfants. Certes, je ne condamne point ici toutes les distractions qui, dès demain, les attendent. Oui, donnez-leur le grand air, qu'ils sautent, qu'ils courent, qu'ils promènent sur tous les chemins leurs bicyclettes ou leurs appareils de photographie, mais que leur souveraine joie soit d'être avec vous, de revenir près de vous, de vivre avec vous, et que le plaisir même de la lecture se confonde avec le plaisir d'être avec vous. « Si j'étais près de ma mère, je n'irais jamais au spectacle, — écrivait à Montalembert un de ses plus intimes amis, — parce que chaque fois quej'éprouverais un moment d'ennui, j'irais l'oublier près d'elle. » N'est-il pas douloureux de penser que peut-être cette mère n'a jamais soupçonné sa vraie puissance, que peut-être elle s'est demandé — comme plusieurs parmi vous, mesdames, — comment elle pourrait bien s'y prendre pour distraire son enfant.

Si je n'ai pas achevé de vous convaincre, une dernière remarque résumera tout ce discours. Ces méthodes de formation littéraire que vous trouvez

l'eni'Ant et la vie. 7

110 L'ENFANT ET Lk VIE.

peut-être encore insuffisantes, les professeurs de littérature n en connaissent pas d'autres pourtant. On n'enseigne pas la poésie comme l'histoire ou la grammaire; on ne met pas de force chez un enfant le goût des belles choses et Thabitude de l'admiration. Nous sommes Jnen obligés de laisser tout pédantisme, et d'en venir exclusivement à cette méthode maternelle dont je vous ai montré les grandes lignes. Tout notre secret consiste à les mettre, avec tout l'abandon possible, dans la confidence de nos admirations, à faire passer dans notre voix quelque chose de notre âme quand nous leur lisons Homère ou Racine et à réchauffer les vieux textes morts de l'ardeur de notre enthousiasme, à penser tout haut devant eux, à les admettre comme des frères plus jeunes dans l'intimité de notre vie, à les amener à laisser parler leurs âmes. L'effet de cette méthode est infaillible et, peu à peu, c'est notre joie et notre orgueil de voir toute une jeune classe vivre dans une atmosphère de poésie.

Vous vous rappelez l'histoire charmante du poète Mistral et des fleurs d'iris. Tout enfant, à trois reprises, dans une môme soirée, le petit Frédéric est allé au bord d'un ruisseau cueillir des iris jaunes et trois fois il est tombé dans la vase et a manqué se noyer. A la fin, ayant sali même sa robe des dimanches, on le met au lit et

LA Mi:UE ET LA FORMATION LITTERAIRE. lit

il s'endort. Alors le petit fait de jolis rêves. Dans un beau courant d'eau azuré comme les eaux de la fontaine de Vaucluse, il voit de belles touffes de grands et verts glaïeuls qui étalent dans Fair une féerie de fleurs d'or. Tout à coup, dit-il, j'entendis une voix qui m'appelait. Je m'éveille et que voisje? — Oh! que vois-je? une grosse poignée d'iris d'or qui blondissait sur ma couchette. Lui-même, le patriarche, le maître, mon père, était allé cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la maîtresse, ma mère belle, les avait mises sur mon lit!

Voilà, mesdames, un symbole de votre mission. Au lieu de laisser vos enfants chercher les fleurs au hasard, conduisez-les vous-mêmes par la main. Il n'y en aura jamais pour eux de plus belles que celles qu'ils auront aimées près de vous (1) !

(1) 11 ne peut s'agir ici que d'une iniliation et je n'entends pas conseiller aux parents de collaborer de façon trop personnelle, trop directe, à Pœuvre du professeur. Rien ne gène celui-ci et ne désoriente l'enfant comme cette perpétuelle intervention. Cf. à ce sujet des remarques très intéressantes dans le livre de M. Tarver, Some observations of a Foster l'arent, Westminster, 1897. Cf. aussi d'excellents conseils dans un livre sur le Travail, qui vient de paraître chez Lelhielleux,- précédé d'une préface importante du R. P. Baudrillart.

Joachim de Flore, — dit la légende, — prêchait, un jour de pluie, dans une église d'Italie. Soudain, un timide rayon de soleil traverse le vitrail et vient jouer sur la chaire. L'orateur interrompt brusquement son discours et, entraînant Fauditoire hors de Féglise, lui fait admirer la caresse du soleil sur les blés mouillés. Inspiration aimable et étrange qui fait de lui, sinon — ce qu'à Dieu ne plaise — le patron des prédicateurs, du moins le modèle des professeurs de littérature.

Qui d'entre eux ne se rappelle la froideur et la gêne de ses débuts, le découragement en face de ces grands garçons positifs et de ces malins espiègles, la paix armée pendant laquelle maître et élèves s'observent et comptent leurs forces et le silence contraint qui couve peut-être tant d'orages?

Triste prélude à Tentrée de la poésie dans cette classe qui est pourtant son domaine. Si, du moins, on pouvait ne pas parler d'elle, mais le règlement est là, imposant chaque jour Texplication morne des auteurs, Tessai d'enthousiasme devant les beautés cataloguées et la promenade ennuyée à travers les pages vieillottes du manuel. Les enfants, qui attendaient vaguement autre chose, se font peu à peu à l'idée que la littérature ressemble à tout le reste et se résignent, par habitude, à la douche quotidienne d'ennui, expérience déjà ancienne pour eux des réalités de la vie. Pourquoi s'en prendre au climat, à la pluie d'octobre, au tempérament versatile des enfants? Dans tous les pays du monde, quand la poésie parait, elle attire invinciblement à elle les âmes de quinze ans, mais ici, c'était manifeste, la poésie n'avait pas encore paru.

Or, un matin, après trois semaines de pluie, le professeur est remonté en chaire, ainsi que Joachim de Flore. Il a rouvert le livre à la page commencée la veille. Pleuvait-il encore ou faisait-il soleil ce jour-là, il ne sait, mais il se rappelle le frisson que sa lecture lui a donné. Enfin c'était Racine, le vrai Racine avec qui il avait coutume de converser et qui, chose cruelle, ne lui disait plus rien depuis ces premières classes de poésie. C'était Racine et, oubliant l'auditoire, le professeur,

LE PRETRE ET LA lORMATION LITTERAIRE. tir,

lisant et pensant tout haut, s'est laissé aller au charme de ces beaux vers :

Je passais jusqu'aux Jieux où l'on garde mon fils...

Hier, ses lèvres seules lisaient et sa pensée était absente. Aujourd'hui, toute son âme est en fête. Que la classe est loin maintenant !

J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui Puisque, une fois le jour, vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie.

Les chères images familières surgissent — voilées de rêve — devant les paupières baissées du lecteur et, bercé de cette musique exquise, il les salue avec émotion comme des amis qu'on aurait eu peur de ne plus revoir. La page est finie, il va quand même : il tremble avec Andromaque, il pleure avec elle, il maudit, il supplie Pyrrhus, il s'abandonne une seconde pour se relever aussitôt et remonter à cette fierté royale, et, quand il ferme le livre pour mieux goûter sa propre émotion, il s'aperçoit, avec épouvante, qu'il est encore en classe et que les élèves ont les yeux fixés sur lui. « Qu'ai-je fait? » se dit-il, et il se demande avec angoisse s'il ne vient pas de sombrer dans un ridicule pire que la prose des premiers jours. Mais non, personne ne rit, la classe est muette, un sentiment nouveau fait briller les regards attentifs. Lu sans art, simplement, d\me

manière humaine, Racine les a ravis. La glace est rompue. Joachim de Flore est descendu de sa chaire solennelle, il est de plain-pied avec ses élèves en face des blés mouillés. Ce n'est plus un professeur, c'est un homme qui ne craint pas de montrer son âme telle quelle et de laisser chanter les admirations de son cœur. Heure importante dans sa vie à lui et dans celle de ses élèves, la classe de poésie a commencé.

On voit, en effet, que l'enseignement reste languissant, aussi longtemps que le professeur ne peut communiquer la flamme de son enthousiasme. Si cette contagion ne suffit pas au développement littéraire de l'enfant (1), elle en marque du moins la première phase et sans elle tout autre travail serait vain. Montrons que l'âme du prêtre est éminemment propre à exercer cette influence.

Ne quittons pas le jeune maître qui, un matin, s'est oublié, en pleine classe, à lire Racine, humainement, comme il l'aime ou comme il voudrait l'aimer, de tout son cœur. Regardez-le bien : entre ce livre et lui il y a un lien puissant et doux que vous n'avez peut-être pas soupçonné.

(1) Et sûrement elle ne suffît pas ou plutôt cette admiration elle-même pour rester vivante et intelligente, pour voir un champ indéHni s'étendre devant elle, doit se raviver par toutes les ressources de l'érudition, de l'archéologie, etc. C'est bien dans ce sens que, tout au long de ce travail, nous identilierons les Humanités à la Poésie*

Quelques prêtres s'occupent (Vabeilles ou de fleurs et leur vie est toute remplie de ce bourdonnement et de ce parfum. D'autres sont nés bâtisseurs : à force d'âpre persévérance et de sainte réclame, ils trouvent enfin la somme nécessaire à leur projet splendide et, sur le chantier, leur main déjà tremblante caresse avec émotion les premières pierres du monument. D'autres plus nombreux dépensent en vingt œuvres nouvelles un zèle qu'aucune fatigue ne lasse et qu'aucun triomphe ne satisfait. Une sorte d'excès est la mesure ordinaire des entreprises de ces hommes qui ont agrandi leur cœur en renonçant à leurs propres joies. Une fois ainsi dépossédée d'elle-même par le sacrifice initial du sacerdoce, Tâme se donne plus complètement aux objets dignes d'elle que Dieu lui fait rencontrer. Or, les livres sont presque toujours sur le chemin du prêtre. Dès l'aube de sa vie nouvelle, le séminariste en a trouvé quelques-uns dans sa cellule et, d'ordinaire, l'intimité que les années de solitude ont vue naître, durera toujours. Or voici que la Providence, en lui confiant une classe de collège, lui donne les livres pour compagnons des plus belles années de sa vie. Lui aussi, peut-être, il a la nostalgie des collines où son enfance a grandi près des ruches sonores ; ou bien il a vu en rêve une jeune église élevée par lui sur les

ruines de celle où il a été baptisé ; ou bien encore son imagination généreuse a-t-elle trouvé une nouvelle manière d'adoucir la souffrance des malades et de consoler les orphelins. Mais Dieu le veut professeur; il ne verra plus d'abeilles que dans Virgile et au lieu de bâtir un temple de pierre, son idéal sera de parer de poésie humaine et divine le plus beau de tous les temples, Tâme des enfants. Alors il a repris ses vieux livres de collège, Homère, Virgile, Fénelon, Corneille, Racine et les autres. Sa douce mission est de les faire aimer à sa classe et, pour cela, de les aimer. Dans ce commerce renoué avec les livres, il s'étonne de se retrouver si jeune, presque si enfant. Il les comprend, il les savoure plus qu'il n'avait jamais fait au temps de ses premiers enthousiasmes. Les années ont beau venir, il ne se fatigue pas de cette amitié passionnée pour ses chers auteurs. Parcourant, chaque semestre, d'une même jeunesse de cœur le même programme d'admiration et découvrant sur le même texte, à chaque visite nouvelle, de fraîches beautés, il ne s'aperçoit pas que le temps passe. J'entends encore mon professeur de rhétorique, merveilleusement jeune après trente années de classe, relisant Bossuet d'une belle voix vibrante, avec une admiration toute neuve qui retenait les plus espiègles et secouait les plus endormis. Non, jamais per-

LE PRÊTHK ET L\ FOUMATION LITTÉRAIRE. 111)

sonne n'a aimé, n'aimera les livres comme ces hommes qui, dégagés des vulgarités de ce monde, ont pu garder, dans leurs sentiments littéraires, la sève, la fraîcheur et les illusions du printemps. Sur un mot de leur évêque, sur un signe de la Providence, ils sont prêts à dire adieu aux livres pour courir au salut des âmes, mais leur joyeux sacrifice ne sera pas exempt de soufirance et leur pensée reviendra souvent à leurs chers livres abandonnés. Saint François de Sales les a devancés dans cette tristesse aitéctueusc. La besogne me presse, écrit-il, « sans que j'aie un seul jour auquel je puisse voir mes pauvres livres que j'ai tant aimés quelquefois ».

Si Ton regardait à l'âme des choses on ne pourrait se défendre d'un respect attendri quand on entre dans la bibliothèque d'un prêtre. L'église et la bibliothèque, le tabernacle et les livres, pour beaucoup, ces deux chapitres résument et racontent presque toute leur vie. Un goût très large et très hospitalier a présidé au choix de ses livres, mais aussi un goût qui reste fidèle â ses premières amitiés. Une partie du charme vient précisément de ce mélange, de ce partage équitable entre les livres d'aujourd'hui et ceux d'autrefois. D'ailleurs ne craignez pas de rencontrer ici les jalouses chaînes de fer qui retenaient jadis à la muraille des couvents les manuscrits dont

la perte eût été irréparable. Tout ce trésor, le prêtre Ta acquis de ses deniers, le plus souvent à force de privations patientes qui donnent un nouveau prix à ces livres si avidement attendus et si chèrement achetés. Comme sa bibliothèque est bien à lui, elle est aussi à tout le monde, tant il est vrai que, de toutes manières, il est né professeur d'admiration (1).

Soit par charité devenue instinctive, soit par le besoin qu'ont les âmes vivantes de faire partager leurs enthousiasmes, nos professeurs — quand j'étais enfant — semblaient vraiment heureux de nous prêter leurs livres. Il n'était pas jusqu'au surveillant qui ne fût tout disposé à nous passer quelque volume pour distraire une étude trop longue.

Au fond de nos pupitres, les Poètes franciscains d'Ozanam, le Récit d'une sœur^ le La Fontaine de Taine faisaient bon ménage avec les

(1) Cf. la jolie anecdote que conte Titon du Tillet. a Le père Vanière, ayant été obligé de venir à Paris en 1730, et étant allé au collège Louis-le-Grand, le père Porée le (rouva à la porte de sa classe des rhétoriciens, qui avaient déjà pris place, et fut audevant de lui, le complimenta, et l'ayant conduit jusqu'à la porte de sa classe, éleva la voix en disant « Rhétoriciens, sortez et (( venez voir la grande merveille de nos jours » : ce qui fut exécuté bien promptement par cette belle jeunesse qui n'est pas fâchée de prendre l'air et qui entoura en môme temps une personne dont leur régent faisait tant de cas. -» Cf. la thèse de M. de la Servière : Un professeur cV ancien régime. Le père Ch. Porée. Oudin, 1900.

Racines grecques et les Discours de Cicéroii. Je ne suis pas bien sûr que le devoir n'y perdît jamais rien, mais enfin ces lectures buissonnières nous ouvraient au goût des belles choses et — fut-ce au prix d'un peu d'aimable paresse — nous sauvaient de Tinaction morne, de la langueur et de Tennui.

Après ce sacrifice — qu'il est, me semble-t-il, nécessaire de faire parfois au caprice et à la curiosité des enfants — on n'avait pas de peine à nous ramener au culte des grands auteurs. Nous ne pouvions comprendre la vraie l)eauté des classiques, mais nous étions tout prêts à nous laisser gagner à l'admiration que leur avaient vouée nos maîtres. — Si bons, si larges dans leurs jugements littéraires, si peu exclusifs dans le choix de leurs livres, si disposés à nous permettre, à nous conseiller même la friandise des lectures moins sérieuses et plus modernes, ils étaient surs d'avoir presque toujours raison quand, en classe, ils mettaient les vieux classiques au-dessus de tout. 11 faut avoir suivi ces classes pour savoir avec quelle tendresse un prêtre peut parler de Virgile, avec quel enthousiasme il peut commenter Homère et quelle piété ardente il peut mettre à lire, à ses élèves, le Mystère de Jésus.

Voici, sur ce point, le témoignage d'une trans-

122 L ENFANT Eï LA VIE.

parente sincérité que rendait un de nos prêtres les plus distingués à ses anciens maîtres, à ses anciens élèves, et, bien qu'il ne Tait pas voulu, à lui-même et au charme de son propre enseignement.

Il m'a été donné — disait-il au retour d'un pèlerinage à Rome — de relire ou plutôt de méditer quelques-uns des grands écrivains classiques, dans les lieux mêmes qui sont comme imprégnés de leur gloire, dans le cadre le mieux fait pour rendre plus vivants, plus puissants ces écrits merveilleux dont les siècles n'ont pas altéré la beauté... J'ai pu savourer tous les charmes de la poésie virgilienne dans cet incomparable paysage dont le prince de la poésie latine s'est inspiré, en face de cette mer dont il a chanté la sérénité magnifique :

Quum placidiim ventis staret mare...

Certes, il y a à Rome des émotions d'un ordre plus élevé; mais celles-là sont déjà bien vives et d'un charme bien pénétrant. Et en les goûtant, j'aurais pu croire, semble-t-il, que jamais je n'avais ressenti à un tel degré la puissance des impressions littéraires.

Eh bien! laissez-moi vous le dire: à ce moment même, ma pensée et mon cœur se reportaient vers ces modestes classes de mon Petit Séminaire où j'avais été initié à la connaissance et à l'admiration de ces grandes œuvres. Et en comparant à cette méditation solitaire et délicieuse de mes souvenirs classiques, agrandis ainsi par leur cadre historique et embellis de toute la poésie des ruines, les lointaines explosions de mon jeune enthousiasme, j'étais forcé de me dire que c'était peut-être la première impression qui avait été la plus vive, la plus enivrante... Ah! c'est que nos maîtres... nous avaient appris à lire avec passion lesœuvres

LK PKKTnE KT \A 1 OUMATION LITTEIUIRK. VIA

des grands écrivains et à leur livrer notre àme... Etpourquoi me serait-il interdit de rappeler que, pendant des explications de ce genre, j'ai vu parfois des larmes couler, les belles et pures larmes de Tadmiration enthousiaste; — que j'ai entendu proférer par mes condisciples, et parfois aussi par mes élèves, ce cri naïf dont Taccent étonné et douloureux a sur des lèvres d'écolier une si expressive éloquence : Oh! monsieur, la classe est finie (1).

On admet tout cela, dira-t-on, quand il s'agît de Virgile ou dllomère, de Pascal ou de Bossuet, mais quelle vérité et quelle passion pourra mettre un prêtre dans la lecture d'un drame ou d'une comédie? Si la saveur et le poignant de ces œuvres est dans leur brûlante ressemblance avec la vie, le prêtre sera inhabile à les comprendre, lui qui a retranché de sa vie ce qui fait l'objet le plus ordinaire de la tragédie et du roman. Il gâtera donc ces choses en les comprenant à la simple et fausse manière des enfants.

L'objection est plus spécieuse que solide. Il n'est pas démontré, en effet, que la vie vécue — comme on dit — soit Tunique et le meilleur moyen de comprendre des chefs-d'œuvre. Est-il bien sûr qu'une certaine ignorance, en conservant chez l'homme mûr plusieurs des illusions de l'enfant, n'entretienne pas en lui les sources vives d'un enthousiasme qu'une expérience trop

(1) M. l'abbé Penon, ancien vicaire général de M^' rarchevêqiie d'Aîx.

complète aurait desséché? Sans doute, une science pratique de la vie est indispensable pour goûter à fond les fables de La Fontaine et les comédies de Molière; il faut avoir pleuré de vraies larmes pour pouvoir réaliser pleinement les poètes; et les plus beaux vers ne se révèlent à nous qu'à la lumière triste de nos souffrances, mais ces réalités-là ne sont pas inconnues au prêtre. D'ailleurs, si la vie réelle illumine ainsi la littérature, il est certaines expériences qui risquent de nous gâter les plus beaux livres. Quelle pureté, quelle fraîcheur d'âme n'est pas nécessaire pour entrer dignement dans l'âme du Cid ou de Pauline î Comme il faut être resté jeune pour relire avec confiance et sans amertume la fable des Deux Amis! Non, il n'est pas vrai que la réalité trop intimement connue soit la meilleure maltresse de poésie, et si les mots exquis des poètes cachent de si douloureuses et bourgeoises déceptions, le meilleur commentateur sera peut-être encore celui dont l'âme est restée la plus voisine de la candeur et de l'innocence des enfants,.

En vérité, je n'ai eu jusqu'ici aucun effort à faire pour éviter toute comparaison désobligeante portant sur la valeur relative des professeurs. Encore une fois, il ne s'agit ici ni de connaissances ni de talent. Le grand art du professeur de littérature, ou mieux, sa principale mission

est, scmblc-t-il, crôtre un excitateur. On ne lui demande pas d'écrire des chefs-d'œuvre, ni même d'éviter dans sa prose les fautes qu^il reprend chez ses élèves. Il lui suffît à la rigueur d'avoir reçu le don unique d'éveiller les imaginations engourdies et d'attendrir les âmes indifférentes. Or, nul ne semble mieux que le prêtre préparé à cette action féconde, parce qu'aucune admiration n'a chance d'être aussi contagieuse que la sienne.

Allons plus loin et poussons jusqu à la limite des concessions et des aveux. Non seulement cette facilité d'enthousiasme n'est pas nécessairement proporlionnée à l'éclat solide du talent, mais encore cette sorte d'entraînement littéraire peut avoir des inconvénients réels. Toute passion est vite intempérante et dans ces classes un peu lyriques la parfaite mesure est dificile à garder. On voit d'ici hi caricature du professeur pleurant d'admiration aux vers de Casimir Delavigne, et s'enflammant aux pauvretés d'un prétendu « poète chrétien ». Comment l'atticisme pourraitil supporter pareille température? Dès la première explosion intempestive, il s'évanouit et avec lui disparaissent le sentiment délicat et la finesse du goût.

On pourrait répondre qu'un goût très délicat et très sûr n'est pas incompatible avec une

extrême vivacité cVémotions. Grâce à Dieu, la caricature indiquée ne ressemble aucunement à beaucoup de nos professeurs. Mais, si Ton veut bien, acceptons pour un moment ce ridicule et demandons-nous si, même en cette posture, nous ne sommes pas après tout moins loin de lïdéal que des maîtres d'une trop parfaite correction.

Certes, je voudrais que tout professeur de littérature fût obligé d'aller chaque année oublier sur l'Acropole le faux éclat et les vulgarités de notre prose contemporaine : je voudrais, tant je crois à la dignité royale d'une àme d'enfant, voir toujours auprès d'elle des hommes tels que Fénelon les aurait choisis pour continuer son œuvre auprès des enfants de France. Mais puisque ainsi ne vont pas les choses, je trouverais aussi regrettable que, dans le jugement à porter sur un bon maître, on se laissât trop influencer par une sorte de superstition du goût.

Ceux qui prônent si haut cette qualité toujours rare se persuadent peut-être un peu vite ({u'il est en leur pouvoir de la communiquer aux élèves. L'expérience aurait du pourtant les guérir de cette illusion. En effet, si chez les meilleurs esprits le tact et la délicatesse littéraire ne s'épanouissent que plus tard, si de vrais écrivains ont presque toujours, entre vingt et vingtcinq ans, payé tribut au mauvais goût de leur

LK V\{\:[[\V: KT LA FORMATION LIITERAIUK. i:>7

âge et (le leur temps, quelle chance avons-nous de familiariser avec Taustérité de Tatticisme une jeune classe nécessairement éblouie par les couleurs voyantes et les faux brillants? Rappelons-nous le temps où nous aurions donné Pascal et La Fontaine pour une scène des Biu^graves et ne pensons pas qu'on ait encore trouvé le remède contre ces fièvres qui nous ont alors si délicieusement brûlés. Il est bon pourtant, il est indispensable qu'au plus fort de cette espèce d'ivresse la jeunesse soit retenue par le calme sourire du professeur revenu de loin au culte des beautés simples. Ici, je ne ferai pas difficulté de reconnaître la supériorité que peut donner la formation reçue dans les hautes écoles de l'Université. Pour l'éducation et la maturation du goût, rien ne doit être comparable à ces rapports quotidiens avec des maîtres éminents, à ce contact direct et prolongé avec les chefsd'œuvre. L'action d'un esprit ainsi façonné ne sera certes pas inutile. Cette parole incisive qui dénoncera sans pitié le ridicule d'une métaphore ambitieuse et la banalité solennelle d'une phrase, sans affirmer le goût de l'élève, lui fait du moins entrevoir de loin et estimer ce qu'est un homme de goût. Le professeur ne peut pas davantage pour l'ordinaire, et si d'aventure il croit rencontrer des élèves sagement épris des grâces

austères de Bourdaloue, qu'il ne se hâte pas trop de leur donner le premier rang. Ces petits prodiges n'ont pas plus de goût que les autres, ils manquent simplement d'imagination et la poésie leur est fermée.

Du reste, alors même qu'on se flatterait avec quelque raison d'arriver à un résultat plus précoce, il y aurait encore une illusion — et plus dangereuse — à orienter vers ce but le meilleur de notre efl'ort. Avant de susciter et de cultiver chez l'enfant le sens critique, il est en elfet urgent de donner l'essor à ses facultés actives, de féconder son imagination et son cœur. On ne prend pas des leçons de maintien ou de danse avant d'avoir appris à marcher, et on laisse un peu courir la jeune sève avant de couper les folles branches. Il faut de même encourager les premières fantaisies de Timagination et permettre d'abord à ces jeunes têtes de se griser de littérature. Je redouterais presque pour elles les jugements trop sévères d'un goût dédaigneux. L'excès même où cette liberté pourra les porter ne laissera pas de les instruire et de les préparer à accueillir avec une soumission plus docile les corrections d'un homme de goût. Mais si votre premier et principal souci est de les maintenir dans des limites étroites, de quel profit seront vos remarques à ces imaginations stériles que

votre sévérité a desséchées avant leur première fleur?

Si enfin, par malheur, ce jeune prêtre — trop enthousiaste et privé de cette forte culture littéraire que reçoivent ailleurs des maîtres si distingués — manquait positivement de goût, ayons Taudace de dire que la classe ne serait pas pour cela complètement compromise. On souffre, sans doute, à la pensée de ces jeunes esprits gagnés aux ridicules admirations de leur maître, de ces jeunes poitrines secouées par les éclats d'une parole plus ardente que délicate. Cependant, n'en déplaise aux raffinés, il y a encore de la poésie dans cette classe qui leur fait pitié et, quoique trop violente et mal dirigée, cette secousse fait passer à travers les âmes le premier frisson du beau. Car la poésie n'est pas enchaînée à nos étroits scrupules de littérateur dédaigneux; elle brise les cadres où nous pensons renfermer, elle parait, elle chante, à travers les strophes ampoulées d'un cantique banal, la vulgarité d'une mélodie populaire et l'éloquence douteuse d'un professeur enflammé. L'essentiel est qu'elle vienne, qu'on la reconnaisse et que le contact s'établisse entre elle et les jeunes imaginations. Peu importe le fil plus ou moins grossier qui amène l'étincelle pourvu que l'éclair jaillisse vif et brillant.

Et ne craignez pas que, soulevées ainsi vers

ridéal par une main moins délicate, les âmes gardent toujours la trace de cette fâcheuse empreinte. Il faut avoir plus de confiance dans la sûreté instinctive du jugement qui triomphe tôt ou tard chez les bons esprits, et dont aucun maître ne pourrait corriger Fabsence. « Tout est bon aux bons », disait M""^ de Se vigne. Elle avait raison, et son exemple montre bien que même les méchants écrivains apprennent à aimer les beaux livres quand on a la vocation de ce noble amour. Beaucoup ne doivent-ils pas à Victor Hugo de leur avoir fait aimer Racine, et, malgré les mille fautes de goût qu'un professeur impitoyable pourrait marquer dans les œuvres de saint Augustin, qui de nous n'aurait voulu apprendre de ce maitre incomparable à savourer Virgile et Platon?

Devenu grand et sceptique, Pierre Nozière s'amusera au souvenir de M. Chotard dont la brûlante éloquence donnait aux discours de Tite- Live un lustre nouveau ; on bien il rira de Fabbé Jubal, suspendant avec conviction ses guirlandes de papier doré au reposoir du jeudi saint, mais quand Pierre était petit, M. Chotard et l'innocent abbé Jubal lui-même ont semé dans son esprit le germe de bien beaux rêves et il ne parait pas que, formé à cette école, Fenfant devenu homme ait gardé du goût pour la boursouflure et pour le papier doré.

LE PllKÏUE ET LA FORMATION LITTÉUAIKE. i:M

Je n'aurais pas parlé si abondamment de cette mission excitatrice du professeur si je n'avais pensé étudier par là même les conditions de Finitiative personnelle de l'enfant.

En effet, la réaction vivante et généreuse de celui-ci sera toujours en proportion de l'enthousiasme entraînant du maître. Mais pour nous en convaincre, il ne sera pas inutile de changer notre point de vue, de laisser la classe pour descendre dans la salle d'étude et de nous demander, en face du travail solitaire de l'élève, quel est le professeur le moins éloigné de la perfection.

Si l'élève ne travaille pas en étude — ou s'il travaille de mauvais cœur — tout le monde est d'accord — c'est un peu la faute du maître. Les parents, d'ailleurs si facilement trompés sur le progrès réel de leurs enfants, demandent énergiquement un professeur qui, selon leur expression, fasse beaucoup travailler. Le malheur est que parents, élèves et même quelques professeurs se laissent duper par les apparences quand il s'agit de constater cette activité. Beaucoup ont le fétichisme du devoir écrit et nous jugent au poids des copies de nos élèves. Vu devoir écrit à chaque

séance, juste le temps non pas de réfléchir mais de bâcler un plan avant d'avoir trouvé les idées du devoir, une course endiablée à qui écrira le plus vite et couvrira le plus de papier, enfin quatre ou six grandes pages — voilà le triomphe et les trophées du maître parfait. D'autres, moins ambitieux, regardent sans envie ces imposantes masses de copies. Ils exigent le travail écrit, mais ils estiment que le meilleur travail se fait en classe et, pour un peu, s'ils n'avaient peur d'offenser les oreilles graves, ils diraient aux enfants de courir et de s'amuser jusqu'à la nuit. N'en savait-il pas un peu plus long que nous sur l'art d'éveiller et de nourrir les intelligences, ce vieux maître qui, pour toute classe et toute étude, au chant des cigales, causait sans fin avec ses disciples sur les bords de Tllissus?

Mais enfin il faut un devoir. On peut rêver une manière plus humaine de l'obtenir, des textes plus intéressants et plus courts, des études plus coupées de jeux ou de lectures, une plus large place faite à la collaboration du maître et de l'élève, mais personne ne songe, pour le moment du moins, à l'abolition du devoir. Voici donc nos enfants condamnés à la lourde atmosphère des salles d'étude! Là, chaque soir, dans la fièvre ou dans l'ennui, ils rédigent leur copie. Au lieu de nous laisser attendrir à la vue de ces grandes

pages vides, au l)riiit des plumes grinçantes et à la pensée de ces imaginations en travail, rentrons vite dans notre sujet et montrons que le prêtre est, plus que personne, capable d'utiliser ces longues études et de les rendre fécondes pour le développement littéraire de Tenfant.

Rien n'est plus difficile pour le professeur de littérature que de Ijien choisir le sujet du devoir français. La besogne est toute faite dans de nombreux recueils, mais comment se résigner à offrir à cette fraîche jeunesse les fleurs fanées qui prennent dans ces herbiers une odeur de mensonge et de maladie? Le plus grand nombre des sujets que renferment de pareils livres ne rappellent à une àme d'enfant aucun souvenir sincère. Tout est à inventer de toutes pièces et, pour être fidèle à la matière imposée, c'est à qui devra parler avec le plus d'abondance sur des choses qui n'ont jamais traversé sa vie. On a découpé — au cœur d'un roman ou d'une histoire — une narration forte en couleurs et qui, choisie précisément à cause de son caractère étrange, devient, ainsi isolée, encore plus invraisemblable. En tout cas, extraordinaire ou non, elle reste très irréelle pour celui qui est oblige de la raconter à son tour. Un pauvre élève intelligent, la sueur au front, sort découragé d'une composition pour les prix où il lui a fallu dépeindre l'horrible assassinat d'une

princesse : il n'a rien su tirer de son cerveau vide, et son admiration jalouse avec dépit les camarades qui ont — il ne sait comment — barbouillé de cet horrible récit les quatre longues pages de leur copie.

Un maître qui se contente de puiser ces devoirs à cette source douteuse doit renoncer à voir les élèves s'ouvrir à la poésie, et cependant nous devrions tous avoir une pareille ambition. Pourquoi un petit humaniste ne serait-il pas poète, au vrai sens du mot, quand il médite, quand il conçoit et quand il écrit son devoir (1)? Il n'y a pas, après tout, deux poésies : une, la vraie, à notre usage; l'autre, étriquée ou grandiloquente, fausse toujours et glaciale, bonne pour les écoliers.

Ah! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie.

Si cela est vrai de toutes les grandes œuvres, pourquoi, après tout, ne serait-ce pas vrai d'un simple devoir d'enfant?

iMais pour en arriver là, le professeur doit nécessairement renoncer à imposer une matière que les élèves ne puissent développer sans sortir de leur propre expérience. Il les amènera à dire ce

(1) Je ne parle pas — on rentend bien — des devoirs en vers : exercices funestes à la plupart des écoliers quand on le leur impose souvent, vain triomphe de mémoire qui comj^romet — pour bien des raisons — la santé intellectuelle et littéraire de Tenfanl.

LE PRETRE ET LA FORMATION LITTÉRAIRE. lî.»

(jii'ils pensent, sentent, voient et se rappellent en face du sujet donné. L'enfant ainsi formé rentre en lui-même, descend dans son propre cœur, puis remonte, non pas dans les astres, mais sur la terre, au point de Tespace où maintenant il est placé; il regarde autour de lui, s'intéresse à ce qu'il voit, entre peu à peu dans Fàme des choses et plus encore dans les consciences obscures qui l'entourent, ses parents, ses amis, en un mot tout ce qui est pour lui la réalité.

Que le professeur ne craigne pas d'épuiser vite un pareil programme, ou de ne pas pouvoir y attacher longtemps les imaginations capricieuses. Cette réalité est immense et d'un intérêt bien autrement saisissant que les plus fantastiques histoires. D'ailleurs tout rentre dans ce programme, parce qu'on peut étudier, de ce point de vue simple et humain, et Racine, et La Bruyère et La Fontaine, toute la littérature et toute Thistou^e. Les grands auteurs, nos écoliers ne les comprendront, ne les goûteront que si vous leur apprenez à les reconnaître dans la vie de tous les jours, dans les petites passions du collège, dans ces longs égoïsmes et ces brusques générosités, dans ces faiblesses qu'ils sentent déjà bien dans leur âme, dans l'histoire déjà complexe de leur cœur.

Or, pour demander à l'enfant un pareil eifort, il ne suffit pas au professeur d'avoir un vrai

talent et une forte littérature. En effet, le devoir ainsi compris n'est pas autre chose qu'une confidence. L'enfant qui le compose note sur le vif ses impressions sincères, parle de lui sans réticence, se livre tout entier. On voit comment — à travers ces longs préambules — je n'oubliais pas mon programme et quel est sur ce point encore l'avantage incontestable du prêtre. Si quelqu'un peut se flatter d'obtenir de l'enfant ce plein abandon, n'est-ce pas le prêtre d'abord et, bien souvent, lui tout seul?

Les hommes de collège auront souvent remarqué, je pense, de quelle réserve jalouse les élèves les plus expansifs cachent l'intime de leur âme. L'expérience précoce de la vie a vite appris au petit interne qu'on ne laisse pas voir impunément ce qu'on a de meilleur en soi. Plus encore que la force, si tyranniqiie pourtant, la moquerie est la reine des collèges. Tout plie et se dérobe devant elle, car rien ne lui est sacré. Un je ne sais quoi montre au nouveau, même dans les dernières divisions, qu'il est maladroit de parler de sa mère, des petits frères et des petites sœurs et de tout ce qui remplit son cœur.

A ce régime, les meilleurs, au bout de deux ou trois ans de collège, ont achevé de dédoubler leur ame. Dans un sanctuaire impénétrable, ils gardent pour les heures de solitude ou de va-

LE PRÊTRE ET LA FORMATION LITTÉRAlRl!:. liT

cances leurs vrais sentiments et leurs plus chères tendresses. Au public, ttux camarades moqueurs et souvent môme au maître mal connu et trop redouté, ils montrent seulement la surface froide, indifférente et moqueuse.

Les voici venir en humanités. Que va faire le professeur? A ces âmes fermées osera-t-il demander un devoir sincère? Devant cette difficulté on s'explique la pauvreté des recueils de narration, cette gageure de ne rien donner d'humain à Tesprit des élèves et de les promener dans l'invraisemblable et le faux. On n'arrive pas à quinze ans sans avoir jamais rencontré la mort. Tous ils ont vu, ou du moins tous peuvent se représenter sans peine un cercueil d'enfant. Il y a de la poésie dans ce souvenir de la première heure sérieuse de leur vie, et ils mettraient un peu de leur âme sur la page où ils essaieraient de fixer cette impression. Mais non, gardez-vous de rompre la glace, ouvrez votre recueil et demandez à ces petits Lyonnais de vous raconter la mort d'un pécheur d'Islande. Voilà un beau sujet brillant et faux. Les élèves croiront même que cela les intéresse et je les vois — non pas se frapper le cœur — mais battre le rappel dans leurs souvenirs de livres de voyages et de romans. Le devoir ne vaudra rien, mais, du moins, il n'aura pas une seule ligne émue et

vivante, la classe n'aura pas Toccasion de rire en l'entendant.

Il faut pourtant que cette conirainte finisse, il faut que ces âmes s'épanouissent. Elles le voudraient tant elles-mêmes, elles en ont tant besoin! Vingt fois, elles ont commencé la petite phrase qui allait devenir une intimité, vingt fois, elles se sont arrêtées brusquement de peur d'en trop dire, d'en trop laisser voir. Il faut les attendre avec une patience et une délicatesse infinies. On n'a pas droit, dès la première classe, au secret ineffable que garde chacun de ces cœurs. Ils se resserreraient pour toujours devant l'avidité maladroite d'un indiscret. Pas de question pressante, pas d'impatience et qu'on se garde de tourmenter les pétales encore enveloppés pour jouir plus tôt de la fleur. Laissez la poésie faire sûrement son insensible chemin, ayez confiance dans ces beaux livres si vrais, si humains, que vous leur lisez tous les jours. Rien ne vaut Virgile et Racine, pour préparer, pour amener l'éclosion de ces natures exquises, ou plutôt rien ne vaut et rien ne remplace la parole vivante, simple, humaine du professeur. Qu'il se montre, qu'il se donne tel qu'il est, qu'il triomphe de sa timidité ou de son amour-propre, qu'il ose être lui-même, qu'on voie dans toutes ses paroles l'empreinte évidente de son cœur et de sa vie, en un mot,

LK PRKTUE ET LA FORMATION LITTKUAIUE. i:î9

qu'il descende de chaire, qu'il parle à ses enfants de toute son âme, leur réponse ne tardera pas.

Voici que peu à peu le devoir devient moins banal. Un jour — sans y prendre garde — Fenfant n'a pas effacé un mot qui, sans traverser la mémoire, est venu tout droit de son cœur. Ce jour-là commence Tintimité entre Télève et le maître. On comprend, du reste, que les confidences ne peuvent devenir des indiscrétions. Il n'y est question que de choses littéraires, mais désormais on les traite, de part et d'autre, avec la sincérité d'âmes qui pensent tout haut.

D'ailleurs, l'excès n'est pas à craindre, tant la timidité reste vive. Souvent encore, même après plusieurs mois de classe, le professeur trouve ce petit mot en tête de la copie : « Mon père, ne vous moquez pas de moi. » — « Mon père, ne lisez pas ce passage en classe. » Mais enfin, cette peur même montre qu'il a mis, dans ce travail, le plus intime de son âme et ce jour-là, malgré toutes les fautes contre le goût ou contre les règles de littérature, Tenfant n'a-t-il pas rencontré la poésie (1)?

(1) Répétons que notre pensée n'est pas de confondre la mission du professeur et celle du confesseur. Mais — grâce à Dieu — les confidences d'un enfant peuvent porter sur autre chose que sur les péchés de sa vie. Les Confessions de J.-J. Rousseau ne sont pas l'idéal de la littérature personnelle. La vie intime de l'enfant, ses impressions, ses souvenirs, ses expériences, tout ce qui rend

Toute la formation littéraire consiste ainsi à apprendre aux enfants à mettre leur âme dans leurs paroles, dans leur style, dans leur vie. Or on ne sait pas d'instinct rester à égale distance des effusions d'un lyrisme ridicule ou de la sécheresse glacée d'une littérature impersonnelle. Auprès d'un homme auquel il pouvait tout dire et avec qui aucune confidence n'était dangereuse, l'enfant s'est habitué à cette simplicité discrète qui est la meilleure distinction d'un homme et d'un écrivain. Il sait ce qu'on peut dire de soi et ce qu'on en doit taire, il sait quelle

le son de la réalité subie ou aimée, voilà ce qui doit faire le fond de ses devoirs écrits. Qui n'aimerait ces lignes de Chateaubriand : a La Villeneuve venait de mourir. En allant la pleurer au bord du lit vide et pauvre où elle expira, j'aperçus le petit chariot d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste globe. » Ne croyez pas qu'un élève écrive sans beaucoup d'hésitation et de répugnance des détails de ce genre. Ils ont tous dans leur souvenir quelque vieille Euryclée qu'ils se rappellent avec émotion en traduisant Y Odyssée. Tant qu'ils n'auront pas une absolue confiance dans leur maître, ils ne laisseront rien percer de leurs sentiments dans leurs devoirs et cependant la poésie est à ce prix. Voici quelques mots d'un enfant qui n'avait certes pas lu les Mémoires d'outre-tombe : « Pauvre petite sœur, tu venais me demander d'ouvrir cette armoire, et de te donner tes jouets; lorsqu'ils étaient brisés, tu venais me les faire arranger. Tiens, cest moi qui ai mis une roue à ce chariot... Un jour, ma mère est venue fermer cette armoire. » Je ne sais la part du souvenir et celle de l'invention dans ce devoir ; mais tout n'est pas inventé et môme ce qui n'est peut-être pas arrivé reste vrai (Tunejvérité luimaine, et les professeurs savent que ce n'est pas la note ordinaire des devoirs de leurs élèves.

réserve doit toujours voiler Texpression de nos sentiments et cependant que nous devons toujours animer, colorer et récliaulfer nos écrits et nos discours, du meilleur de notre âme; il fait, en un mot, ess Humanités.

Comment ne pas voir que le prêtre est mieux que personne à la hauteur de cette noble et délicate mission (1)? Et pourquoi lui en vouloir de ce privilège? Cette confiance qu'il éveille, ces âmes qui viennent â lui si naturellement, c'est le don royal que lui a fait le Seigneur. Lui, aux yeux de qui toute vie est transparente, nous permet quelquefois de participer â ce privilège. Le charme n'est pas en nous, c'est la grâce même de la vocation. Souvent devant cette confiance, nous sommes surpris et confus et nous ne nous trouvons pas dignes de lire familièrement dans ces cœurs ouverts. Mais la grâce est là, elle couvre adroitement les vulgarités de notre âme et sur nos lèvres misérables elle met parfois un reflet pâle de la séduction divine de Celui qui nous envoie.

D'ailleurs, ce privilège ne va pas sans une

(1) Pour rester dans le concret, on me permettra de citer en note le niot spontané d'un élève. Un examinateur venait de leur donner un beau sujet de devoir : « Quel dommage, me disaitil, de ne pas pouvoir faire ce devoir comme je voudrais. — Et pourquoi pas? — Parce que je ne veux pas parler sincèrement de ces choses devant M. X... »

compensation douloureuse. Quelque profonde que soit la confiance d'un enfant envers son maître, ce n'est jamais qu'une intimité de passage. D'autres auront bientôt ce cœur qui, près de nous, à l'école de Racine a oublié sa timidité et balbutié ses premières paroles d'homme. Le succès même croissant de notre œuvre, le développement plus complet de ces enfants nous avertissent que notre mission près d'eux va finir. Et je ne sais pas si les plus vives joies d'un professeur peuvent lui adoucir cette tristesse des derniers jours. Certes il les a trop aimés, pour qu'il y ait la moindre amertume dans cette tristesse. Un jour, sur la route, il a tendu une aiguille de pin à une abeille qui se noyait, il Ta mise à un rayon de soleil, bientôt les petites ailes brillantes se sont ouvertes et l'abeille s'est envolée. Il ne lui en a pas voulu d'aller ainsi aux fleurs qui l'attendent. Ce n'est pas pour lui qu'il Ta sauvée. Ainsi de nous et de nos enfants; quand, restés seuls dans la classe vide, nous entendons leur bande joyeuse qui court follement à l'avenir, tout au plus, en bons professeurs, murmurons-nous, avec un sourire où ne se mêle aucune aigreur, les premiers mots du vieux vers :

Sic vos non vobis.,.

LE PUI:TRE et la formation littéraire. li:;

Quand Févèque d'Orléans, prenant séance à r Académie française, eut achevé Téloge de son prédécesseur M. Tissot, M. de Salvandy résuma d'un mot, dans sa réponse, le parallèle entre ces deux vies si différentes. Il célébra « cet amour vrai des lettres » qui , selon l'expression de M=' Dupanloup, avait été « l'honneur de la vie » de M. Tissot et qui — ajouta-t-il en se tournant vers Févêque — « n'est qu'une distinction de la vôtre ». Il voulait marquer par ces graves paroles que la culture littéraire ne peut suffire à l'ambition d'un chrétien et qu'en somme l'honneur d'une vie d'homme de lettres était un mince bagage à qui n'avait pas en même temps cherché plus haut une meilleure gloire. En effet, la littérature ne saurait être le tout de l'homme. xVux poètes, aussi bien qu'à nous, une seule chose est nécessaire qui est d'atteindre leur destinée en sauvant leur âme. Ce n'est pas le moment d'insister sur cette vérité évidente et de montrer que loin d'humilier lalittérature, cette conception agrandit son domaine et lui donne une plus haute noblesse. Que deviendrait la poésie si la beauté d'une œuvre d'art pouvait jamais suffire au cœur

de riiomme et si les préoccupations exclusives de l'artiste prenaient la place de cette sublime détresse qui a dicté les Confessions de saint Augustin et les Pensées de Pascal? On a beau répéter et revivre chaque jour le vers de Keats :

A thing of beautjj Is a joy for ever...

cependant, au sortir de la plus délicieuse lecture, on se trouve très misérable en face de la charité d'une pauvre servante ou de l'héroïsme d'un soldat qui n'a pas eu le temps de lire Platon. On sent alors combien les chefs-d'œuvre de l'action l'emportent sur ceux de l'esprit et combien sont vaines pensées et paroles qui ne tendent pas à l'action.

Cependant les enfants, dans le premier éblouissement que leur cause Tapparition de la poésie, sont exposés à trop aimer cette beauté qui leur apparaît avec tant de séduction et à ne pas prendre garde que notre lîn en ce monde est de vivre des poèmes bien plutôt que de les chanter.

Sur ce terrain, la responsabilité du professeur de littérature est très grave. Peu ont, au même degré que lui, le moyen d'orienter la vie morale des enfants. Il peut arriver insensiblement à fausser cette conscience qui lui est livrée presque sans défense et qui se pliera à toute leçon avec une étonnante souplesse. C'est tous les jours, c'est

à chaque instant que le professeur trahira sa philosophie intime, et je le défie bien de parcourir pendant un mois son programme d'admiration sans que la classe ait bien vu si oui ou non la littérature est pour lui le tout de la vie. Qu'on n'espère pas trouver un correctif dans l'enseignement religieux qui serait donné par un prêtre, parallèlement aux classes de lettres. 11 faut bien peu connaître l'esprit des élèves pour s'imaginer qu'ils hésiteront quand ils auront à choisir entre le catéchiste et le professeur. La vraie et définitive influence est entre les mains de ce dernier. Or ici le danger est d'autant plus sérieux que l'enseignement est moins dogmatique et moins précis. Sans doute, bien peu de professeurs enseigneront ex cathedra le dilettantisme dont ils ne se croient peut-être pas atteints. Mais l'impression, plus pénétrante que la leçon directe, entrera peu à peu dans ces jeunes âmes et n'aura pas de peine à faire lâcher leur faible prise à ces vérités morales, enseignées par le catéchiste et restées trop habituellement à la surface de l'esprit. En un mot, il est facile de s'éloigner de la vérité et d'en éloigner les autres « quand on cultive les arts à qui la coutume et Terreur ne donnent dans la pratique d'autre objet que le plaisir (1) ».

(1) Traité de la Concupiscence, c. xviii.

Pour prévenir ce danger, il est presque indispensable que le même homme qui initie Timagination des enfants au charme des beautés artistiques sache en même temps leur apprendre et d'exemple et de parole à subordonner et faire concourir les jouissances littéraires à une fin plus élevée. Il semble que le prêtre soit plus que personne à la hauteur de cette délicate mission. J'essaierai d'indiquer tout à Fheure comment il pourra la remplir, mais, auparavant, je voudrais insister, avec le cardinal Newman, sur une autre difficulté morale que rencontre nécessairement le professeur d'Humanités.

La liUérature — dit Newman dans son dernier discours à l'Université de Dublin — la littérature est Thistoire de rtiomme; elle étudie, elle raconte tout ce qui remplit sa vie. Elle est pour l'homme ce qu'une autobiographie et un recueil de lettres est pour l'individu : it is his Life and Remains. L'Homme dont elle nous dit la vie et dont elle nous montre les actes, c'est Thomme doué de sensibilité, d'intelligence, d'énergie, en dehors de toute grâce extraordinaire, de toute foi religieuse définie, en un mot, l'homme naturel, innocent ou coupable. Je ne prétends pas que, dans sa définition môme, la littérature répudie tout caractère religieux, mais je parle de ce qui arrive ordinairement en dehors d'une manifestation surnaturelle analogue à celle (jui a donné son empreinte à la littérature hébraïque, bln fait, quels que soient le pays, l'époque, la langue, toutes les littératures se ressemblent, elles sont toutes la voix de l'homme naturel.

Ce n'est point là la pire infirmité des lettres humaines. L'iiomuie ne reste pas dans cet état initial; sûrement il

LE PUKÏRE ET LA FOKMATI(3N LIÏTEU.VlllE. 117

pèche et sa litlrrature exprimera ce péchc. Sans doute, le christianisme, en nous donnant une plus behe lumière, illumine la littérature, mais, sauf un petit nombre, il n'a pas encore converti le monde et, [)ar conséquent, n'a pas chan^^é rdme humaine et son histoire. La littérature est restée ce qu'elle était, si môme elle n'est pas devenue pire à mesure que l'abus des grâces de lumière et la révolte contre la vérité aggravaient le péché du monde. En somme donc, elle est, d'ordinaire, la science et l'histoire, tantôt, et dans ses plus belles pages, de l'homme naturel, tantôt de l'homme rebelle et pécheur.

Nous voici dans un grand embarras, si la littérature nous expose à voir le mal moral de trop près et à le trop comprendre. On me dira peut-être : Laissez donc les lettres et formez-nous une littérature de votre choix, toute bonne et pure. — Non, vous ne le pouvez pas. Passe pour les livres à donner aux petits enfants, aux ouvriers et aux pauvres, mais si vous voulez former votre jeunesse aux vraies humanités, il vous faut renoncer à la chimère d'une littérature strictement chrétienne. Rêver une littérature innocente pour dire l'histoire de l'homme pécheur, c'est une contradiction dans les termes. Vous réunirez de belles choses très élevées, plus élevées que ce qu'on a vu jamais, et, quand vous aurez fini, vous verrez qu'il n'y a rien de littéraire dans votre œuvre. Vous aurez simplement laissé l'image de l'homme tel qu'il est pour lui substituer l'idéal de ce qu'il pourrait être. Renoncez, s'il le faut, aux Lettres; mais

dites-le; en fait vous n'aurez pas une littérature de saints

tant que vous n'aurez pas un peuple de saints.

Et quand nous pourrions abandonner la littérature, en le faisant nous manquerions à notre devoir. Que prétendonsnous, en effet, en nous consacrant à l'éducation? Notre but est de préparer la jeunesse à vivre dans le monde... Une Université n'est pas un séminaire ni un couvent : c'est un endroit où on rend les hommes capables de vivre dans le monde. Nous ne pouvons pas les empêcher de se trouver

plongés, le moment venu, dans les habitudes et maximes du monde : mais nous pouvons les armer en vue de cette inévitable rencontre. Proscrivez, je ne dis pas tel ou tel passage, mais la littérature classique en général, expulsez de vos livres toute franche manifestation de l'homme naturel et ces manifestations, vivantes cette fois et animées, les attendront à la porte du collège. Elles s'offriront à eux dans tout le charme et la fascination de leur aimable nouveauté. Élève aujourd'hui, demain il sera lancé dans le monde; cantonné aujourd'hui dans la vie des saints, jeté demain en pleine Babel, sans que jamais encore on lui ait permis de goûter les honnêtes joies de l'esprit, de l'humour, de l'imagination, sans qu'on ait affiné en lui la délicatesse d'un goût dédaigneux et d'une âme habile à ne pas confondre la beauté et le péché, la vérité et le sophisme, Fineffensif et le poison.

Pour éviter la corruption accidentelle de quelques passages (1), vous avez éloigné vos élèves des maîtres de la pensée humaine, de ceux dont les pensées trouvent un écho [strike home) dans tous les cœurs, dont les paroles sont des proverbes^ dont les noms sont familiers à l'Univers : Homère, l'Arioste, Cervantes, Shakespeare. Vous leur avez défendu ces livres parce que vous y trouviez trop brûlante la trace du vieil Adam (2) et, en retour, à quels maîtres les avez-vous réservés? Vous les avez livrés sans armes à la multitude des blasphèmes de leur temps : journaux, revues, romans, brochures, débats parlementaires, chansons, théâtre, toute cette atmosphère de mort. Le monde luimême est devenu leur Université et voilà votre triomphe.

(1) Newman, par là, n'entend pas du tout attaquer les éditions « expurgées ». Lui-même a ainsi corrigé deux comédies de Térencepour les faire expliquer et représenter par ses élèves d'Edgbaston.

(2) Because Ihc ohl Adam smelt rank la t/icm. Parce que cela sentait trop fort le vieil Adam. Je ii'ai pas osé garder toute la force de celle métaphore.

Quelle que soit la difficulté de la question, il est pour moi hors de doute que la vraie prudence chrétienne ne nous oblige pas à chasser la Littérature de nos écoles. Mais il faut que rb!:glise entre à côté de la Littérature, l'Église qui n'a peur d'aucune connaissance et qui les purifie toutes, qui ne mutile pas notre nature, mais en cultive toutes les facultés (1).

Je n'ai pas eu le courage d'abréger ces pages, tant elles éclairent l'ensemble de la c|uestion qui nous occupe et tant elles peuvent dissiper de malentendus. Sans doute, Newman n'insiste pasici sur l'existence et la gravité du danger que peut faire courir à la jeunesse le contact cjuotidien avec la littérature classique, mais il est évident que c'est là pour lui une des difficultés les plus redoutables de l'éducation, difficulté qu'il faut savoir regarder en face et dont pourra triompher la foi vivante et profonde du professeur chrétien.

Reste, dans renseignement littéraire, un troisième danger, plus subtil et que beaucoup ne semblent pas avoir soupçonné. On me permettra de citer encore ici le maître incomparable qui a donné à toutes nos angoisses morales leur expression la plus précise et la plus troublante :

Le danger d'une éducation élégante et littéraire est de

(1) The idea of a Umvcrsity, Disc. LX. Bulles of the ChurcJi towards knowledge. — London, Longman.

rompre la relation entre le sentiment et Faction. Elle nous apprend les belles pensées^ les belles paroles, les beaux sentiments sans nous mettre dans la nécessité d'accomplir les belles actions. Pour éclairer ma pensée par un exemple familier, j'aurai recours à Feiret que produit sur nous la lecture d'une nouvelle ou d'un roman. Cela rentre bien, semble-t-il, dans la définition de cette culture littéraire qui est en question. De tels livres — je parle des meilleurs — sont remplis de bons sentiments; on y trouve des héros vertueux, pleins de noblesse, résignés dans l'épreuve et triomphant à la longue de tous les obstacles. Supposons même que les grands principes rehgieux gardent dans ce livre leur vérité et leur éclat. Nos sympathies ne se donnent, nos cœurs ne s'attachent qu'à ce qui est bon et vrai. Mais tout cela n'est que fiction. Les personnages qui nous intéressent ne vivent pas réellement en dehors du livre. Nous n'avons rien à faire après avoir fini le roman. Nous lisons, nous sommes pris, doucement ou violemment remués, el puis c'est tout. Nous rentrons dans le calme et il ne reste rien de tout cela. Or, remarquez les conséquences. Quand Dieu nous a donné la faculté de sentir, c'était en vue de nous amener par le sentiment à l'action. Si donc nous laissons notre sensibilité s'émouvoir sans qu'aucun acte de la volonté lui ré[)onde, nous détraquons — pour ainsi dire — notre organisation morale, tout comme une montre dont nous ferions tourner les roues pour nous amuser. Nous détendons le ressort qui cessera de jouer au bon moment. Une fois habitués au plaisir que nous causent les romans, nous en venons peu à peu à éprouver des émotions sans que la pensée ou le désir d'un acte correspondant à ces émotions soit remué en notre àme. Or, il est très difficile Ide se mettre au devoir, sur le simple commandement de la sèche raison, sans être entrahié par rien de sensible. Comment donc, après avoir détruit toute influence du sentiment sur la volonté, nous déciderons-nous à agir quand sonnera Theure du devoir? l\ir exemple^ nous avons lu souvent de

LE PRETRE ET LA FORMATION LITTÉRAIRE. ir,l

beaux exemples d'héroïsme en face du danger et notre cœur s'est gonfin d'admiration à cette noble pensée. Nous avons senti la grandeur d'une àme qui accepte toutes les tortures plutôt que de renoncer à sa conscience, tout cela dans maintes circonstances où ne s'offrait aucune occasion de réaliser ces beaux sentiments. Vienne enfin l'épreuve. Nos sentiments s'enflamment comme toujours à la pensée d'une courageuse résistance à la lâcheté. Fort bien; allons-nous en conséquence faire notre devoir et nous conduire en homme, ou bien plutôt, après avoir parlé très fort, n'allonsnous pas courir loin du danger? — Pourquoi cela? — Demandez-moi au contraire : Pourquoi en serait-il autrement? Qu'est-ce qui nous empêcherait de céder? Nos beaux sentiments? Mais il y a longtemps que nous avons ces beaux sentiments, ces belles pensées, sans avoir pris Thabitude des belles actions, et bien qu'autrefois il y eût en nous une correspondance étroite entre les sentiments et l'action, maintenant il n'y en a plus; les fils de communication pendent sans force et ne servent plus à rien (1).

Voilà donc, de tous côtés, pour le professeur de littérature une responsabilité pesante. Il ne peut pas, comme d'autres, se dérober au danger par la fuite, et, au contraire, plus il sera, par valeur personnelle et par dévouement, à la hauteur de sa mission littéraire, plus il aura à craindre d'exercer sur ses élèves une influence mauvaise. Il doit admirer de toute son âme la beauté des œuvres d'art et en môme temps ne jamais oublier que ce plaisir si intense n'est pas notre

(1) Parochial and Plain Sermons, \o\. Il, serm. xxx. Le Danger de la culture libérale.

fin dernière ; il doit expliquer les lettres classiques, entrer et se tenir à demeure dans le cœur même de Thomme pécheur et, en même temps, répéter que la vertu, si rare soit-elle, est encore ce qu'il y a de plus aimable et de plus vraiment humain; enfin, alors même qu'il va s'arrêter, tranquille, à contempler les plus hautes manifestations de notre nature, sa conscience le tourmente encore et le met en garde contre de stériles émotions capables de détendre peu à peu les ressorts de notre énergie.

Il n'est sans doute pas nécessaire d'insister longtemps pour prouver que le prêtre est tout armé contre ce triple danger, et mieux préparé que personne à cette délicate mission. Pour un homme quel qu'il soit, par cela seul qu'il est homme, c'est toujours un contresens de trop aimer les Belles-Lettres, mais si pareil malheur arrive à un prêtre, il s'apercevra plus vite de sa méprise et en rougira avec plus de confusion. rComme saint Jérôme, il se reprochera amèrement d'être trop cicéronien, ou avec saint Augustin, il l se repentira d'avoir trop pleuré à la lecture de V Virgile/ Emporté parfois au courant d'une admiration impétueuse, il se ravisera soudain à la vue du Crucifix suspendu en face de lui au mur de la classe et il se rappellera que les plus beaux vers ne pèsent rien dans la balance de l'éternité. Alors,

LE PRÉTUE ET LA I OUMATION LITTÉRAIRE. 153

mêlant dans une môme phrase Texpression de son enthousiasme Httéraire et de sa foi phis ardente encore aux choses du ciel, il dira avec Fauteur des Confessions qu'Homère est le plus exquis des radoteurs : Dulcissime vamcsest. Conflit de tous les jours qui laissera une impression bienfaisante dansFâme des enfants qui en suivront les péripéties. Il faut, penseront-ils, que la poésie soit bien belle pour qu'il en coûte autant à un homme de ne pas Taimer par-dessus tout, et d'au- i tre part, il faut bien que l'angoisse de la destinée soit sérieuse et poignante pour maîtriser ainsi et réduire une passion de si noble et généreuse ap- j parence (1). '^

Cette impression les façonne déjà à mieux recevoir le commentaire chrétien qui doit accompagner l'explication des œuvres classiques. Non que le professeur doive se mettre à la torture pour

(1) On trouvera encore dans la vie du P. Porée une jolit anec- ] dote qui met en évidence la lutte qui se livre dans le cœur du professeur. « Le fameux Trlbon, raconte Desessarts, autrefois son élève (du P. Porée), en entrant à l'opéra, vint le voir et lui avoua le parti qu'il avait pris. Le père gémit sur cette destinée de son élève et l'exhorta du moins à la vertu qui peut être de tous les états. Puis, entraîné par son goût pour les arts, il veut juger par lui-même de ce que ce jeune homme pouvait attendre du parti qu'il avait embrassé. Tribon chanta un air fort tendre. Le charme du talent produisit tout son effet sur le bon et sensible vieillard; deux ruisseaux de larmes coulaient de ses. yeux; il embrassa Tribon en s'écriant : « Ahl malheureux, vous ne sortirez « jamais de là. »

découvrir des analogies maladroites entre les dieux de TOlympe et notre ciel, ou pour tordre les textes de manière à en exprimer de saines leçons. Il y a un moyen plus discret et plus efficace de pénétrer d'un souffle de foi les pages les plus indifférentes. Une âme de prêtre sanctifie, pour ainsi parler, tout ce qu'elle admire et elle sait rendre non seulement inoffensive, mais éducatrice, l'étude de cette humanité si faible et si grande dont le Verbe de Dieu a daigné se revêtir. D'ailleurs, habitué à suivre dans les jeunes âmes l'histoire douloureuse de la révélation du mal, nul ne saura comme lui s'arrêter à temps devant une ligne dangereuse et se garder tout ensemble des sottes réticences qu'inspire parfois une défiance exagérée.

La parole du prêtre est comme la parole de la mère, une même grâce les inspire et les aide à presque tout dire sans blesser la plus délicate candeur.

Nous aussi enfin — comme tout le monde — nous sommes exposés à nous contenter d'une admiration stérile et à ne pas mettre nos actes d'accord avec les beaux sentiments que la lecture des poètes remue en nous. Mais quelle que soit la prose de notre vie, elle reste marquée d'un sceau héroïque dont l'empreinte n'est pas effacée par les vulgarités de chaque jour. Le reflet du sacrifice

initial de notre sacerdoce transfigure le reste de notre vie et Techo de notre profession religieuse ne s'évanouit jamais tout à fait. Peut-être expierons-nous rudement les lâchetés d'une âme qui ne s'est pas tenue à la hauteur de l'idéal entrevu, mais cela ne détruit pas l'action féconde de notre ministère. Le prêtre, par cela seul qu'il est prêtre, est un symbole de sacrifice. Qu'il ne craigne pas de commenter les grands poètes, lui qui est, malgré tout, de la famille des saints, et qu'il ait confiance dans la grâce du sacerdoce. Dans ces classes où on a tant aimé Racine et Virgile, combien d'enfants — trompés peut-être sur la vraie valeur de leur maître — ont fait le rêve de mener comme lui une vie de sacrifice et de dévouement!

J'en ai dit assez pour évoquer une image que le lecteur pourra rendre plus vivante et plus précise. Vous le voyez, n'est-ce pas, ce prêtre et ce professeur entouré de ses chers livres, — en face de ces enfants qu'il aime plus que tout au monde. Enfants et livres, ce double amour donne une singulière puissance â sa parole quand il aborde le commentaire des œuvres classiques. Dans cette intimité, si naturelle entre le prêtre et la jeunesse, le professeur, au contact des chefsd'œuvre, s'abandonne à un enthousiasme dont l'ardente sincérité est vite contagieuse. La classe

terminée, de quelle affection maternelle il se penche sur ces jeunes intelligences qui lui disent simplement leurs difficultés, 1 eurs ignorances, leurs premières angoisses ! Il relève ces âmes, il les soutient, il les amène à rompre la glace de timidité qui gêne leur expansion, et à laisser paraître dans leurs paroles et dans leurs travaux ce qu'il y a de meilleur en^lesjllne se hâte pas d'étouffer les illusions ^généreuses, car il croit encore, lui aussi, d'une âme ^enfant, à tout ce qui fait battre ces jeunes cœurs. Ni lui, ni ses élèves n'ont encore subi les expériences vulgaires de la vie et ils sont encore tout près de Celui qui a fait venir à lui les petits enfants.

Car il est là, lui aussi, lui toujours, derrière son prêtre. En classe comme partout, il est avec lui. Chaque matin, ils resserrent les liens qui les attachent l'un à l'autre et dans un cœur à cœur plus intime le prêtre, rafraîchissant sa propre jeunesse, prend de nouvelles forces pour le travail littéraire de la journée. Sa main qui va tourner les pages des livres païens a d'abord tremblé au contact même du corps du Seigneur et ses lèvres, qui vont répéter le nom de Chimène ou dllermione, se sont purifiées en prononçant des paroles qu'aucun amour terrestre n'aurait inventées.

Ouvrez-lui maintenant, ouvrez-lui sans crainte la classe d'Humanités. Rien dliumain ne sera étranger à ce prêtre du Verbe fait chair qui a

LE PRETRE ET LA FORMATION LITTEIUIRK. ir.7

« connutout ce qu'il y a clans le cœurde Thomme» et, en môme temps, tout en lui, son costume, sa parole, sa vie, tout rappelle que Thomme n'est pas de la terre, et doit tendre vers une plus haute patrie. La poésie est l'affaire des saints, disait saint Jérôme : Carmen pertinrt ad sanctos (1). Malgré les défaillances de nos pauvres vies, le prêtre est, de droit, membre de cette famille choisie et la poésie lui appartient.

(1) Épître 147.

Page 1