DEUXIEME PARTIE
L'intelligence religieuse est la perception, plus ou moins claire et vive, des choses de Dieu. Le sentiment religieux: peut se définir d'une assez vague façon : l'ensemble des affections et émotions , habituelles ou actuelles, qui ont un certain rapport avec cette perception des réalités invisibles. De ce double travail de l'esprit et du cœur se forme en nous, peu à peu, le sens religieux, également distinct de la connaissance dogmatique et du développement de la conscience (l).Enprincipe,tout
(1) A propos de celte dislinction, cf. une note très intéressante du P. J. Rickaby (Month. jan. 1902. Arnold and New m an ^\>. 23) : « Christianity is not formally thesame tliing as moralUy, » Cf. aussi des observations analogues dans l'excellent ouvrage de M. Ch. Tarver : Some observations of a Poster parent, p. 22. « I do not suppose that any Scotchman was evcr niorally Ihe better lor being able to repeat the Shorter Catechism with verbal accuray... and I am quite certain that the mère rote learning of the catechism of the Church of EngUind has no appréciable effect upon the morals of Ihe English schoolboy. » — M. l'abbé Lejeune,
cela devrait marcher de pair, et chaque page du catéchisme, une fois comprise et retenue, rendre Tenfant et plus religieux et plus sage. En fait, comme chacun sait, il en va tout autrement. Les plus précoces de ces petits théologiens ne montrent pas toujours une âme plus chrétienne que leurs camarades et, chose plus intéressante et plus grave, chez Tenfant, comme chez Thomme, le sens moral et le sens rehgieux ne sont pas nécessairement en raison directe l'un de l'autre, bien que de soi une grande intensité de vie religieuse suppose dans la vie morale un développement parallèle. Une grande facilité de prière se rencontre parfois avec une volonté très fragile et, par ailleurs, un cœur droit et généreux ne peut, dans certains cas, fournir qu'une piété rebelle, toute
dans sa substantieUe brochure : La Confession et la communion des enfants et des jeunes gens (Letbielleux), dit encore excellemment : « ... Je demande surtout qu'on ne s'estime pas quitte vis-àvis de renfant lorsqu'on lui a donné une instruction religieuse même très solide. L'instruction suffit peut-être à fournir au jeune homme la riposte qu'il offrira plus tard aux inepties de l'incrédulité, elle ne suffit pas à former le chrétien... », p. 34-35. Pour formerle chrétien, M. Lejeune insiste sur les deux sacrements essentiels : la Pénitence et \ Eucharistie. Ai-jo besoin de dire qu'en signalant ici quelques desiderata dans l'action personnelle (^i naturelle de l'éducateur, je n'oublie pas qu'en pareille matière les moyens surnaturels, la prière et les sacrements, priment tout? Par ailleurs, on n'insistera jamais trop sur la nécessité d'étudier la religion. Cf. à ce sujet les Allocutions de collège du R. P. Barbier (AU. XX : V Étude de la religion). Poussielgue, 1901.
L'EDUCATION DU SENS RELIGIEUX. 1(i:^
de sèche et froide raison. Puisque donc elle se distingue et de renseignement didactique et de l'éducation morale, je voudrais étudier en ellemême la formation du sens religieux chez les enfants. Étudier, c'est beaucoup dire; plus timidement, je me bornerai à poser quelques points d'interrogation autour de ce g'rave sujet.
Éducation du sens religieux : à qui sait lire, toute la difficulté du problème éclate déjà dans le rapprochement de ces deux mots. Un sentiment, en effet, ne s'éveille et ne se cultive que si on le met en face des réalités, existantes ou imaginaires, auxquelles il correspond. Or par quel moyen mettrons-nous, je ne dis pas Tintelligence de Fenfant, mais Tenfant lui-même tout entier en présence d'une image, personnelle, concrète, vivante, de Dieu? Les mères semblent avoir dinstinct ce secret. La prière, Fadoration passe de leur cœur au cœur de leurs enfants ; les petites mains imitent le geste des mains maternelles par une contagion irrésistible, par cette transfusion inconsciente dépensées et de sentiments qui est, sur ce point comme sur les autres, la base mystérieuse, le premier degré de Féducation. Mais, enfin, nous pouvons suppo-
ser — et ce n'est pas, malheureusement, une vaine hypothèse — que la mère a plus ou moins manqué à sa tâche, et nous voilà donc auprès d'un enfant ordinaire, que nous voudrions, autant qu'il est en nous, rendre religieux.
Quand on Faborde, en en pesant bien les deux termes, le problème parait formidable, et on se demande s'il ne vaut pas mieux que la routine nous empêche d'y réfléchir. Qu'on y songe encore une fois. Notre but n'est pas d'écrire quelques formules sur cette intelligence encore neuve, de répéter à cette fraîche mémoire les doctrines fondamentales de la foi. Nous voulons mettre notre élève en contact direct avec les réalités que ces doctrines représentent et lefaçonner à une manière de sentir qui corresponde à ces divines réalités. Je ne demande pas que, après m'avoir entendu, il me récite intelligemment sa leçon comme une page de géographie ou de grammaire; mais je veux que, à mesure que je lui parle, un être nouveau entre dans sa vie, quelqu'un et quelqu'un qui compte, pas un passant frôlé dans la rue, mais une pensée, une puissance, une bonté toujours présentes.
Un enfant est en classe, penché sur la liste des rois de France. Des noms, encore des noms, de l'ennui, de la fatigue et rien de plus. On le ramène chez lui. On lui dit qu'il vient de lui naître
un petit frère. Et déjà, pour lui, cet être nouveau, qui n'a pas encore de nom, est plus réel que tous ces personnages dont on l'entretenait à Técole. Il veut le voir. On Farrete sur le seuil. Le petit frère dort et il ne faut pas le réveiller. Luimême alors se met gravement à monter la garde ; il recommande à ceux qui passent de ne point faire de bruit ; idées et sentiments s'ordonnent en lui autour de cette image encore imprécise, et voilà manifestement ce petit homme en possession d'une nouvelle réalité.
Eh bien, nous voudrions que pour lui la pensée de Dieu fut aussi réelle.
D'ailleurs, rien n'est plus réaliste qu'une intelligence qui s'éveille, rien n'est plus incapable de se nourrir de paroles vaines et de pensées abstraites. Qu'elle lui parle de Dieu ou du démon, des fées ou des anges, qu'elle menace d'un châtiment terrible ou qu'elle fouille anxieusement les ténèbres pour voir si elles ne cachent pas la présence d'un voleur, une nourrice radoteuse n'a aucune peine à pétrir de réalité l'esprit et l'imagination d'un petit enfant. Pourquoi faut-il que le catéchiste ait une moindre puissance d'évocation et que, incapable de pénétrer dans la sphère où ces merveilleux chercheurs mènent leurs découvertes, il doive se contenter pour Tordinaire d'être suffisamment compris et à peu près retenu?
C'est que, presque fatalement, moitié classe et moitié sermon, le catéchisme est une série de formules, et que les formules, joie et repos de Tâge mûr, ne seront jamais pour l'enfant qu'un effort à vide, une fatigue et un ennui. A Dieu ne plaise que je mette ici en doute Texcellence de nos catéchismes! Ce raccourci prodigieux, cette synthèse en vingt pages du travail de tant de siècles est peut-être une des œuvres essentielles de notre passé et, pour le présent, une condition nécessaire d'union et de vie. On se rappelle la page éloquente où Jouffroy exalte ce petit livre qui ofîre à un gamin de village des certitudes refusées à Aristote et à Platon. Mais je me demande, en la relisant, ce que le jeune Théodore pensait de ce petit livre et des classes où on l'explique, à l'âge où avec ses condisciples il allait cueillir des fraises sur les pentes du Jura. La précision môme et la perfection théologique du catéchisme, ces courtes détinitions, ce consommé de doctrine où chaque mot prévient une erreur possible ou réfute une subtile hérésie, tout cela ne peut encore rien dire de réel à une intelligence d'enfant. 11 est entendu qu'il faut qu'il le sache par cœur; mais on ne peut raisonnablement demander que, pour le moment, ces pages géométriques entrent dans sa vie, le prennent et l'intéressent tout entier (1).
(1) Ces lignes étaient iinpiimées ([uand il a paru, dans la Vie
L'EDUCATION DU SEiNS UELIGIEUX. 167
Reste l'autre moitié du catéchisme, le sermon. Mais les formules du sentiment religieux sont — toujours pour les enfants — presque aussi lointaines que les formules dogmatiques et, ici encore, on tremble d'avoir à regretter peut-être que des trésors de dévouement ne soient dépensés souvent presque en pure perte et que les enfants ne prennent trop tôt riiabitude de n'attacher aucune importance à la parole de Dieu. Qu'on me permette d'insister sur ce dernier point, au risque de dépasser un peu les limites de notre sujet.
Il y a eu, il y a, il y aura sans doute longtemps encore un style ecclésiastique qui se transmet de chaire en chaire et que, les uns après les autres, nous apprenons sans nous en douter, comme on se façonne à Targot de collège, au patois de la politique et des autres sports. Il est hors de doute que les premiers prédicateurs, à l'exemple du maître des maîtres, prirent la langue de tout le
catholique^ un article important sur le même sujet : « Le manuel, voilà le maître... Beaucoup de ces catéchismes sont exclusivement calqués sur les sommes et les manuels : méthodes excellentes, notations scientiliques superbes. Rien ne paraît plus difTicile que l'enseignement de ces i)etils manuels, remplis de dôlinilions et d'abstractions, qui torturent l'esprit de Tenfant, sans lui faire comprendre ni faire aimer l'esprit de Dieu. Aujourd'hui ces résumés abstraits font le malheur de l'Église, la croix du catechèle, l'inexprimable ennui de l'écolier. » Môme à qui les trouverait un peu sévères, et je ne suis pas de ceux-là, de telles pages donnent beaucoup à rélléchir.
monde pour parler en public de Dieu aux hommes ou des hommes à Dieu. Mais le message évangélique était trop précieux pour que la première expression de cette doctrine céleste ne se colorât pas d une vraie éloquence d'âme et de ce que la poésie a de plus beau. Cependant cette poésie faite de conviction et d'enthousiasme trouvait des symboles suffisants dans les simples détails de la vie familière; elle restait nécessairement populaire et les plus humbles auditoires la comprenaient sans effort. Peu à peu, Fhabitude dut refroidir les enthousiasmes, la discipline diminuer l'inspiration en la canalisant, en \ officialisant pour ainsi dire de plus en plus. Ces figures simples, originales, spontanées sur les lèvres des apôtres et dans les pages des premiers livres, se figent et se cristallisent. La rhétorique s'en empare et le règne de la phraséologie religieuse tend à s'étabhr. L'histoire en serait très intéressante et jetterait une abondante lumière sur l'histoire parallèle du sentiment religieux.
Sans doute, ce serait une grande illusion de s'imaginer que cette littérature ait jamais absorbé la vie chrétienne au point de se confondre avec elle. En dehors des sermons et des livres, beaucoup, parmi les âmes très hautes et peut-être plus encore parmi les plus simples, beaucoup durent parler des choses de Dieu simplement et de tout
L'ÉDUCATION DU SENS RELIGIEUX. \i\\)
leur cœur. Mais, soit modestie, soit paresse, soit peur d'aller à Taventure dans Texposition du dogme, éducateurs et sermonnaires durent aussi très souvent et de très bonne heure s'en rapporter à des catéchismes tout développés, à des sermons tout préparés, et se soumettre sans trop de résistance à la tyrannie des phrases toutes faites et des images consacrées.
D'ailleurs, il serait injuste de prétendre que cette prédication irréelle ne contribue en aucune façon à éclairer les fidèles et à entretenir leur ferveur. Telles quelles, ces images lamentables et ces formules clichées gardaient et gardent encore, pour le commun des âmes, beaucoup de leur richesse première. S'il n'avait pas du en être ainsi, la Providence aurait été obligée de sauver miraculeusement l'Église du fléau de la rhétorique et nous savons bien qu'elle a négligé de le faire. Une mauvaise déclamation patriotique peut souffler de l'héroïsme au cœur de la foule et la plus fade romance répond quelquefois à la vraie souffrance d'un amour sincère. Ainsi des sermons et des cantiques. Les plus pauvres, les plus vides, les plus fanés demeurent pour beaucoup chaleur, lumière et vie. Comme un ciboire dédoré, ils peuvent contenir le verbe de Dieu et les saints les transfigurent en ne dédaignant pas de s'en servir. Mais, par malheur, les enfants, nous ne voulons
ici parler que pour eux, les enfants sont trop près de la nature pour goûter ce beau langage. Remarquez qu'ils ont le droit de se montrer instinctivement difficiles. Il ne s'agit pas, en effet, pour eux, comme pour nous, d'adapter leurs sentiments à un cadre plus ou moins défraîchi, à des symboles plus ou moins rances, et de suivre, malgré les défaillances de l'accompagnement, une musique déjà connue. Pour eux, ils ignorent encore cette musique, ils n'ont point lié connaissance avec les réalités que ces symboles représentent, et voilà qui nous impose, avec eux surtout, l'impérieux devoir de rompre avec la phraséologie religieuse et la rhétorique sacrée (1).
(1) On peut relire à ce propos une leUre admirable deDoudan : « Pour chaque pays, il a une foule de locuUons, de formes de pensées, d'habitudes, d'images qui vous prennent dès la première enfance et qui ont leur origine dans tout le passé de ce pays. 11 est certain que la théologie, par exemple, a, en Suisse, un peu de jargon particulier, quelque chose de raide et de sentimental tout ensemble, qui blesse l'oreille, on ne sait pourquoi, mais qui provient sans doute d'un état d'émotion et de lutte où la sociélé religieuse a été tenue longtemps par la guerre et la persécution. Quand le i)rincipe de ces formes de langage a disparu, l'habitude persiste et tout cela ajuste la bonne grâce d'un tic nerveux après une grande secousse. Je crois qu'on trouverait à expliquer par là beaucoup de disgrâces de style là où l'air ne s'est pas souvent renouvelé depuis les grands combats de la Réforme. Pour échapper à cela, il faut se désorienter, viv7'e jusqu'à V habitude dans tes grandes littératures nées sous une autre étoile, vivre avecBossuet, avec Massillon, avec Pascal, non pas pour savoir leur pensée, mais pour parler involontairement ce langage plus simple. « Je ferais plus, si j'étais prédicateur, ce qu'à Dieu ne plaise et
Ce devoir, hélas! bien peu le comprennent. Nous nous sentirions tous profondément ridicules si nous nous avisions de vouloir initier un enfant au vocabulaire romanesque de Famour humain et, si parfois ces petits nous amusent en répétant des bribes de romances, c'est que précisément ces phrases sentimentales, sur leurs lèvres, n'ont aucun sens. Pourquoi faut-il que la scène change dès qu'il faut les entretenir de Tamour de Dieu pour nous? Pourquoi leur parle-t-on religion de manière à les dégoûter des choses saintes peutêtre pour toute leur vie?
J'ouvre au hasard un petit livre, écrit par un prêtre pour les enfants qui n'ont pas fait leur première communion, et j'y trouve, dès le début, des phrases comme celle-ci :
ce qui ne plairait pas à Dieu : j'étudierais le style des plus grands adversaires du christianisme pour prendre un peu de cet esprit nouveau qui doit animer les vieux enseignements.
(( ... Je parle de quelque chose de plus profond, caché dans ces écrivains que le docteur Chalmers appelle les infidèles : le saur/ jeune et actif qui répand la vie dans tout; la sobriété et la force et l'ém.otion contenue de la profession de foi du Vicaire savoyard. Le christianisme peut pailler ce langage et raccommoder à ses pensées. D'ordinaire, les discours de la chaire, quand ils n'ont pas, comme ici, l'air à la dernière mode, qui est choquant, ont je ne sais quoi de caduc dans l'expression qui rappelle l'air d'une chambre dont les fenêtres n'ont pas été ouvertes depuis des années. »
Doudan, Mélanges et lettres, t. I. A Madame la baronne de Staël, p. 373-375.
Il est vraiment heureux l'enfant qui... conforme ses actes à ceux de Jésus... Son cœur se dilate dans un épanouissement surnaturel. L'étudiant pieux sait que la science humaine ne rassasie pas la soif de Tâme, si la religion ne Tembaume de son principe vivifiant.
Un peu plus loin, nouvel épanouissement.
Que la paix, épanouissement de Tordre dans Tàme, soit votre partage. Que nulle tempête morale ne vous désespère.
Après saint Augustin, voici Virgile également embelli.
Les peines de l'esprit, les aridités du cœur, ce je ne sais quoi qui est déposé au fond de toute vie humaine et dont le poète a dit : Sunt lacrijmx rerum, le sang et la sueur de l'àme, voilà votre part du fardeau qui pèse sur l'humanité...
Nous en avons entendu tant d'autres que j'ai peur que de telles phrases n'exaspèrent pas les oreilles blasées d'un homme mûr. Mais il faut se représenter au vif un auditoire d'enfants sous cette pluie de fadaises. Que voulez-vous qu'ils y comprennent, et qu'arriverait-il si la bonne nature ne leur fournissait mille ressources pour se tenir en joie au milieu des plus solennelles circonstances? On leur parle un peu plus loin — mais il y a beau temps qu'ils n'écoutent plus — on leur parle des délices de leur propre vie d'écolier; on leur montre que « rien n'est plus suave que d'être sous le feu des caresses de la grâce ». Ou bien encore on met sur ces lèvres
L'ÉDUCATION DU SENS REUCxIEUX. 173
naïves des prières plus invraisemblables encore que ces discours et, s'il se peut, plus irritantes. Elle pourrait être si fraîche, si gracieuse, si vraie, la prière d'un petit enfant! Ecoutez ce qu'on leur fait dire :
0 Jésus, mon frère, je le reconnais, les heures les plus suaves de ma vie sont celles de la retraite du mois, quand, divin pédagogue, vous ouvrez le livre de mon âme et m'aidez à y lire de ces choses {oh! ces choses!) qui ravissent mes facultés : qu'il fait bon subir cet examen d'amour!
Pauvres petits ! il ne leur manquait plus qu'un examen, et, chose plus alléchante, icn examen d'amour! Voilà, évidemment, « de ces choses » qui ravissent leurs facultés.
Et cependant ce livre a été examiné par l'autorité et se présente avec des recommandations imposantes. Bien plus, dans la lettre qui lui sert de préface, un personnage assez important félicite chaleureusement l'auteur d'avoir parlé « une langue que les enfants de huitième puissent comprendre (1) ». On croit rêver en lisant de pareilles
(1) n est mieux de ne pas désigner ce petit livre d'une façon plus précise. A quoi bon contrister un homme excellent et dont le crime, après tout, est d'avoir fait comme presque tout le monde?... Remarquons d'ailleurs que ce langage ambitieux et faux n'est pas réservé à une certaine littérature religieuse. H suffit de parcourir presque au hasard un manuel de morale indépendante ou un journal de pédagogie pour s'en rendre compte. Voir v. g. une note du National Council ofthe Independent Labour Parttj (189G) que M. J. -Charles Tarver critique avec beaucoup de justesse. Ce
choses. Manifestement le préfacier ne se moque point. C'est donc que, lui aussi, il entend de la sorte la simple vérité de la parole de Dieu ! D'ailleurs, pourquoi se faire illusion et essayer de croire que ce sont là des échantillons uniques et des pages d'exception? Hélas! dans la littérature religieuse courante, c'est le naturel qui est l'exception. Livres, sermons, cantiques, on trouve partout la même outrance ridicule dans l'expressign des sentiments, le même retour incessant de sentences creuses et d'images épuisées. Les plus sérieux ont une peine infinie à s'afTranchir de cette consigne lamentable et quand, par bonheur, ils réussissent à parler religion comme tout le monde parle dans la vie quotidienne, il n'est pas rare qu'on soupçonne leur orthodoxie ou qu'à tout le moins on les accuse de froideur, de bizarrerie ou d'impuissance (1).
comité demandait que les enfants fussent préparés au travail et au devoir de la vie, foriheworli and duty oflife.
(( The work and duty of life! — Juste ciel! s'écrie M. T..., qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? A première vue, cela sonne bien... Mais, enfin qu'est-ce que c'est que ce work of life? Pour moi, c'est de faire des livres ; pour le petit Billie, de labourer; pour Tommie, de ferrer les chevaux... » Some observations of a foster parent, pp. 12-14.
(1) Livres pieux, sermons, cantiques : force nous est bien d'ajouter à cette liste ces formules de prières qu'on trouve aujourd'hui partout et qui contrastent si fort avec la merveilleuse simplicité de la liturgie. A ce point de vue, qu'on me permette d'attirer l'attention sur un livre de piété tout récemment publié
Un des inconvénients de cette phraséologie tyrannique est d'habituer de très bonne heure les enfants aux mensonges inconscients des paroles irréelles et du psittacisme religieux. Mais, dirat-on, Tenfant n'est-il pas toujours, plus ou moins, un perroquet et, de quelque façon qu'avec lui on s'y prenne, ne doit-on pas s'attendre à lui voir répéter des mots qu'il ne comprend pas, exprimer des sentiments qui lui sont encore étrangers ou que du moins il n'éprouve pas encore au degré que cette expression ferait supposer? Plus tard, quand le perroquet sera devenu homme, à mesure que son expérience s'étendra^ il donnera un sens de plus en plus exact à toutes ces phrases apprises, une réalité de plus en plus abondante à ces élévations et à ces prières. — Rien de plus sage; mais je crains qu'on ne confonde ici deux ordres d'idées très différents et qu'en se rabattant sur d'incertaines espérances on ne néglige de mettre en valeur toutes les ressources du présent.
par M. Lejeune. U y a là un effort extrêmement intéressant pour rompre avec l'ancienne phraséologie et certaines prières sont parfaites de sincérité, de simplicité, de vie. Avant et après la communion, Lethielleux, 1902, cf. en part. p. 142.
Quand il est question d'intérêts matériels et de philosophie bourgeoise, il est clair que Texpérience de Thomme corrige peu à peu le psittacisme de l'enfant. Les Fables de La Fontaine, par exemple, d'abord instinctivement goûtées plutôt que comprises, s'éclairent avec les années et gagnent chaque jour au commentaire que la vie se charge de leur donner. Les enfants — et nos programmes semblent trop souvent l'oublier — n'entendent encore rien à ce qu'on est convenu d'appeler la vie réelle. Nulle au départ, l'intelligence concrète de tout ce qui se rattache à cette vie , nous vient en route et se développe à chaque pas. Devant les choses religieuses, notre esprit semble plutôt suivre la marche opposée. L'homme est plus exigeant que l'enfant, et sa foi, même quand il croit, est moins complète et moins vive. L'enfant, au contraire, ne fait presque aucune différence entre les objets qui frappent ses sens et ceux qui en dépassent la portée. Son premier mouvement est de tout prendre au sérieux et au réel, et il est doué d'une facilité extraordinaire pour se représenter, j'allais dire : pour reconnaître, les êtres mystérieux dont on lui parle et qui peuplent aussitôt son petit univers.
Nous le savons bien, dit Newman, et nous n'avons pour cela qu'à rappeler nos propres souvenirs. La première enfance, dans les années qui suivent immédiatement le baptême,
n'a aucune peine à discerner le monde invisible derrière le voile des choses visibles, à réaliser la perfection souveraine, à ne pas croire à ce qui passe, à ce qui change, et même k ne pas le soupçonner... Certes le mal est déjà dans Tenfant; mais cependant, faveur immense, on dirait que hier encore il était dans la présence de Dieu. Il n'entend encore rien au langage de notre terre, il ne comprend pas comment elle l)cut nous porter au mal et nous dérober les visions du ciel. Simple dans ses voies et ses pensées, prêt à croire ce qu'on lui dit, aimant sans artifice, facile aux confidences, ignorant le mal, incapable de cacher ses pensées,... il y a en lui un esprit de respect qui lui fait regarder comme merveilleux les objets qui l'entourent et découvrir en eux des symboles de l'Être invisible qu'on dirait qu'il vient à peine de quitter. Pour mieux vous en convaincre, réfléchissez seulement au sérieux passionné avec lequel un enfant écoute un récit quelconque ou rappelez-vous comment ils sont tout à fait exempts de cet esprit d'orgueil et d'indépendance qui croît en nous avec les années (i).
L'enfance, dit un des écrivains religieux les plus considérables de l'Angleterre, James Martineau, l'enfance a une foi toute prête. On peut s'en servir pour une œuvre de bénédiction ou en abuser indignement.
C'est une foi si ouverte au sens du divin qu'il n'est presque pas besoin de lui parler de Dieu et qu'elle semble le deviner par une sympathie instinctive; si active et si vivante que tous les objets qui l'entourent lui servent d'aliment; si confiante qu'aucune difficulté n'existe pour elle. Le problème pour l'éducateur n'est donc pas de préserver l'enfant de la tentation immédiate de doute, mais de le préparer au choc des perplexités à venir (2)...
(1) Newman, Parochial and jjîain sermons^ t. II. The mind of little children.
(2) J. Martineau, Endeavours a fier the Christian life, serm. XXXVI. The child's thought.
178 L'ENFANT Eï LA VIE.
Si cela est vrai, il s'ensuit naturellement que le travail du catéchiste est tout ensemble très simple et très délicat. Il n'a pas devant lui, comme il se l'imagine trop souvent, un précoce libre-penseur en garde contre le miracle et le mystère. Il n'est pas non plus en présence d'une conscience formée chez qui on puisse greffer la vie religieuse sur la vie morale et faire épanouir la foi comme la fleur suprême du devoir. Non, l'enfant est plus religieux que moral et plus croyant que religieux. Plus tard, si besoin est, vous le fournirez des arguments nécessaires : pour le moment, profitez de ce que lui-même s'ouvre spontanément à la foi.
Martineau insiste avec une conviction ardente sur cette pensée.
Ne jugez pas l'esprit de Tenfant par le vôtre. N'imaginez pas que vous avez une puissante résistance à vaincre, la ruse ou la force à employer pour créer en lui le sens religieux : son intelligence, si déjà on ne Ta gâtée, est, non pas contre vous, mais avec vous quand vous lui parlez de Dieu. La foi est Tétat naturel et normal du cœur humain. Le doute est une fièvre, une maladie. Le remède bon pour votre maladie risquerait d'être pour sa santé à lui un poison. Du grand air et une saine nourriture. Mais gardez-vous de lui présenter, au lieu du vrai pain céleste, les drogues de la théologie {pharmacopeïa of theologij. Voici Yunitarian qui montre le bout de l'oreille). Vos arguments sont aussi peu à leur place dans une intelligence d'enfant qu'au ciel un tribunal de simple police. Dans votre effort pour cultiver en lui le sentiment religieux, allez plutôt par le dehors que par lededans. Au lieu de replier l'enfant surlui-mème, mettez-le
en contact avec le plus grand nombre possible de faits ; soulevez constamment devant lui le voile qui lui cache la nature et l'histoire. Essayer de tirer de lui une émotion religieuse, en le mettant en face de lui-même, etde lui faire trouver dans son cœur les secrets de l'expérience philosophique et morale n'aurait pas d'autre résultat que de le forcer à une affectation précoce et peut-être de vicier à fond sa nature. Il y a des procédés artificiels qui donnent aux fruits verts une certaine douceur : mais quelle différence entre un fruit qui a fermenté au four et un autre qui a lentement mûri au soleil! Vous voulez devancer la minute où vous savourerez le fruit et vous risquez de détruire Tespoir de la semence future... Il est à peine nécessaire d'apprendre didactiquement à Tcnfant qu'il a une àme et il nous suffit de le préparer de telle sorte que le jour où il en fera lui-même la découverte soit le jour d'une fête auguste qui ouvre en lui une source intarissable d'admiration, de piété et d'amour. Pour cela, que votre enseignement soit objectif et concret, toujours dirigé et tendu vers Tidée du souverain bien que l'enfant ne tarde pas du reste à discerner comme quelque chose de grand et de sacré.
Que la Palestine soit pour lui ce qu'elle a été aux enfants, pendant tant de siècles : une terre sainte. Que Jésus, dans sa majesté charmante, incarne et fixe pour lui Timagede Dieu. Qu'on lui montre l'expression de la volonté divine dans les grandes aventures des nobles âmes du passé et qu'on lui fasse comprendre comment ce vaste monde est mené par la main du charpentier de Nazareth.
Tout cela revient à dire en termes plus simples que l'enfant n'a pas de longs détours à faire pour aborder Dieu. Hommes, nous voulons un syllogisme avant de nous mettre à genoux et, quand notre raison raisonnante se croit satisfaite, nous
lui demandons timidement un acte de foi — hélas ! combien vague et lointain! — à l'idée abstraite qui se dégage de nos prémisses. Ou bien, repliés sur nous-mêmes, nous finissons par démêler dans l'inquiétude de notre conscience une voix trop impérieuse et trop pure pour venir d'un être créé. L'enfant est bien plus heureux. On lui dit que Dieu existe et déjà, sans plus de surprise, il le sent, il le voit tout près de lui et, suivant la doctrine de son maître, il tremble ou il espère. On lui parle de son àme et bientôt l'impalpable créature prend, je ne dis pas une forme, mais une existence presque sensible à ses yeux, non seulement distincte du corps, mais infiniment plus intéressante et plus vraie. Pour lui, en un mot, tout est réel, tant que le liavkrdage contagieux de l'homme ne lui a pas appris le secret facile et funeste des paroles vaines et des phrases vides de sens.
Comme Newman nous le disait tout à l'heure, il y a une grande philosophie, un sens profond du réel dans le goût qu'ont les enfants pour les histoires. En vérité c'est par des histoires, des contes et des fables que toute science leur arrive. Je ne
sais trop si riiomme moyen leur est en ce point bien supérieur et s'il entend pleinement des idées abstraites qui ne s'incarnent pour lui dans aucun symbole ou ne s'accrochent à aucun fait d'expérience. Mais il parait clair que Fenfant ne s'instruit que par les histoires et, chose non moins importante, que toute histoire l'instruit vraiment. Pour lui, il n'est pas de simple anecdote et le fait le plus insignifiant porte une leçon. Non certes que ces jeunes intelligences déduisent explicitement cette leçon. A quoi bon, du reste? Mais ces doctrines pénètrent en eux sans qu'ils s'en aperçoivent et se mêlent d'une façon intime à leur vie. Toute poésie, toute intuition religieuse, philosophique, morale est le produit en nous de cette lente germinalion et, si nous pouvions refaire à rebours les obscures étapes de notre développement personnel, nous trouverions souvent, à l'origine de nos idées les plus générales, une chanson ou une légende dont notre enfance a été bercée.
Pour nous en tenir ici aux vérité religieuses, rien ne réussit comme une histoire à nous transporter sur le seuil du monde invisible et à nous convaincre de l'existence réelle des objets de notre foi. Que vaudrait le meilleur catéchisme, si l'histoire sainte n'était pas là pour en vivifier à chaque pas les abstractions ?
l'iînpvnt et la vie. U
Il faut, dit Fénelon dans son exquis petit livre sur Z'JÉducation des filles^ il faut ignorer profondément l'essentiel de la religion pour ne pas voir qu'elle est tout historique... Dieu, qui connaît mieux que personne Tesprit de l'homme qu'il a formé, a mis la reUgion dans des faits populaires qui, bien loin de surcharger les simples, leur aident à concevoir et à retenir les mystères... Quoique [les histoires] semblent allonger l'instruction, elles l'abrègent beaucoup et lui ôtent la sécheresse des catéchismes, où les mystères sont détachés des faits; aussi voyons-nous qu'anciennement on enseignait par les histoires. La manière admirable dont saint Augustin veut qu'on instruise tous les ignorants n'était pas une méthode que ce père eût seul introduite. C'était la méthode et la pratique universelle de l'Église. Elle consistait à montrer, par la suite de l'histoire, la rehgion aussi ancienne que le monde. Jésus-Christ attendu dans l'Ancien Testament et Jésus-Christ régnant dans le Nouveau, c'est le fond de l'instruction chrétienne (1).
Et voilà de quoi atténuer un peu les considéra-
(1) r Éducation des filles, ch. vni. — L'article de la Vie catholique, cité plus haut, concluait dans le même sens, avec beaucoup de verve, d'esprit et d'éclat ; « Comment s'opérera cette ap- [)ropriation, les hommes autorisés le rechercheront. Il semblera peut-être que la méthode historique des Pères et des docteursapôtres convient admirablement à l'œuvre de renaissance. La religion et l'Église sont des faits historiques. L'histoire de l'humanité est l'histoire de la foi. Dieu se manifeste au milieu des hommes avec une continuité sans égale, comme si, par la progression incessante de son œuvre, il voulait écrire lui-même son propre catéchisme... Lésâmes distraites et jeunes, vives etprimesautières, les imaginations flexibles et molles sont les sœurs des histoires... Les définitions, les distinctions, les énuméralions, les divisions, tout cela assomme l'enfant. Le paradis terrestre, le Sinaï, Isaïe, David, les Machabées, Jésus-Christ,... les apôtres, les martyrs, les conciles..., quels tableaux ! quelle vie!... » — On le voit, c'est du Fénelon changé en Preniier-Paris.
L'ÉDUCAïlON DU SENS UELIGIEUX. 183
lions pessimislcs que nous clévelo])pions tout à l'heure et conclure ces remarques sur une impression moins décourageante et plus sure. Certes le mal est grand, j'entends le mal que nous a fait et dont nous menace encore une certaine littérature religieuse dont la fécondité est inépuisable et la diffusion presque infinie (1). Mais le remède esta portée de tous. Pour nous affranchir de la routine, du convenu, de l'exagération et de Fabstrait, il suffirait de nous mettre non pas à lire, mais à raconter aux enfants « de belles histoires ». L'Ancien Testament, l'Évangile, la Vie des Saints, toute notre religion se ramène là, se retrouve là (2).
On n'a pas encore trouvé de moyen plus efficace pour mettre une âme d'enfant en contact direct avec les choses divines et développer insensiblement en elle le sentiment religieux. Le difficile sera d'adapter, comme il convient, ces merveilleuses histoires à ces fraîches inteUigences,
(1) n semble pourtant qu'on puisse noter depuis trois ou quatre ans un certain progrès sur ce point.
(2) Voici, fort à {)ropos, pour le plus grand bonheur des catéchistes, une nouvelle édition des Actes des Martyrs, un Recueil des pièces authentiques sur les martyrs depuis les origines du christianisme Jusqu'au XX" siècle, qui fournira la plus attachante, édifiante et doctrinale des lectures. Cette série est publiée par Dom H. Leclercq, des bénédictins de Farnborough. Le premier volume : Les Temps néroniens et le Deuxième Siècle, vient de paraître (Oudin, 1902). Quel catéchisme impressionnera jamais un enfant comme la lecture delà passion de sainte Pcr[)élue? (Cf. p. 121-138).
de les leur raconter pour elles et non pas pour nous. Mais il doit y avoir, il y a une grâce de Dieu spéciale qui aide les éducateurs chrétiens à redevenir simples et petits, qui leur rappelle que le catholicisme est avant tout une religion « vivante et populaire (1) », et qui les oblige à laisser quelquefois les grands théologiens pour se remettre tout bonnement à Fécole de la mère de Villon.
(1) (( Avant lui (Calvin) et ainsi qu'il convient à la faiblesse de l'humaine nature, l'imagination, les sens même, le Christ enfant, la Vierge mère, les saints, les images, les cérémonies du culte, les reliques, les lieux marqués à l'empreinte d'un grand souvenir, tout cela servait aux simples, aux humbles, aux petits, aux femmes aimantes comme un acheminement vers une conception plus haute et plus épurée de la religion. Rappelez-vous, messieurs, les admirables vers si touchants et d'une piété si naïve que Villon, l'auteur parisien, a mis dans la bouche de sa mère :
Femme je suis, povrette et ancienne, etc. »
F. Brunetièki:, V Œuvre de Calvin.
Débats, 18 décembre 19U1.
ce L'eau glacée des sermons banals, des redites, du patois religieux continuait à tomber sur ma foi première (2). »... Combien, s'ils voulaient remonter à Torigine d'un je ne sais quel mélange de lassitude et de regret en face des choses religieuses.
(1) Sur Arnold, cf. sa Vie, par Stanley. — Sir J. Fitch, The great Educators, VII, Th. et M. Arnold. Cf. aussi Tom Brown's schools days. On sait que ce fameux petit livre est le roman de Rugby, mais comme s'en plaignait Mathieu Arnold, il ne montre qu'un coté, et non le meilleur, de la grande école. C'est un des livres qui ont le plus accrédité l'idée que le collège anglais avait surtout pour but de développer l'animal humain. Th. Hughes, l'auteur du roman, ne semble pas avoir fréquenté ceux des élèves de Rugby qui étaient d'enthousiastes travailleurs : Lake, C. J. Vaughan, Stanley, Bradley, etc. — Cf. Fitch, ibkl., p. 105- 106. — Sur Arnold, cf. un article de M'"« Hugh. Bell, Réforme sociale, octobre 1899, et surtout le très remarquable article de M. Dimnet, Revue du clergé français, T' janv. DOO, Stanley et Véducation en Angleterre.
(2) P. Loti, Le Roman d'un enfant, p. 139.
186 L'ENFAM Eï LA VIE.
combien ne retrouveraient-ils pas une impression analogue : Voici la jolie chapelle qu'on aurait pu, qu'on aurait voulu aimer, les hancs de bois dont on a compté toutes les fibres, creusé tous les nœuds, les livres dont on sait par cœur les trop rares images; voici, avant le sermon, la courte distraction des enfants de chœur qui s'approchent de l'autel, le surplis effondré dans la chaire qui se relève avec une lenteur de mauvais augure, la curiosité un instant provoquée et bientôt déçue, la recherche inutile de quelque passe-temps discret, la sourde révolte des résignations contraintes , les reprises d'espoirs à un mot qui semble annoncer que la fin est proche, l'amertume devant les promesses d'un troisième point inattendu, puis, quand manifestement la matière est épuisée, l'irritation montante devant cette vie éternelle que chaque phrase exige et qui n'arrive jamais, non, non, certains prédicateurs ne soupçonnent pas le compte exact de leurs cruautés innocentes, le supplice d'ennui qu'ils ont infligé à leurs jeunes auditoires, les fâcheuses associations d'idées et de sentiments dont ils ont soudé les premiers anneaux, en un mot, l'œuvre de désaffection et de mort à laquelle assez d'autres auraient travaillé sans eux.
Les enfants seraient pourtant le moins exigeant des auditoires. Logique, élégance, correction de
langage, science, ils nous tiendraient quittes de tout. Ils ne se montrent difficiles que sur un point. Ils veulent une parole réelle. I^es mots ne comptent pour eux qu'autant qu'ils expriment des choses. Us se formeront en grandissant et, par un juste retour, usant eux-mêmes de rhétorique, ils la souffriront chez les autres et ils iront souvent jusqu'à l'aimer. Mais dans cette fraîcheur et vérité première, un instinct très sûr les détourne de tout ce qui fausse la simple réalité. Une vieille bonne raconte d'interminables histoires et ils écoutent sans fin. Un prêtre indulgent en prend quelquesuns à côté de lui et cause avec eux de choses pieuses. Ils écoutent encore et avidement. Mais ce même prêtre monte-t-il en chaire et arboret-il le ton, les gestes et les formules que nos ancêtres nous ont léguées, ces mêmes enfants sentent aussitôt que ce n'est pas à eux qu'on s'adresse et, trop jeunes pour s'endormir, se dédommagent comme ils peuvent et attendent que ce soit fini.
Ils veulent une parole réelle? Voilà qui est bientôt dit. Mais qu'est une parole réelle? Un mot pareil qui, d'ailleurs, ne saurait être rigoureusement défini, demande à être illustré en quelque manière. Le mieux, pour cela, est de prendre sur le vif un véritable éducateur religieux au moment précis où, regardant son auditoire, il s'aperçoit
que sa parole va manquer de réalité. Je voudrais bien citer un des nôtres, mais en dehors de quelques grands noms familiers à tout le monde, bien peu semblent avoir une conscience aiguë de la détresse intellectuelle et verbale qu'on doit éprouver quand on aborde devant des enfants des sujets si difficiles et si lointains. Au contraire, un tel souci, une telle détresse se laissent voir presque à chaque sermon du plus fameux éducateur anglais de ce siècle, et enfin quoi qu'il en soit du mérite comparé des différents orateurs, nous ne nous remettrons pas sans un sérieux avantage à l'école trop néghgée du réformateur de Rugby.
« Le spectre de V irréalité — dit un de ses disciples — donnait à Arnold la chair de poule. Il fuyait désespérément Fombre même du danger de proposer aux élèves un idéal impossible ou de leur infliger une façon de parler au-dessus de leur âge. Pour rien au monde, il n'eût voulu supposer en eux un degré et une chaleur de conviction dont un enfant n'est pas capable, et il regardait comme un fléau tout ce qui, en matière religieuse, ressemble, de près ou de loin, consciemment ou non, à un manque de sincérité. »
Écoutons Arnold lui-même nous montrer ce qu'il entend par la réalité de la parole de Dieu. L'exorde qu'on va lire commence une série de
UN PRÉDICATEUR DE COLLKr.E. 189
Sermons sur les différentes tentations qu'un enfant rencontre ordinairement au collège.
Quand fêtais enfant, je parlais, jn comprenais^ je pensais œnwie un enfant. Une fois homme, j'ai laissé de côté tout ce qui est de l'enfant.
Ces paroles nous expliquent pourquoi tant de sermons prononcés aujourd'hui dans notre pays produisent si peu d'effet sur ceux qui les entendent. Le prédicateur qui a sa façon de penser et de parler, s'adresse à des jeunes gens qui en ont une toute différente. L'expérience seule nous l'ait découvrir les iusurmontables barrières que les différences d'âge, d'éducation, de vie mettent entre deux classes d'hommes, mais le texte s'applique plus exactement aux relations qui existent entre vous et moi.
Une fois liomme^ j'ai laissé tout ce qui était de V enfant. Oui, c'est bien cela. Non seulement nous laissons derrière nous ce qui est propre à l'enfance, mais encore nous l'oublions, et il devient bientôt difficile à un homme de se remettre à la place d'un enfant et de se rappeler ce qu'il était lui-même autrefois, aussi difficile qu'il l'est à un enfant de réaliser ce qu'il sera quand il aura achevé de grandir... Ce n'est pas assez de vous parler du péché en général, de la vertu en général, de Dieu et du Christ, de la mort et du jugement. Il vous faut quelque chose de plus clair et qui s'adapte plus rigoureusement à vous, sans cela nous ne faisons que remplir vos oreilles de paroles vides, au lieu de faire pénétrer en vous, jusqu'à l'intime, les vérités qui vous feraient du bien
Vous savez très bien que vos fautes ne sont pas celles dont parlent les livres. Car les livres, ce sont les hommes qui les écrivent et pour des hommes. On y traite donc d'une foule de péchés et de tentations avec quoi vous n'avez encore rien à faire. De plus, la chaire chrétienne est une chose solennelle et sacrée. Il semble qu'on en compromette la majesté en étudiant dans le détail et en appelant par
leur nom les actions vulgaires qui remplissent vos journées. Et pourtant si nous n'appelons pas les choses par leur nom, la moitié de nos paroles se perdra. Aussi, Dieu aidant, je compte employer ce carême à vous parler par le menu de votre éducation à vous et des dangers auxquels elle vous expose ; je ne craindrais pas de prendre ici une langue simple et familière, car je veux que les plus petits parmi vous, pour peu qu'ils veuillent m'écouter, puissent me comprendre (1).
Un autre grand prédicateur exprime avec autant de vérité la même inquiétude qui ne semble avoir jamais effleuré la sérénité de tant d'orateurs chrétiens.
La plus grande de mes difficultés, disait John Caird, en tant que conseiller spirituel des autres, est le caractère extrêmement peu pratique de mes sermons. Quand j'y réfléchis, il me semble que tout ce que j'écris est dans les nuages. Avec des airs de parfaite logique, je tisse une idée principale en ses ramifications variées, mais quand, mon sermon fini, j'ouvre un journal, je suis choqué de la brusque transition entre l'auditoire chimérique auquel je m'adressais en chaire et la simple réalité intense des hommes et des choses dont on s'occupe dans les journaux. Et alors, je me demande si à ceux qui savent la vie nous paraissons autre chose que des amateurs qui développent une idée avec plus ou moins de6no... La vraie difficulté est là : appliquer les principes aux épreuves vulgaires, aux petits ennuis de la vie quotidienne. Entre l'artliction et la soumission abstraite dont parlent les livres, entre les phrases solennelles et vides parfois de nos prières, et la simple réalité de tous les jours.
(1). Sermons, t. U.Christian life ai School. Sermon 5. —Le t. II est plus spécialement consacré à la vie de collège.
UiN PUÉDir\TEITR DE COLLEGE. 191
quelle diiïcrence! J'entends cette réalité raboteuse, mal dégrossie, celle qui nous crève les yeux quand nous descendons des nuages pour entrer dans le monde réel, le monde des migraines et des maux de cœur, des rencontres et des visites vulgaires et désagréables. J'ai la conviction absolue que la perfection chrétienne consiste avant tout dans cette habitude — lentement acquise et non sans bien des luttes et des défaillances — de faire influer pratiquement les idées religieuses sur les incidents de la vie commune (1).
L'irréalité d'une parole d'éducateur se marque d'abord dans la façon dont il s'explique devant les élèves sur leurs défauts et sur leurs vices. Rien de plus délicat qu'un pareil sujet. On ne fait aucun bien si on reste dans le vague ; si on appuie trop, on risque de devenir dangereux. Le plus grand nombre se tire d'embarras en paraphrasant à perte de vue les trois fameuses concupiscences. D'autres, moins sages, veulent détailler à outrance, montrer qu'ils ont l'expérience de la vie, donner des conseils minutieux et des recettes infaillibles. Ils oublient souvent que le mal change tous les jours de masque et qu'il est assez inutile de vouloir en suivre du dehors les formes changeantes, alors même qu'on n'aurait pas à craindre de rendre la tentation plus redoutable en la décrivant avec trop de soin.
(1) Lettre citée par E. Caird dans le Mémoire consacré à son frère, en tête du volume sur les Fundamental ideas ofchristianity, p. XXX.
Il y a une façon de se montrer vrai et réel sans être inutilement ou dangereusement précis, un certain vague qui ne trouble pas la candeur des innocents et que les autres démêlent fort bien sans qu'il soit besoin d'appuyer davantage. Il y a un don de « dire leur âme » aux écoliers et de faire vibrer, sans les toucher, les cordes les plus intimes de leur cœur. Rappelez-vous ce jour où les plus étourdis de votre auditoire sont devenus graves soudain et ont brusquement levé la tête vers vous. Vous n'aviez rien dit de bien extraordinaire et d'autres morceaux de votre sermon vous avaient peut-être paru plus remarquables. Mais le reste n'était que littérature et à cette minute vous veniez de rencontrer la vérité et la vie.
La trop courte série des sermons d'Arnold sur les tentations de la vie de collège et son fameux discours sur ou plutôt contre les public schools seraient, à mon sens, d'excellents modèles de cette manière à la fois claire et imprécise de traiter devant les enfants les sujets les plus délicats. Dans le premier de ces sermons, il se propose de montrer par ce qui se fait au collège, l'existence et la nature du péché originel. La leçon doctrinale est lumineuse et les conséquences morales très impressionnantes pour des auditeurs qui pouvaient se rendre cette justice que chaque phrase du sermon était pour eux.
UN PRÉDICATEUR DE COLLÈCxE. 193
Nous lisions l'autre jour ici l'histoire d'Adam mangeant le fruit défendu. Voilà donc comment le premier de tous les hommes devint un pécheur et nous, si nous voulons examiner nos cœurs avec un peu de soin et de franchise, nous y trouverons assez de traces du péché. Qu'il en soit ainsi, que d'ordinaire le mal l'emporte sur le bien, que le plus grand nombre soit plus porté à suivre les mauvais que les bons, les hommes n'ont qu'à regarder ce qui se passe autour d'eux dans le monde pour n'avoir aucun doute à cet égard; mais vous déjà, vous avez pu en faire Texpérience. Plusieurs parmi vous sont à peine ici depuis quelques jours; plusieurs n'étaient encore jamais venus au collège. Quelques-uns au moins, parmi ces nouveaux, avaient eu la grâce de naître dans une famille chrétienne. On vous a appris à entendre parler de Dieu et du Christ, à réciter vos prières, à vous rappeler que le regard de Dieu vous suivait partout. Dans vos familles, vous n'avez vu ni grossièreté, ni cruauté, ni mensonge... et je crois que plusieurs, avant de venir au collège, non seulement savaient ce qui était bien, mais encore, en somme, le pratiquaient.
Et maintenant, où en êtes-vous? J'ai bien peur de m'adrcsser, je ne dis pas à ceux qui sont ici depuis deux trimestres ou davantage, mais à ceux mêmes qui sont arrivés il y a moins d'un mois. Que répondraient-ils, s'ils voulaient répondre en toute franchise? Voyons, pensez-vous à Dieu maintenant? Vous rappelez-vous qu'en tout lieu et à toute heure il vous regarde? Lui adressez-vous vos prières? Pensez-vous encore que le mensonge, et les excuses équivoques aussi fausses que le mensonge, sont choses basses, méprisables, mauvaises? ou bien, à force de les entendre dire aux autres, même si vous êtes restés vous-mêmes innocents, n'en êtesvous pas venu à penser qu'après tout, il n'y a pas grand mal à tout cela? Aimez-vous encore à être gentils avec vos camarades, à ne pas les taquiner, à ne jamais vous emporter avec eux, ou bien n'avez-vous pas plutôt goûté déjà au plaisir diabolique de faire souffrir les autres, et puisque ceux qui
sont plus forts que vous vous briment et tyrannisent, n'avez-vous pas déjà pris l'habitude de faire comme eux avec ceux qui sont plus faibles que vous? Vous préoccupez-vous encore de plaire à vos parents ou à vos maîtres et n'avez-vous pas plutôt déjà appris — première leçon à l'école du diable — à vous moquer de tout ce qui est bon, noble et généreux, et à rougir de faire votre devoir?
Puisque donc, en si peu de temps, vous avez déjà été plus ou moins gâtés sur tous ces points..., puisque déjà vous n'osez parler et agir selon votre conscience de peur qu'on rie de vous et que vous cessiez d'être populaires, vous avez déjà appris par expérience ce que dit l'Écriture, quand elle nous apprend que notre nature est corrompue, vous pouvez entrevoir le sens des textes qui disent que le monde est opposé à Dieu et qu'on ne peut avoir l'amitié du monde sans risquer de perdre celle de Dieu. Vous le voyez bien, il faut que l'inclination au mal soit très forte en nous, pour qu'en moins d'un mois, elle dessèche ce qui a mis chez nous dix ou douze ans à mûrir. Cela vous montre combien le monde est opposé à Dieu, le monde, je veux dire les idées et les pratiques d'un certain nombre de personnes, réunies en une même société. Voici des enfants. Dans leur famille et laissés à eux-mêmes, ils resteraient dans le droit chemin. Une fois réunis, les idées et influences de l'ensemble seront mauvaises. Chaque enfant apporte de chez lui un peu de bien et un peu de mal. Et c'est le mal qui a le plus de séduction, sans cela vous deviendriez meilleurs au contact les uns des autres, et si un de vous faisait une mauvaise action, chacun le condamnerait.
Vous avez donc appris combien le monde est habile à vous tenter..., car enfin, le monde, c'est la société dans laquelle nous vivons, et pour vous c'est le collège... Et si parfois vous vous sentez tristes en pensant combien il est difficile de rester sages et combien la tentation est forte, et si, attristés de la sorte, vous n'en devenez pourtant pas
meilleurs..., alors vous commencerez à comprendre ce que saint Paul appelle « l'esclavage du péché »... (1).
Quand le sujet s'y prête davantage, Arnold ne craint pas de pousser un peu plus avant ses analyses. Qu'on en juge sur cette page du sermon sur le respect humain. Je la cite, de préférence à plusieurs autres, parce qu'elle est consacrée à un aspect particulier que nos prédicateurs de collège négligent trop souvent dans la description de cette universelle maladie.
Chose étrange, au collège, vous apprenez à rougir de vos affections naturelles, et en particulier de votre attachement pour vos mères et vos sœurs et du plaisir que vous éprouvez à vous trouver auprès d'elles. Vous pensez qu'il n'est pas digne d'un homme d'être sous leur influence et vous auriez peur de paraître trop désireux de recevoir les marques de leur bonté et de leur tendresse. Ainsi vous aflectez en leur présence une dureté, une brusquerie que d'abord vous n'endossez pas sans quelque effort. Mais vous faites cet effort par honte du ridicule qui s'attache à qui aime trop sa famille. Vous faites cet effort, et vous le continuez, et peu à peu, je le crains, vous n'avez plus d'effort à faire, et cette froideur, d'abord commandée, finit par vous devenir naturelle. C'est là, je le crains encore, le résultat habituel de Tinfluence des public schools en Angleterre. L'enfant y apprend à se détacher de ses parents, à ne plus s'abandonner à eux en toute contiance, à avoir pour eux plus de respect que d'amour... L'école vous retient de longs mois, loin de chez vous... et bientôt vous avez honte de parler de votre maison et de vos parents comme un bon
(1) Serm., t. II, serm. 5.
cœur en parlerait. Vous ne parlez de chez vous que pour vanter les distractions et les plaisirs qui vous y attendent et vous êtes confus si vos camarades semblent s'amuser chez eux plus que vous. Du reste, c'est la même chose au collège : vous n'aimez pas qu'on sache que vous avez moins d'argent que les autres, qu'on vous envoie moins de présents, que vos correspondants paient moins libéralement vos dettes. Votre amour-propre, plus que vos plaisirs, souffre de ces différences et ajoutée à lalongue absence, cette aigreur diminue votre attachement pour votre famille. Les vacances sont trop courtes pour ramener votre cœur à Tobéissance affectueuse qui convient à un enfant. Vous nous revenez et le mal s'accroît de plus belle... Vienne l'Université, et la vie publique et vos parents ne seront presque pour vous que des étrangers (1).
Quand il a ainsi fouillé jusqu'au fond des cœurs, il insiste sur les moyens surnaturels qui peuvent seuls nous guérir.
Demandez à Dieu, disait-il en terminant un sermon sur le péché, demandez à Dieu de vous faire sentir ce qu'il pense du mal que vous commettez chaque jour et de vous aider à penser de même. Gela du moins, vous pouvez le faire. Vous pouvez bien, si vous voulez, plier vos genoux et balbutier une prière : vous pouvez n'importe quand vous adresser à Dieu dans l'intimité de vous-mêmes, si vous ne pouvez vous mettre à genoux (2).
De simples phrases comme celles-là, si elles ne convertissent pas toujours, donnent toujours à réfléchir. Pourquoi? parce qu'Arnold, ne parle jamais « comme un livre » et que son éloquence
(1) T. II, serm. 9.
(2) Ibid., sorm. 6.
est faite de réalité et de conviction. Il y prend peine d'ailleurs et c'est là, pour lui, un souci constant.
Si je ne vous ai pas jusqu'ici beaucoup parlé de la rédemption, c'est que j'avais peur de n'être pas vraiment compris. Quand je fais allusion aux petits événements de votre vie, à vos fautes de tous les jours, à vos sentiments ordinaires, vous m'écontez et vous vous appropriez sérieusement ce que je vous dis, mais si j'empruntais devant vous le langage des épîtres de Paul et si je vous parlais de la foi au Christ, de l'inutilité de vos propres œuvres sans l'assistance de l'esprit, je crois que cela n'aurait pas prise sur vous. « Encore un sermon, » diriez-vous, et vous n'en feriez aucun profit (1).
Ce n'est pas qu'Arnold concède libéralement à ses jeunes auditeurs le droit de se désintéresser de toute parole qu'ils trouveraient trop lointaine. Même abstraite, solennelle, vide, ennuyeuse, cette parole peut et doit encore faire quelque bien aux âmes de bonne volonté.
Aucun de ceux qui sont ici, et je n'exclus pas les jeunes, n'est incapable de mieux comprendre, en m'entendant, la volonté de Dieu sur lui. Une fois dans la chapelle, personne parmi vous n'a le droit de se désintéresser du sermon ; nous pouvons avoir, nous, je le reconnais, beaucoup de peine à être aussi clairs et saisissants que nous le voudrions, mais votre devoir à vous est d'essayer de comprendre ce qui est dit et de le faire passer dans vos vies (2).
(1) T. II, scrm. 10.
(2) Ibid., sonn. 2G.
D'ailleurs, il ne pouvait pas ne pas être compris, lui, tant il se donnait de mal pour descendre à la portée des moins intelligents et des plus jeunes.
Votre conscience vous dit en une langue qu'on entend toujours, n'est-ce pas, si oui ou non vous êtes en paix avec Dieu. Y a-t-ilici quelqu'un qui n'entende pas ce que je veux dire? Je vais parler autrement pour que les petits me comprennent. Voyons, il ne vous est pas bien difficile de savoir si vous êtes contents ou non de venir à la chapelle, si vous aimez à entendre parler de Dieu. . Cela vous ennuie peut-être. Mais pourquoi cela? Vous ne sauriez pas trouver de réponse, mais si je vous la dis, moi, cette réponse, vous reconnaîtrez qu'elle est juste. Je vais donc vous expliquer pourquoi cela vous ennuie de venir à la chapelle. C'est que vous ne croyez pas vraiment que Dieu vous aime. Il n'y a que cela entre vous et lui. Si sérieusement vous aviez compris que Dieu est le plus sûr de vos amis, que Jésus-Christ a fait pour vous ce que personne ici-bas ne pourrait faire, assurément vous aimeriez entendre parler de lui, vous aimeriez le prier, car enfin, prier c'est parler à Dieu et tout le monde a du plaisir à parler avec son meilleur ami. Croyez donc que Dieu vous aime plus que vos parents, que les joies du ciel surpassent les plus belles vacances que puisse rêver un écolier, et vous aimerez à penser à Dieu et à parler de lui, comme en partant pour les vacances, vous aimez à parler des plaisirs qui vous attendent à la maison (1).
A côté des mots trop savants pour les enfants, il en est d'autres simples d'ailleurs et faciles qui pourtant passent bien souvent sur leur tête sans
(1) T. ir, sorm. 26.
UN PREDICATEUK DE COLLEGE. l'.)9
exciter une pensée, sans remuer un sentiment. Est-ce encore la rhétorique habituelle qui est coupable, ou bien simplement est-ce, chez les enfants comme chez nous, le mauvais travail de la routine et le juste silence de la grâce découragée par notre lâcheté ou notre paresse, je ne saurais dire, mais en tout cas le phénomène ne pouvait échapper à l'attention clairvoyante du réformateur de Rugby.
Si la tentation est au-dessus de nos forces... si le plaisir présent nous enchante... cela ne vient-il pas de ce que la récompense du ciel est pour nous vague et douteuse, de ce que l'amour du Christ mourant pour nous est tout simplement une série de mots, de sons familiers à notre oreille plutôt qu'une réalité profonde imprimée dans nos esprits et dans nos cœurs? Vous-mêmes, il y a quelques secondes, ne sentiez-vous pas cela, quand je vous parlais. Les sons, les mots, rebattus à vos oreilles^ sont devenus d'une ennuyeuse banalité. La plus insignifiante des anecdotes réveillerait votre attention qui sommeille dès qu'on lui parle du Christ. Et cependant si les mots vous sont familiers, la réalité qu'ils représentent vous est totalement étrangère. Tantôt quand je parlais de lui, je ressemblais à un homme qui donnerait des coups dans le vide. Pour vous, l'amour de Dieu dans le Christ est une chose indistincte et morte. Votre esprit et votre cœur en sont bien loin (1).
A cette fois nous y sommes. Pour juger de la réalité d'un orateur religieux, il ne faut que faire attention aux mots dont il se sert quand il
(1) T. ir, serm. 2.
parle de la personne du Christ. Les prédicateurs anglais traitent avec prédilection un sujet qui peut servir de pierre de touche en cette délicate matière. C'est le sermon qu'ils intitulent souvent Waiting for Christ, Le devoir cVattendre le Christ, On voit sans peine comment un tel sujet est facilement révélateur. Attendre, c'est tout à la fois constater Tabsence et désirer la venue de quelqu'un, et il faut que le Christ nous soit bien réel pour que nous nous apercevions douloureusement de son absence et que nous tâchions de hâter Theure où nous le verrons plus près de nous. Dans ce monde de l'activité intérieure, attendre est la même chose que chercher et la merveilleuse petite phrase de Pascal nous rappelle que lorsqu'on cherche ce divin absent, il y a déjà longtemps qu'on l'a trouvé.
Moins, beaucoup moins remarquables que ceux de New^man, les sermons de Th. Arnold sur ce grand sujet sont pourtant animés et comme palpitants de cette angoisse féconde. Par une rencontre heureuse et singulière, les derniers qu'il prêcha dans la chapelle de Rugby, alors que tout semblait lui promettre de longues années de vie, reviennent à ces pensées avec une insistance plus émue et une foi plus confiante. On me permettra d'en donner ici de larges extraits, car, en ces matières, une page vivante est plus
lumineuse que de longs chapitres de théorie. Il pose nettement la difficulté dans une sorte de sermon préliminaire.
Est-ce par suite de difficultés rationnelles que notre foi est languissante? Cela peut être le cas pour un petit nombre, mais pour Tensemble je puis affirmer que non. Quand on nous dit que Dieu est très près de nous, qu'il voit ce que nous faisons, qu'il sait nos pensées les plus intimes, en somme notre intelligence n'y voit pas grande difficulté. Le difficile est d'être impressionne réellement par cette présence. Nous ne la nions point, nous ne la discutons pas, nous Tadmetions mais nous n'y croyons pas, au sens biblique du mot. Les plus solides arguments contre l'athéisme n'y feraient rien, après comme avant nous serions convaincus et nous ne croirions pas davantage. Je fais appel à chacun de vous. Vous ne doutez pas, n'est-il pas vrai, de l'existence de Dieu, mais vous ne pouvez le trouver, lui. Jeunes et vieux, nous avons tous le même aveu à faire. Nous ne savons pas comment faire pour penser assez souvent, assez sérieusement à notre Dieu.
Penser à Dieu assez souvent! Oh! sans doute, il y a des recettes toutes prêtes. Chacun de nous peut se promettre : (( Je fixerai certaines heures de prière, de lecture pieuse. Là, du moins, je me contraindrai à rencontrer souvent la pensée de Dieu. Aucune journée ne passera sans que j'aie tourné mon esprit vers lui; je puis m'imposer cela comme n'importe quel autre exercice, promenade, lecture, travail... » Oui, et cependant nous pouvons nous occuper de Dieu sans penser sérieusement à lui. L'expérience nous le montre : nous pouvons lire les Écritures, sans en être aucunement touchés; nous pouvons aller à l'église, écouter de toutes nos oreilles, sans ombre de sentiment; nous pouvons assister à la prière commune, bien plus, nous pouvons composer nous-mêmes nos propres prières, et cependant ne pas prier réellement.
Voilà le point difficile, on me dit bien : demandez donc à Dieu d'imprimer dans vos cœurs une idée digne de lui, de vous sauver des lectures vaines, des prières irréelles. — (( Eh! sans doute encore, mais cette prière-là même peut être irréelle, je me moque peut-être de lui quand je lui demande de m'aider à ne pas me moquer de lui. Comment s'y prendre pour obtenir la ferveur si déjà l'on n'est fervent (i)?
Certes, voilà qui ne laisse pas d'être assez bouleversant. Arnold semble lui-même, à la fin du sermon, un peu eflrayé de la besogne accomplie. Il fait appel à la grâce divine sans laquelle la vraie prière est impossible, et il cherche au fond du cœur de ces jeunes gens un souvenir plus présent, rimpression plus grave, plus douloureuse qui peut-être garde en elle l'étincelle d'où la prière jaillira. Et il ne prend pas garde que le remède est bien près du mal et que plus grande aura été la détresse de l'auditoire, plus sérieux et plus rapide viendra le salut.
Quelques jours après, Arnold remontait en chaire, non plus cette fois pour troubler son auditoire en lui faisant prendre conscience de sa propre vanité et faiblesse, mais pour une parole de réconfort, de lumière et de joie. C'est Tavantdernier sermon d'Arnold et il est intitulé : Waiting for God in Christ. Attendre Dieu dans le Christ.
(1) T. V, sorm. 31. Approaching to God in Christ,
UN PRÉDlCATEUll DE COLLEGE. 203
Il résume cVabord, en quelques lignes pressantes, la difficulté qu'il avait développée le dimanche précédent.
Nous prions, mais notre prière n'est ni vivante, ni puissante, ni el'tîcace; nous croyons, et cependant nous sentons (lue nous devons crier à notre tour : « Seigneur, venez en aide à mon incrédulité! » Ce pas décisif de la prière froide à la prière vivante, de la foi débile à la foi victorieuse, qui nous donnera de le faire? Tout est là.
Ce pas, de nous-mêmes, nous ne le ferons jamais. Cette branche de salut, si près de nous, notre bras paralysé ne peut la prendre. Dieu fera tout si nous savons (c Tattendre dans le Christ ».
Nous sentons que nous sommes faibles, et faibles nous sommes : mais c'est à cette faiblesse même qu'ont été adressées les promesses de l'Évangile. Dieu ne veut pas notre mort, mais notre vie. Nous sommes très froids envers lui, à peine l'entrevoyons-nous dans nos ténèbres. Je le sais bien, mais qu'a dit l'Écriture? « Là est la preuve de l'amour de Dieu pour nous : lorsque nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous. )> Allons-nous détacher cette phrase, la traiter non comme une parole vivante, mais comme un témoignage historique d'une chose qui s'était passée il y a dix-huit siècles. Le Christ serait mort pour les pécheurs de cette génération, mais pas pour ceux de la nôtre. À ce compte, l'Évangile serait une chose finie. Pour une heure très courte le soleil de justice aurait brille, puis les nuages se seraient reformés et le monde aurait été dans une nuit plus noire encore que par le passé. Plus que jamais nous serions sous la tyrannie de la F.oi.
Après une courte parenthèse protestante contre les sacrements et <( Tidolâtrie des formes », et une vive exhortation sur le danger toujours possible d'un endurcissement qui enlèverait presque toute chance de salut, il arrive au point décisif de son argument.
Mais assurément pour vous, à l'âge tendre où vous êtes, assurément pour d'autres plus âgés, faibles et pécheurs, mais non point, j'espère, complètement endurcis, assurément le Christ reste Sauveur : (( Là est la preuve de l'amour de Dieu pour nous : lorsque nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous. » Et quand nous prions, et que nous prions sans ferveur, et que notre foi est faible, et que Dieu se cache, et que le monde l'emporte sur nous, — alors même et à coup sûr nous pouvons dire et sentir que c'est pour des êtres tels que nous que le Christ est mort... (( S'il tarde, attendez-le, car il viendra sûrement et ne tardera pas )>, étranges paroles, dirait-on, et même contradictoires; et pourtant dans notre cas, d'un sens très simple et d'une application facile. — Attendez-le... attendez-le, attendez à la porte. Je sais qu'elle est barricadée cette porte et que vous ne pouvez entrevoir la gloire qui éclate à l'intérieur. Quand même, attendez! Dieu le veut. C'est la porte de votre maison. Ne perdez pas patience, ne vous en allez pas. Attendez! tôt ou tard, elle s'ouvrira.
Mais cela nous lasse d'attendre, u Sept jours, dit l'Écriture, Saul attendit ce que lui avait marqué Samuel. Mais Samuel ne vint pas à Galgala et le peuple commençait à se disperser. Alors Saiil commanda ([u'on préparât l'holocauste et les offrandes pacifiques, et lui-même il offrit l'holocauste au Seigneur )>... Et nous aussi, voilà sept jours que nous attendons et nous ne le sentons pas venir. Il semble vouloir traîner indéfiniment avant de tenir sa promesse. Nous
prions et on dirait qu'il n'entend pas. Kl alors nous sommes las d'attendre et nous essayons d'olï'rir nous-mêmes notre sacrifice. D'une façon ou d'une autre, il y a tant de façons de le faire, nous essayons de nous tirer d'aflaire tout seuls; on a recours, avec les idolâtres, à mille superstitions, ou bien on renonce à la foi... mais non, attendez patiemment. Dans votre déception même, dans votre persévérance, dans cette espérance contre toute espérance, réside votre victoire, ou mieux, le signe de votre victoire, la preuve que vous appartenez au Christ. Attendez et ne vous découragez pas. Celte nuit va bientôt Unir.
Et quelle langue décrira la joie de ceux qui veillant ainsi aperçoivent enfin l'aurore! Non le soleil — il n'est pas encore levé, — mais l'aurore pleine de grâce. Elle est si belle en été l'aurore quand d'abord les formes des êtres, puis les couleurs nous apparaissent. Il y a un calme sur toutes choses, une fraîcheur, une paix inexprimables... tout cela est l'image de l'aurore spirituelle pour ceux qui ont longtemps attendu, aurore quand la prière commence à être agréée, quand notre esprit se met à réaliser la présence de Dieu, quand nous pensons à lui comme à un père très aimant, quand nous nous sentons ses enfants.
L'aurore, pas encore le soleil qui chassera les fauves dans leurs tanières, qui bannira tout le mal et nous fera voir le Christ face à face, mais l'aurore s'illuminant peu à peu jusqu'à ce que la lumière nous inonde, voilà ce qui attend le chrétien qui appartient vraiment au Christ, et qui l'a attendu sans se lasser.
Et quelle transformation dans la vie de ceux qui ont vu enfin briller cette aurore... « Le monde ne me voit pas, mais vous me voyez.» Pendant longtemps, pas plus que le monde, nous ne l'avons vu, maintenant c'est l'aurore. Le Christ, pour nous, n'est plus simplement un nom^ un personnage dont il est parlé dans la Bible et qui vivait il y a de longs siècles, mais quelqu'un de toujours vivant, de toujours près de nouS; de toujours aimant, de toujours aimable. L'ami et
le frère — l'Écriture nous permet ces deux mots — ami et frère du plus jeune et du plus âgé. ..il est vivant et parce qu'il vit, nous vivons aussi. Non une vie parfaite, exempte de tout ce qui ressemble à la mort; mais nous commençons à sentir que nous ne sommes pas tout à fait morts, et que de notre communion avec le Christ découle en nous une vie spirituelle :nous savons ce que c'est quede pardonner, d'être patients, de nous renoncer, de croire, d'espérer, d'aimer. C'est la vie tout cela, ou, du moins, une semence de vie. La semence mûrira, quand le soleil sera levé : mais elle vit et se développe dans le crépuscule du matin (1).
Tout n'est pas également heureux dans ces pages et je ne voudrais pas, si j'avais à les discuter en détail, en laisser passer sans réserve chaque allusion, chaque affirmation, chaque hypothèse. Mais là n'est pas notre but pour le moment. Nous voulions seulement essayer sur la prédication d'Arnold, le critérium par excellence de toute parole religieuse réelle (2).
Comment a-t-il parlé à ses élèves de la personne du Christ? La réponse n'est pas douteuse. Il en a parlé de manière à montrer que pour lui le Christ était quelqu'un. Manifestement, aux yeux de cet homme, toutes les joies de ce monde se faneraient, toutes les aurores ne lui promettraient qu'amertumes si son attente obstinée devait à la fin être
(1) T. V, serm. 32. Waiting for God lu Christ.
(2) Tout le sermon a des traces peu douteuses d'esprit proteslaut. Arnold, comme le montre fort bien le P. Rickaby, était beaucoup plus a?i^ûacerc/o^a^qu'rt?i^i(^/o^;;ia^i/7?«e. Cf.Month.jan. 1902.
trompée. Ce n'est pas un rhéteur qui s'exerce sur une matière quelconque; c'est un homme qui se morfond vraiment à la porte de l'invisible, mais dont l'espérance semble grandir avec Tépreuve. Les enfants sentent la vérité de cette attitude, le sérieux intense de cette conviction, la sérénité de cette foi, et comme d'ailleurs leur head niaster est, comme ils disent, leur héros, ils se mettent à l'imiter sur ce point comme dans les autres et, avec lui, ils essaient « d'attendre le Christ ». (( Il est difficile de décrire — raconte Stanley dans sa belle Vie de Th. Arnold — il est difficile de décrire sans avoir l'air de donner dans l'exagération l'attention avec laquelle tous, sauf les tout à fait jeunes, Técoutaient. Les années se sont succédé depuis et cependant plusieurs de ses élèves auraient de la peine à retrouver dans leurs souvenirs quelque chose de plus intéressant que ces vingt minutes qu'ils passaient alors, chaque dimanche, sous la chaire d'Arnold, les yeux fixés sur lui, faisant efi^ort pour ne perdre aucune de ses paroles. Certes, même pour les meilleurs, une bonne partie de ce qu'il disait, et pour le plus grand nombre, presque tout devait tomber sans laisser de fruits. Mais ils étaient frappés par l'originalité des pensées et la beauté du langage, et de plus, cette morale, alors même qu'elle était trop haute et impraticable pour eux, servait du moins à pu-
rifier l'atmosphère du collège. Ainsi chaque semaine remettait devant tous cette image de principes et de sentiments qu'ils savaient bien n'être pas arborés pour la circonstance et qui manifestement vivait habituellement en sa personne au milieu d'eux. Pour tous aussi c'était un grand avantage d'entendre, au moins une fois dans leur vie, des sermons qui ne seraient associés dans leur esprit à aucune idée d'ennui, de formalisme et de rhétorique. Sur plusieurs, Timpression produite, inaperçue alors, devait reparaître plus tard. Il n'était pas jusqu'aux plus insouciants qui parfois, dans le courant de la semaine, ne revinssent au souvenir du dernier sermon comme à une condamnation de leur propre conduite, mais sur plusieurs, et parfois sur les plus étourdis, l'impression était immédiate et profonde. « Je l'écoutais du premier mot au dernier, raconte un élève de Rugby, avec une sorte de terreur religieuse. Bien souvent, le sermon fini, je n'avais pas le cœur de rejoindre mes amis et je rentrais seul à la maison. Plusieurs autres, je m'en souviens, éprouvaient le même effet, parmi ceux mômes que je croyais durs comme des pierres et qu'Arnold regardait comme les pires élèves de Piugby (1). »
.l'ajoute en terminant que Texemple de ce pré-
(1) Stanley, Life of Arnold, t. T, v\\. ni. dans l'édition de 188T, pp. 148 seq.
dicateur protestant — et trùs protestant — n'est pas pour décourager un prêtre catholique. Nous avons certes dans notre foi plus riche et plus suave des ressources qui man(juaient à Arnold et, pour l'ordinaire, nos collèges chrétiens de France, dans leurs plus tristes jours, sont bien supérieurs au Rugby de 1828. Au reste, ce n'est pas là une affaire de talent. La sainteté même, au sens le plus élevé du mot, n'est pas, à proprement parler, indispensable, quoique rien ne serve plus qu'elle à nous apprendre le secret d'une parole réelle et à nous brouiller pour toujours avec le mensonge des mots et les vanités de la rhétorique (1).
(1) Comme on le voit, je ne me suis placé qu'au stricl pointde vue de la prédication. Il serait facile de montrer quelle pourrait être, quelle est souvent, sur d'autres terrains, la supériorité d'un éducateur catholique. Que Ton compare, par exemple, l'influence d'Arnold aux fruits merveilleux du ministère de M^^ de Ségur à Stanislas.
Retinebantnitgœ nngariim,,, ces menteuses bagatelles qui retenaient Augustin par le pan de sa robe et qui le suppliaient de ne pas leur dire adieu, M. Louis Dimier, en quête, pour le titre de son roman, d'un nouveau symbole, les appelle d'un autre nom. « Mon enfant, — dit un de ses porte-parole au collégien dont ce roman nous raconte la navrante histoire, — mon enfant, tu t'es pris dans une souricière où mille de tes pareils s'établissent comme en un domicile de choix. Tu t'agites pour en sortir. Tu t'efforces d'en lever la porte. Cette porte est lourdeet retombe(l). ))La souricière ; cette métaphore est peut-être moins juste que pittoresque, et j'aime mieux, pour ma part, cet imprécis fantôme dont les mains, trop réelles, tenaces et souples, ne lâchent plus le
(1) Louis Dimier, la Souricière, Paris, Perrin, 1901. Cf. Gazette de France, 28 mai, et Univers, 22 juillet, les études de M. Charles Maurras et de M. le Querdec.
malheureux qui s'est, pour une fois, abandonné à leur étreinte. Mais ici l'image importe peu, puisque nul n'a de peine à vérifier en soi-même la réalité qu'elle représente, je veux dire l'attrait, l'habitude, et comme le besoin du péché avec son prélude de courtes joies et son long cortège de dégoûts. Exilé du roman contemporain, ce mot de péché ne déplaira pas à l'auteur de la Souricière, M. Dimier est des nôtres, et, chose plus rare même de la part d'un chrétien, son œuvre aussi est chrétienne. De là vient peut-être le meilleur de son originalité, de son intérêt et de sa force.
On pourrait, à première vue, s'y tromper. L'auteur semble n'avoir rien négligé pour prêter à cette méprise. Choses et gens d'église sont étrillés par lui de maîtresse main; et même quand la critique est juste au fond, elle y met si peu de formes que nous serons tantôt obligés d'essayer de lui arracher quelques-unes de ses moins innocentes victimes. D'ailleurs, ses collègues de l'Université ne sont pas traités plus suavement. De M. Gautruche, professeur de rhétorique, et de M. Léonard, professeur de philosophie, il ne reste, à la fin du livre, que des débris. Cependant notre auteur, vu de plus près, est moins féroce que tant de carnages ne le laisseraient supposer. La rage, si rage il y a, n'est qu'une rage de description. A ne voir en lui que l'artiste et h négliger le psycho-
LE ROMAN D'UN COLLEOTKN. î>i:i
logue, le don de M. Dimier, heureux et funeste, c'est, semble-t-il, une vision, extrêmement nette et vive, des moindres détails. Cela tourne très vite à une sorte d'obsession. Qu'on en juge sur cette étude de mains gantées qu'il eût été peut-être plus sage de laisser pendre en un coin de l'atelier.
On aurait dit que cette quête n'était imaginée que pour présenter les deux jeunes gens à toutes les personnes de l'assistance. On s'arrêtait à chaque rang de chaises. Des mains, dont le nombre ne prenait point de fin, s'allongeaient au bord de la bourse. Il y en avait de toutes les sortes : de longues, de courtes,d'épaisses, d'osseuses, quelques-unes toutes en doigts, quelques-unes sèches et agiles, moulant platement des gants sans rides; d'autres, chez les hommes, ridicules de grosseur, étranglées au poignet par un bouton poussif que la boutonnière déracinait.
Toutes faisaient, de cent manières, le même geste. Habillées de blanc, de gris, de paille, de soufre, d'incarnat, de rouge, de noir, on voyait les unes, discrètement conduites et comme marchant à pas comptés, insinuer sans bruit leur offrande ; d'autres la laissaient tomber avec fracas; d'autres, s'avançant d'unair inconfortable, la couvraient gauchement d'un doigt honteux. Jeunes ou vieilles, élégantes ou triviales, hautaines ou empressées, ingénues ou coquettes, la pantomime de toutes ces mains causait une sorte d'étoiirdissement...
Le mot s'y trouve, et, en fln professeur qu'il est, M. Dimier ne croit pas plus cjue nous aux pages étourdissantes. Il sait bien aussi que, dans l'état d'esprit où ils se trouvent, ces deux jeunes gens n'ont pu voir autre chose, dans toutes ces mains
tendues, qu'un même signe de sympathie et de bon augure; mais il ne peut se tenir de décrire, et, chose pire, son œil n'est jamais plus impressionné, sa mémoire plus fidèle, sa verve plus allumée et sa main plus sûre qu'en face des êtres ou des objets qui lui déplaisent. Nous en aurons bientôt la preuve. Mais, plutôt que de nous indigner, il convient, je crois, de ne voir dans cette débauche littéraire qu'un péché de jeunesse, et de ne pas prendre trop au sérieux ces caricatures, de peur de leur donner, par là, une chance plus grande de vérité.
Le roman est, en soi, d'une simplicité classique. Comment le jeune Alexandre Hannequin, précoce victime de la souricière ^ fut peu à peu guéri par l'influence de la confession, voilà, j'espère, un sujet plein de promesses, surtout quand on est averti que l'auteur est professeur dans un lycée de province, et que, en somme, malgré un certain nombre de tableaux de genre qui jettent peu de lumière sur la psychologie de la confession, ces belles promesses sont remplies.
Alexandre est l'image moyenne du collégien de France entre quatorze et dix-sept ans. Age indécis
OÙ, suivant le sentiment qu'ils nous inspirent, peur ou confiance, nous les trouvons déplaisants ou agréables. M. Dimier, grand amateur pourtant de pochades comiques, ne trouve pas qu'Alexandre soit déplaisant; et voilà, pour qui sait lire, de quoi juger en lui, et dès la seconde page, Thomme aussi bien que le professeur. Le portrait, d'ailleurs, n'est pas flatté, mais la bienveillance y domine. Oui, c'est bien là le jeune homme que huit ans de collège n'ont pas encore tout à fait gâté. Intelligence plus facile que curieuse, volonté à la fois généreuse et faible, sens droit malgré une certaine facilité de mensonge, besoin d'afiection soigneusement dissimulé et déjà, par suite du contact avec les platitudes quotidiennes, inquiète défiance de soi-même et de la vie. Mauvais? non; grossier? pas davantage, malgré une pointe de vulgarité résignée; mais, mal entouré, mal conseillé, tout laisse croire qu'une tentation un peu prolongée aura raison de sa vertu.
A qui la faute? Vous vous rappelez, au troisième chant de V Iliade y la rencontre d'Hélène et de Priam sur les remparts. Je ne sais peut-être rien de plus beau chez le vieil Homère. Hélène, couverte de voiles blancs, hésite et s'arrête près des portes Scées. Tout lui crie sa honte, et les casques grecs qui brillent là-bas dans la plaine, et, tout près d'elle, la lamentation des vieillards troyens
brusquement interrompue à son approche. Mais le bon Priam lui fait signe. « N'aie donc pas peur; viens, ma chère fille, viens t'asseoir ici, près de moi. Tu pourras mieux voir ton premier mari, tes parents et tes amis. Que veux -tu? ce n'est pas toi, après tout, qui es la cause de mes malheurs. Les dieux seuls en sont les auteurs. » Ainsi parle M. Dimier à son jeune ami, Alexandre Hannequin. Mais les années ne lui ont pas encore appris, comme à Priam, le secret de Tuniverselle indulgence. Il excuse son héros, — et certes je n'aurai pas non plus le courage de le condamner, — mais il n'en est que plus impitoyable à tous ceux qui, de près ou de loin, ont mis le jeune homme sur le chemin de la souricière. Le Clergé, rUniversité, la famille, tout le monde est coupable et l'heure des vengeances a sonné.
Affiliée (( aux dames de charité, aux catéchismes, à l'œuvre des malades pauvres, à l'œuvre dos jeunes ouvrières, à la confrérie du Saint-Sacrement, à Fouvroir, aux âmes du purgatoire, à la bibliothèque paroissiale, aux mères chrétiennes », M"""" Hannequin est au premier rang de la troupe criminelle. Plus de neuvaines maintenant, plus de ventes de charité, plus de scapulaires, plus de pèlerinages, de processions et d'insignes, plus de fauteuil aux conseils de la paroisse, qu'elle rende compte de Tàme de son enfant. Sou
mari, qui aurait dû, qui aurait pu Taider dans cette besogne essentielle, quand donc a-t-ello essayé de le retenir à la maison? Ce curé et ces vicaires qu'elle a accablés de ses aumônes, de ses avis et de la frivolité de ses commérages, quand donc leur a-t-elle demandé une vraie direction, une sérieuse prière? Celte église, remplie de ses ex-voto et de ses cierges, de l'embarras de ses robes et dufracasde ses dévotions, quand y est-elle venue pour se retrouver, se juger et se mépriser soi-même? quand en est-elle sortie éclairée, soumise, bienveillante et apaisée? Enfin et surtout cet enfant, quand a-t-elle songé qu'il avait droit au cœur de sa mère, à cette tendresse calme, attentive, intelligente qui mérite les confidences et sait les attendre, à cette formation discrète et patiente qui grave insensiblement dans une âme fraîche le sens du devoir et l'idée vivante de Dieu?
Je résume, en cette page qui menace de devenir éloquente, un portrait que M. Dimier creuse en cent endroits de son livre avec une mauvaise humeur acharnée. Comment n'a-t-il pas compris qu'une satire de ce genre aurait d'autant plus de force que la couleur en serait moins épaisse et les traits moins appuyés? Scrupule d^artiste et délicatesse de croyant lui commandaient ici une
extrême légèreté de touche et lui interdisaient l'enfant et la vie. 13
de trop faciles plaisanteries. En faisant cette réserve, on n'a pas à se défendre d'un excès de sympathie pour cette dévote ridicule, qui n'a plus rien de la femme ni de la mère ; mais les Pharisiens sont de dangereux adversaires. Retranchés dans le temple, — non pas comme les anciens fugitifs derrière les dernières colonnes, — mais au plus profond du sanctuaire et sur les degrés même de Tautel, on peut, on doit toujours craindre que les traits lancés contre eux n'atteignent à la sainteté même de la religion qu'ils se vantent d'incarner. Et puis vaines et stériles pour eux, par suite de la superstition et de la routine, les pratiques qu'ils déshonorent deviennent souvent, pour beaucoup d'àmes, canal de grâce et expression de véritable ferveur. En démasquant les œuvres mortes des uns, il faut prendre garde à ne pas troubler les autres dans la filiale sécurité de leur foi; et pour éviter plus sûrement encore toute contagion de pharisaïsme, ne vaut-il pas mieux étendre jusqu'au pharisaïsme lui-même un peu d'indulgence en se rappelant qu'il n'est bien souvent que la navrante floraison d'une incurable sottise?
En face du portrait de 1\P^ Ilannequin, la symétrie voulait une seconde caricature. M. l'abbé Baulard, premier vicaire de Sainte- Aldegonde, en fait les frais. Oh! qu'on se rassure; le tableau
LE ROMAN DUiN COLLÉGIEN. 211)
n'est pas très méchant, et le dii^nc lioninic ferait encore bonne figure à côté des chanoines du Lutrin. Il n'est que ridicule, et ses pires travers sont bénins; mais ici encore et plus que tout à rheure, l'observation est courte, l'ironie assez fade et la plaisanterie trop souvent désobligeante. C'est toujours la môme verve épaisse, joviale, intarissable qui s'en donne à cœur joie sur toutce qu'elle rencontre, qu'il s'agisse du raJjat de M. Baulard (onze lignes), de sa tonsure « entretenue coiume un jardin » (huit lignes), du savon parfumé dont il use et qui répand autour de lui « une odeur de seaux de toilette », ou de son chapeau toujours frais, abondamment pourvu de ces longs poils dont le fer du chapelier semble n'avoir plié la résistance naturelle qu'avec peine, comme dans Je prêtre la grâce celle des passions humaines ». M. Dimier est plus heureux quand, s'abstenant de tout commentaire, il transcrit simplement les élévations dites pieuses que M. Baulard mêle, par esprit de zèle, à la conversation courante. Il faut bien reconnaître que, sauf les silencieux et les saints, tous, plus ou moins, nous répétons quelquefois, de mémoire et d'habitude, des paroles irréelles, refrains de sermons ou débris de lectures passées; et voilà comment Alexandre, ayant été refusé à son examen du baccalauréat, et 3P° Mannequin étant venue chercher auprès
de son directeur « le baume des consolations supérieures », celui-ci lui tint sans sourciller ce grave langage :
Dieu vous veut toute; il vous ramène à lui par de tels coups.
Cet examen manqué devait avoir, par malheur, d'autres conséquences que de blesser au vif la vanité de 1\P^ Mannequin. Il sonne, en réalité, dans la vie morale d'Alexandre, la date fatale où les portes du vice sont franchies, et nous amène, sans plus d'ambages, au cœur même de notre sujet.
(( D'une chose aussi indifférente de soi qu'un examen, écrit M. Dimier, l'adresse du diable et la sottise des hommes » allaient faire « tout d'un coup un formidable engin de destruction morale ». Ici encore, la glose inutile exagère, dépasse et fausse la leçon, claire et judicieuse, du roman. Pour x\lexandre, en effet, au point où nous en sommes déjà, il ne saurait plus être question de « destruction morale ». Il y a beau temps que le fragile édifice de sa conscience est en ruines et que l'enfant a rejeté — oh! sans préméditation et sans effort — les quelques no-
tiens morales, vagues et sèches qu'une éducation purement verbale avait déposées à la surface de son esprit. Ils sont bien souvent ainsi, du reste, ceux qui ont été condamné trop jeunes à vivre habituellement dans une atmosphère de banalité, d'isolement et d'ennui. Rien n'est plus funeste à Téclosion du sens moral que de passer les difficiles années de la croissance en face de ces Ames mortes que rien de grand n'intéresse et dont la tendresse même est mesquine. Alexandre Hannequin a grandi dans un tel milieu. Nous connaissons sa mère. Son père est insignifiant; son professeur actuel de rhétorique, M. Gautruche, est un bel exemple de sottise ornée. Aucune parole vivante et cordiale n'est dite au jeune homme, aucune contagion de nobles exemples ne Tentraine au bien et n'active en lui le plein épanouissement de la conscience. Pourquoi appuyer davantage : son histoire est claire et vulgaire, il est mûr pour le péché décisif.
Certains obstacles semblent encore le retenir, de ces obstacles qui occupent l'imagination et lui font prendre en patience les lenteurs ordinaires de la volonté. Timidité, peur de l'inconnu, souvenir des sermons sur la mort subite et sur le feu de l'enfer, fragile barrière et qui tombera d'elle-même quand la plus sotte des occasions aura secoué la paresse des dernières résistances.
L'occasion ici fat cet examen manqué et Tabsurde mécontentement des parents qui rendit la maison plus intolérable encore au pauvre garçon. En fallait-il davantage pour emporter le consentement de cette âme découragée d'avance et déjà vaincue ?
Il n'essaya même pas de résister,
tant le déprimant ennui et le mépris de soi-même où on l'avait jeté, lui rendaient le moindre effort odieux et impossible. Maricourt (le garnement de collège qui, en pareil cas, vient toujours à point) fut surpris d'obtenir son acceptation sans combat; et rien n'était plus plat, plus fade et plus vulgaire, plus dépourvu d'angoisse et d'allégresse que cette déchéance préparée. Les crises morales ne se consomment pas par les mouvements violents qu'on imagine, mais, après de longues et insensibles glissades, par un plongeon discret et onctueux dans la boue.
Bien décidé à s'arrêter à temps dans le récit de la plus vulgaire des chutes, l'auteur insiste avec trop de complaisance sur les préludes baroques et dégoûtants de ces sortes d'aventures. Prouesses de description et d'ironie, je ne pense pas que ce luxe de détails fut indispensable à ridée maltresse du livre. Mais hatons-nous d'ajouter que ces pages, dont un goût plus sévère demandera quelque jour à M. Dimier le sacrifice, ne sont pas, à proprement parler, dangereuses. Certes, je n aurais garde de mettre ce roman entre des mains trop innocentes; mais il n'en est
TJ-: UOMAN D'UN COLLEGIEN. 223
pas moins vrai que les chapitres les plus délicats de lo. Souricière ont été écrits d'une plume très chaste et sous la plus saine inspiration de Tesprit chrétien. Le réalisme, inutile selon moi, de certains passages, n'est jamais troublant, et parait presque bienfaisant quand on le compare à la rhétorique sentimentale de peinturesplusdiscrètes, mais plus pénétrantes et plus passionnées. Beau-, coup de romanciers, en eftet, dont les intentions sont excellentes, ne résistent pas à la tentation, même quand ils condamnent énergiquement le péché, de le couvrir des fleurs de la passion et de Tamour. La faute, chez eux, paraît plus séduisante et plus suavement fatale qu'elle ne l'est en réalité, et ils semblent ne la maudire que pour l'exalter davantage. Voici, par exemple, un autre roman qui nous arrive en même temps que la Souricière. Chaudement recommandée par M. François Coppée, r Antre Rive (1) est décidément un livre chrétien, et d'un christianisme plus cornélien que celui qui doit sauver un jour notre pauvre Alexandre. Au lieu de tout un enchaînement de grossiers désordres, Paul Deluz, le héros du livre, n'a à regretter que la faiblesse d'une heure. Grave faiblesse, sans doute, mais presque distinguée, si l'on peut ainsi parler, et que, d'ailleurs,
(1) Pierre le Rolui, V Antre Rive. Paris, Perrin, 1901.
expiera bientôt cruellement la plus admirable des pénitences. Eh bien ! les pages consacrées à préparer et à raconter cette aventure sont beaucoup plus dangereuses que les peintures les plus appuyées de M. Dimier, la caricature plus saine que les jolis mensonges du pastel. Qu'on lise attentivement la Souricière^ en se plaçant à ce point de vue, et on admirera avec quelle plénitude de bon sens robuste et de simple foi Fauteur distingue toujours entre les plus pures et les plus basses aspirations de la jeunesse, et n'a garde de les confondre dans un même halo de rêve et de fausse poésie.
Non, vraiment, ils ne soupçonnent pas, nos romanciers psychologues, de quelles richesses ils se privent, en oubliant, ou en négligeant, de creuser à fond Fidée de péché. Sainte-Beuve fut jadis mieux avisé, et je ne sache pas qu'il ait eu A s'en repentir. Comment ne voient-ils pas, ces chercheurs de réalités, que c'est encore là chez beaucoup une idée vivante, — veilleuse tremblante, qui garde encore de la nuit totale les consciences môme tarées? Et, d'un autre côté, conmient n'ont-ils pas compris qu'une telle idée,
trouble, obscure, mêlée de superstitions et d'erreurs, a cependant transliguré le monde des âmes, et donne aux crises morales un pathétique nouveau? L'idée de péché, achevant, concrétant et anmiant la froide notion de désordre, on sait ce qu'elle ajoute de iièvre éloquente aux confessions de saint Augustin, et la voici encore qui rend extrêmement attachante l'histoire trop commune d'un collégien. Je ne veux pas écraser M. Dimier de ce grand souvenir; mais il n'y a aucune ironie à reconnaître un écho lointain des Confessions^ dans certaines pages frémissantes et tumultueuses de son roman. Lisez plutôt cette analyse du premier réveil, après la chute :
Le chagrin et la détresse amère veillaient au chevet d'Alexandre, qui les reprit en s'éveillant. Sa vie se renoua dans une espèce de découragement général, et dans un dégoût qui tombait bien au-dessous de ce qu'il avait jamais éprouvé. Il regretta ces derniers jours qui suivirent Texamen manqué, et qui, dans le temps qu'ils s'écoulaient, avaient pesé si lourdement sur son âme. Le plus précieux de sa gaîté s'envola. L'ordinaire des choses lui parut tout à coup d'une fadeur inexprimable...; il perdit la douceur de vivre et la bienfaisante harmonie des sensations apaisées et communes, comparable à cette odeur légère des fleurs d'églantier dans les haies, qu'un grand vent dissipe et détruit.
Les sens des saints ont tressailli à ce charme secret des choses, qui fait de la vie un délice aux âmes pures, et de l'enfance innocente un temps d'enchantement. L'enthousiasme de la jeunesse, engendré de ce charme, le détruit, s'il n'est conduit et sanctifié. L'orgueil de vivre en tue la
douceur. Le trouble des premières tristesses fait surgir tout à coup réternel ennemi. A son aspect, des abîmes s'ouvrent dans l'âme, et toute la nature en est ébranlée. Le phosphore de son auréole éclipse et noie toutes choses d'un si brûlant éclat, qu'un unique désir nous saisit. <( Je suis l'esprit de vie, nous dit-il, et c'est moi qui console. )> Consolations empestées et maudites! Qui les a goûtées perd le sens des uniques consolations. Soudain s'éteint cette lumière vive; mais ce qu'elle a fait disparaître ne renaît point, parce que le pécheur reste aveuglé. Un triste crépuscule, rayé d'éclairs brutaux, si courts qu'on les perçoit à peine, et dont le plus terrible effet est de rendre l'ombre plus insupportable, fait désormais son existence. La sainte joie de vivre n'est plus pour lui : mais, désormais, la vie joyeuse, nommée telle par Satan, parodiste éternel, qui tire et contrefait d'un modèle si sublime une si atroce caricature.
Alexandre était lâche, mais droit et point frivole. {Je ne puis dire combien je suis reconnaissant à M. Dimier de cette ligne parfaite.) Il sentit, sans les définir, ces choses dans un degré de vivacité extrême. Et, parce que la nature n'y sait de remède que le retour au mal, qui les cause, le singulier chagrin qu'il en avait conçu devint pour lui le principe de la plus rapide des décadences. Aidé de Maricourt, qui ne le quittait plus, et qui, désormais, ne lui marchandait point les témoignages de son estime, il fit en poste les banales étapes qui mènent de l'agitation causée par une première audace, au mortel sommeil de l'habitude.
On peut le prévoir d'ores et déjà, le salut ne viendra ni du père, ni de la mère d'Alexandre. Avertis les derniers de tous, et plus stupéfaits que personne, ils s'agitent quelque temps, chacun dans sa voie, en de vains efforts, et finissent par accepter, comme une fatalité, cette disgrâce incompréhen-
sible pour eux seuls. Le père, qui semble avoir perdu tout souvenir de sa propre jeunesse, invoque les principes devant cet enfant, dont il ne sait rien, et auquel il parle de choses sérieuses pour la première fois de sa vie. Mais bientôt il s'étonne luimême « de trouver à quel point des paroles qu'il s'imaginait respectables étaient difficiles à prononcer », et la vaine mercuriale s'achève en un violent accès de colère. Quant à M"'^ Hannequin, elle se drape en sainte Monique, et cherche quelque pratique de dévotion plus infaillible que les anciennes (1). Au surplus, que ferait-elle? Il est trop tard, et alors môme que, illuminée par le danger, elle aurait improvisé convenablement son rôle de mère, Alexandre ne Taurait pas reconnue.
Il faut pourtant — c'est Tordre accoutumé de la grâce — qu'une tendresse humaine serve de premier intermédiaire entre la faute de l'homme et le pardon de Dieu. A défaut de sa mère, Alexandre a, par bonheur, auprès de lui, une vieille tante, à la fois miséricordieuse et désabusée, capable de mettre cette âme en détresse sur le chemin des aveux. Celle-ci écouta cette histoire, déjà
(1) M. Dimier, toujours impitoyable, veut que, par peur des usuriers, la mère ait consenti à subvenir aux dépenses de son fils, et il semble dire que M. Baulard approuva fort cette politique de compromis. Le trait est bien noir.
longue, et quand tout fut fini, J3ien qu'elle ne gardât « point d'illusion sur le fruit qu'avaient fait en lui les exhortations religieuses de sa nièce », elle lui dit, sans balancer :
Il faut aller te confesser, mon ami.
Enfin nous y sommes, et le grand mot de confession est lâché. Quelques-uns, peut-être, prendront peur à la pensée que ce romancier, effrayant de désinvolture et de franchise, va pousser sa curiosité au plus profond des choses saintes. Je crois plutôt qu'il convient de s'en réjouir et d'étudier avec attention ce témoignage d'une âme sincère sur les pratiques essentielles de la religion. D'autres pourront apporter des expériences contraires ; mais alors même que le jeune Alexandre serait seul de son espèce, nous devrions lui savoir gré de nous dire les souvenirs qu'il garde de son enfance chrétienne et l'impression que notre enseignement lui a laissée.
Doctrines et pratiques religieuses, tout se concentre pour lui dans la confession. Du plus loin qu'il se la rappelle, elle se montre à son imagination épouvantée comme un fantôme d'angoisse.
Pour la plupart des enfants, la première confession, au lendemain de ce qu'on est convenu d'appeler Tâge de raison, n'est pas encore bien redoutable. Ces petites cervelles se refusent, pour leur bonheur, à mener de front un double effort et toute leur énergie est absorbée par le souci de n'oublier aucune des paroles ordinaires, toutes revêtues à leurs yeux d'une égale et mystérieuse importance. La leçon de terreur est généralement mieux comprise pendant les quelques jours qui précèdent la première communion. Il en fut du moins ainsi pour notre Alexandre.
La première communion lui fut un supplice. On Ty avait soigneusement préparé par des menaces réitérées de Tenfer, tout pendant sur la tête du sacrilège. Un seul péché mortel, un seul, disait le prêtre. Et c'était d'effrayantes histoires d'enfants, qui, toute la vie ayant retenu le même péché de confession en confession, ne laissaient pas, ensuite d'une existence qui semblait sainte, de brûler dans Téternité... Un autre enfant, coupable d'un péché de même sorte, courut réveiller, en pleine nuit, un prêtre pour obtenir l'absolution. Bien lui en prit, car il mourut cette même nuit...
Alexandre reçut le sacrement dans une appréhension mortelle. En réponse à de si pressantes invitations, il n'avait pu moins faire que de se découvrir un assez grand nombre de péchés graves qui lui trottaient par la cervelle comme autant de menaces épouvantables... La pensée que cette seule minute décidait de son existence afTola le malheureux qui, sûr d'avoir tout dit, doutait sans repos de Taloi de sa contrition. Comme chacun, là-dessus, allait lui répétant que c'était le jour le plus beau de sa vie, sentant
redoubler son inquiétude, un instant il n'avait pas douté qu'il ne fût le sacrilège dont on l'entretenait... depuis huit jours, l'enfant « qui a fait une mauvaise première communion ».
Il vaudrait peut-être mieux que ces choses ne fussent pas dites ou fussent dites autrement, et, au moment où on les transcrit, on est tenté de s'interrompre et de formuler le cri superbe de Pascal : Les malheureux qui m' ont obligé de parler du fond de la religion! Mais non; en réalité, rien n'est compromis, ces choses sont bonnes à entendre et le « fond de la religion » n'est pas en cause. Il n'y a là qu'un enfant qui nous raconte son histoire et comment certains discours lui furent mauvais à un âge où on prend toutes les paroles à la lettre et où est déjà si grande la capacité de souffrir.
D'ailleurs, << l'enfance est merveilleuse d'endurance et d'oubli », et bientôt le cauchemar de la confession fait place à une conception plus fade et moins douloureuse.
Durant le temps qui suivit sa première communion, i\r^^ Hannequin avait exigé qu'Alexandre se confessât tous les quinze jours. Cette consigne, qu'il garda près d'un an, l'avait rempli d'un profond sentiment de l'inutilité de cette pratique. Avec une régularité d'horloge, il apportait, chaque quinzaine, les mille vétilles d'une vie ordinaire et commune, appuyées de quelques chiffres... Au demeurant, cet exercice lui pesait par la fatigue aride et monotone de s'exciter à la contrition; (puis, peu à peu) tout périt par aridité,
LE UOMVN D UN COLLÉGIEN. XU
el les quatorze ans d'Alexandre dépouillèrent enfin les pratiques reli^^neuses comme on (luitte un vêtement qui n'est plus à la taille...
L'assaut des passions ne les ramena point... De lui-même, la pensée ne lui vint pas d'appliquer à ce mal la vertu des pratiques dont la crainte de l'enter avait autrefois réglé l'usage. Mais rien n'empêchait qu'il crut à cette vertu. Au contraire, le conseil de sa tante, encore qu'il ne l'attendît point, lui fut comme une révélation. Abandonnée par lui comme inutile, la confession lui parut souhaitable de tout le besoin qu'il en avait maintenant. Il en embrassa la pensée comme celle du salut nécessaire, el l'idée qu'il pouvait se confesser l'empêcha de désespérer.
On aura remarqué, dans cette intelligence d'enfant et déjeune homme, les métamorphoses successives de ridée de confession. Elle suit le chemin que presque toutes nos idées ont suivi. D'abord gonflées de rêve et mal adaptées aux choses communes qu'elles représentent, elles nous attirent, nous effraient ou nous enchantent plus que de raison. La déception vient bientôt, après nos premiers pas dans la vie réelle, et, de dépit, nous sommes tentés de mépriser idées et mots, comme des jouets brisés; puis, quand l'expérience nous a faits et plus besogneux et moins exigeants, nous commençons à nous demander s'il ne reste pas sous ces formes humiliées une solide substance. Après avoir été, aux yeux de notre héros, un centre d'associations terribles et de visions fantastiques, la confession s'était ainsi peu à peu, au contact
des premières clécepiions, vidée de presque toute réalité. Puis une expérience plus aiguë de la vie, aidée par une parole compatissante, remplit de nouveau ce cadre des réalités humaines et divines qu'il doit contenir dans le plan de Dieu. Grande toujours quoique moins solennelle, humaine encore mais d'une faiblesse qui appelle le secours divin, elle n'est plus maintenant un épouvantait ou une routine, elle est Tingénieux mécanisme merveilleusement approprié à la bassesse et aux besoins des âmes et devenu, dans la vie du chrétien, une source féconde de relèvement et de paix. M. Dimier n'a garde de conduire son jeune pénitent à des confesseurs d'une intelligence ordinaire. Il les veut rares par le ridicule, et que la force du sacrement éclate à travers les indigences de celui qui le confère. N'y prenons plus garde; et, puisque Alexandre seul nous intéresse, notons seulement que, telle quelle, pendant des semaine, « cette direction le gardait ».
Survient une nouvelle déception, et celle-ci plus sérieusement cruelle que Tennui d'un examen manqué. Alexandre « n'était pas de ces âmes que
la douleur retrempe » ; et bientôt, « quoiqu'il se jugeât lui-même plus sévèrement qu'on n'eût su faire..., la souricière était refermée ». Alors recommence la vieille histoire lamentable de lassitude et de honte, où la confession, que des rechutes indéfinies rendent plus souvent nécessaire, devient plus tragique à mesure qu'elle paraît moins efficace. M. Dimier note, avec une vérité passionnée, ces alternalivcs de fragiles promesses et de persistantes défaites.
Peu à peu rexpérience de ces défaites certaines réduisit le jeune homme à une sorte de repos. Incapable de régler ses regrets et son propos de manière à gagner la victoire qu'il souhaitait, il s'accommoda de la pensée qu'il était vaincu d'avance. Il parut enfin consentir à ce régime alterné d'absolutions et de rechutes, qui ne gardait même plus l'apparence de deux vies, dont chacune eût été distincte et sincère, en dépit de leur contradiction. Le péché se mêlait de si près au simulacre du repentir que les deux semblaient, à la fin, cohabiter et se confondre.
Un tel état est plus odieux qu'on ne peut dire, à cause du soupçon de mensonge qu'il comportait. On le voyait mener une vie pieuse que tout son intérieur démentait. Le bien n'était plus chez lui que de vaines paroles et de posture, tandis que la substance des actes allait au mal. Et quel autre remède à cette duplicité que d'accorder enfin le train commun de sa vie à ses secrets désordres...?
Cependant des pensées plus inquiétantes lui venaient. Il se demandait si cette commodité de se faire pardonner sans cesse ne rendait pas le mal plus facile. La conséquence était évidente. Il prévoyait, sur le point de pécher, le pardon qu'il irait solliciter ensuite, et il était incontestable que cette prévoyance ajoutait de la sécurité au péché...
Sans doute, rien de tous ces états d'une âme en détresse ne nous était inconnu. Mais, pour ne pas parler de ce tour nerveux et de cet accent de conviction qui suffiraient à rajeunir toute autre matière, le nouveau n'est-il pas ici que de telles pages se rencontrent dans un roman?
Et de plus grands tourments s'engendraient de ces pensées. Car, venant à s'examiner dans le temps de la confession, il ne trouvait, entre le désir qui le faisait y recourir et le dessein qu'il en forma dans le moment qu'il allait pécher, aucune différence. Or si Tun ne pouvait jamais passer pour un désir sincère de conversion, comment eut-il été possible de reconnaître à l'autre ce caractère? Et qu'était-ce que de telles confessions?
De tout ce qui l'avait préservé, il ne restait plus à Alexandre qu'un point; c'est qu'il ne voulait pas se résoudre à désespérer tout à fait. C'est ce dernier point qu'on lui voulait enlever. Du fond de cette résolution, où le malheureux se renfermait comme dans une suprême forteresse, il entendait monter à ses oreilles la voix charmeresse de l'ennemi... Elle dépeignait le néant des remparts par où l'àme croyait se défendre, elle expliquait l'illusion de ces formules et le mensonge de ces promesses, la sacrilège irrévérence de ces cérémonies où de grands mots prononcés devant Dieu môme ne couvraient plus que le vide. Et les noms d'hypocrite, de sot et de sacrilège retentissaient par l'àme du jeune homme dans une sorte de ricanement affreux.
N'attendez pas une réponse à tant de questions soulevées. La brûlante discussion se tait brusquement connue si quelque lumière inattendue l'avait soudain convaincue d'être oiseuse et vaine. A la
tempête succède tout à coup une « grande tranquillité », signe ordinaire du passage de Dieu, réponse que Fintelligence seule ne peut entendre et dont le cœur saisit les toutes-puissantes raisons.
Chose admirable et vraiment divine, Alexandre et l'abbé Gaucherel suffisaient à tenir en échec ces séductions et cette puissance. La persistance débile d'un enfant, la fonction mécanique d'un vieil homme sans jugement rendaient vaines ces attaques furieuses. Le signe de la croix qu'ils tenaient conjurait les malices d'enfer, comme aux mains du dernier des hommes le pouvoir divin de l'exorcisme fait s'enfuir les légions de ténèbres.
Encore une fois, il s'en faut que ces dernières lignes soient satisfaisantes et chacun voit le parti que le doute en pourrait tirer. L'intéressant est qu'elles aient été écrites, et avec cette chaleur et simplicité de croyance. Leur vraie force n'est pas dans ce qu'elles énoncent, mais dans la sécurité de foi qu'elles révèlent. Et n'est-ce pas là, après tout, la plus pénétrante des apologétiques, ce témoignage d'une âme pour qui ces vieilles et machinales pratiques, scandale des philosophes, restent principe de vie, source de pardon, de réconfort et de joie? Faut-il ajouter que le témoignage de M. Dimier est libre de toute influence (( cléricale », et que ni le curé ni les vicaires de Sainte-Aldegonde ne le lui ont inspiré?
La vraie, runique réponse est ailleurs ; mais tous ne la peuvent comprendre et bien peu savent la donner sans rien enlever à sa force souveraine et à sa douceur infinie. Tous, vaguement, chrétiens et même parfois infidèles, nous sentons de quel côté il faut regarder pour rencontrer enfin la décisive lumière. Mais une mauvaise crainte nous prend, une fausse honte nous retient, et le nom s'arrête sur nos lèvres, le nom qui résout toutes les antinomies de la vie chrétienne et seul peut changer en vie profonde le formalisme des pratiques et des formules. Je ne puis dire assez exactement de quel frisson on salue Tapothéose de ce nom divin à la fin de ce roman réaliste, dans ce décor de platitude et de misère où gisent dans la faiblesse, le ridicule et la honte ces marionnettes trop souvent rencontrées dans la vie de tous les jours.
Les aventures d'Alexandre viennent de s'achever en une décision courageuse, en une idylle d'arrière-saison qui se pare de quelques fleurs d'automne, et qui, faute de l'impossible joie, goûte la résignation et la paix. Et, pour rendre le devoir acceptable, pour couper court aux
LE UOMAN D'UN COLLÉGIEIV. 237
murmures et mêler à tant de prose la seule poésie durable qui soit ici-bas, voici d'admirables pa rôles d'un prêtre admirable, paroles qui, par moment, semblent chimériques, mais qui sont vraies au cœur de celui qui les prononce et qui peuvent le devenir pour Alexandre et pour nous.
Une chose vous manque, mon enfant, et votre religion de jadis ne l'a jamais connue, c'est de comprendre l'amitié de Jésus-Christ... Jésus-Christ est homme comme vous. Vous avez le droit de Taborder en homme, de lui parler, devons ouvrir à lui, de l'entretenir longuement, importunément, puérilement, comme vous entretenez d'autres hommes... Le Dieu en lui n'ôte rien à l'homme. Tout ce qui dans un homm e vous rassure, excite votre affeclion, dissipe vos craintes, provoque vos confidences, vous le trouvez en Jésus dans un degré exquis et parfait, dont la seule pensée touche jusqu'aux larmes... Que lui manque-t-il que le péché, la seule chose qu'on n'ait jamais souhaité de partager avec ceux qui nous aiment,... le seul mal inutile et qui n'ajoute rien à l'homme ?
Non, vous ne savez pas qui est Jésus... Votre sauveur, mon petit Alex, rien que cela... Sauvé, entendez- vous? consolé, délivré, débarrassé, réjoui, déchargé de toutes peines,... rendu à l'allégresse de votre àme, à la douceur de vivre, d'être, de respirer l'air du bon Dieu, de vous sentir l'ami de Jésus-Christ. Qu'importe le reste, qu'importent les actes qu'il vous impose !
Vous ne savez pas qui est Jésus, car vous pensez ne l'avoir qu'au ciel... Une tient qu'à vous de l'approcher... C'est là tout le christianisme, mon enfant. L'exacte police des sacrements, les règles que l'Église impose, n'en sont que la forme et l'extérieur, au moyen desquels elle fixe la frivolité des hommes et sauve le grand nombre de périr tout à fait.
238 L'ENFANT Eï LA VIE.
Car le grand nombre s'en lient là. L'intimité de Jésus-Christ lui semble un importun surcroît. Il se contente avec les pratiques, et dans un sacrifice à moitié consenti, que les l>romesses de l'autre monde empêchent de se démentir tout à fait. x\ussi, ne peuvent-ils s'empêcher de plaindre la condition humaine, obligée de renoncer aux promesses de celte vie pour ne pas perdre celles de l'éternité, ils n'ont pas vu que celte vie même n'est bonne et douce qu'en Jésus- Christ et par lui, que l'amour qui nous attache à lui ne nous détourne que de notre malheur...
On m'assure qu'étant arrivé à ce passage de la Soiiriciere^ M. l'abbé Baulard, vicaire de Sainte- Aldegonde, en fut ému jusqu'aux larmes et courut porter à M. Dimier des paroles, point trop onctueuses, d'aduiiration, de reconnaissance et de... pardon.