L^OURSE ET LE PETJT OURS
(CHROISIQUE DU XIl"" SIÈCLE)
Une ourse avait un petit ours...
Le chanoine Porée est un des hommes les plus dignes d'envie qui soient en France (1). La seule liste de ses savantes brochures éveille des idées de béatitude. Note sur les apôtres de Bernay ou sur un vitrail de la Renaissance, histoire de la statuaire en Normandie, battue de mille buissons à la recherche d'un biberon émaillé de Masseot Abaquesne ou d'une médaille de Bcrtinet, études sur plusieurs peintres normands, pèlerinages quotidiens au petit ruisseau bordé de saules, qui coule paisiblement à travers les ruines du Bec, collection patiente et acharnée de tous les documents,
(i) Le ch. Porée, Histoire de Vahbaye du Bec. Évreiix, Hérlssey, 2 vol. in-8".
de toutes les poussières qui gardent le souvenir de Tabbaye d'Herluin, de Lanfranc et d'Anselme ; enfin, enfin, après trente ans d'un travail, joyeusement interrompu chaque jour parla visite des malades de la paroisse et le catéchisme des enfants, l'histoire, la définitive histou^e de V Abbaye du Bec ; en vérité, n'est-ce pas là, pour un prêtre curieux et savant, ce que le bon Gabriel du Moulin — encore un Normand dont M. Porée a réchaufî'é la gloire — appelait dans sa langue savoureuse « un petit avant-jeu du paradis (1) »?
J'ai voulu voir le visage de cet homme heureux et demander à cet aimable savant de me guider à travers les champs oit fut Troie. On devine quel plaisir ce doit être de lui entendre commenter sur place la chronique d'Eadmer, et de relire avec lui, en un pareil lieu, la correspondance de saint Anselme. Te quippe silente^ ego novi quia cliligis mCy et me tac ente tu scis quia amo te. Tu mihi concius es quia ego non dubito de te^ et ego tibi testis sum quia tu certus es de me (2). Non; on n'a pas pleinement goûté ces lignes exquises, tant qu'on ne les a pas répétées à haute voix, au bord du ruisseau qui chante sous les saules en cette docte compagnie.
(1) Un historien normand. Gabriel du Moulin, par M. l'abbé Porée. Caen, 1884.
(2) Micjne, t. CLVIII, p. 1068;ép. iv ad Gondulfum,