‹ L'enfant et la vieChapitre 29 sur 34 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Sur la couverture des deux gros volumes de M. le chanoine Porée, un mot grec, flèche à double pointe, menace à la fois les frivoles qui seraient tentés de trouver le livre un peu bien long et les savants interminables qui lui reprocheraient d'être trop court : ^E/.aéysiv. N'étant pas savant, ce petit mot me paraissait légèrement ironique. « Dieu me garde, disais-je à mon hôte, Dieu me garde de me plaindre de ces douze cents pages qui m'ont ravi. Elles ont passé comme une vision; mais manifestement vous ne nous avez fait grâce d'aucun détail. Douze cents pages ! Que serait-ce donc si vous n'aviez pas choisi ! » Il ne me répondit pas directement, par pitié pour mon ignorance, mais me montrant du doigt une pile de paperasses qui s'entassait jusqu'au plafond : « Tenez, me dit-il, voilà ce dont j'aurais pu bourrer trois volumes d'appendices si je ne m'étais pas imposé l'impérieux devoir de choisir. 'Ezaeysiv. J'ai souri, en écrivant ce mot, mais de tristesse, à la pensée, au remords de laisser tant de richesses inemployées. »

Alors, tirant un de ces cartons aux ficelles pendantes, l'ouvrant sur ses genoux et caressant avec dévotion ces vieilles chartes, il continua : <^ Ce ne sont pas là seulement des donations et autres papiers d'affaires, — car je vois bien à vos questions que vous ne savez pas le prix infini d'un contrat ou

d'un inventaire ; mais il y a là des récits, des anecdotes palpitantes que j'ai du sacrifier pour faire court. Écoutez plutôt. Voici précisément un lambeau de chronique qui ne verra jamais la lumière. Et, cependant, Dieu sait ce que cette page m'a coûté de veilles. Mais ce n'est là qu'une des anecdotes dont cette naïve littérature fourmille et dont la grande histoire doit faire fi. Et puis, je n'ai pu parvenir à en identifier à coup sur les personnages. Vainement, j'ai fait appel à mes confrères, les antiquaires de Normandie, à M. H. Omont, à M. L. Delisle lui-même, aucun n'a pu me résoudre le curieux problème, et j'en suis encore à me demander si l'aventure du petit moine Goscelin est une fable, et si, par bonheur, elle était vraie, dans quelle abbaye voisine du Bec elle se serait passée.

« Des premières années de Goscelin, on ne sait rien, sinon que sa mère se nommait Ameline, et que, sur le point de mourir, la pauvre femme, veuve sans doute, avait donné son enfant à Tabbâye. Il devait avoir de quinze à vingt ans quand il commit la sottise qui faillit le mettre à la porte du monastère. L'abbé — j'ai cru longtemps que c'était cet Osberne à qui saint Anselme reprocha sa dureté pour les enfants, — Tabbé, ce n'était pas un homme méchant, mais avide de lecture, avare de son temps, gardien rigoureux de la dis-

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cipliiie, Icctioni dcditus^ tempoins parcissimus , rigidus disciplinœ zelator^ dit ma chronique, et chose plus grave, n'entendant al)Sokiment rien à Fâme d'un jeune homme ou d'un enfant, piierorwn et adolesccntium plane iiicwiosuSy — Tabbe, donc, surprit notre Goscelin à lire Virgile pendant roffice. La faute ne manquait pas de gravité. Pour comble de malheur, on était à une de ces époques de Tannée où les tètes des novices chantent un peu plus fort qu'à l'ordinaire, primi veris tepentihus auris, et on avait saisi, de-ci de-là, quelques symptômes de dissipation. L'abbé, d'ailleurs, venait de recevoir une excellente copie du commentaire de saint Mathieu qu'on attribuait alors à Chrysostome, et n'était pas d'humeur à instruire longuement le procès de Goscelin. Le procès fut court. Il fallait faire un exemple, exemplum facere; on canonisait dès lors, avec ces deux mots, les sévérités extrêmes. L'abbé décida que Goscelin serait cet exemple, et que, le lendemain matin, dès la première aube, l'enfant reprendrait les habits du siècle et quitterait le couvent.

(( La nouvelle eut bientôt fait le tour des cellules. En quelques minutes, la consternation était partout. Jeunes et vieux débouchaient de toutes parts sur le cloître, se redisant sans bruit, les uns aux autres, les noms de Goscelin et de Virgile.

Plusieurs pleuraient en silence pendant que le cellerier Hermanfridus, qui avait jadis connu darae Ameline, levait les bras au ciel et marmottait des paroles incohérentes, non sans regarder plusieurs fois du coin de Toeil si la porte du Père abbé restait fermée.

« Une autre porte s'ouvrit et livra passage à un moine grand et brusque qui, sans prendre garde à la foule, alla droit au maître des novices, Bozon, qui soupirait dans un coin. C'était Albertus, professeur de grammaire et médecin du couvent, et, s'il en faut croire ma chronique, le moine le plus bizarre qui fut jamais.

(( Vous vous rappelez ce jeune médecin, dont le nom revient à plusieurs reprises dans la correspondance de saint Anselme. Le saint paraît en avoir fait grand cas, et manifestement il met plus de grâce enveloppante et subtile dans les lettres qu'il lui adresse. Ils s'étaient liés, sur la route du Bec à Rouen, d'une de ces jolies affections improvisées qui durent toujours (1). Anselme, dont la tendresse était conquérante, comme celle du P. Lacordaire, aurait bien voulu décider Al-

(1) Non ufique fuit cor meum sine vesiri desiderio et dilectione; de qua re dubitare non dehuisiis, si itineris illius, quo de Becco usqxie Rothomagum simul quondamperreximus, vieministis. Il)i enim tanta colloqiœndo familiaritate cohxsimus..., etc. (Anselme, ép. xxviii ad Albevtum; cf. ep. xxxvi. Migne, t. CLVIH, p. 1090, 1091, 1108, 1109.)

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