‹ L'enfant et la vieChapitre 7 sur 34 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

s'enfonçant dans ce qu'elles ont crinutilc... La plupart de ceux qui y sont le plus habiles sont ceux qui en jugent le plus mal, parce qu'ils en font Fobjet de leur passion et qu'ils mettent leur gloire dans l'exactitude et non dans l'utilité de ces connaissances. Il y a de fort habiles mathématiciens qui croient que c'est la plus belle chose du monde que de savoir s'il y a un pont et une voûte suspendue autour de la planète de Saturne. Un prince doit savoir ce que Ton en dit, car ces connaissances ne coûtent guères; mais si on ne lui apprend en même temps que tout cela n'est qu'une curiosité assez vaine, on lui fait tort; car il vaut mieux ignorer ces choses que cVignorer qu'elles sont vaines.

Cela fait voir que la qualité la plus essentielle à un précepteur... est une certaine qualité qui n'a pas de nom et que l'on n'attache point à une certaine profession. Ce n'est pas seulement d'être habile dans Thistoire, dans les mathématiques... on peut suppléer à tout cela... mais on ne supplée point à cette qualité essentielle qui le rend capable de cet emploi.

On ne peut mieux la faire comprendre qu'en disant que c'est cette qualité qui fait qu'un homme blâme toujours ce qui est blâmable, qu'il loue ce

PRKFACE. XV

qui est louable . . . qu'il fait sentir ce qui est grand . . , qu'il propose ses jugements d'une manière agréable et proportionnée à ceux à qui il parle et enfin qu'il tourne en toutes choses du côté de la vérité l'esprit de celui qu'il instruit.

Il ne faut pas s'imaginer qu'il le fasse toujours par des réflexions expresses, ni qu'il s'arrête à tout moment à donner des règles du bien et du mal, du vrai et du faux ; il le fait au contraire presque toujours crime manière insensible. C'est un tour ingénieux qu'il donne aux choses, qui expose en vue celles qui sont grandes et qui méritent qu'on les considère, qui cache celles qu'il ne faut point faire voir, qui rend le vice ridicule, la vertu aimable, qui forme l'esprit insensiblement à goûter et à sentir les bonnes choses, et à avoir du dégoût et de l'aversion pour les mauvaises...

. . . Cet homme dont nous parlons n'a point d'heure de leçon, ou plutôt il fait à son disciple une leçon à toute heure, car il l'instruit souvent autant dans le jeu, dans les visites, dans les conversations... que lorsqu'il luifait lire les livres, parce que, ayant pour principal but de lui former le jugement, les divers objets qui se présentent y sont souvent plus avantageux que les discours étudiés, ny ayant rien qui pénètre moins l'esprit que ce qui y entre

Page 1