QUATRE ANS PLUS TARD
Oui ma chère, c'est un homme, et
un homme pour de bon. Il est revenu de
la campagne grossi de moitié et diable à faire plaisir. Il monte sur les chaises, violente le pauvre baromètre et met les mains dans ses poches comme un propriétaire.
Lorsque je vois, le matin, ses vêtements de petit homme fièrement étalés à côté de ceux de son père, je fais malgré moi un retour vers ce passé si proche encore. Hier les langes, aujourd'hui les bottines, demain les éperons. Mon Dieu ! comme ils s'envolent les jours heureux! Déjà quatre ansi C'est à peine si je pourrais le porter, en admettant qu'il me le permît ; car sa dignité d'homme devient chatouilleuse. Il passe la moitié de sa vie armé en guerre; ses pistolets, ses fusils, ses fouets et ses sabres encombrent la maison. Il a dans ses mouvements une franchise de bonne santé qui me ravit.
Neva pas croire, après tout cela, que mon démon n'a plus rien de bon : il est
ange à ses heures, et me rend largement les caresses que je lui donne. Le soir, après diner, il se blottit dans mon fauteuil, me prend la tête de ses deux mains et me coiffe à sa guise. Sa petite bouche fraîche se promène sur mon visage. Il m'applique sur le cou de gros baisers sonores qui me font frissonner tout entière. Nous avons ensemble des causeries interminables. Les pourquoi pleuvent comme grêle, et à tous ces pourquoi il faut de vraies réponses; car l'intelligence des enfants est avant tout logique.
Je n'en veux pour preuve qu'un mot de lui que voici.
Sa grand'mère est un peu souffrante, et chaque soir il ajoute à sa prière ces paroles toutes simples : ^ Mon Dieul rendez la santé à bonne-maman, que j'aime de tout mon cœur. » Mais, pour plus de précision, il ajoute lui-même : « Vous savez, mon
Dieu ! bonne maman qui demeure me Saint- Louis, au premier. » Il dit cela avec une expression de naïve confiance et un sérieux si gracieusement comique, le cher amour !
Tu comprends, c'est pour éviter au bon Dieu la peine de chercher l'adresse.
Je te quitte; je l'entends tousser. Je ne sais s'il a pris froid, mais depuis ce matin je lui trouve l'air abattu. Ne te moque pas de moi, je ne suis pas autrement inquiète.
Je t'embrasse de tout cœur.
Hier il y a eu une consultation. En s'en allant, mon vieux docteur avait les yeux humides; il se cachait, mais je l'ai vu, j'ai vu cette larme. Mon enfant est donc bien mal?
Cette pensée est atroce, ma pauvre amie.
On veut me rassurer, mais je tremble.
La nuit n'a pas été meilleure. Toujours
Î40 l'enfant
cette fièvre ! Si tu voyais ce qu'est devenu ce beau petit corps que nous admirions tant!
Je ne veux pas songer à ce que Dieu me réserve. On a ordonné de la glace sur la tête. Il a fallu couper ses cheveux ! Pauvres petites boucles blondes que le vent soulevait quand il courait après son cerceau. C'est affreux ! J'ai des visions horribles. — Mon enfant! mon pauvre enfant! Il est tellement faible qu'il ne sort plus un mot de ses petites lèvres desséchées et pâlies. Ses grands yeux, qui brillent encore parfois au fond de leur orbite, me sourient de temps en temps; mais ce sourire est si doux et si pâle qu'il ressemble à un adieu.
Un adieu! Mais que deviendrais-je ?
Non, je m'exagère sans doute.
Ce matin, le croyant endormi, je n'ai pu retenir un sanglot. Ses lèvres se sont ouvertes alors, et il m'a dit bien bas, si bas
qu'il a fallu approcher mon oreille pour
l'entendre :
ce Tu m'aimes donc bien, mère ? t> Si je l'aime!... J'en mourrais.
Ta vieille amie.
Nice.
On m'a fait venir ici, et je n'en ressens aucun bien. Chaque jour augmente ma faiblesse. Je crache toujours le sang — De quoi veut-on me guérir, d'ailleurs ?
Si je ne revenais plus à Paris, tu trouveras dans mon armoire à glace ses derniers joujoux : la trace de ses petits doigts y est encore visible. A gauche est la branche de buis qui pendait à son lit. Que tes mains seules touchent à tout cela. Brûle ces chères reliques, ces pauvres témoins d'un
bonheur écroulé — Je vois encore... Tiens, les sanglots m'étouffent.
Adieu, mon amie. — Que veux-tu, j'ai bâti trop haut sur un sol trop fragile. J'ai trop aimé d'un seul coup.
A toi de cœur.