LES BÉBÉS
Voilez-vous de belles feuilles vertes, grands quinconces aux ombrages paisibles.
Filez entre les branches, gai soleil ; et vous, promeneurs studieux, flâneurs contemplatifs , mamans aux fraîches toilettes, nourrices bavardes, enfants braillards, bébés affamés, prenez possession de votre royaume : ces longues allées vous appartiennent.
C'est aujourd'hui dimanche. Fête et joie !
Le marchand de gaufres pare sa boutique et rallume son réchaud. La nappe blanche s'étend sur la table et des montagnes de gâteaux dorés attirent le consommateur.
La loueuse de chaises a revêtu son tablier et ses grandes poches aux sous. Le gardien, votre croquemitaine, chers bébés chéris! a frisé sa moustache, fourbi son épée innocente et endossé son bel habit.
Voyez comme le théâtre de Guignol est séduisant et reluit au soleil sous sa toile rayée !
Dimanche le veut ainsi.
Malheureux ceux auxquels ce beau jardin du Luxembourg ne rappelle pas un de ces souvenirs qui restent au cœur comme au vase son premier parfum.
C'était alors, je me le rappelle, un parc immense, aux allées sombres et friches. 11
était séparé de la pépinière, que, l'on appelait encore l'enclos des Chartreux, par un petit mur fort bas où venaient s'accouder * les vieillards et s'asseoir les bonnes d'enfant. On dominait de là l'enclos tout entier. Une bonne odeur se promenait dans l'air et vous arrivait par bouffées ; les poiriers et les pommiers craquaient sous le poids des fruits ; la clématite et les liserons grimpaient dans l'aubépine ; et les légumes s'épanouissaient avec béatitude. Sous le pavillon de la pompe, dernier vestige du couvent, un cheval philosophe, pensif, les y^ux bandés, tournait dans le manège ; l'eau s'échappait au loin dans les rigoles et l'on voyait une pluie fine sortir par gros panaches des arrosoirs en cuivre rouge, et tomber sur les feuilles de choux avec un bruit qui ressemblait au roulement lointain du tambour.
Après le coucher du soleil, lorsque les
teintes bleuâtres du soir conunençaient à envelopper la nature, cet enclos que les Chartreux semblaient avoir quitté la veille, avait un charme irrésistible. Rien d'ailleurs ne s'opposait au vagabondage de l'imagination : les pataches, les coucous de Fontenayaux-Roses qui stationnaient dans la vieille rue d'Enfer avaient terminé leur tapage; on était comme à cent lieues de Paris. La rue de l'Ouest ressemblait à une route tracée en pleine campagne ; les maisons y étaient fort rares, petites, perdues dans la verdure... tout cela était calme, tranquille, délicieux. Quelle douce vie devait être celle de ces bons Chartreux !
Parfois on croyait les voir, eux et leur monastère : là-bas était le moulin, sur son tertre, dominant les blés, puis, le cimetière où les Pères venaient méditer, et la vigne empourprée, et les treilles immenses, et les
grands celliers frais, couverts de tuiles et de chaume et, parmi toutes ces choses, les Frères à la grande barbe, à la tête rasée, ramassant le foin ou, dévotement, liant les salades.
Ce qui surprenait au milieu de ce rêve, c'est le murmure des violons de la Grande- Chaumière et des guinguettes environnantes
dont le vent d'ouest apportait les joyeux
rigodons.
Cependant, les vaches, indifférentes à ces galtés, s'approchaient lentement du petit mur, et leur conducteur, montant avec ses gros sabots les marches de l'escalier, venait prendre à travers la grille les bols que les amateurs de lait pur lui tendaient avec empressement.
Que tout cela est loin, mon Dieu! et comme je l'ai aimé, ce grand beau jardin !
J'y fus général j sous ces arbres, général
empanaché comme un marchand d'eau de Cologne, et armé jusqu'aux dents. J'y commandais entre la cabane des journaux et le kiosque du marchand de gaufres. Point de modestie : mon autorité s'étendait bel et bien jusqu'au bassin, quoique les grands cygnes blancs me fissent un peu peur. Embuscades derrière les troncs d'arbre, postes avancés derrière les nourrices, surprises, conibats à l'arme blanche, combats à la hache, attaque de tirailleurs, poussière, lutte, carnage, et pas de sang répandu.
Après quoi, la maman nous essuyait le front, relevait nos cheveux en désordre, et nous arrachait à la bataille, dont nous rêvions la nuit.
Maintenant que je traverse ce jardin et cette armée de bébés, de nourrices, en m'appuyant sur ma canne et en tirant la jambe, comme je Regrette mon chapeau de
général, mon plumet en papier, mon sabre de bois et mon pistolet à ressort; car mon pistolet partait. Ce fut la cause de mon rapide avancement.
Ébattez-vous, sainte marmaille; bavardez, nourrices rondelettes, en gourmandant votre sapeur-pompier. Brodez tranquilles, jeunes mères, en vous moquant un peu des voisines; et vous, flâneurs réfléchis, contemplez un peu ce charmant tableau-là. Ce sont des bébés qui construisent un jardin.
Jouer au sable ! plaisir vieux comme le monde et toujours charmant. Les montagnes s'alignent, des petits brins de bois piqués sur la colline simulent, à s'y méprendre, d'adorables jardins anglais dans les allées duquel le bébé pose gravement ses petits petons incertains. Que ne donneraitil pas, ce cher petit homme, pour compléter son œuvre en créant un bassin dans son
Î50 l'enfakt
parc, — un bassin, une rigole, trois gouttes d'eau !
Plus loin, le sable est humide,, et dans la montagne qui résiste, les petits doigts percent un tunnel. Travail de géant que la botte d'un passant va tout à l'heure anéantir. Quel est le passant qui respecte la montagne du bébé? Aussi, le gaillard s'en venge. Voyez plutôt ce monsieur en redingote marron qui, assis sur un banc, lit gravement.la Revus des Deux Mondes; nos travailleurs ont accumulé autour de lui des amas de sable et de poussière : les basques de son habit n'ont déjà plus de couleur.
Mais laissons passer cet attelage qui s'élance avec fracas. Quatre chevaux, deux ficelles et un cinquième cheval qui fait le cocher.
On est en chaise de poste — on brûle le pavé, la voiture verse, les brigands s'en
emparent... C'est un carnage affreux et dans la bagarre deux ou trois culottes se déchirent avec fracas. . .
Chers amours, comme vous dormirez bien ce soir !
Chose étrange : il y a des cochers qui préfèrent être cheval, des chevaux qui aiment mieux être cocher : premier symptôme d'ambition.
Et le bébé solitaire qui traîne lentement son omnibus autour du marchand de gaufres en lorgnant la boutique! Consommateur infatigable, mais mauvaise paye.
Apercevez-vous là-bas, sous les platanes, cet amas de nourrices, troupeau de laitières bourguignonnes, et à leurs pieds, vautrés sur un tapis, tous ces petits philosophes aux fesses roses, qui ne demandent au bon Dieu qu'un brin de soleil, du lolo pur et la paix pour être heureux. Souvent un acci-
dent trouble ce calme délicieux. La Bourguignonne, qui se méfie, s'élance... Il est trop tard !
« On n'arrête pas le cours des fleuves, ■»
dit Giboyer.
Quelquefois le désastre est plus grave, on le répare comme on peut ; mais le philosophe, qui aime ces désastres-là, se révolte et braille en se jurant de recommencer.
Ce petit monde est délicieux ; on aime les enfants, mais cette affection pour l'espèce en général devient bien autrement douce lorsqu'il ne s'agit plus du bébé, mais bien de son bébé.
Les célibataires peuvent ne pas lire ce qui suit, je désire causer en famille. Entre gens du métier, on se comprend mieux.
Je suis père, chère madame, mais j'ai été papa, et, comme toujours, papa d'un amour d'enfant. De son bonnet s'échappait une
mèche blonde et frisée qui faisait notre bonheur, et quand je touchais du doigt son cou blanc, il éclatait de rire et me montrait sa petite bouche fraîche et rose en me prenant la tète dans ses deux bras.
Sa première dent fut un événement. On se mettait au jour pour mieux voir; les grands parents braquaient leur binocle sur ce petit point blanc ; et moi, le cou tendu, je démontrais, j'expliquais, je prouvais.
La dent de mon fils! On parla de sa carrière pendant le dîner, et au dessert grand'maman chanta son couplet. Pauvre grand'- . mère, on l'entendait à peine, mais elle tenait à conserver intactes les traditions d'autrefois.
Après cette dent, il en vint d'autres, et avec elles, les larmes et les douleurs ; mais, aussi, lorsqu'il fut armé de toutes pièces, comme il mordait fièrement son morceau de
pain, comme il attaquait vigoureusement sa côtelette, pour faire tomme papa.
Tomme papal vous souvenez-vous combien ces deux mots réchauffent le cœur, et que de méfaits ils font pardonner !
Mon grand bonheur, est-ce aussi le vôtre ?
était d'assister au petit lever de mon chéri. Je savais son heure. J'écartais doucement les rideaux de son berceau et j'attendais en le regardant.
Le plus souvent, je le trouvais étendu en diagonale, perdu dans le chaos des draps et des couvertures, les jambes en l'air, les bras croisés au-dessus de sa tête; souvent sa petite main potelée serrait encore le joujou qui l'avait endormi la veille, et de sa bouche entr'ouverte s'échappait le murmure régulier de sa douce respiration. La chaleur du ht avait donné à ses joues les tons d'une pêche bien mûre. Sa peau était tiède
et la transpiration de la nuit faisait briller son front de petites perles imperceptibles.
Bientôt sa main faisait un mouvement, son pied repoussait la couverture, tout son corps se remuait, il se frottait un œil, étendait ses bras, puis son regard, sous sa paupière à peine soulevée, se fixait sur moi.
Il me souriait en murmurant tout bas, si bas que je retenais ma respiration pour saisir toutes les nuances de sa petite musique :
« Bonzou, petit pé.
— Bonjour, mon petit homme, tu as donc bien dormi ? »
Nous nous tendions les bras et nous nous embrassions comme de vieux camarades.
Alors la causerie commençait. 11 causait comme les alouettes chantent au soleil du matin. C'étaient des histoires interminables.
Il me racontait ses rêves, en demandant
après chaque phrase sa bonne petite panade avec beaucoup de beurre dedans. Et quand cette honne panade arrivait fumante, quel éclat de rire, quelle joie, comme il s'élançait vers elle en se pendant à ses rideaux ; son œil brillait avec une larme au coin et le gazouillement recommençait.
D'autres fois il venait me surprendre dans mon lit, je faisais semblant de dormir et il me tirait la barbe en criant dans mon oreille. Je feignais une grande frayeur et je jurais de me venger. De là, combats dans Fédredon, retranchement derrière l'oreiller, etc. Je le chatouillais bien fort en signe de victoire et il frissonnait de la tête aux pieds en laissant échapper cet éclat de rire franc et involontaire des enfants heureux. Il enfouissait sa tête dans ses deux épaules comme une tortue dans sa coque, et me menaçait de son pied dodu et rose. La peau de son
talon était si fine que la joue d'une jeune fille en eût été fière. De combien de baisers je couvrais ces chers petons quand, le soir, au coin du feu je faisais chauifer sa longue chemise de nuit !
On m'avait interdit de le déshabiller, sous prétexte que je compliquais les nœuds au lieu de les défaire.
Tout cela était charmant; mais quand il fallait sévir et arrêter court la gaminerie qui allait trop loin, il baissait lentement les paupières, tandis que, ses narines soulevées, ses petites lèvres tremblantes, il essayait de retenir sous ses grands cils une grosse larme brillante.
Quel courage ne faut-il pas pour ne pas calmer par un baiser cet orage qui va éclater, pour ne pas consoler ce petit cœur qui se gonfle, pour ne pas sécher cette larme qui déborde et va devenir torrent.
L'expression d'un enfant est alors si touchante, il y a tant de douleur dans une larme chaude qui tombe lentement, tant de douleur dans ce petit visage qui se contracte, dans cette poitrine chérie qui se soulève !
Tout cela est bien loin... Les années se sont écoulées sans parvenir à effacer ces souvenirs aimés ; et maintenant que mon bébé a trente ans et de grandes moustaches, lorsqu'il me tend sa large main en me disant de sa voix de basse :
« Bonjour, mon père. »
Il me semble que l'écho me répète dans le lointain ces mots chéris d'autrefois :
« Bonzou, petit pé. »