‹ L'enfantChapitre 17 sur 23 · IL AURAIT QUARANTE ANS · texte numérisé non relu

IL AURAIT QUARANTE ANS

Lorsqu'on a vu naître son enfant, qu on a suivi ses premiers pas dans la vie, on croit connaître toutes les émotions paternelles et, comme rassasié de ces bonnes joies quotidiennes, on imagine déjà celles du lendemain ; on court en avant, on fouille l'avenir avec impatience...

Et c'est ainsi qu'au lieu de déguster le bonheur présent goutte à goutte, on l'avale à grands traits.

Mais il suffit que le cher bébé devienne malade pour qu'on retrouve toute sa raison.

C'est à l'heure où l'on entrevoit que les liens qui vous unissent à lui pourraient être rompus que l'on en comprend toute la puissance.

Pour savoir qu'une rivière est profonde, il faut avoir été sur le point de s'y noyer.

Rappelez-vous ce matin où ayant soulevé les rideaux de son lit, vous avez aperçu dans l'oreiller son petit visage pâle et amaigri.

Ses yeux creusés, entourés de teintes bleuâtres, étaient à demi fermés. Vous avez rencontré son regard , qui semblait caché derrière un voile ; il vous a vu sans vous sourire. Vous lui avez dit : bonjour, et il n'a point répondu. Sa physionomie n'exprimait qu'abattement et faiblesse ; ce n'était déjà plus votre enfant. Il a poussé une espèce de soupir, et ses paupières trop

lourdes se sont affaissées. Vous avez pris ses mains, longues, transparentes, aux ongles sans couleur : elles étaient chaudes et humides. Vous les avez embrassées, ces pauvres petites mains, mais pas un frisson n'a répondu au contact de vos lèvres.

Alors vous vous êtes retourné et vous avez aperçu votre femme qui pleurait derrière vous.

C'est à ce moment que vous vous êtes senti frémir tout à coup, et que l'idée d'un malheur possible s'est emparée de vous pour ne plus vous quitter. A chaque instant vous reveniez vers ce lit et souleviez de nouveau les rideaux, espérant que peut-être vous aviez mal vu ou bien encore qu'un miracle s'était opéré. Et cependant, quoique vous eussiez des larmes dans la gorge, vous tentiez de sourire pour le faire sourire aussi ; vous cherchiez à réveiller en lui le

désir des choses ; mais rien : il restait immobile, épuisé, ne se retournant même pas, indifférent à ce que vous disiez, étranger à tout, même à votre tendresse et à votre douleur.

Et que faut-il pour abattre ainsi ce petit être, pour l'éteindre à ce point ? Quelques heures seulement. Cinq minutes encore, peut-être, et ce sera fait de lui.

La vie est bien frêle dans ce petit corps si peu fait pour souffrir ! On sent que l'existence est un souffle, et l'on se dit :

e: Si celui-ci allait être le dernier ! i>

Tout à l'heure il se plaignait. Il ne se plaint déjà plus. Il semble que quelqu'un l'entoure, l'entraine et l'arrache de vos bras. Alors vous vous rapprochez de lui et dans votre désespoir, mon ami, vous le serrez de vos deux bras, comme pour lui redonner un peu de votre vie à vous. Son lit est hu-

tl

mide des sueurs de la fièvre ; ses lèvres se décolorent. Les narines de son petit nez aminci, desséché, se soulèvent et s'affaissent péniblement. Sa bouche reste grande ouverte. C'est elle pourtant, cette pauvre bouche rose qui riait si joyeusement, ce sont là les deux lèvres qui s'appliquaient contre les vôtres... et les joies, les éclats de rire, les folies, les bavardages sans fin, tous les bonheurs passés se pressent dans votre esprit au bruit de cette respiration haletante, tandis que de grosses larmes chaudes tombent lentement de vos yeux.

Pauvre homme ! Votre main cherche ses petites jambes, et vous n'osez toucher sa poitrine, que vous avez baisée si souvent, de peur d'y rencontrer cette maigreur horrible que vous pressentez, mais dont le seul contact vous ferait éclater en sanglots...

Et puis, à un certain moment, tandis que

le soleil inondait la chambre, vous avez entendu une plainte plus profonde qui ressemblait à un cri . Vous êtes accouru : son visage était contracté ; il vous a regardé de ses yeux qui ne voyaient plus...

Et tout est rentré dans le calme, le silence et l'immobilité, tandis que ses joues amaigries devenaient jaunâtres et transparentes comme l'ambre de son collier.

Le souvenir de ce momentrlà ne s'efface pas du cœui* ; et dans la vieillesse même, alors que le temps a voilé ces douleurs, que d'autres joies et d'autres peines ont empli les jours, le lit de l'agonisant vous apparaît encore quand on tisonne, le soir. On revoit dans la flamme qui pétille la chambre de l'enfant qui n'est plus, la table où étaient les tisanes, les fioles éparses, tout cet arsenal qu'amène la maladie ; ses petits vêtements rangés en ordre et qui l'ont attendu

si longtemps; dans un coin, ses joujoux délaissés. On revoit jusque sur le papier de tenture la trace de ses petits doigts et sur la porte, les zigzags qu'il fit avec son crayon ; on revoit ce coin tout barbouillé de traits ou de dates où chaque mois on le mesurait ; on le revoit jouant, courant, arrivant en nage se jeter dans vos bras, et en même temps on l'aperçoit aussi fixant sur vous son regard vitreux ou bien, immobile et froid, gisant sous un grand linge blanc tout humide d'eau bénite.

N'est-ce pas, vieille grand'mère, que ce souvenir-là vous revient parfois, et que vous versez encore une longue larme en vous disant : (L II aurait quarante ans ! y>

Et ne le savons-nous pas, chère vieille dont le cœur saigne encore, qu'il y a au fond de votre armoire à glace, derrière vos bijoux, à côté de lettres jaunies, qu'il y a,

dis-je, tout un petit musée de saintes reliques : les derniers souliers avec lesquels il | courut dans le sable, ce jour où il se plaignit du frisson, quelques débris de joujoux brisés, une branche de buis desséchée, un petit bonnet — son dernier! — déposé dans une triple enveloppe, et mille riens qui sont un monde, pauvre femme! qui sont les miettes de votre cœur brisé.

Suivant que le père ou l'enfant meurt le premier, les liens de la famille se dénouent ou se brisent.

Là, c'est le passé qui s'efface; — ici, c'est l'avenir qui se déchire.

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