CONVALESCENCE
BÉBÉ SE REMPLUME
Mais, mon cher lecteur, oubliez ce que je viens de dire. Bébé ne veut pas vous quitter; il ne veut pas mourir, le pauvre petit être; et si vous voulez en avoir la preuve, regardez-le de bien près; le voilà qui sourit.
Sourire bien pâle, qui ressemble à ces rayons de soleil tiède qui se faufilent entre deux nuages à la fin d'un hiver pluvieux.
On le devine plutôt qu'on ne le voit, ce sourire, mais il suffît à vous réchauffer le cœur. Le voile commence à se dissiper; il vous voit, il vous entend, il sait que petit père est là; — votre enfant vous est rendu.
Déjà son regard est plus net. Appelez-le doucement. . .
Il voudrait se retourner, mais il ne peut pas encore, et, pour toute réponse, sa petite main s'agite et chiffonne le drap.
Attendez encore un peu, pauvre père impatient, et demain, à son réveil, il vous dira : papa.
Vous verrez comme il vous fera du bien, ce papa qui ressemble à un souffle, ce premier signe à peine intelligible du retour à la vie. Il vous semblera que votre enfant hait une seconde fois.
Il va souffrir encore, il aura d'autres crises; la tempête ne se calme pas tout
d'un coup; mais il poura maintenant appuyer sa tête sur votre épaule, se blottir dans vos bras, parmi les couvertures; il pourra se plaindre, vous demander du regard et des lèvres aide et soulagement; vous serez réunis enfin et vous aurez conscience qu'il souffre moins en souffrant sur vos genoux.
Vous conserverez sa main dans la vôtre et si vous voulez vous éloigner, il vous regardera en vous serrant le doigt. Que de choses dans cette petite étreinte!
« Petit père, reste près de moi, tu m'aides à souffrir; quand je suis seul, j'ai peur du bobo; serre-moi bien contre toi, et je souffrirai moins, i»
Plus votre protection est nécessaire à un autre, et plus vous jouissez en l'accordant.
Qu'est-ce donc lorsque cet autre est un second vous-même plus aimé que le premier;
Avec la convalescence arrive une nouvelle enfance, pour ainsi dire. Nouveaux étonnements, nouvelles joies, nouveaux désirs se succédant un à un à mesure que la santé renaît. Mais ce qui est touchant et délicieux, c'est cette câlinerie si délicate de l'enfant qui souffre encore et s'accroche à vous, c'est cet abandon de lui-même en vous, c'est cette faiblesse extrême qui vous le livre tout entier. A aucune époque de la vie, il n'a joui autant de votre présence, il ne s'est réfugié aussi volontiers dans votre robe de chambre, il n'a écouté plus religieusement vos histoires et souri plus finement à vos accès de gaieté I
Est-il vrai, comme il vous seinble, qu'il
n'ait jamais été plus charmant, ou serait-ce
simplement que le voisinage du danger vous
^^it attacher plus de prix à ses caresses, et
que vous comptez vos trésors avec d'autant
plus de charme que vous avez failli être ruiné?
Mais le petit homme est sur ses pieds.
Battez, tambours,! sonnez, clairons! chevaux éventrés, sortez de vos cachettes ; entrez à flots, mon beau soleil I petits oiseaux, une ritournelle. Le petit roi renaît... vive le ^ roi I
Et vous, monseigneur, venez embrasser votre père.
Ce qui est étrange, c'est qu'au lieu de chasser le souvenir de cette crise affreuse, on se plaît au contraire à y revenir sans cesse : on en reparle, on s'y attarde...
Et, comme les compagnons d'Énée, on cherche, en se souvenant du péril passé, à augmenter la joie présente.
« Ce jour où il était si mal, se dit-on?
Te rappelles-tu son regard éteint, son petit bras maigre, ses lèvres pâlies?
— Et ce matin où le docteur est parti en nous serrant la main? i^
Il n'y a que bébé qui ait tout oublié. Il n'éprouve plus qu'un immense désir de réparer ses forces, de regonfler ses joues et de recouvrer ses mollets.
« Petit père, est-ce que nous n'allons pas dîner, dis, petit père?
— Oui, mon ami, le jour baisse, attends un peu.
— Dis donc, papa, si nous n'attendions pas?
— Dans vingt minutes, gros goulu.
— Vingt! c'est beaucoup, dis, vingt?...
Si on mangeait vingt côtelettes, est-ce que ça vous ferait mal?... Mais avec des pommes de terre, et puis des confitures, et puis de la soupe, et puis des gâteaux, et puis... estce qu'il y a toujours vingt minutes? — Dis donc, papa, quand il y a. du bœuf avec de
la sauce (il en a plein la bouche) avec de la sauce tomate... rouge.
— Oui, l'ami, oui, eh bien?
— Eh bien! un bœuf, c'est plus gros que ce qu'il y a dans le plat; pourquoi donc est-ce qu'on n'apporte pas le reste du bœuf?
Moi, d'abord, je mangerais bien tout, mais avec du pain, et puis des haricots, et puis, et puis!... »
Il est insatiable lorsqu'il a la serviette au cou, et c'est plaisir que de voir le bonheur qu'il éprouve à faire travailler ses mâchoires.
Ses petits yeux brillent, ses joues se colorent; ce qu'il cache dans son petit four est impossible à dire, et c'est à peine, tant il est occupé, s'il trouve le temps d'éclater de rire entre deux bouchées.
Vers le dessert, son ardeur se ralentit, son regard devient plus langoureux, ses
doigts se détendent, et par moments ses yeux se feiment.
€ Petite mère, je voudrais bien me coucher, i> dit-il en se frottant les yeux.
Bébé se remplume.