MON NOUVEL AMI
C'est sous un saule que je fis sa connaissance, il y a bientôt ti^ois semaines. Une sorte de sympathie, provenant sans doute de goûts semblables, nous attirait l'un vers l'autre. La première fois que je le vis, il était étendu au milieu d'un groupe de grandes oies grisâtres, qui se levèrent à mon approche et, tendant le cou d'un air inquiet, m'examinant de cet œil oblique et niais que vous leur connaissez, s'en allèrent
clopin-clopant, tandis que leur gros ventre traînait jusqu'à terre.
Lui seul, au milieu de la troupe, resta immobile. Couché dans l'herbe, noyé dans le soleil, il tourna sa jolie tête nuancée d'or et de bleu, m'examina avec attention, sans arrogance, mais aussi sans peur, et replongea son grand bec jaune sous son aile étendue. Quelque rapide qu'eût été son regard, je devinai facilement dans l'expression de ses yeux une mélancolie profonde et, le dirai-je, comme un dégoût de la vie.
Le ciel était pur cependant, le soleil dardait de chauds rayons, et, dans les grandes herbes de la rive, dans les prés en fleurs, dans le feuillage grisâtre des saules, où couraient les liserons sauvages, on entendait, en faisant silence, le bruissement joyeux des insectes en gaieté.
La mélancolie de mon voisin m^intriguait
au dernier point; mais il était si charmant dans son immobilité, son cou se contournait avec tant de grâce, ses ailes, sa tête, sa petite queue relevée étaient, au soleil, d*une si riche harmonie de couleurs, que je n'osais dire un mot, dans la crainte de le faire fuir, et, avec toutes les précautions du monde, j'ouvris ma boite à couleurs, je disposai mon parasol et me mis à peindre. Cependant mes yeux s'arrêtaient sans cesse sur mon voisin, de sorte que, presque à mon insu, je commençai son portrait. Il s'en aperçut sans doute, car, au bout d'une heure, sentant d'ailleurs que l'ombre le gagnait, il fit un effort comme quelqu'un qui sort du lit, se dressa sur ses pattes, puis, faisant un détour, en affectant de fouiller dans le gazon, il traversa une belle touffe d'herbe et se trouva bientôt derrière moi, comme par le plus
pur des hasards, le sournois! Il tourna
alors sa tête de côté, examina ce que je venais de faire, et, haussant légèrement les ailes, non sans une certaine grâce dédaigneuse :
<L Vous êtes loin de la nature, mon cher monsieur », me dit-il avec un accent un peu nasillard.
Je restai pétrifié, mais avant que je fusse revenu de ma surprise, le canard était dans l'eau.
C'est de cette façon que je fis la connaissance de cet être excellent. Tant que je travaillai dans cet endroit, il fut mon compagnon, et bientôt devint mon ami. A mesure que je le fréquentai davantage, je découvris dans son cœur de nouvelles délicatesses et de nouveaux charmes dans son esprit.
Peut-être, chère lectrice, lirez-vous avec quelque intérêt les confidences intimes
qu'il me fit tandis que je fumais ou travaillais à l'ombre. Les voici dans leur simplicité :
€ Mon cher ami, me dit-il, mon grandpère était sauvage, bien connu des siens pour sa hardiesse, sa beauté physique et aussi pour la pétulance de ses sentiments.
€ C'est à l'une des boutades de son cœur que je dois ma naissance. Mon aïeul s'éprit en ces contrées d'une jeune cane domestique qui, moitié faiblesse et moitié passion (les canes à cette époque n'étaient pas fort bien gardées), répondit à ses instances et mit au monde douze malheureux enfants qui jamais ne virent leur père; triste conséquence d'une union mal assortie ! Mon père, l'un de ces douze canetons, était, sans contredit, le plus intelligent de la famille; mais, hélas! il tenait de ses parents une nature inquiète, aventureuse, mi-
litante, si je puis dire, qui, son intelligence aidant, le poussa dans le journalisme. Dans ce milieu brûlant, les mœurs n'étaient pas à cette époque ce qu'elles sont maintenant, le relâchement des principes moraux y était en quelque sorte excusé, et si mon père se fit une réputation d'écrivain spirituel, grâce à l'éclat et à la finesse de sa plume, il est bien certain qu'il se fit remarquer aussi par la légèreté de ses mœurs, et ignora jusqu'à son dernier jour les liens les plus élémentaires de la famille.
<L Je naquis... en quelque sorte à l'aventure, entre deux roseaux jaunis; le hasard fut mon parrain, et ma mère... Mais chassons ces souvenirs ! ... Je ne connus point ma mère, monsieur, et, pour tout vous dire, c'est une poule qui me couva.
— Calmez-vous, canard, dis-je avec bienveillance à mon voisin, dont la voix deve-
nait vibrante d'émotion; de grâce, calmezvous. 3>
Il me regarda fixement et poursuivit en ces termes :
e: Je vous comprends; vous avez bonne envie de sourire à l'idée que de telles pensées peuvent agiter le cœur d'un canard.
Yous êtes habitués, vous autres hommes, à ne nous considérer qu'au point de vue de votre brutal égoïsme, et la seule question que vous vous faites en nous voyant passer est celle-ci :
« Sera-t-il bon aux olives ou meilleur aux petits pois? 3>
— Mais comment savez-vous ces choses?
me hâtai-je de lui dire; ne croyez pas, je vous en conjure, que...
— J'ai acquis une douloureuse expérience, monsieur, et je sais beaucoup pour avoir beaucoup observé. J'ai vu la vanité hu-
maine, s'autorisant d'une prétendue royauté, exercer sur le règne animal une infâme tyrannie.
— Permettez, canard; je vous jure que pour ma part...
— Ne voyez rien de personnel dans mes paroles, me dit mon ami, tandis qu'un sourire amer effleurait son bec. L'homme, pour excuser sa propre cruauté, nous refuse toute espèce de sentiment, et pourtant voyez l'étrange contradiction. Ils jugent nos sentiments d'après les leurs, notre vie d'après leur propre vie, et, parce que nous ne faisons pas de politique et mangeons de l'herbe, ils supposent que nous ne vivons qu'à moitié. Eux et nous, partons de principes absolument opposés, et il est à craindre que nous ne nous entendions jamais. Ils ignorent tout ce qui constitue nos jouissances et nos peines; nous ignorons aussi
et nous estimons peu ce qui cause leurs joies et leurs chagrins. J'ai vu le mois dernier passer dans le pré M. le maire, qui demeure à deux cents pas d'ici. C'était le lendemain du jour où il fut décoré; il se croyait seul, marchait à petits pas et souriait délicieusement en regardant sa boutonnière qu'il tripotait de ses deux doigts.
Il jouissait extrêmement, et, lorsqu'il fut tout près de moi, qui sommeillais au grand soleil et jouissais aussi profondément, il me regarda avec pitié et me présenta son fameux ruban, en faisant : c Pohh. d II s'était laissé dire que le rouge effarouche les animaux. Yoilà donc un homme qui me méprise, parce que la croix d'honneur, qui le fait frissonner d'aise, ne me procure à moi qu'une sensation désagréable. Mais, ne pourrais-je pas lui reprocher à lui d'ignorer les délices d'une flânerie dans les herbes et
d'un somme au soleil, d'ignorer tout un monde de choses, que je sais parfaitement.
Je ferais un mauvais maire, c'est possible, ajouta mon ami en riant d'une façon un peu gutturale, mais M. le maire ferait un canard déplorable et serait la risée de tout le ruisseau, convenez-en.
— De sorte que vous ne désirez pas son ruban rouge, mon ami?
— Ah ! permettez, j'en ai grande envie, au contraire, pour attirer les grenouilles, que j'aime assez. i>
Et nous restâmes un bon moment, riant beaucoup en songeant à tout cela. Il est bien certain que ce canard n'avait pas tout à fait tort. Au . bout d'un instant, il descendit jusqu'au bord du ruisseau, qui était à cet endroit tapissé de sable fin ; il s'avança dans l'eau, et, allongeant le cou, il abaissa son bec et but avec bruit.
« Je cause peu d'ordinaire, me dit-il, et la conversation m'altère beaucoup ; mais je ne peux boire en cet endroit sans une émotion profonde. C'est là, de cette pierre, que je pris pour la première fois ma volée et m'élançai à l'eau. Je vois encore celle qui me servit de mère (elle était noire), criant, pleurant, battant des ailes, et, de la rive à laquelle elle était condamnée, nous suivant des yeux et nous poursuivant de ses plaintes; elle tremblait pour nous tous, car la rivière était profonde et la chute du moulin produisait de petites vagues qui nous soulevaient comme des bouchons de liège. Mais, de tous ses enfants adoptifs, celui dont le sort l'inquiétait davantage, c'était le plus frêle d'entre nous et aussi le plus mignon, le plus gracieux, le plus aimé : c'était Blanchette, ma sœur de lait.
« Mais vous allez périr, petits malheu-
reux ! Blanchette, ma chérie, Blanchette ! »
s'écriait la mère poule dans sa douleur.
C'était à fendre le cœur, mon cher monsieur, un brochet en eût pleuré d'attendrissement. Pour nous, insouciants du danger, nous nous élancions dans le courant, battant l'air de nos petites ailes couvertes encore de duvet et braillant de nos petits becs. Nous étions émus cependant, la fraîcheur de l'eau nous suffoquait un peu, et nos pattes encore ignorantes s'agitaient dans l'eau sans nous faire avancer. A un certain moment, j'aperçus Blanchette jetant vers moi des yeux égarés; une vague plus grosse que les autres avait failli la faire chavirer, et rapproche d'une autre vague qui arrivait vers elle, bleuâtre et frangée d'argent, la glaçait d'effroi.
Plus prompt que Téclair^ je m'élançai entre elle et l'onde écumante, et, dirigeant
de mon mieux la timide enfant, je la ramenai au rivage, i^
Ce canard s'exprimait avec une facilité d'élocution qui me rappela que son père avait écrit dans les journaux.
« A partir de ce jour, rien de ce qui la touchait ne me fut indifférent; je la suivais partout, écartant les herbes trop hautes, et lorsqu'il faisait froid, je me couchais près d'elle, pressant mon duvet contre le sien et la réchauffant autant que je le pouvais.
Quand on nous apportait l'écuelle, je lui réservais la part la plus délicate, et je la voyais parfois allonger si gracieusement sa petite tète, et mettre les pieds dans le plat avec tant de coquetterie, que j'en perdais l'appétit et restais bec béant. Un jour, sa petite patte jaune glissa sur le bord du plat, et la cane chérie roula dans le son et le lait dont l'écuelle était pleine. Je la vois
encore, se débattant, riant et pleurant tout à la fois. Je riais aussi, car il n'y avait, à vrai dire, aucun danger, et tout en elle jusqu'à sa maladresse me. semblait délicieux. Je vis pousser sa première plume blanche, je vis son bec s'allonger, sa patte devenir plus sûre et aussi sa coquetterie poindre; je la vis devenir cane enfin, tandis que moi-même je devenais canard.
« Un beau matin, en me mettant à l'eau, j'aperçus mon image, et je fus surpris de voir ma tête bleue et dorée, mon col étincelant, et à l'extrémité de ma queue deux ou trois petites plumes colorées qui commençaient à friser. Elle était derrière moi et me regardait d'une façon...! C'est ce matin-là, s'il m'en souvient, que j'en devins fou pour tout de bon.
« A partir de ce moment, tout fut commun entre nous; — nous partagions nos
vers, dormions dans le même rayon de soleil. Je l'aimais, monsieur, éperdument, et je peux dire qu'elle m'aimait aussi, sans crainte d'être démenti. On nous jalousait bien un peu; — à la campagne, tout s'observe, se commente. — Entre volailles surtout, vous n'avez pas idée des cancans qui se font, des jalousies, des haines qui naissent sans raisons. Si les oies grises du moulin nous surprenaient dans quelque coin, c'étaient des ricanements sans fin, et ces grandes bêtes inintelligentes en avaient pour une demi-journée à digérer leur insolente gaieté. Quoique nous nous fussions mis au-dessus de ces niaiseries, nous restâmes moins souvent sur la rive et nous prîmes l'habitude d'errer au loin dans les roseaux. Ce furent là que se passèrent les plus heureux instants de ma vie; ce fut là aussi que je compris la nature et devins
poète sans m'en douter. Ne riez pas, mon ami, ajouta le canard en posant amicalement sa patte sur mon pied; oui, j'ai vu la nature de plus près et mieux que vous. Je vous disais tout à l'heure, en regardant votre peinture, que vous en étiez loin, et cela est vrai. — Voilà bien des taches vertes qui simulent des arbres, d'autres taches bleues qui figuFent le ciel; mais où sont mes petites fleurettes blanches dans la pétale desquelles se cache le puceron? où est la tige roussâtre des roseaux contre laquelle le courant frissonne en se divisant? Je cherche en vain la feuille du nénuphar toute verdoyante, épaisse et douce comme le satin, où les araignées d'eau, les bêtes à bon Dieu, les coccinelles au dos d'ébène viennent souffler un instant et tailler une bavette? je cherche les belles fleurs jaunes qui trempent dans l'eau, et les demoiselles aux
ailes d'azur et d'émeraude qui s'y reposent?
Et les grands brins d'herbe à la tête trop lourde que le vent balance doucement. Et * dans l'ombre de la rive, à fleur d'eau, sous les branches qui retombent, dans ce royaume humide que vous ne connaîtrez jamais, où est le gros œil tranquille de la grenouille verte, où sont les têtards à la queue frétillante, les petites anguilles folles et la trace argentée des limaces rêveuses? Où est l'antre du rat d'eau, profond, sombre, l'antre dont on s'éloigne en passant, devant lequel on chuchote avec terreur? Avez-vous seulement vu le monstre aux dents blanches sortir de son repaire, allonger sa tête, regarder aux environs, puis s'élancer dans l'eau? Avez-vous vu son dos robuste surnager à la surface, tandis que sa longue queue grise le suit avec soumission ? Avezvous vu la belle couleuvre verte, lorsqu'elle
traverse le courant et déroule ses anneaux?
L'avez-vous observée lorsque arrivée au port elle se cache dans l'herbe, s'étale tout doucement, la tête au soleil et la queue dans l'eau? Qu'elle est jolie avec ses écailles brillantes et les dessins merveilleux qui ornent sa petite tête. Gomme elle est heureuse, baillant en allongeant la langue et gobant une mouche avant de s'endormir.
Vous prétendez reproduire la nature, mon ami, mais vous n'avez pas la moindre idée de cette nature que vous regardez sans voir ; à peine en avez-vous contemplé l'apparence, et moi je l'ai fouillée.
— Mais, permettez, canard; j'ai la vue plus vaste que la vôtre (le canard éclata de rire); je vois l'ensemble, j'embrasse les horizons, je juge les arbres dans leur entier.
— Et que m'importent vos horizons, si
moi, je découvre tout un inonde entre deux roseaux ; si, en plongeant la tête dans la rivière, j'aperçois des vallées immenses, des forêts à perte de vue, toute une végétation étincelante comme Tor, et des milliers d'êtres plus jolis que vous et moi !
— Vous estimez les choses par leur petit côté, canard, en vérité.
— Groyez-vous donc votre vue beaucoup plus étendue que la mienne ? Pour regarder le monde de plus haut que moi, croyezvous le voir mieux, en jouir davantage?
Contemplez l'univers, un soir où le ciel est pur, et dites-moi franchement quel est le rôle que vous jouez là-dedans, pauvre petit homme ! Je vous conseille de vanter la puissance de votre vue, parce que vous embrassez deux lieues de pays d'un seul coup.
Vous êtes bien un peu canard dans votre genre, mon cher! seulement, vous ne
passez pas votre vie dans un petit ruisseau qui me sufQt à moi et encore je sais y trouver des jouissances infinies. ^
Je me sentis rougir légèrement, la phi* losophie de cette volaille m'effrayait presque.
« Vos jouissances artistiques sont peu nombreuses, ajouta mon camarade, après avoir fouillé pendant quelque temps sous ses plumes; elles sont si peu nombreuses que vous en faites commerce. Nos jouissances artistiques, à nous, sont incessantes; ce ne sont point les tracas de la vie, la nécessité de l'existence, qui nous en peuvent distraire; notre vie n'est qu'une longue flânerie que vous ne pouvez comprendre, parce que vous êtes faits autrement que nous ; — le bonheur d'une digestion toujours facile nous prédispose perpétuellement au plaisir de voir, et lorsque notre esprit satisfait veut digérer aussi, nous entamons dans le creux
d'un vieux tronc un de ces petits sommes qui ressemblent à une extase. Vos poètes ne sont poètes, mon cher, que parce qu'en leur vie ils ont été canards pendant quelques instants, se sont laissé vivre devant la nature, au bord d'un ruisseau, sous l'ombre allongée des peupliers tremblants, tandis que leur esprit et leur cœur s'imbibaient comme une éponge dans ce milieu calme et plein de joie tranquille.
Mais nous ne faisons que cela, nous autres canards, et, plus poètes que vous, nous ne nous ennuyons pas. Avez-vous jamais vu bâiller un canard ?
— Hélas! vous n'en avez guère le temps, mon pauvre ami, lui dis-je ; votre existence si rapidement tranchée... ï> Je m'arrêtai, sentant que j'avais été trop loin ; mon ami pâlissait visiblement.
« Vous réveillez en moi de douloureux
souvenirs, me répondit-il; ma cane blanche chérie a succombé il y a huit jours à peine, et de la façon dont vous parlez là. On la surprit à l'aube, le ciel était rouge encore, elle dormait à côté de moi, et vers le soir, la cherchant du côté de la maison, j'entendis un cri déchirant, puis un bruit sourd... Je ne l'ai pas revue depuis. Malgré moi, je me dirige encore vers ces grands tilleuls que vous voyez là-bas ; c'est là qu'elle m'attendait. Quand il fait beau soleil, je me dis en m'étendant dans l'herbe : c Comme elle serait heureuse, la mignonne I » Et si, par aventure, je trouve un beau colimaçon, je n'en mange que la moitié, monsieur, j'aime à me figurer qu'elle est encore là pour avaler le reste. Je finirai comme elle, je le sais, mais je n'y songe pas ; nous mourrons en face d'une casserole, voilà ce que vous voulez dire, n'est-ce pas ? Eh bien, qu'importe?
c'est une fin comme une autre, nous sommes les victimes de la cuisine humaine, mais n'êtes-vous pas vous-mêmes victimes de votre gourmandise, de vos plaisirs, de vos haines?
Les hommes se massacrent par milliers, à ce que l'on assure, et les tueries sont d'autant plus sanglantes que le motif qui en est la cause est moins facile à définir.
Ils se coupent la tête avec ivresse ; s'empalent sur des bâtons pointus; inventent, avec de grands efforts, des machines merveilleuses pour se faucher rapidement et sur une grande échelle.
Et lorsqu'en une seule journée, les hommes ont travaillé avec assez d'ardeur et de succès pour que les rivières soient devenues rouges de sang et que les vallées soient comblées de cadavres, ils comptent ce jour parmi les plus glorieux de leur histoire et se félicitent mutuellement.
Cela vaut bien nos casseroles, mon bon ami.
Mais ce n'est pas tout : même en pleine paix, vous avez transformé votre vie en une lutte incessante, presque aussi terrible et meurtrière que le sont vos combats à coups de canon.
La calomnie, le mensonge, la haine sont les engins domestiques dont vous vous servez au coin du feu, en famille, entre amis, tant est nécessaire à votre cœur cette rage de vous tuer, moralement et physiquement.
D'un bout du monde à l'autre, la bataille est universelle et vous n'êtes quelque chose dans votre société qu'à la condition de manger vos voisins.
Que venez-vous me parler de nos casseroles ! Avouez du moins que nous n'avons pas la honte de les avoir inventées et la sottise d'être nos propres cuisiniers.
Jamais, mon bon ami, vous n'avez vu canard en fricasser un autre par simple plaisir du mal ou souci de sa réputation.