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BÉBÉS DES CHAMPS

J'aime le bébé qui court sous les arbres des Tuileries; je les aime bien aussi, ces belles petites filles blondes aux longs cheveux frisés, aux bas blancs bien tirés, à la crinoline intraitable. J'aime à suivre de l'œil toutes ces bambines parées comme des châsses, déjà coquettes et minaudant autour de leur maman. Il me semble cependant que dans chacune d'elles j'aperçois des milliers de joHs petits défauts montrant

déjà le bout de F oreille; et toutes ces petites femmes et ces petits hommes en miniature, échangeant des timbres-poste et jacassant toilette, me font un peu TeiFet de séduisantes monstruosités.

* Je les aime comme j'aime une gi^appe de raisin en février ou un plat de petits pois en décembre.

Dans le royaume des bébés, mon préféré, mon ami, c'est le béb^ des champs courant sur la grande route au milieu de la poussière, pieds nus, déguenillé, ou dénichant des nids de merle et de pinson sur la lisière du bois. J'adore son grand œil noir étonné qui vous regarde fixe entre deux mèches de cheveux incultes, ses petites viandes fermes, dorées par le soleil, son front noirci, perdu sous sa chevelure, sa figure barbouillée et sa culotte pittoresque qu'empêche de tomber à terre la bretelle

paternelle, retenue par un gros bouton de métal (un cadeau de gendarme).

Ah ! la belle culotte ! pas assez de jambes, mais dans le reste quelle ampleur! Il s'y cacherait tout entier, le petit sauvage, dans ce reste immense qui laisse échapper par une large fente un beau bout de chemise qui flotte comme un drapeau. Cette bonne culotte conserve un souvenir de tous les vêtements de la famille : voici un morceau du jupon maternel, puis un débris de gilet jaune, puis un lambeau de mouchoir bleu; le tout knaintenu, cousu avec un fil qui a le double avantage de se voir de loin et de ne pas casser.

Mais sous ces vêtements rapiécés, on sent un petit corps solide ; et qu'importent d'ailleurs les vêtements? Le bébé des champs n'est point coquet, et quand la patache descend la côte au bruit des grelots, qu'il

faut s'élancer à sa poursuite, bousculer les voisins, tomber avec eux dans la poussière et rouler dans les fossés, que ferait-il, je vous le demande, d'une culotte courte et de bas de soie?

Je les aime aussi parce qu'ils sont sauvages, s'effarouchent et s'enfuient à votre approche comme une troupe de petits lapereaux joueurs qu'on surprend le matin parmi le serpolet. Il faut employer mille détours pour triompher de leurs frayeurs et gagner leur confiance. Mais si, grâce à votre prudence, vous vous trouvez enfin dans leur compagnie, d'abord les jeux cessent, les éclats de rire et les cris s'éteignent, la petite troupe reste immobile, se gratte la tête, et tous les yeux inquiets vous regardent fixement. C'est le moment délicat.

Un mot sec, un geste dur peuvent vous brouiller à tout jamais avec eux, comme

aussi une bonne parole toute ronde, un sourire, une caresse feront bientôt leur conquête. Et la conquête en vaut la peine, croyez-moi.

Un de mes grands moyens de séduction était celui-ci : Je tirais ma montre de mon gousset et je la regardais avec attention.

Alors je voyais tout ce petit monde tendre le cou, écarquiller les yeux, s'avancer d'un pas; et il arrivait souvent que les poulets, les canetons et les oies, qui flânaient à trois pas de là dans l'herbe, imitaient leurs camarades et s'approchaient aussi.

Je portais ensuite ma montre à mon oreille, et je souriais comme un homme qui reçoit une confidence.

Devant ce prodige, mes bambins n'y tenaient plus, se regardaient entre eux de cet œil fin, naïf, peureux et moqueur qu'il faut avoir vu pour comprendre; ils

s'avançaient cette fois pour tout de bon, et j'offrais au plus hardi d'écouter aussi en lui tendant ma montre, il se reculait effrayé, quoique souriant, et la bande éclatait de joie; les canetons battaient des ailes, les oies blanches ricanaient, les poussins faisaient : cuik, cuik; — la partie était gagnée.

Que de fois j'ai joué cette comédie, assis à l'ombre d'un saule, au bord de ma petite rivière qui chemine en chantant, tandis que les roseaux s'inclinent et tremblotent.

Le soleil chauffait dans la prairie, tout bourdonnait autour de nous ; les fleurs des champs se pâmaient sur leur tige, et dans le lointain les peupliers bleuâtres se balançaient autour du clocher.

Ma marmaille se pressait autour de moi pour écouter la montre, et bientôt les questions s'élançaient en chœur au milieu des

rires. Ils inspectaient mes ^êtres, fouillaient dans mes grandes poches, s'appuyaient sur mes genoux, les canetons se faufilaient sous mes bottes, et les grandes oies me chatouillaient dans le dos.

Comme on jouit de ne point faire peur à des êtres que tout fait trembler.

Je ne bougeais pas, daas la crainte d'effaroucher leur joie, et j'étais comme un enfant qui coMtruisant un château de cartes, en est arrivé au troisième étage. Mais je regardais ces petites têtes heureuses se détachant sur le ciel bleu ; je regardais les rayons de soleil pénétrant dans le fouillis de leurs cheveux blonds ou s' étalant comme un large écu d'or sur leur petit cou bruni. Je suivais leurs gestes pleins de gaucherie et de grâce; je me couchais dans l'herbe pour être plus près d'eux, et si un poussin mal habile chavirait entre deux pâquerettes, j'étendais

le bras bien vite et le remettais sur pieds.

Je vous jure que tout mon public m'en était reconnaissant. Pour peu qu'on aime ce petit monde, une chose vous frappe lorsqu'on le regarde de près.

Tous les bébés sont ronds, souples, faibles, peureux, douillets au toucher comme une poignée de ouate. Protégés par des coussins de bonne chair rosée ou par une couche de duvet moelleux, ils s'en vont roulant, trébuchant, tirant à eux leurs petites pattes novices, agitant en l'air leur menotte rondelette ou leur aile déplumée.

Voyez-les s'étalant pêle-mêle au soleil, sans distinction d'espèce, se gorgeant de lait ou de pâtée, et osez dire qu'ils ne sont point pareils?

Caneton qui barbote au bord de l'eau ou fait la culbute dans son écuelle, jeune pousse qui dresse hors de terre ses petites

feuilles frileuses, petits poulets trottinant devant la maman poule ou petits hommes trébuchant dans l'herbe... tous ces petits êtres-là se ressemblent. Us sont bébés de la bonne Nature; ils ont un code commun, une physionomie commune ; ils ont je ne sais quoi de comique et de gracieux, de gauche et de tendre qui les fait aimer tout d'abord; ils sont parents, amis, camarades sous le même drapeau et ce drapeau blanc et rose, saluons-le quand il passe, vieux barbons que nous sommes! Il est béni et s'appelle l'Enfance.

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