L'AUTOMNE
• ftOUPE AUX CHOUX. — GRANDE PLUIE
Connaissez-vous l'automne, cher lecteur, l'automne en pleins champs, avec ses bourrasques, ses longs soupirs, ses feuilles jaunies qui tourbillonnent au loin, ses sentiers détrempés, ses beaux couchers de soleil, pâles comme le sourire d'un malade, ses flaques d'eau dans les chemins... connaissez-vous tout cela ?
Si vous avez vu toutes ces choses, vous n'y êtes certes pas resté indifférent. On les déteste ou on les aime follement.
Je suis au nombre de ceux qui les aiment, et je donnerais deux étés pour un automne.
J'adore les grandes flambées; j'aime à me réfugier dans le fond de la cheminée ayant mon chien entre mes guêtres humides.
J'aime à regarder les hautes flammes qui lèchent la vieille ferraille aux dents pointues et illuminent les noires profondeurs.
On entend le vent sifiler dans la grange, la grande porte craquer, le chien tirer sur sa chaîne en hurlant, et malgré le bruit de la forêt, qui tout près de là rugit en courbant le dos, on distingue les croassements lugubres d'une bande de corbeaux qui luttent contre la tempête. La pluie bat les petites vitres ; on songe à ceux qui sont dehors, en allongeant ses jambes vers le feu.
On songe aux marins; au vieux docteur conduisant son petit cabriolet, dont la capote se dandine, tandis que les roues enfoncent dans Tornière et que Cocotte hennit contre le vent. On pense aux deux gendarmes dont ' le tricorne ruisselle ; on les voit morfondus, trempés, courbés en deux et cheminant dans le sentier des vignes, assis sur leur monture que recouvre le grand manteau bleu.
On songe au chasseur attardé courant dans la bruyère, poursuivi par l'ouragan comme le criminel par le châtiment, sifflant son chien, la pauvre bête ! qui barbote dans les marais.
Infortuné docteur, infortunés gendarmes, infortui^ chasseur !
Et tout à coup la porte s'ouvre, et Bébé s'élance en criant :
« Petit père, le dîner est servi. »
Pauvre docteur ! Pauvres gendaiines !
c Qu'est-ce qu'il y a pour dîner? i^ La nappe était blanche comme la neige en décembre, les couverts étincelaient sous la lampe, la fumée du potage s'engouffrait sous I'abat*jour et voilait la flamme en répandant une bonne odeur de choux.
Pauvre docteur ! Pauvres gendarmes !
Les portes étaient bien closes, les rideaux soigneusement tirés ; Bébé se hissait sur sa grande chaise et tendait le cou pour qu'on lui nouât sa serviette, tout en criant, les mains en l'air :
e: La bonne soupe aux choux ! i> Et souriant en moi-même, je disais :
^ Le bambin a tous mes goûts ! i^ La maman arrivait bientôt et toute j^oyeuse, ôtant ses gants étroits :
« Il y a, je crois bien, monsieur, quelque chose que vous aimez beaucoup, ^ me disait-elle.
C'était jour de faisan ! et instinctivement, je me retournais un peu pour voir sur le buffet la bouteille poussiéreuse de mon vieux chamberUn.
Faisan et chambertin ! la Providence les créa Tun pour l'autre, et ma femme jamais ne les a séparés.
(( Sabre de bois ! mes enfants, qu'on est bien chez nous ! m'écriai-je en riant de bon cœur. Sabre de bois... sabre de bois!
— Pistolet de paille ! » ajoutait mon fils en tendant le bec au potage.
Et tout le monde éclatait de rire.
Pauvres gendarmes I Pauvre docteur !
Oui, oui, j'aime beaucoup l'automne, et mon gros chéri l'aimait aussi comme moi, non pas seulement à cause du plaisir qu'il y a à se retrouver ensemble autour d'un grand beau feu, mais aussi à cause des bourrasques elles-mêmes, du vent et des
feuilles mortes. Il y a un charme à affronter tout cela.
Que de fois avons-nous été tous deux nous promener dans les champs, en dépit du froid et des gros nuages !
Nous étions bien couverts, chaussés de nos grosses bottes ; je lui prenais la main et nous partions à l'aventure. Il avait cinq ans alors et trottait comme un homme.
Grand Dieu ! il y a vingt-cinq ans de cela !
Nous remontions la petite route jonchée de feuilles humides et noires; les grands peupliers dépouillés, grisâtres, laissaient entrevoir l'horizon, et Ton apercevait au loin, sous un ciel violet, lamé de bandes jaunâtres et froides, les toits de chaume affaissés et les cheminées rouges d'où s'échappaient des petits nuages bleuâtres que chassait le vent comme un furieux. Bébé sautait de joie, retenant de sa main son chapeau, qui voulait
s'envoler, et puis me regardait de ses petits yeux brillants sous les larmes. Ses joues étaient rouges de froid, et tout au bout de son nez pendait une petite perle transparente. Mais il était joyeux et nous longions les prés humides sur lesquels s'étalait la rivière débordée. Plus de roseaux, plus de nénufars, plus de fleurettes sur les bords !
Quelques vaches entrant dans l'herbe humide jusqu'à mi-jambe et paissant lentement.
Dans le fond d'un fossé, à côté d'un gros tronc de saule, deux petites filles, blotties l'une contre l'autre, sous un grand manteau qui les entortillait. Elles gardaient leurs vaches, les pieds à moitié nus, dans des sabots fendus, et leurs deux petits visages transis apparaissaient sous le grand capuchon.
De temps en temps de larges flaques
d'eau, où se reflétait le ciel blafard, barraient le chemin, et nous restions un instant au bord de ces petits lacs frissonnant sous la bise, à voir flotter les feuilles gondolées. C'étaient les dernières. On les voyait se détacher du sommet des grands arbres, tournoyer dans l'air et se précipiter dans la flaque. Je prenais mon petit homme dans les bras, et tant bien que mal nous passions outre. Au bord des champs brunis et vides, on voyait une charrue chavirée ou une herse laissée là par hasard. Les ceps de vigne, dépouillés, rampaient à terre, et les échalas raboteux et humides étaient réunis en gros tas.
Je me souviens qu'un jour, dans l'une de ces promenades d'automne, arrivés au haut de la colline, dans un chemin défoncé qui longe les bruyères et mène au vieux pont, le vent se mit tout à coup en fureur. Mon
chéri, suffoqué, s'accrochait à ma jambe, et s'abritait dans le pan de mon paletot.
Mon chien, de son côté, s'arc-boutant sur ses quatre pattes, la queue entre les jambes et les oreilles flottantes, me regardait aussi. Je me retournai : l'horizon était sombre comme un fond d'église. D'immenses nuages noirs accouraient sur nous, et de tous côtés les arbres se penchaient en gémissant sous les torrents d'eau que chassait la bourrasque. Je n'eus que le temps d'emporter mon petit homme, qui pleurait de frayeur, et j'allai me blottir contre une haie qu'abritaient un peu les vieux saules. J'ouvris mon parapluie, sous lequel je m'accroupis et, déboutonnant mon grand paletot, j'y fourrai mon petit compagnon de route qui s'y réfugia en me serrant de bien près. Mon chien vint se mettre dans mes jambes, et Bébé, ainsi abrité par ses deux amis, commença à sou-
rire du fond de sa cachette. Je Fapercevais par une ouverture et je lui disais :
c Eh! là-bas, petit homme, es-tu bien?
— Oui, papa chéri. »
Je sentais ses deux bras qui me serraient la taille. — J'étais plus mince qu'à l'heure qu'il est, — et je voyais bien qu'il m'était reconnaissant de lui servir de toit.
A travers l'ouverture il tendit ses petites lèvres et j'approchai les miennes.
oc Est-ce qu'il pleut encore dehors, petit père?
— Voilà que c'est bientôt fini, mon camarade.
— Déjà ! j'étais si bien dans toi. »
Comme tout cela vous reste au cœur. —
C'est peut-être niaiserie que de raconter ces petits bonheurs-là, mais qu'il est doux de s'en souvenir !
Nous rentrâmes à la maison, crottés
3omme des barbets, et nous fûmes grondés d'importance. Mais quand le soir fut venu, que mon fils fut couché et que j'allai l'embrasser et le chatouiller un peu, — c'était notre habitude, — il m'entoura le cou de ses deux bras et me dit dans l'oreille :
« Quand il pleuvra, nous irons encore, dis? »