LA DIGNITE
Je fis un jour une leçon un peu humoristique sur la manière de se moucher. Et, après avoir imité différentes façons de se servir du mouchoir à cet effet, je terminai en indiquant comment on se mouche discrètement, de façon à faire le moins de bruit possible et à dissimuler le geste. Les enfants m' écoutaient et me regardaient avec une profonde attention ; ils ne riaient pas ; et je me demandais en moi-même le pourquoi d'un tel succès.
A peine eus-je terminé, qu'un grand applaudissement éclata. Je restai véritablement stupéfaite. Je n'aurais jamais pensé que de si petits enfants eussent pu se transformer en une foule enthousiaste, ni qu'une telle force eût pu être déployée par de si petites mains.
J'eus alors conscience que je venais de toucher un point sensible chez ce petit monde. Les enfants sont, à ce propos, toujours grondés, constamment humihés. Ce sujet leur fait subir une dégradation permanente, surtout dans le peuple, où on leur a donné un sobriquet qui fait allusion à leur nez sale. Tout le monde leur crie dessus; tout le monde les offense. Et, à l'école, on leur coud ostensiblement un mouchoir sur le tabUer, afin qu'ils ne le perdent pas. Mais personne ne leur avait jamais appris comment on devait faire, autrement qu'en les bousculant.
Or les enfants sont sensibles à tous les gestes de mépris dont nous les gratifions et desquels ils restent humiliés. Cette leçon leur rendait justice, les rachetait à leurs propres yeux, leur permettait de s'élever dans la Société. C'est
ii6 L'ENFANT
ainsi qu'il me fallut interpréter leur enthousiasme.
L'expérience me prouva par la suite que les enfants ont un profond sentiment de leur dignité personnelle ; leur âme reste souvent blessée, ulcérée, au delà de ce que l'adulte peut imaginer !
L'incident ne se termina pas ainsi ce jour-là! Quand je fus sur le point de m'en aller, les enfants me crièrent : « Merci, merci pour la leçon! » Et quand je sortis, ils me suivirent dans la rue, en une procession silencieuse, jusqu'à ce que je leur dise : « Quand vous vous en retournerez, courez sur la pointe des pieds et faites attention de ne pas vous cogner au coin du mur. )> Ils s'en retournèrent rapidement et disparurent comme s'ils s'étaient envolés. J'avais touché juste dans leur dignité sociale!
Quand nous recevions des visites, les enfants se comportaient avec dignité et amour-propre ; ils savaient diriger leur travail et « recevoir » avec un enthousiasme cordial. Longtemps, j'en avais douté, tourmentant la maîtresse pour qu'elle ne fît point faire de parade, pas de préparatifs. Mais je m'inclinai, à la fin, illuminée.
Ils honoraient leurs visiteurs et étaient fiers de montrer comme ils savaient bien faire. Je ne leur avais pas dit : « Je voudrais qu'on pense de vous : Ce sont les plus beaux enfants du monde. » Ce n'est d'ailleurs pas une exhortation qui eût pu les faire agir ainsi. Mais il suffisait de leur dire : « Il va venir une visite », comme si on annonçait quelqu'un dans un salon ; et tout un petit peuple conscient et responsable, plein de grâce et de dignité, faisait le reste.
Je compris que les enfants n'avaient aucune timidité. Entre leur âme et l'ambiance, aucun obstacle n'existait. Leur expansion était complète et naturelle, comme une fleur de lotus qui ouvre sa corolle blanche jusqu'aux étamines et reçoit les rayons du soleil, en exhalant un parfum