‹ L'enfantChapitre 3 sur 31 · PÉRIODES SENSIBLES · texte numérisé non relu

PÉRIODES SENSIBLES

permet à l'enfant de se mettre en rapport avec le monde extérieur d'une façon exceptionnellement intense ; tout est facile, alors ; tout est pour lui enthousiasme et vie. Chaque effort est un accroissement de puissance. Quand une de ces passions psychiques s'est éteinte, d'autres flammes s'allument, et l'enfance s'écoule ainsi, de conquête en conquête, dans une vibration incessante, reconnue par tout le monde, et que l'on traite de joie enfantine. C'est dans une de ces belles flammes spirituelles, qui flambent sans jamais se consumer, que s'accomplit l'œuvre créatrice du monde spirituel de l'homme. Quand la période sensible a disparu, les conquêtes intellectuelles sont dues à une activité réflexe, à un effort de la volonté, et la fatigue provoquée par le travail naît dans la torpeur de l'indifférence.

C'est en cela que consiste la différence fondamentale, essentielle, entre la psychologie de l'enfant et celle de l'adulte. Il existe donc une vitaUté intérieure particulière qui explique les miracles des conquêtes naturelles de l'enfant. Mais si, durant l'époque sensible, un obstacle survient dans son travail, il en résulte chez l'enfant un bouleversement, une déformation ; et voilà que commence le martyre spirituel qui nous est encore inconnu, mais dont presque tous les hommes portent inconsciemment en eux le stigmate.

Le travail de la croissance, c'est-à-dire la conquête active des caractères, nous est resté jusqu'alors insoupçonné ; ce n'est qu'à la suite d'une longue expérience, que nous avons remarqué les réactions douloureuses et violentes de l'enfant, quand des obstacles extérieurs entravent son activité vitale. Avant d'avoir étudié ces réactions nous jugions qu'elles étaient sans cause ; devant leur résistance, nous les avons traitées de caprices. Nous appelons

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de ce terme vague des phénomènes très différents entre eux. Pour nous, est caprice tout ce qui n'a pas une cause apparente, toute action illogique et invincible. Nous avons aussi constaté que quelques caprices avaient tendance à s'aggraver avec le temps ; c'est la preuve que des causes permanentes continuent à agir, contre lesquelles nous n'avons évidemment pas trouvé les remèdes. Les périodes sensibles jettent une lumière sur beaucoup de caprices d'enfants. Non pas sur tous, parce qu'il y a différentes causes de luttes intérieures ; et bien des caprices sont déjà les conséquences de déviations, aggravées précisément par un traitement erroné ; mais les caprices dérivant de conflits intérieurs en relation avec les périodes sensibles sont passagers, comme est passagère la période sensible ; ils ne laissent pas de traces dans le caractère. Ils sont pourtant la conséquence la plus grave d'un développement imparfait, irréparable dans l'établissement futur d'une vie psychique. Les caprices de la période sensible sont l'expression extérieure de besoins insatisfaits ; ils constituent de véritables avertissements d'une situation fausse, d'un danger ; ils disparaissent immédiatement, quand il est possible de les comprendre et de les satisfaire. On voit alors la substitution immédiate du calme à un état d'agitation qui peut atteindre à la maladie. Il est donc nécessaire de chercher la cause de toute manifestation enfantine que nous appelons capricieuse, précisément parce qu'elle nous échappe. Cela constitue pour nous un guide pour pénétrer dans les recoins mystérieux de l'âme de l'enfant, et pour préparer une période de compréhension et de paix dans nos rapports avec lui.

On pourrait comparer rincarnation et les périodes sensibles à une échappée sur le travail intime de l'âme en voie de formation, par laquelle on entrevoit des organes intérieurs en train d'élaborer la croissance psychique de l'enfant. Elles sont la preuve que le développement psychique ne survient pas par hasard, qu'il n'a pas ses origines dans les stimulants du monde extérieur, qu'il ne s'édifie pas sur place, mais qu'il est guidé par les sensibilités passagères qui président à l'acquisition des différents caractères. , Bien que cela se produise au moyen de l'ambiance extérieure, celle-ci n'a pas une importance constructive ; elle offre seulement les moyens nécessaires à la vie, parallèlement à ce qui se passe dans la vie du corps qui reçoit de l'ambiance ses éléments vitaux par la nutrition et la respi-__ ration. Ce sont les sensibiHtés intérieures qui guident dans le choix du nécessaire et des situations favorables au développement dans l'ambiance multiforme. Comment cela? Elles guident en rendant l'enfant sensible à cer- j taines choses, en le rendant indifférent à d'autres. Quand il est dans une période sensible, c'est comme si une lumière, émanant de lui, éclairait seulement certaines choses sans éclairer les autres. Et dans les premières seules réside son univers... Mais il ne s'agit pas simplement d'un désir intense de se trouver dans certaines situations, de n'absorber que certains éléments : il existe chez l'enfant une facul-

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té toute spéciale, unique, de profiter de ces périodes pour croître. C'est pendant la période sensible qu'il fait ses acquisitions psychiques, comme celle, par exemple, de se diriger dans le monde extérieur ; ou bien encore, il devient capable d'animer de façon plus délicate ses instruments moteurs. La clef qui peut nous introduire dans le monde mystérieux où l'embryon spirituel accomplit le miracle de sa croissance, se trouve dans ces rapports sensibles entre l'enfant et l'ambiance.

Nous pouvons nous représenter cette merveilleuse activité créatrice comme une série de vives émotions surgissant du subconscient, et qui construisent la conscience de l'homme au contact de l'ambiance. Elles partent de la confusion pour aller à la distinction, et puis à la création de l'activité ; nous pouvons nous les figurer dans l'acquisition du langage. En effet, au milieu des sons confus du chaos, surgissent brusquement, distincts, attrayants, fascinants les simples sons d'un langage articulé, — et l'âme, encore sans pensée, écoute une espèce de musique qui remplit son univers. Alors les fibres mêmes de l'enfant s'émeuvent, non pas toutes, mais les plus fines, les fibres cachées qui, jusqu'alors, n'avaient vibré que pour crier d'une façon désordonnée. Elles se réveillent dans un mouvement réguher, avec une discipline, un ordre qui changent leur façon de vibrer. Cela prépare des temps nouveaux pour le cosmos de l'embryon spirituel ; il vit intensément son présent et s'y concentre. La gloire future de l'être y demeure inconnue. Peu à peu l'oreille écoute ; la langue elle-même se meut dans une animation nouvelle ; elle commence à sentir des vibrations intérieures, se met à chercher dans la gorge, sur les lèvres, les joues, comme obéissant à une force irrésistible et illogique. Ces vibrations sont de la vie, mais ne servent encore à rien... à rien

d'autre qu'à donner une joie ineffable. L'enfant tout entier présente des signes de cette joie supérieure née en lui quand, les membres contractés, les poings fermés, la tête dressée et tendue vers une personne qui parle, il fixe intensément ses yeux sur les lèvres qui remuent ; il traverse une période sensible : c'est l'ordre divin qui donne un souflSe aux choses inertes et les anime avec l'esprit.

Ce drame intérieur de l'enfant est un drame d'amour : C'est l'unique et grande réalité qui se passe dans les régions occultes de l'âme ; c'est l'unique et grande réalité qui, par moments, la remplit tout entière. De telles activités merveilleuses ne passent pas sans avoir laissé des signes indélébiles ; elles laissent l'homme plus grand, lui donnent les caractères supérieurs qui l'accompagneront toute sa vie : mais elles s'accomplissent dans l'humilité du silence.

Et c'est pour cela que tout se passe calmement, quand l'ambiance extérieure correspond suffisamment aux besoins intérieurs. Dans l'élaboration du langage, par exemple, qui est une des activités les plus difficiles et qui correspond au maximum des périodes sensibles chez l'enfant, elle reste dans le secret parce que l'enfant trouve toujours autour de lui des personnes qui parlent et qui lui offrent les éléments nécessaires. La seule chose qui puisse nous faire apprécier de l'extérieur l'état sensible de l'enfant, c'est son sourire, sa joie manifeste quand il est arrivé à dire des mots courts, clairement, d'une façon qui lui permet d'en distinguer les sons, comme on distingue les coups d'une cloche de cathédrale ; ou bien, quand on voit l'enfant se calmer dans une paix béate, alors que, le soir, l'adulte lui chante une berceuse en répétant toujours les mêmes mots ; dans un tel déUce, il abandonne le monde conscient, pour entrer dans le repos des rêves. Nous le savons bien, et c'est pour cela que nous répétons à l'enfant

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ces petits mots caressants ; c'est pour avoir, en échange, son sourire plein de vie. C'est pour cela que, de temps immémoriaux, les gens vont, le soir, auprès de l'enfant qui appelle et qui demande la parole et la musique avec l'anxiété d'un être qui, sur le point de mourir, réclame du réconfort.

Ce sont, nous disons bien, des preuves positives de la sensibilité créatrice. Mais il y a d'autres preuves, beaucoup plus visibles, qui ont, par contre, une signification négative : c'est quand, dans l'ambiance, un obstacle s'oppose au fonctionnement intérieur. Alors l'existence d'une période sensible peut se manifester par des réactions violentes, par des désespoirs que nous jugeons sans cause et que nous appelons caprices. Les caprices sont l'expression d'une perturbation intérieure, d'un besoin insatisfait, à l'état aigu. Ils représentent une tentative de l'âme pour réclamer, pour se défendre.

Ils se manifestent par un moment d'activité inutile et désordonnée qui se pourrait comparer, sur le plan physique, à ces hautes fièvres qui s'abattent brusquement sur les enfants, sans qu'une cause pathologique proportionnée y corresponde. On sait que c'est le propre de l'enfant d'avoir ces élévations impressionnantes de température pour de petites maladies qui laisseraient l'adulte à l'état quasi-normal : une espèce de fièvre fantastique qui disparaît aussi facilement qu'elle est venue. Eh bien, il peut, sur le plan psychique, se produire des agitations aussi violentes pour des causes infimes, en rapport avec la sensibihté exceptionnelle de l'enfant. On a toujours constaté ces réactions ; de fait, les caprices de l'enfant qui se présentent presque dès sa naissance ont été considérés comme une preuve de la perversité innée du genre humain. Or, si chaque altération des fonctions est considérée comme

une maladie fonctionnelle, il nous faut aussi appeler maladies fonctionnelles les altérations qui ont trait à la vie psychique. Les premiers caprices de l'enfant sont les premières maladies de l'âme.

On remarqua ceux-ci parce que les faits pathologiques sont les premiers qui se voient. Ce n'est jamais le calme qui pose des problèmes et oblige à réfléchir ; ce sont les désordres. La chose la plus apparente, dans la nature, ce ne sont pas ses lois, ce sont ses erreurs. Ainsi, personne ne s'aperçoit des signes extérieurs imperceptibles qui accompagnent les œuvres créatrices de la vie, ni des fonctions qui les conservent. Les phénomènes de création, comme ceux de conservation, restent cachés. Il arrive, pour les choses vitales, ce qui arrive pour les objets que nous fabriquons : ils sont mis en vitrine quand ils sont terminés ; mais les laboratoires restent fermés au public, bien que ce soit la partie la plus intéressante. Ainsi le mécanisme des différents organes intérieurs est indubitablement admirable dans le fonctionnement du corps, mais personne ne le voit, personne ne le remarque. L'individu qui possède ces organes et qui vit grâce à eux ne s'aperçoit pas de leur stupéfiante organisation. La nature travaille sans le faire savoir. Et c'est cet équilibre harmonieux d'énergies combinées, que nous appelons la santé, l'état normal. La santé! c'est le triomphe de tous les détails ; le triomphe du but sur les causes.

Or, nous relevons objectivement tous les détails des maladies, tandis que les laborieuses merveilles de la santé peuvent rester inconnues ; nous ne les remarquons pas. De fait, dans l'histoire de la médecine, les maladies ont été connues depuis les époques les plus reculées. On trouve trace de soins chirurgicaux dans les temps les plus lointains de l'homme préhistorique, et l'on retrouve les racines

de la médecine dans les civilisations égyptienne et grecque. Mais la découverte des organes intérieurs est très récente. La découverte de la circulation du sang remonte au XVIP siècle de notre ère. La première dissection anatomique du corps humain en vue d'étudier les organes intérieurs a eu lieu en 1600. Et puis, peu à peu, ce fut la pathologie, c'est-à-dire la maladie, qui fit pénétrer et découvrir indirectement les secrets de la physiologie, c'est-à-dire les fonctions normales.

Quel étonnement que, seules, les maladies psychiques aient été étudiées chez l'enfant et qu'on ait laissé dans la plus profonde obscurité le fonctionnement normal de son âme. Cela s'explique par l'extrême déhcatesse de ces fonctions psychiques qui élaborent leur construction dans l'ombre, dans le secret, sans avoir aucune possibilité de se manifester.

L'affirmation est certes un peu surprenante, mais non pas absurde. L'adulte n'a eu connaissance que des maladies de l'âme enfantine et non pas de sa santé : l'âme saine est restée ignorée, comme toutes les énergies de l'univers qui n'étaient pas encore découvertes. L'enfant sain est comme le mj^he de l'homme créé par Dieu à son image et ressemblance, et que personne n'a jamais connu : on n'a connu que sa descendance, déformée depuis les origines. '

S'il en est ainsi, si l'enfant sain demeure dans le secret des énergies cachées, et que la vie psychique se développe sur un fond de déséquilibres fonctionnels et de maladies, il nous faut réfléchir à toutes les déformations qui, nécessairement, en découlent. A l'époque où l'hygiène n'existait pas encore, la mortaUté infantile s'imposait par son chiffre impressionnant ; mais ce n'était pas le seul phénomène d'alors. Parmi les survivants, que d'aveugles, que de rachitiques, que d'estropiés, que de paralysés! Quelles

monstruosités et quelles faiblesses organiques prédisposant aux infections répandues dans le monde : à la tuberculose, à la lèpre, à la scrofule ! -^

Un semblable tableau doit se présenter à nous qui / n'avons aucune hygiène psychique à donner à l'enfant jj rien de préparé dans notre ambiance pour le protéger, pour le sauver. Nous ignorons jusqu'à l'existence de ses fonctions secrètes qu'anime le désir de créer une harmonie spirituelle. La mort partout!

Et en même temps, que de déformations, que d'aveuglements, que de faiblesses, que d'arrêts dans le développement! Et l'orgueil, la cupidité du pouvoir, l'avarice, la colère, le désordre qui s'est étabU en un bouleversement moral de toutes les fonctions!

Ce tableau n'est pas une figure de rhétorique ; ce n'est pas une comparaison ; c'est bien la terrible réalité du présent spirituel, décrite avec les mêmes termes que celle d'un récent passé corporel. De petites causes, à l'origine de la vie, peuvent dériver les plus profondes déviations ; l'homme croît et mûrit dans une ambiance spirituelle qui n'est pas la sienne : il vit, ainsi que le dit la tradition, en ayant perdu le paradis de sa^vie.

Une des périodes sensibles les plus importantes et les / plus mystérieuses est celle qui rend le petit enfant sensible à l'ordre. Cette manifestation se produit dès la première j année de sa vie et se prolonge durant la seconde. Il peut nous sembler étonnant, extravagant que les enfants aient une période sensible à l'égard de l'ordre extérieur, alors que nous sommes persuadés qu'ils sont désordonnés par nature. On peut difficilement se rendre compte d'une attitude si délicate quand l'enfant vit dans une ambiance fermée comme celle de la maison de la ville, pleine d'objets grands et petits que l'adulte nettoie et remue dans des buts tout à fait étrangers à l'enfant. Si celui-ci traverse une période sensible à l'ordre, c'est précisément celle qui doit trouver le plus d'obstacles et être, par conséquent, la cause d'états anormaux. En effet, que de fois l'enfant pleure sans raisons apparentes et sans pouvoir être consolé?

Pour arriver à en surprendre une manifestation positive, c'est-à-dire une expression d'enthousiasme et de joie en rapport avec sa satisfaction, il faut que les adultes soient instruits de la psychologie enfantine. D'autant plus que ce phénomène se manifeste précisément dans les premiers mois de l'existence.

Certains obstacles rendent plus facile la découverte de l'existence d'une période sensible ; sans doute un grand nombre de caprices précoces sont dus à de telles sensibilités.

Je citerai quelques exemples recueillis dans la vie. Voici une petite scène de famille : le personnage principal est une toute petite fille de six mois environ. Dans la nursery, c'est-à-dire dans la pièce où l'enfant réside habituellement, arrive un jour, en visite, une dame qui dépose son ombrelle sur une table. L'enfant semble s'agiter, non en raison de la dame, mais bien en raison de l'ombrelle et, après avoir longuement regardé celle-ci, se met à pleurer. La dame, interprétant ces larmes comme un désir de s'emparer de l'ombrelle, s'empresse de l'apporter en l'accompagnant de ces sourires et de ces minauderies qu'on prodigue aux enfants. Mais la petite repousse l'objet et continue à pleurer. On fait d'autres tentatives tandis que l'enfant s'agite toujours davantage. Que faire? Voici bien un de ces caprices précoces qui se présentent presque dès la naissance. Brusquement, la maman, qui avait quelques connaissances des manifestations psychiques dont nous parlons, enleva l'ombrelle de la table et l'emporta dans la pièce voisine. L'enfant se calma immédiatement. La raison du conflit était que l'ombrelle, posée sur la table, représentait un objet hors de sa place; et cela troublait violemment le tableau habituel de la position des objets dans l'ordre que l'enfant avait besoin de se rappeler.

Un autre exemple. Il s'agit ici d'un enfant beaucoup plus grand : un an et demi, et d'une scène à laquelle je pris une part active. Je me trouvais avec quelques personnes en promenade dans la Grotte de Néron à Naples. Il y avait avec nous une jeune dame qui conduisait son enfant, trop petit pour pouvoir parcourir à pied ce passage souterrain qui traverse toute une colline. Après un instant, l'enfant se fatigua et la dame le prit dans ses bras ; mais elle n'avait pas calculé ses propres forces ; elle avait très chaud, et elle s'arrêta pour enlever sa jaquette qu'elle mit

sur son bras. Ainsi encombrée, elle reprit l'enfant. Celui-d se mit à pleurer et sa plainte devenait de plus en plus bruyante. La maman cherchait en vain à le calmer; elle était évidemment épuisée et commençait à s'énerver ; tous les autres s'énervaient aussi et lui offraient leur aide. L'enfant passait de bras en bras, toujours plus agité ; chacun l'exhortait, le grondait, empirant la situation. Il semblait nécessaire que la mère le reprît. Mais désormais la chose en était arrivée à ce qu'on appelle un caprice, et il semblait vraiment que la situation fût désespérée. Ici, le guide intervint et, avec son énergie d'homme décidé, serra l'enfant entre ses bras robustes. Alors le petit eut une réaction tout à fait violente ; comme je pensais que ces réactions ont toujours une cause psychologique, je fis une tentative. Je m'approchai de la mère et lui demandai : « Madame, voulez-vous me permettre de vous aider à repasser votre jaquette? » Elle me regarda, surprise, parce qu'elle avait encore chaud ; mais, confuse, elle répondit à ma demande et me laissa lui remettre sa jaquette. L'enfant se calma immédiatement. Les larmes et l'agitation cessèrent et il répéta plusieurs fois : « Paletot... épaules... » ce qui voulait dire. « Le paletot sur tes épaules... Il faut que Maman garde le paletot sur ses épaules! » Il avait l'air de penser : « On m'a enfin compris! » Il mettait les bras autour de sa maman, tout souriant ; le voyage se termina dans la plus grande tranquillité. Le paletot est fait pour rester sur les épaules et non pas pour pendre comme un chiffon sur le bras ; ce désordre, sur la personne de la maman, avait été la cause de tout le conflit.

Ces exemples indiquent l'intensité de cet instinct. Ce qui surprend, c'est son extrême précocité ; chez l'enfant de deux ans, le besoin d'ordre a retrouvé une forme calme ; c'est alors que commence la période active et tranquille de

ses applications. C'est précisément un des phénomènes les plus intéressants que l'on observe dans nos écoles. Quand un objet n'est pas à sa place, c'est l'enfant de deux ans qui s'en aperçoit et qui va l'y remettre. Il se rend compte de petits détails qui passent inaperçus pour les adultes et même pour les enfants plus grands. Si, par exemple, un savon reste sur la toilette au lieu d'être dans la savonnette ; si une chaise est appuyée hors de sa place, c'est immédiatement l'enfant de deux ans qui s'en aperçoit et qui va rétablir l'ordre. Il semble que la vue du désordre représente un stimulant, un appel d'activité ; mais sans doute est-ce quelque chose de plus : l'ordre est un de ces besoins qui correspondent à une véritable joie de la vie. En effet, on remarque que, dans nos écoles, les enfants, même bien au-dessus de trois et quatre ans, après avoir fini un exercice, remettent spontanément les choses en place.

L'ordre des choses, c'est connaître la place de chacune d'elles i c'est se rappeler l'endroit où chaque objet se trouve, c'est-à-dire être capable de s'orienter dans l'ambiance, la posséder dans tous ses détails. L'ambiance qui appartient à l'âme, c'est celle que nous venons de décrire ; celle où l'on peut se mouvoir les yeux fermés, trouver à portée de la main tout ce que l'on y cherche ; un tel Ueu est nécessaire à la tranquillité et à la paix de la vie. Que tout cela se traduise par un plaisir vital, certains jeux de tout petits enfants, qui nous surprennent par leur manque de logique, et qui n'ont de raison d'être que le plaisir pur de retrouver les objets à leur place, le prouvent assez. Avant de les illustrer, je veux citer une expérience faite par le professeur Piaget de Genève avec son enfant. Il cachait un objet sous le coussin d'un fauteuil et puis éloignait l'enfant et transportait l'objet sous le coussin du fauteuil

d'en face. Son idée était que l'enfant, ne trouvant plus l'objet à sa place, le chercherait ailleurs ; et, pour faciliter la recherche, le professeur déposait cet objet à une place analogue. Mais l'enfant se contentait de tirer sur le coussin du premier fauteuil en disant dans son langage : « Y a plus » ; mais il ne faisait aucun effort pour rechercher l'objet disparu. Alors le professeur répétait l'expérience en faisant voir à l'enfant qu'il transportait l'objet d'un fauteuil à l'autre ; mais l'enfant répétait la même scène que la première fois et redisait : « Y a plus ». Le professeur était sur le point de juger son enfant inintelligent et, presque impatienté, il souleva le coussin du deuxième fauteuil en disant : « Tu ne t'étais donc pas aperçu que je l'avais mis ici ?» — « Si », répondit l'enfant, en indiquant le premier fauteuil, « mais c'est là qu'il doit être ».

L'intérêt du petit ne résidait pas dans la recherche d'un objet, mais dans le fait que celui-ci devait retourner à sa place. J'éprouvai la plus grande stupéfaction quand j'assistai tout d'abord au jeu de cache-cache d'enfants de deux et trois ans. Ils semblaient ravis de ce jeu, heureux et frémissants d'attente ; mais leur jeu de cachecache consistait en ceci : un enfant se nichait, en présence des autres, sous une table recouverte d'un tapis retombant jusqu'à terre ; et puis tous les autres enfants sortaient de la pièce ; quand ils rentraient, ils soulevaient le tapis et, avec des cris de joie, trouvaient le camarade caché dessous. La chose se répétait plusieurs fois et chacun disait : « Maintenant, c'est moi qui vais me cacher ». Et il allait se mettre sous la table. Une autre fois, je vis de plus grands enfants qui jouaient à cache-cache avec un petit ; celui-ci se cachait derrière un meuble et les plus grands feignaient, en rentrant, de ne pas le voir et de le chercher partout en pensant faire plaisir à l'enfant caché. Mais celui-ci criait

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aussitôt : « Je suis ici! » avec Tair de dire : « Vous n'aviez donc pas vu où j'étais ? »

Un jour, je pris part moi-même à un de ces jeux ; je trouvai un groupe de petits qui criaient et battaient des mains joyeusement parce qu'ils avaient trouvé le camarade caché derrière une porte. Ils vinrent à moi et me dirent : « Joue avec nous, cache-toi. » J'acceptai. Ils coururent tous dehors soudainement, comme quand on s'éloigne pour ne pas voir où le camarade se cache. Moi, au lieu de me mettre derrière la porte, je me mis dans un coin, derrière une armoire. Quand les petits rentrèrent, ils allèrent tous ensemble me chercher derrière la porte. J'attendis un instant et puis, constatant qu'ils ne me cherchaient pas, je sortis de ma cachette. Les enfants étaient déçus et tristes : « Pourquoi tu n'as pas voulu jouer avec nous? Pourquoi tu ne t'es pas cachée? »

S'il est vrai que, dans le jeu, on cherche son plaisir (et, en effet, les enfants étaient joyeux en répétant leur exercice absurde), il faut constater que le plaisir qu'ont les enfants, à un certain âge, est de retrouver les choses à leur place. Et le jeu de cache-cache est interprété par eux comme un prétexte à déplacer des objets dans des endroits cachés ou à les retrouver dans des endroits où ils sont invisibles, en se disant intérieurement : « De dehors, on ne le voit pas, mais moi, je sais où il est et je peux le trouver les yeux fermés, sûr de l'endroit où il est rangé. »

Tout cela prouve que la nature a mis chez l'enfant cette sensibihté à l'ordre pour construire un sens intérieur qui n'est pas destiné à étabhr la distinction entre les choses, mais la distinction des rapports entre les choses. Et c'est ce sens qui transforme l'ambiance en un tout, là où ses différentes parties dépendent les unes des autres. C'est dans une telle ambiance, connue dans son ensemble.

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qu'il est possible de s'orienter pour atteindre à certains buts. Sans une telle acquisition, c'est le fondement même de la vie de relation qui manquerait. Cela équivaudrait à avoir des meubles sans avoir une maison où les réunir. A quoi servirait l'accumulation des images extérieures, s'il n'existait pas l'ordre qui les organise? Si l'homme avait seulement connaissance des objets et non de leurs rapports entre eux, il se trouverait dans un chaos sans issue ; c'est l'enfant qui a doté l'esprit de l'homme de cette faculté qui pourrait sembler un don de la nature : celle de s'orienter, de se diriger, pour chercher sa voie dans la vie. Dans la période sensible de l'ordre, la nature a donné la première leçon de la même façon que le maître qui apporte à l'enfant le plan de la classe, pour l'initier à l'étude de la carte géographique qui représente la surface de la terre ; ou bien encore on peut dire que la nature a confié à l'homme, en la personne de l'enfant, une boussole pour s'orienter dans le monde. C'est ainsi qu'elle a donné au petit enfant la possibiHté de reproduire exactement les sons dont se compose le langage, ce langage au développement infini que l'adulte poursuivra dans les siècles. L'intelligence de l'homme ne sort de rien : elle s'édifie sur les fondations élaborées par l'enfant pendant ses périodes sensibles.

La sensibilité à l'ordre existe chez l'enfant à la fois extérieurement — et eUe a trait aux rapports entre l'enfant et l'ambiance — et intérieurement, et elle lui fait prendre conscience des différentes parties de son propre corps et de leur position. C'est ce qu'on pourrait appeler « l'orientation intérieure ».

L'orientation intérieure a été étudiée par la psychologie expérimentale ; celle-ci a reconnu l'existence d'un sens musculaire qui permet à l'individu de se rendre compte des différentes positions des membres du corps, et que régit une mémoire spéciale : la mémoire musculaire. Une telle explication étabUt une théorie purement mécanique, fondée sur l'expérience des mouvements accomplis consciemment. Par exemple : l'individu bouge un bras pour prendre un objet ; ce mouvement est perçu, enregistré par la mémoire et peut se reproduire. L'homme aurait donc la faculté de décider de remuer son bras droit ou son bras gauche ; de se tolirner d'un côté ou de l'autre, grâce à l'expérience qui le fait agir successivement selon la raison et la volonté. Or, l'enfant a manifesté l'existence d'une période sensible très développée, en rapport avec les positions du corps, bien avant qu'il puisse se mouvoir librement et, par conséquent, faire des expériences. C'està-dire que la nature prépare une sensibilité spéciale aux attitudes et aux positions du corps. Les vieilles théories s'appuyaient sur le mécanisme nerveux ; les périodes sensibles s'appuient sur des faits psychiques ; ce sont des

éclairs, des vibrations spirituelles qui préparent la conscience : ce sont des énergies qui partent du néant, pour donner naissance aux éléments fondamentaux qui serviront à la construction future du monde psychique. C'est donc par un don de la nature que débute cette élaboration, et les expériences conscientes ne font que développer ce don.

Les expériences négatives qui dénoncent non seulement l'existence, mais l'acuité de cette période sensible, se font quand, dans l'ambiance, surgissent des circonstances qui font obstacle au paisible développement des conquêtes créatrices. Alors naît chez l'enfant une agitation souvent violente qui n'a pas seulement les caractères bien connus du caprice invincible, mais qui peut présenter les apparences de la maladie et qui résiste à tous les traitements, tant que persistent les circonstances défavorables. Tombé l'obstacle, le caprice et la maladie disparaissent immédiatement. Et cela indique clairement la cause du phénomène anormal.

Une nurse anglaise cite un exemple intéressant : devant s'éloigner quelque temps de la famille dont l'enfant était confié à ses soins, elle laissa, pour la remplacer, une nurse également expérimentée. Celle-ci trouva la tâche facile auprès de l'enfant, sauf pour lui donner son bain. L'enfant s'agitait et se désespérait : les pleurs n'étaient pas sa seule réaction ; il se défendait avec des mouvements violents et cherchait à s'échapper des mains de la nurse. Celle-ci apportait chaque jour des soins plus minutieux dans la parfaite préparation du bain, mais en vain ; et peu à peu, l'enfant la prit complètement en aversion. Quand la première nurse revint, le petit redevint calme et gentil et se laissa baigner en manifestant son plaisir. La nurse avait passé par notre école ; elle fut intéressée par l'incident et chercha l'élément psychique auquel pouvaient se ratta-

cher les phénomènes survenus en son absence. Elle chercha patiemment à interpréter les mots imparfaits que disent les tout-petits enfants et elle put arriver à cette conclusion : le petit avait trouvé la seconde nurse méchante. Pourquoi? Parce qu'elle lui donnait le bain à l'envers! Les deux nurses constatèrent, en effet, que, tandis que la première prenait l'enfant de la main droite du côté de la tête et de la main gauche du côté des pieds, la seconde nurse avait l'habitude de faire le contraire.

Un autre exemple montre une agitation plus grave, puisqu'elle prit la forme de la maladie, tandis que les causes étaient moins faciles à repérer. Je m'y trouvai mêlée, quoique je ne sois pas intervenue directement ; mais, en ma quaUté de docteur, je pus assister à tout le processus. L'enfant en question n'avait pas dix-huit mois. Sa famille arrivait d'un long voyage et l'enfant était vraiment trop petit pour en avoir supporté les fatigues. C'était là, du moins, l'opinion de tout le monde. Les parents racontaient pourtant qu'en voyage, il ne s'était produit aucun incident. Ils avaient couché chaque nuit dans d'excellents hôtels prévenus d'avance ; la chambre et la nourriture avaient été spécialement préparées pour l'enfant. Ils se trouvaient à présent dans un bel appartement meublé ; il n'y avait pas de berceau, mais l'enfant dormait dans un grand ht avec sa maman. La maladie de l'enfant avait débuté par une agitation nocturne et des troubles digestifs, La nuit, il fallait promener le petit et on attribuait ses cris à des douleurs. On avait appelé des médecins ; l'un d'eux avait ordonné des ahments modernes à base de vitamines, qui arrivaient préparés avec le plus grand soin. Les bains de soleil, les promenades et les traitements physiques les plus perfectionnés n'avaient apporté aucun soulagement. L'état de l'enfant empirait,

et la nuit était pour toute la famille une veille épuisante. A la fin, survinrent les convulsions. L'enfant se tordait en un spasme impressionnant. Les accès se manifestaient jusqu'à deux et trois fois par jour. On décida de consulter le médecin le plus réputé pour les maladies nerveuses d'enfants et l'on prit jour. Ce fut en cette circonstance que j'intervins. L'enfant semblait sain et, d'après le récit des parents, il avait été bien portant et tranquille pendant tout le voyage. Il devait donc y avoir là une cause psychique. Pendant que je me faisais cette opinion, l'eniànt était sur le lit, en proie à un de ces accès d'agitation. Je pris deux fauteuils et les mis l'un en face de l'autre de façon à former une espèce de petit lit entouré de dossiers, ressemblant à un berceau. Je disposai dedans draps et couvertures et mis le tout en silence à côté du lit. L'enfant regarda, cessa de crier, roula sur lui-même jusqu'au bord du lit, se laissa choir dans le berceau improvisé et s'endormit immédiatement. Ses troubles ne se reproduisirent jamais.

L'enfant était évidemment sensible au contact d'un petit lit entourant son corps, et contre les parois duquel ses membres trouvaient un appui ; le grand lit était pour lui sans protection. Un désordre intérieur en avait surgi, causant ce conflit pénible, qui avait nécessité les soins de tant d'hommes de science. Les périodes sensibles sont si puissantes! Elles sont les coups d'aiguillon donnés par la nature créatrice.

L'enfant ne sent pas l'ordre comme nous le sentons nous-mêmes. Nous sommes déjà riches d'impressions et devenus indifférents ; l'enfant est pauvre et vient du néant. Tout ce qu'il fait, il le fait avec rien. Il est seul à ressentir les fatigues de la création qui nous font ses héritiers. Nous sommes comme les fils d'un homme qui gagne

des richesses à la sueur de son front, et nous ne comprenons rien aux luttes et aux fatigues que doit soutenir notre père. Nous sommes ingrats et froids, dans une attitude de supériorité, parce que nous sommes bien installés, et bien partagés par la Société. Il nous suffit désormais d'user de la raison que l'enfant nous a préparée, de la volonté qu'il nous a construite, des muscles qu'il a animés pour que nous puissions les employer. Et nous pouvons nous orienter dans le monde parce qu'il nous a fait don de cette faculté ; et nous sommes conscients de nous-mêmes parce qu'il nous a préparé cette sensibilité. Nous sommes riches parce que nous sommes ses héritiers ; et lui, il a extrait de rien toutes les fondations de notre vie. L'enfant accomplit l'immense effort de faire le premier pas : celui qui va du néant aux origines. Il est si près des sources de la vie, qu'il agit pour agir. C'est ainsi que s'exécute le plan de la création, dont nous n'avons ni connaissance ni souvenir.

L'enfant nous a démontré que l'intelligence ne se construisait pas lentement, de l'extérieur, comme le concevait la psychologie mécanique, celle qui influence encore pratiquement l'éducation et, par conséquent, le traitement de l'enfant. D'après cette conception, les objets extérieurs heurtent et forcent, pour ainsi dire, la porte des sens en pénétrant, grâce à une transmission venue de l'extérieur. Ces objets s'insinuent dans le champ psychique, s'associent les uns aux autres et, peu à peu, en s'organisant, contribuent à la construction de l'intelligence.

L'ancien adage « Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu » (Il n'est rien dans l'intelligence qui n'ait été perçu par les sens) résume cet ensemble de phénomènes. Ce concept soutient que l'enfant est, psychiquement, une chose passive, à la merci de l'ambiance et, par conséquent, sous la complète direction de l'adulte. A cela doit I s'ajouter l'autre postulat répandu que, non seulement l'enfant est passif au point de vue psychique, mais qu'il est comme un vase vide, partant un objet à remplir et à modeler.

Notre expérience ne rabaisse certes pas l'importance de l'ambiance dans la construction de l'esprit. Il est bien entendu que notre pédagogie donne à l'ambiance une \I importance si grande qu'elle en fait la base centrale de toute la construction pédagogique. Il est aussi à remarquer que les sensations sont envisagées par nous d'une façon plus fondamentale et plus systématique qu'elles

ne le furent jamais dans aucune autre méthode d'éducation. Il y a pourtant une différence subtile entre le vieux concept de l'enfant passif et la réalité : c'est l'existence de la sensibilité intérieure de l'enfant. Il y a une période sensible très prolongée qui dure presque jusqu'à l'âge de cinq ans et qui rend l'enfant capable, d'une façon vraiment prodigieuse, de s'approprier les images de l'ambiance. L'enfant est donc un observateur qui enregistre activement les images au moyen de ses sens, ce qui est autre chose que de les recevoir ainsi qu'un miroir. On peut remarquer qu'il le fait grâce à une impulsion intérieure, à un sentiment, à un goût spécial, et que, par conséquent, il choisit les images. James illustre cette constatation quand il dit que personne ne voit jamais un objet dans la totalité de ses détails, mais que chaque individu en voit seulement une partie d'après ses propres sentiments, ses propres intérêts. C'est pour cela qu'une même chose est décrite différemment par les différentes personnes qui l'ont vue. Ses exemples étaient excellents ; il disait : « Si vous avez une robe neuve qui vous plaise beaucoup, vous observerez tout particuUèrement dans la rue les robes des personnes élégantes et vous courrez ainsi le danger de finir sous une auto ».

On pourrait se demander quelles peuvent être, chez le petit enfant, les préoccupations qui le conduisent à « choisir » parmi les images infinies et mélangées qu'il rencontre autour de lui. Il est évident que l'enfant ne peut pas avoir cette préoccupation d'origine extérieure citée par James, parce qu'il n'a pas encore d'expérience. L'enfant part de rien et devient précisément l'être actif qui doit avancer tout seul. La base autour de laquelle agissent intérieure- .ment les périodes sensibles, c'est la raison. Le raisonnement germe peu à peu comme une fonction naturelle,

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comme une chose vivante qui croît et qui se concentre, grâce aux images prises à l'ambiance.

C'est la force irrésistible, l'énergie primordiale. Les . images s'organisent tout de suite au service du raisonne- .ment, et c'est pour le service du raisonnement que l'enfant absorbe tout d'abord les images. Il en est avide et, on peut dire, insatiable. On a toujours constaté que la lumière, les couleurs, les sons, avaient beaucoup d'attrait pour lui ; il en jouit avec une vivacité évidente. Mais nous voulons montrer le phénomène intérieur, c'est-à-dire le raisonnement en tant que mouvement spontané, bien qu'il s'agisse ici d'un raisonnement à l'état de germination. Il va de soi que de telles conditions psychiques chez l'enfant réclament notre aide et notre respect. L'enfant passe du néant aux origines, en créant ce qui caractérise la supériorité de l'homme, c'est-à-dire la raison. C'est dans cette voie qu'il avancera, bien avant que ses petits pieds commencent à cheminer dans celle où évoluera son corps.

Un exemple éclaire mieux qu'une discussion ; je citerai donc un exemple impressionnant : il s'agit d'un enfant de quelques semaines, qui n'était encore jamais sorti depuis sa naissance. La nurse le tenait dans ses bras quand, ensemble, se présentèrent à lui son père et un oncle qui vivaient dans la même maison. Les deux hommes avaient à peu près la même stature et le même âge. Le petit eut un mouvement de surprise et presque d'épouvante. Alors, les deux hommes, qui avaient des notions de notre psychologie, cherchèrent à aider l'enfant en évitant de l'agiter. Ils restèrent auprès de lui, mais en se séparant, l'un allant à droite, l'autre à gauche, tout en restant à portée de sa vue. Le petit enfant se tournait pour regarder l'un d'eux avec une préoccupation évidente et, après l'avoir fixé, Jui souriait. Mais, tout à coup, son regard reprenait une

expression préoccupée, épouvantée et, d'un mouvement rapide, cherchait l'autre, qu'à son tour, il regardait longuement. Ce n'est qu'après quelque temps qu'il lui souriait. Il répéta ces alternatives de préoccupation et de sourire, les accompagnant d'un mouvement de la tête de gauche à droite une dizaine de fois, avant de réaliser que les hommes étaient deux. C'étaient les deux seuls hommes qu'il avait jamais vus jusqu'alors ; chacun d'eux lui avait souvent fait fête, l'avait pris dans ses bras, l'avait flatté d'un mot affectueux. Il avait bien compris que c'était un être différent de sa maman, de sa nurse et du groupe féminin qu'il avait l'habitude d'observer dans la maison, mais, n'ayant jamais vu les deux hommes ensemble, il s'était fait l'idée qu'il n'existait qu'un seul homme. De là son épouvante à réahser tout d'un coup que cet être qu'il avait si péniblement tiré hors du chaos, brusquement, se dédoublait : il venait de découvrir sa première erreur. Pour la première fois, à quatre semaines, l'inanité de la raison humaine s'était présentée à son esprit dans sa lutte au cours du processus de l'incarnation.

Dans une autre ambiance où les adultes n'eussent eu aucune notion de la vie psychique de l'enfant dès sa naissance, l'incident serait resté insoupçonné et l'enfant n'aurait pas trouvé l'aide précieuse que lui donnèrent les deux hommes en lui facilitant un pas difficile, un effort vers la réahsation de la conscience.

Voici des exemples d'enfants plus âgés : une petite fille de sept mois, assise par terre, sur un tapis, jouait avec un coussin. Sur l'étoffe du coussin, des fleurs et des enfants étaient imprimés. Et la petite fille, dans un joyeux enthousiasme, sentait les fleurs et embrassait les enfants. Une bonne ignorante, à qui l'enfant était confiée, interpréta ainsi ces gestes : l'enfant s'amusait à tout sentir.

à tout embrasser. Aussi s'empressa-t-elle de lui donner toute espèce d'objets, en lui disant : « Sens celui-ci, embrasse celui-là » ; et ainsi, cet esprit qui était en train de s'organiser, qui reconnaissait les images, accomplissant dans la joie et la tranquillité un travail de construction intérieure, resta dans la confusion. Son effort mystérieux vers l'ordre intérieur venait d'être brisé par une adulte incompréhensive, comme une construction de sable par la vague.

Il résulte d'un grand nombre d'expériences une certitude absolue : c'est que les enfants — dès la première année — ont recueilli les impressions sensorielles de l'ambiance avec tant de clarté, qu'ils reconnaissent les figures représentées en perspective par des images sur une surface plane. On peut, en outre, affirmer que de telles impressions, une fois dépassées, ne présentent plus un vif intérêt pour eux.

Dès le début de sa seconde année, l'enfant n'est plus attiré avec la fascination propre aux périodes sensibles par les choses clinquantes, par les couleurs vives, mais plutôt par de petites choses qui nous échappent. On dirait que ce qui l'intéresse, c'est l'invisible : ce qui se trouve aux confins de la conscience.

Je constatai pour la première fois cette sensibilité chez une enfant de quinze mois. J'entendais venir du jardin des éclats de rire inusités chez de si jeunes enfants. Elle était sortie toute seule et s'était assise sur les briques de la terrasse. Tout près d'elle, il y avait un magnifique massif de géraniums en fleurs, sous un soleil quasi tropical. Mais l'enfant ne le regardait même pas. Il s'agissait donc d'une de ces énigmes enfantines. Je m'approchai tout doucement et regardai sans rien percevoir. Alors, l'enfant m'expliqua, dans un souffle : « Une petite chose

L'NTELLIGENCE 57

qui bouge. » Je vis, à l'aide de cette indication, un objet imperceptible, presque microscopique, à peu près de la couleur de la brique, et qui courait rapidement. Ce qui avait impressionné l'enfant, c'était qu'un être si petit existât, qu'il pût bouger, courir. Son étonnement lui procurait une joie bruyante, plus grande que celles qu'on rencontre généralement chez les enfants : et cette joie n'était nullement provoquée par le soleil, ni par les fleurs, ni par les couleurs.

Une impression analogue me fut donnée par un enfant à peu près du même âge : la maman avait accumulé pour lui une véritable collection de cartes illustrées en couleurs. L'enfant prenait plaisir à me les montrer et transporta près de moi le volumineux paquet. « Automobile », me dit-il à sa façon, en un mot monosyllabique, par lequel je compris pourtant qu'il s'agissait de me montrer l'image d'une auto. Il y avait une grande variété de belles images, résultant de l'intention maternelle d'apporter, avec cette collection, le plaisir et l'instruction à la fois. Il y avait là des images d'animaux exotiques : des girafes, des lions, des ours, des singes, des oiseaux ; et des animaux domestiques susceptibles d'intéresser un petit enfant : des moutons, des chats, des ânes, des chevaux, des vaches ; et de petites scènes et des paysages où se trouvaient à la fois des animaux, des maisons et des personnages. Mais la chose curieuse, c'est que, dans cette riche collection, manquait précisément l'automobile. « Je ne vois pas d'automobile », dis-je à l'enfant. Alors, il chercha une carte qu'il me présenta en disant triomphalement : « La voilà... » Il s'agissait d'une scène de chasse qui représentait, au centre, un très beau chien braque. Plus loin, en perspective, on voyait le chasseur, le fusil sur l'épaule ; dans un coin, très loin, une petite maison, et puis une ligne sinueuse

qui devait être une route et, sur cette ligne, un point obscur. L'enfant m'indiqua ce point du doigt en disant : « Automobile ». En effet, dans des dimensions presque invisibles, on pouvait reconnaître que ce point représentait une automobile. C'était donc la difficulté à le voir, c'était le fait qu'une machine pût être représentée en de si petites proportions qui rendaient pour l'enfant l'image intéressante et digne d'être montrée.

Je pensai que, sans doute, toute cette variété de belles choses n'avait rien apporté à l'enfant. Je choisis une carte qui représentait le long cou et la tête d'une girafe et je commençai à lui expliquer : « Regarde, le cou si long, si curieux... » « Girafe », répondit sérieusement l'enfant. Et je n'eus pas le courage de continuer.

On dirait qu'il existe vers l'âge de deux ans une période pendant laquelle la nature fait faire à l'intelligence des progrès successifs afin de lui faire prendre une complète connaissance de toutes choses.

L'esprit de l'enfant est pratiquement inconnu des adultes ; il leur apparaît comme une énigme, parce qu'ils ne le jugent que sous l'angle de l'impuissance pratique et non au point de vue de la puissance de l'énergie psychique en soi. Il nous faut penser qu'il existe une cause à toute manifestation de l'enfant. Il n'y a pas un phénomène qui n'ait ses propres raisons d'être. Il est bien facile de considérer que chaque réaction mystérieuse est un caprice ! Ce caprice doit prendre à nos yeux l'importance d'un problème à résoudre, d'une énigme à déchiffrer. Cette attitude nouvelle représente une élévation morale pour l'adulte.

Je citerai à ce propos l'histoire d'un groupe de dames réunies dans un salon. La maîtresse de maison avait gardé auprès d'elle son petit garçon de dix-huit mois, environ, qui jouait tout seul bien tranquillement. On parlait de

livres à l'usage des tout petits enfants. « Il y en a de bien sots », disait la jeune maman. « J'en ai un sous la main » intitulé Sambo. Sambo est un négrillon. Le jour de sa » fête, ses parents lui firent divers cadeaux. Ils lui donnè- » rent une ombrelle, une culotte, des bas, des souliers et » une veste aux couleurs éclatantes, et on lui préparait » un bon déjeuner, quand Sambo, impatient de se pavaner » dans ses nouveaux atours, les revêtit et s'en alla sans » crier gare. Il rencontra des animaux féroces, et il lui fallut, » pour les amadouer, céder à chacun d'eux une partie » de ses vêtements neufs. La girafe prit l'ombrelle, le » tigre, les souliers, etc., et le pauvre Sambo s'en retourna » chez lui, tout nu et tout en larmes. Mais tout finit dans » le pardon et dans la joie, autour de la table servie, comme » l'indique la dernière image. »

La dame montrait le Hvre qui passait de main en main, quand on entendit l'enfant qui disait : « Non! Lola!... » Surprise de tout le monde! Voilà que se présentait une de ces énigmes enfantines. Et l'enfant répétait énergiquement son mystérieux : « Non! Lola! »

« Lola, dit la mère, c'est le nom de la nurse qui n'est restée que quelques jours avec le petit. » Mais l'enfant se mit à appeler plus fort cette Lola, d'une façon qui représentait bien le « caprice à grand renfort de cris ». Alors on reprit le livre de Sambo et l'enfant indiqua la dernière image, non du texte, mais de la couverture : elle représentait le négrillon qui pleurait. Et l'on comprit que « Lola », dans son langage enfantin, correspondait au mot espagnol « Uora », qui signifie « il pleure ».

En effet, la fin du livre ne représentait pas le bon déjeuner et la scène joyeuse, mais c'était, sur le dos de la couverture, Sambo qui pleurait. Personne n'avait remarqué cette image. Tout avait été logique dans la protestation

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de l'enfant, quand la maman avait dit : « Tout finit dans la joie... » Pour l'enfant, il était évident que le livre finissait, au contraire, sur les larmes de Sambo. L'enfant avait mieux observé le livre que sa mère. Et le plus impressionnant était qu'un enfant qui ne parlait pas encore avait pu suivre tout le fil d'une longue conversation.

La personnalité psychique de l'enfant est bien différente de la nôtre. Elle ne va pas graduellement du minimum vers le maximum.

L'enfant qui voit les détails infimes et réels doit se faire de nous, qui voyons dans les images nos synthèses mentales — à lui inaccessibles — une idée d'infériorité ; il doit nous considérer comme des incapables, comme des gens qui ne savent pas regarder. Sans doute, dans son jugement, ne nous attribue-t-il aucune exactitude ; il nous voit passer avec indifférence, avec inconscience, devant d'intéressants détails. S'il pouvait s'exprimer, il nous révélerait certainement qu'en son for intérieur il n'a aucune confiance en nous ; pas plus que nous n'en avons, d'ailleurs, en lui, qui est étranger à notre façon de concevoir les choses. Et c'est pour cela qu'adultes et enfants ne se comprennent pas.

Quand, dans les crèches ou dans les classes élémentaires, les maîtres s'exténuent à parler d'un objet usuel à des enfants de trois ou quatre ans, comme si ceux-ci n'avaient jamais rien vu et arrivaient au monde à la minute présente, ils doivent produire sur eux le même effet que produit sur un homme qui entend parfaitement celui qui le prend pour un sourd. Les gens hurlent et scandent leurs mots pour dire des choses déjà comprises ; au heu de répondre, il proteste en disant simplement : « Je ne suis pas sourd. »

Le conflit entre l'adulte et l'enfant commence quand celui-ci est arrivé au point de son développement où il peut commencer à agir.

Personne, auparavant, ne pouvait complètement l'empêcher de voir ni d'entendre, c'est-à-dire de faire la conquête sensorielle de son monde.

Mais à partir du moment où l'enfant agit, marche, touche aux objets qui l'entourent, voici que le tableau se présente sous un angle tout à fait différent. C'est alors que, en dépit de l'amour réel, profond qu'éprouve l'adulte pour son enfant, un instinct de défense se dresse chez lui envers ce nouveau venu qui va bouleverser son univers.

L'état psychique de l'enfant et celui de l'adulte sont si différents l'un de l'autre, que la vie en commun est presque impossible, si l'on n'a pas recours à certaines adaptations. Or ces adaptations se font au complet désavantage de l'enfant, dont l'infériorité sociale est absolue ; et la répression de l'enfant, dans l'ambiance où règne l'adulte, devient fatale, du fait que l'adulte, inconscient de cette attitude de défense, n'est conscient que de son amour et de sa généreuse abdication.

La défense inconsciente n'affleure à la conscience que munie d'un masque : l'avarice, anxieuse de défendre les objets de l'adulte, devient « le devoir de bien élever l'enfant ». Et la crainte du petit dérangeur devient « la nécessité de faire se reposer l'enfant ».

Dans le peuple, la mère se contente de se défendre

62 UENFANT

avec force taloches, cris et injures, expédiant l'enfant jouer dans la rue, sans préjudice des caresses expansives ni des baisers sonores, qui correspondent à la part d'amour.

Les camouflages revêtent, dans les classes plus élevées de la société, des attitudes bien vues par celles-ci, telles que l'amour, le sacrifice, le devoir, le contrôle des actes extérieurs. Toutefois, les mères de ces classes-là ont d'autres moyens de se débarrasser de leurs enfants incommodes : elles les confient à des nurses qui les emmènent promener. La patience, la gentillesse et jusqu'à la soumission des mères envers ces nurses sont une espèce de compromis tacite par lequel elles pardonnent et supportent tout, â condition que l'enfant gêneur soit tenu à distance.

Dès que l'enfant, sorti victorieux de sa chrysalide, ayant réussi à animer ses instruments d'activité, jouit de sa victoire, le voilà qui rencontre la redoutable armée des géants qui lui barre l'entrée du monde.

Cette situation rappelle celle du peuple hébreu, guidé par Moïse. Quand les souffrances éprouvées dans le désert semblaient vouloir se transformer en bien-être à l'approche d'une oasis, c'était la guerre qui les accueillait ; et le souvenir de la résistance des Amalécites contre le peuple errant emplit celui-ci d'une telle épouvante, qu'il erra quarante ans dans le désert, où les siens s'épuisaient.

C'est une loi de la nature : l'homme défend contre l'envahisseur ce qu'il a réussi à établir chez lui. Entre les peuples, cette loi prend une violence extrême. Mais le besoin cruel, qui donne son impulsion à cette défense, reste caché dans les profondeurs de l'âme humaine. La manifestation la plus imprévue de cette loi se produit quand le peuple des adultes stabilisés défend sa tranquillité contre le peuple envahisseur des nouvelles générations. Le peuple envahisseur n'est pourtant pas refoulé. Il com-

bat désespérément, parce qu'il combat pour son existence. Cette lutte, masquée sous le camouflage de l'inconscient, se livre entre l'amour des parents et l'innocence des enfants.

Il est bien commode à l'adulte de dire : « L'enfant ne doit pas remuer, il ne faut pas qu'il touche à nos objets ; il ne doit pas parler, ne doit pas crier ; il faut qu'il dorme et qu'il mange. » Ou bien : « Il faut que l'enfant sorte de la maison avec une étrangère sans amour. » Poussé par la force d'inertie, l'adulte prend la voie la plus pratique : il fait dormir l'enfant.

Personne ne doute que le sommeil ne soit utile. Mais l'enfant est un être capable d'observation. Ce n'est pas un dormeur par nature. Il a besoin d'un temps de sommeil normal et, sans doute, devons-nous le seconder scrupuleusement dans ce besoin. Il faut pourtant distinguer le sommeil normal de l'enfant du sommeil artificiel que nous provoquons chez lui.

Il est bien certain qu'un être dont la volonté est puissante peut suggestionner un être faible. L'adulte qui endort l'enfant le suggestionne inconsciemment. Représenté par des spécialistes comme les nurses, il a, d'accord avec elles, condamné cet être si vif à dormir. Non seulement le petit bébé, mais l'enfant de trois, quatre ans et davantage, est également condamné à dormir au delà de ses besoins. Les enfants du peuple, en courant toute la journée dans la rue, ne fatiguent pas les mères. Ils échappent ainsi au péril du sommeil. Or il est bien reconnu que les enfants du peuple sont moins nerveux que ceux des classes cultivées. Et pourtant, l'hygiène préconise les longs sommeils, faisant tout un panégyrique de la vie

végétative. Je me rappelle un enfant de sept ans qui me confia n'avoir jamais vu les étoiles, parce qu'on l'avait toujours fait dormir avant la tombée de la nuit. Il me disait : « Je voudrais, rien qu'une nuit, aller en haut d'une montagne et me coucher par terre pour regarder les étoiles. » Beaucoup de parents se vantent d'avoir si bien habitué leurs enfants à dormir de bonne heure, le soir, qu'ils sont complètement Ubres de sortir.

Le lit des enfants qui savent déjà se mouvoir seuls est une hérésie. Différent du berceau qui a sa beauté et son moelleux, différent du lit des grandes personnes fait pour s'étendre commodément et dormir, ce qu'on appelle « le lit d'enfant » est la première prison qu'offre la famille à ces êtres qui luttent pour leur existence intellectuelle. La haute cage de fer dans laquelle les parents les font descendre pour trouver le gîte forcé est à la fois une réahté et un symbole. Les enfants sont les prisonniers d'une civiUsation construite exclusivement par l'adulte pour le bien de l'adulte, qui se resserre toujours davantage, ne laissant à la hberté de l'enfant qu'un espace progressivement réduit.

Le Ut de l'enfant est une cage surélevée afin que l'adulte puisse manier l'enfant sans avoir le mal de se baisser ; il peut ainsi abandonner cet être qui, sans doute, va pleurer, mais ne se blessera pas. On fait l'obscurité autour de lui ; ainsi, quand viendra le jour, la lumière ne le réveillera pas.

Une des premières aides à la vie psychique de l'enfant est la réforme du Ut et des habitudes relatives au long sommeil imposé. L'enfant doit avoir le droit de dormir quand il a sommeil, de s'éveiUer quand il a fini de dormir, et de se lever quand il le veut. Aussi conseiUons-nous l'aboUtion du classique Ut d'enfant et son remplacement

par un matelas très bas, recouvert d'une grande couverture, sur lequel l'enfant peut se coucher et qu'il peut quitter à sa volonté. Bien des détails apparemment difficiles à résoudre peuvent trouver leur solution au moyen de réformes bien simples. Celle-ci est économique, comme toutes les réformes qui aident à la vie psychique de l'enfant ; celui-ci a besoin de choses simples. Et le peu de choses qui existent pour lui sont compUquées d'obstacles contre sa propre vie. Beaucoup de familles ont adopté cette réforme. Les enfants vont spontanément se coucher le soir, tout joyeux, et, le matin, ils se lèvent sans éveiller personne. Ces exemples prouvent combien l'erreur est profonde dans l'organisation de la vie des enfants, et comme l'adulte, tout en se fatiguant pour le bien de l'enfant, va véritablement à l'encontre des besoins de celui-ci. Il faut donc que l'adulte essaye d'interpréter les besoins de l'enfant pour les comprendre et les seconder en lui préparant une ambiance appropriée. C'est ainsi que peut s'ouvrir une ère nouvelle de l'éducation, celle de « l'Aide à la Vie ». Il faut clore l'époque où l'adulte considérait l'enfant comme un objet qui se prend et se transporte n'importe où quand il est petit, et qui, plus grand, n'a qu'à suivre et obéir. Il faut bien que l'adulte se persuade qu'il doit n'occuper qu'une place secondaire ; il faut qu'il s'efforce de comprendre l'enfant avec le désir de se faire son auxiliaire. Voilà l'orientation que devraient adopter les mères et les éducateurs. Si la personnalité de l'enfant — qui est faible — doit être aidée dans son développement par celle de l'adulte — qui est puissante — il faut que celle-ci sache se faire indulgente et, prenant comme point d'appui le guide que constitue pour lui l'enfant, considère comme son propre honneur de pouvoir le comprendre et le suivre.

Renoncer à ses propres besoins et répondre à ceux de l'être en voie de formation, telle est la ligne de conduite qui devrait être celle de l'adulte.

Les animaux supérieurs s'adaptent d'instinct aux conditions de leurs petits : quand un jeune éléphant est conduit par sa mère dans le groupe des adultes, la grande masse des pachydermes ralentit sa marche pour permettre au petit de s'incorporer ; et quand celui-ci est fatigué et qu'il s'arrête, tout le monde s'arrête.

Le sentiment d'un semblable sacrifice n'a pas encore pénétré dans notre forme de civilisation.

J'observais un jour un Japonais qui emmenait promener son enfant d'un an et demi à deux ans. Tout à coup, le petit, s 'arrêtant, entoura de ses bras une jambe de son père ; celui-ci s'arrêta aussitôt devant l'enfant, qui se mit à tourner en rond autour de la jambe choisie pour son jeu ; quand l'enfant eut terminé son exercice, il recommença lentement sa promenade. Au bout d'un instant, le petit s'assit sur le bord du trottoir ; le père s'arrêta à côté de lui ; sa physionomie était sérieuse et naturelle ; il ne faisait rien là d'exceptionnel : c'était tout simplement un papa qui promenait son enfant.

C'est ainsi que devrait se comprendre la promenade, pour rendre possible au petit enfant cet exercice essentiel qu'est la marche, à une époque de sa vie où l'organisme doit coordonner tant d'efforts pour établir l'équilibre de l'individu.

Bien que l'homme ait le corps formé de parties correspondantes à celles du corps des mammifères, il lui faut marcher au moyen de deux membres au lieu de quatre. Le singe lui-même a les membres supérieurs très longs ; il peut donc s'aider de ses mains pour marcher. L'homme est le seul individu qui confie à deux membres seulement son équiHbre. Les mammifères marchent en levant à la fois deux membres dans le sens de la diagonale, de sorte qu'il reste toujours deux appuis à leur corps. Mais l'homme qui marche alterne son appui sur un pied seulement. Cette difficulté est résolue par la nature à l'aide de l'instinct et de l'effort individuel.

Pour que l'enfant perfectionne sa marche, il lui faut marcher. Son premier pas, cet événement salué joyeusement par la famille, est précisément une conquête de la nature ; il consigne le passage de la première année d'existence à la deuxième. C'est, pour ainsi dire, la naissance de l'homme actif qui se substitue à l'homme inerte : c'est, pour l'enfant, le début d'une vie nouvelle. La physiologie a considéré l'étabUssement de cette fonction comme un critérium du développement. Mais, par la suite, c'est « l'exercice » de l'enfant qui entre en jeu : la conquête de l'équiHbre et de la sécurité de la marche est due à de longs exercices et, par conséquent, à l'effort individuel. On sait que l'enfant se met à marcher avec un élan irrésistible et courageux. Il avance avec témérité. C'est un véritable soldat qui s'élance à l'assaut, insouciant des risques. C'est bien pour cela que l'adulte l'entoure de protections qui sont des obstacles : il essaye de le tenir à l'abri dans un parc à enfants, ou bien il l'enferme dans une petite voiture, alors même que ses jambes sont devenues robustes depuis longtemps.

Or, à la promenade, c'est encore l'enfant qui doit s'adap-

ter à l'adulte ; il a des jambes plus courtes, moins de résistance aux longues marches, et l'adulte ne renonce pas à son propre r5^hme, même quand cet adulte est une nurse, c'est-à-dire une spécialiste exclusivement consacrée aux soins d'un petit enfant. La nurse va, de son pas, vers l'endroit qu'elle a choisi pour se promener, poussant la petite voiture dans laquelle l'enfant a, petit à petit, pris la fonction des fruits qu'on apporte au marché sur la charrette. Ce n'est qu'arrivée à son but — par exemple dans un beau parc — qu'elle s'assiéra, sortira l'enfant de la voiture et qu'elle le laissera se promener auprès d'elle.

Dans tout ce comportement, le seul objectif est le corps de l'enfant, la vie végétative, l'abri contre le danger extérieur ; mais aucun des besoins les plus essentiels, — les besoins de construction de la vie de relation — n'est envisagé.

L'enfant de dix-huit mois à deux ans est capable de parcourir des kilomètres. Il peut franchir des passages difficiles, monter des escahers. Seulement, il marche avec un but différent du nôtre. Nous cheminons pour atteindre un but extérieur, et nous allons droit à ce but. L'enfant, lui, marche pour élaborer ses propres fonctions. Son but est donc de se créer lui-même. Il est lent. Son rythme n'est pas encore établi, mais les choses qui l'entourent l'attirent. L'aide que devrait apporter l'adulte serait, à ce moment, de renoncer à son propre rythme, à ses propres buts.

J'ai connu, à Naples, une famille dont le dernier né avait dix-huit mois. La route par laquelle, l'été, ces personnes se rendaient à la mer était longue de plus d'un kilomètre, et impraticable aux voitures. Les jeunes parents, qui voulaient emmener le petit avec eux, l'aidaient dans cette promenade par le rythme de leur propre marche.

L'enfant s'arrêtait à quelque fleur, s'asseyait sur l'herbe d'un pré, regardait quelque animal. Un jour, il resta près d'un quart d'heure, intéressé par un âne qui paissait. Et ainsi, chaque jour, l'enfant descendait et remontait sans fatigue ce chemin long et difficile.

Même à ce propos, certaines mères parlent de caprices. Une dame m'interrogea un jour sur les « caprices » d'une petite fille ; cette enfant, qui marchait à peine, criait en voyant l'escaher et avait de véritables accès de rage quand on la prenait dans les bras pour descendre. Cette dame se demandait si elle n'avait pas mal observé, parce qu'il lui semblait illogique que son enfant s'agitât et pleurât précisément en traversant un escalier. Elle pensait qu'il y avait là une simple coïncidence. Or il était clair que l'enfant désirait descendre et monter l'escalier « toute seule ». Ce chemin attrayant, plein de points d'appui et de sièges, la séduisait évidemment plus que les herbes hautes des prairies dans lesquelles ses petits pieds enfonçaient et où ses mains ne trouvaient aucun appui ; mais les prairies étaient les seuls endroits permis à l'enfant pour ses évolutions, quand elle n'était ni sur les bras ni dans sa petite voiture.

Un escalier en plein air est un lieu de délices pour les enfants qui montent, descendent, s'asseyent, se relèvent, se laissent gUsser. La capacité d'un enfant des rues à se mouvoir à travers les obstacles, à éviter les dangers, à courir, voire à se cramponner aux véhicules en mouvement, dénote un potentiel bien éloigné de l'inertie peureuse et, en fin de compte, paresseuse, dont font preuve les enfants des classes élevées. Aucune classe sociale n'a aidé ses enfants dans leur développement : les uns restent abandonnés dans l'ambiance inadaptée et pleine de périls de l'adulte ; les autres ont été réprimés pour être sous-

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traits à cette ambiance dangereuse ; ils ont été relégués auprès d'obstacles protecteurs.

L'enfant, ce grand lutteur pour la conservation de la race, est semblable au Messie, de qui les prophètes disaient qu'il n'avait pas un endroit où poser sa tête ni où conduire ses pas.

Il est curieux de constater que les deux grandes étapes considérées par la physiologie comme les critères du développement normal de l'enfant sont basées sur le mouvement : ce sont la marche et la parole. La science a donc considéré ces deux fonctions motrices comme une espèce d'horoscope où se Ut l'avenir de l'homme. Ces deux manifestations signalent, en effet, sa première victoire sur ses instruments d'expression et d'activité.

Si le langage est une des caractéristiques de l'homme, — étant l'expression de sa pensée — la marche, elle, est commune à tous les animaux. Et, bien que le « déplacement du corps dans l'espace » ait, chez l'homme, une valeur telle qu'il lui permet d'envahir la terre entière, la marche n'est pas le mouvement qui caractérise l'être intelligent.

L'organe moteur qui caractérise l'homme, c'est la main, au service de l'intelligence, pour la réalisation du travail.

La présence de l'homme aux époques préhistoriques est révélée par les pierres fendues qui constituaient son premier instrument de travail. Elles accusent une voie nouvelle dans l'histoire biologique des êtres vivants sur notre planète. Le langage humain devient un document du passé quand il est enregistré par un travail de la main sur la pierre. Une des caractéristiques de l'homme est la Uberté de sa main, la possibihté pour ses membres supérieurs de se Uvrer à des gestes qui ne sont plus ceux du

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simple déplacement dans l'espace, mais qui les transforment en organes exécutifs de l'intelligence.

Dans l'évolution des êtres vivants, l'homme se met dans une position nouvelle et démontre l'unité fonctionnelle du psychique et du mouvement.

La main est cet organe dont la structure fine et compliquée permet à l'intelligence de se manifester, à l'homme, de prendre possession de l'ambiance, de la transformer et, guidée par l'intelligence, d'accomplir sa mission dans le cadre de l'univers.

Il serait donc logique, pour juger du développement psychique de l'enfant, de considérer, dès son apparition, l'expression de son « mouvement intellectuel » : c'est-à-dire le langage et l'activité de sa main qui aspire au travail.

L'homme, guidé par un instinct subconscient, allie ces deux manifestations motrices de l'intelUgence, ces deux « caractères » propres et exclusifs au genre humain : quand deux êtres se marient, ils échangent leur parole et unissent leurs mains. Quand on promet le mariage, on « donne sa parole » ; quand on demande quelqu'un en mariage, on « demande sa main ». Quo« donc de plus sacré et de plus merveilleux que le développement chez l'enfant de ce « mouvement humain »? C'est dans une attente solennelle que le premier mouvement de cette petite main vers les objets extérieurs devrait être accueiUi. L'effort que représente l'élan de l'enfant pour pénétrer dans le monde devrait remplir l'adulte d'admiration. Or l'homme a peur de ces petites mains tendues vers les objets sans valeur et sans importance qui l'entourent, et ce sont ces objets qu'il s'attache à défendre contre l'enfant. Son souci est de répéter « ne touche pas », comme il répète « ne bouge pas », ou « tais-toi »! Et, dans ce souci, une défense s'organise ; il réclame, dans les ténèbres de son subconscient.

l'aide des autres hommes, comme s*il lui fallait lutter contre une puissance qui attaque son bien-être et sa propriété.

Pour voir et pour entendre, c'est-à-dire pour recueillir du milieu les éléments nécessaires à la construction mentale, il faut bien que ces éléments existent. Quand il se meut pour construire, se servant de ses mains pour travailler, l'enfant a besoin des objets extérieurs ; il faut bien qu'il trouve dans l'ambiance des « motifs d'activité ». Mais, dans sa famille, on ne prend pas ce besoin en considération. Tous les objets qui entourent l'enfant sont la propriété de l'adulte ; et ces objets lui sont interdits. Ils sont « tabou ». Une simple « défense de toucher » résout le problème vital du développement de l'enfant. Si celuici réussit à s'emparer de ce qui lui tombe sous la main, c'est à l'égal d'un petit chien affamé qui trouve un os et qui s'en va le ronger dans un coin.

Or, l'enfant ne se meut pas au hasard. Il cherche à organiser ses mouvements en obéissant aux impulsions qui lui viennent de l'intérieur. C'est ce « moi intérieur » qui établit l'unité entre la psychie naissante et les organes d'expression au prix de continuelles expériences.

L'important est donc que l'enfant choisisse et exécute lui-même ses gestes en toute spontanéité. Ces mouvements constructeurs ont des caractères bien déterminés : il n'est pas question d'impulsions désordonnées ou étourdies. Il ne s'agit pas de courir, de sauter, de manier des objets au hasard, semant le désordre et la destruction. Le mouvement constructeur prend la forme d'actions que l'enfant a vu accomplir par les adultes. Ses activités sont donc en Uaison avec les usages des différents milieux familiaux et sociaux dans lesquels il vit ; l'enfant voudra épousseter ou laver la vaisselle ou le linge, transvaser de l'eau, ou bien

se laver, se peigner, s'habiller, etc.. Comme c'est là un phénomène universel, on l'appelle « imitation » et l'on dit que l'enfant fait ce qu'il a vu faire. Une telle interprétation n'est pas exacte : cette imitation est bien différente de celle, immédiate, du singe, par exemple. Les mouvements constructeurs de l'enfant sont dictés par son psychique ; ils sont établis sur une connaissance. La vie psychique, qui doit diriger, préexiste toujours sur les mouvements qui y sont attachés : quand un enfant veut se mouvoir, il sait d'avance ce qu'il veut faire ; et ce qu'il veut faire, il l'a déjà vu faire. La même observation s'adresse au développement du langage. L'enfant adopte le langage qu'il entend autour de lui ; quand il prononce un mot, c'est qu'il l'a appris en l'entendant et qu'il l'a retenu. Mais il s'en sert selon son propre besoin du moment. Cette connaissance du mot et l'usage qu'il en fait, ce n'est pas de l'imitation, au sens du perroquet parlant : c'est une observation emmagasinée, une connaissance acquise. La mise en service de cette connaissance est un acte indépendant. Cette différence capitale doit donner des activités enfantines une compréhension plus exacte.

Avant même que l'enfant ne réussisse à exécuter des actions clairement logiques comme celles qu'il a vu accomplir par les adultes, il commence par agir avec des buts à lui, employant les objets de façon souvent inintelligible pour nous ; et cela, le plus souvent, entre dix-huit mois et trois ans.

J'ai vu un enfant d'un an et demi qui, ayant trouvé chez lui une pile de serviettes bien repassées et bien rangées les unes au-dessus des autres, avait pris une de ces serviettes et, la soutenant bien soigneusement par endessous pour qu'elle ne se déphât pas, la transportait dans le coin de la pièce le plus éloigné en diagonale et la

déposait par terre en disant : « Un! » Il retournait ensuite en arrière, marchant dans cette même direction en diagonale, guidé par une sensibilité qui l'orientait. De retour dans son premier coin, il prenait une autre serviette, de la même manière, la transportait le long du même chemin et, la déposant sur celles qu'il avait déjà posées par terre, répétait le même mot : « Un! » Et il continuait ainsi jusqu'à ce qu'il eût transporté toutes les serviettes. Et puis, par une manœuvre analogue, il les rapportait toutes à la même place. Bien que la pile de serviettes ne fût plus dans la position parfaite dans laquelle l'avait laissée la femme de chambre, elle restait pourtant dans un ordre honorable. Par bonheur, personne de la famille n'avait assisté à cette longue manœuvre.

Que de fois les petits enfants voient arriver un adulte qui leur crie : « Arrête! arrête! Laisse cela tranquille! » Que de fois ces vénérables petites mains sont battues pour apprendre à ne toucher à rien! Un autre travail fascinant pour les enfants est d'enlever et de remettre le bouchon d'une bouteille ; surtout s'il est en cristal taillé, parce qu'alors, il a des couleurs irisées ; ou bien de soulever et de rabattre le couvercle d'un encrier ou d'une boîte ; ou bien encore d'ouvrir et de fermer la porte d'une armoire. On conçoit que la guerre éclate au sujet de ces objets convoités par les enfants, mais éminemment « tabou ». La réaction « capricieuse » surgit alors. Mais ce n'est ni ce flacon ni cet encrier que voudrait s'approprier l'enfant. Il se satisferait parfaitement d'objets faits pour lui et qui lui permettraient d'exercer les mêmes mouvements.

Ces gestes et d'autres du même genre semblent n'avoir aucun but logique ; mais ils peuvent être considérés comme le premier balbutiement de l'homme travailleur. C'est à cette période de préparation que sont destinés quelques-

uns des objets de notre matériel, tels que les encadrements soUdes, qui ont obtenu un succès universel.

On admet facilement qu'il faut laisser agir l'enfant, mais la pratique rencontre des obstacles complexes et profondément enracinés. Tout en voulant laisser à l'enfant la liberté de toucher et d'épousseter les objets, l'adulte ne peut résister à ses propres impulsions qui aboutissent à de la domination.

Une jeune Américaine essayait de mettre ces idées en pratique pour élever son enfant de deux ans et demi. Elle le vit un jour qui transportait — sans raison — un broc plein d'eau de sa chambre dans le salon. Elle l'observa : il était tendu par l'effort et se répétait continuellement à lui-même : « be carefull »! (fais attention!) Le broc était lourd et, au bout d'un instant, la maman ne put résister au désir d'aider le petit ; lui prenant le broc des mains, elle déposa celui-ci à l'endroit où l'enfant allait l'apporter. Vexé, il se mit à pleurer. Et la maman, désolée d'avoir peiné son enfant, se justifia auprès de lui en disant qu'elle connaissait, elle aussi, la nécessité qui le poussait ; elle avait seulement voulu exécuter rapidement ce qui lui causait une telle fatigue et lui faisait perdre tant de temps.

« Je me rends compte que j'ai fait une faute », me dit cette dame, en me demandant anxieusement conseil, comme s'il s'agissait d'une maladie dont elle n'arrivait pas à se guérir.

J'eus recours à l'autre aspect de la question, à ce sentiment de défense des objets, qui se pourrait appeler « l'avarice envers l'enfant ». Et je lui dis : « Avez-vous un service de porcelaine fine, des tasses de valeur? Faites transporter un de ces objets légers à votre enfant et observez ce qui se passe. » La dame suivit mon conseil et me raconta par la suite que son enfant avait transporté soigneusement

ces petites tasses, s'arrêtant à chaque pas, et les laissant sauves à destination. La maman était partagée entre la joie de voir travailler son petit garçon et le souci qu'elle avait de ses tasses. Mais elle laissa faire l'enfant. Celui-ci put accomplir ce travail qui le passionnait et auquel était liée sa santé psychique.

Un autre jour, je mis un essuie-meubles entre les mains d'une enfant d'un an et demi et ce fut pour elle la source d'un travail charmant. Tout en restant assise, elle époussetait tous les objets brillants. Mais il y avait chez sa mère une espèce « d'obstacle » qui ne la laissait pas confier à son enfant un objet si contraire aux principes de l'hygiène.

La première manifestation de l'instinct de travail chez l'enfant est le phénomène le plus bouleversant pour l'adulte qui a saisi son importance. Celui-ci comprend qu'une immense renonciation s'impose à lui ; qu'il s'agit d'une véritable mortification de sa personnalité, d'une transformation de son ambiance. Or tout cela est incompatible avec son activité sociale. L'enfant n'a pas sa place dans notre société. Mais lui en interdire l'accès, sans plus, comme on le fait aujourd'hui, équivaut à réprimer sa croissance, à le condamner au mutisme.

La solution de ce conflit se trouve dans la préparation du milieu. Il faut savoir accueillir les manifestations supérieures de l'enfant. Quand il prononce son premier mot, il n'est pas nécessaire de rien préparer pour lui et son balbutiement entre dans la maison comme un bruit dont on est heureux. Mais le travail de sa petite main, cet autre balbutiement, réclame des « motifs d'activité » sous forme d'objets qui y correspondent. On voit alors de petits enfants accompUr des actions qui réclament un effort impressionnant, un effort que l'on croirait impossible matériellement. En écrivant cela, j'ai sous les yeux la photographie

d'une toute petite Anglaise qui transporte un de ces pains en forme de prisme, comme on en voit couramment en Angleterre, si grand que les deux bras de la petite fille ne suffisent pas à le soutenir et que, l'appuyant contre son corps, elle est forcée de s'arc-bouter en arrière et ne peut voir où poser ses pieds. On perçoit, sur la photographie, l'émotion du chien qui l'accompagne sans la perdre de vue, tendu, prêt à s'élancer pour l'aider. Plus loin, on voit des adultes faire effort pour ne pas courir à l'enfant et lui prendre le pain des bras.

Il arrive à de tout petits enfants de déployer une habileté, une exactitude si précoces que nous en restons tout surpris.

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