LES BARRIÈRES
une défense psychique tout à fait indépendante de la volonté ; c'est un phénomène absolument inconscient qui empêche de recevoir et de comprendre. Les psychanalystes l'ont appelé du nom éloquent de barrière psychique. Les maîtres devraient les connaître. C'est une espèce de rideau qui descend sur l'esprit de l'enfant et le rend toujours plus sourd et plus aveugle psychiquement. C'est comme si le subconscient disait au monde extérieur : « Vous parlez, mais je n'écoute pas ; vous répétez, mais je n'entends pas. Je ne peux construire mon univers, parce que je suis en train de construire une muraille de défenses, afin que vous ne puissiez plus pénétrer. »
Cette œuvre lente de défense prolongée amène l'enfant à ag'r comme si ses facultés naturelles étaient perdues ; et il n'est plus question de bonne ou mauvaise volonté. Les maîtres, en présence d'enfants qui ont des barrières psychiques, les jugent peu intelligents, incapables de comprendre certaines matières, telles que les mathématiques, ou enregistrent une impossibilité à corriger leur orthographe. Si les barrières s'opposent à beaucoup de matières scolaires ou même à toutes, on peut prendre des enfants intelligents pour des déficients ; et quand ils ont redoublé plusieurs fois leurs classes, ils risquent d'être relégués définitivement avec les enfants arriérés.
Le plus souvent, la barrière psychique n'est pas impénétrable ; mais elle s'entoure de défenses avancées, connues en psychanalyse sous le nom de « répugnances ». Répugnance à une discipline particuHère, et puis répugnance à un genre d'études, à l'école, à la maîtresse, aux camarades. Il n'y a plus d'amour ni de cordiahté, jusqu'au moment où l'enfant en arrive à avoir peur de l'école ; et alors, il est complètement isolé.
Rien n'est plus courant que de porter toute sa vie le poids d'une barrière psychique construite dans l'enfance. La répugnance caractéristique que beaucoup d'individus conservent toute leur vie pour les mathématiques en est un exemple ; cela ne se borne pas à une incapacité à comprendre : un obstacle intérieur se dresse au seul nom de la matière en question et suscite la fatigue avant de permettre à l'activité de s'exercer.
J'ai connu une petite jeune fille italienne, assez intelligente, qui faisait des fautes d'orthographe vraiment inconcevables, étant donné son âge et sa culture. Toute tentative de correction était inutile. Les exercices semblaient augmenter les fautes. La lecture des classiques restait sans effet. Un jour, à ma grande stupéfaction, je la vis écrire en un italien correct et pur. Il est certain que le langage correct existait en elle. Mais une force occulte le gardait prisonnier et projetait à l'extérieur une pluie d'erreurs.
GUERISONS
On pourrait se demander lequel des deux phénomènes de déviation — fuites ou barrières — est le plus grave. Dans nos écoles, les fuites dans l'imagination et dans le jeu se sont montrées les plus faciles à guérir. En effet, si quelqu'un fuit d'un endroit parce qu'il n'y a pas trouvé ce dont il avait besoin, on peut toujours le faire revenir en changeant les conditions de l'ambiance.
Un des phénomènes le plus souvent observés dans nos écoles est la rapidité des transformations de ces enfants désordonnés et violents, qui semblent brusquement revenir d'un monde lointain. La transformation du désordre en travail n'est pas seulement une apparence extérieure ; c'est un changement profond qui se présente sous un aspect de sérénité et de satisfaction. Les déviations disparaissent comme spontanément ; c'est une transformation naturelle ; et pourtant, si la déviation n'avait été redressée pendant l'enfance, elle pouvait accompagner l'individu pendant toute sa vie. Bien des adultes, dont on croit l'imagination riche, n'ont, en réalité, que des sentiments vagues et ne font qu'effleurer des réalités sensorielles. Ce sont des personnes dites à tempérament Imaginatif, qui sont désordonnées, admirant facilement la lumière, le ciel, les couleurs, les fleurs, les paysages, la musique, et sensibles aux choses de la vie comme à im roman. Mais elles n'aiment pas réellement la lumière qu'elles admirent, et seraient incapables de s'arrêter un instant pour la connaître; les étoiles inspiratrices ne sau-
raient retenir leur attention pour leur enseigner la moindre connaissance astronomique. Elles ont des tendances artistiques, mais aucune production artistique ne vient d'elles, parce qu'aucun approfondissement technique ne leur est possible. Elles ne savent généralement que faire de leurs mains ; ne peuvent ni les tenir tranquilles ni les faire agir ; elles touchent nerveusement aux choses et, souvent, les cassent, déchirent distraitement les fleurs tant admirées, et ne peuvent rien créer de beau, ne sachant où trouver la poésie réelle du monde. Elles sont perdues si personne ne les sauve, puisqu'elles confondent leur faiblesse organique, leur incapacité, avec un état supérieur. Cet état, qui prédispose à de véritables maladies psychiques, a ses origines aux racines mêmes de la vie ; à l'âge où la confusion est le plus facile, et où la vie entravée provoque des déviations, imperceptibles au début.
Par contre, les barrières sont beaucoup plus dures à vaincre, même chez des enfants petits. Il s'agit d'une construction intérieure qui ferme l'esprit et le cache pour le défendre au monde. Un drame occulte se développe derrière ces barrières multiples qui, le plus souvent, isolent de tout ce qui est beau, de tout ce qui apporterait richesse et bonheur : l'étude, les secrets de la science et des mathématiques, les finesses fascinantes d'une langue immortelle, la musique : de tout ce qui est, désormais, « l'ennemi » dont il faut se défendre. Une singulière transformation de l'énergie projette des ténèbres qui recouvrent tout ce qui serait un objet d'amour et de vie. Les études sont un ennui et donnent une aversion pour le monde, au lieu de préparer à y participer.
Les barrières ! Ce mot suggestif fait penser aux défenses dont l'homme avait entouré le corps de l'enfant, avant que l'hygiène n'ait indiqué une manière de vivre plus saine.
GUÉRI SON s 153
Les hommes l'avaient défendu du soleil, de l'air et de l'eau, en le mettant à l'abri de murs imperméables à la lumière, en fermant des fenêtres déjà trop petites, en le couvrant de lourdes robes superposées comme des pelures d'oignon, interdisant aux pores de la peau les échanges de l'air purificateur. L'ambiance physique était une véritable barricade contre la vie.
On voit également, sur le plan social, des phénomènes qui font penser aux barrières. Pourquoi les hommes s'isolent-ils les uns des autres? Pourquoi chaque groupe familial « s'enferme-t-il » avec une telle répugnance envers les autres groupes? La famille ne s'isole pas pour jouir d'elle-même, mais pour se séparer des autres. Ce ne sont pas des murailles élevées pour garder l'amour. Ce sont des défenses insurmontables, plus puissantes que les murs de la maison, de même que celles qui séparent les castes sociales et les nations.
Les frontières internationales ne sont pas destinées à grouper des individus unis et uniformes, à les garder libres, à les défendre contre le danger. C'est une anxiété d'isolement qui renforce chaque jour ces barrières de nation à nation, entrave la circulation des individus et de leurs produits.
Pourquoi agir ainsi, puisque la civilisation se fait à travers l'échange? Les barrières sont, sans doute, pour les nations aussi, un phénomène psychique qui est la conséquence d'une grande souffrance, d'une grande violence. La douleur s'est organisée ; et elle a été si immense, que la vie des nations s'est contractée derrière des barrières toujours plus terribles et plus enracinées.