LE POUVOIR
Un autre caractère de déviation, qui s'associe au désir de possession, est le désir du pouvoir. Il y a une sorte de pouvoir, acquis par l'instinct de domination, qui consiste à prendre possession du monde extérieur, grâce à l'amour de l'ambiance.
Mais le pouvoir est une déviation quand, au lieu d'être le fruit de conquêtes qui édifient la personnalité, il consiste à s'emparer des choses.
L'enfant dévié se trouve devant l'adulte, qui est pour lui l'être puissant par excellence, qui dispose de toutes choses. Il comprend que son pouvoir serait grand, s'il pouvait agir à travers lui. Et alors, il commence une campagne d'exploitation, pour obtenir de l'adulte bien plus que ce qu'il pourrait se procurer par lui-même. Ce processus est parfaitement compréhensible ; il s'insinue fatalement chez tous les enfants, si bien qu'il est considéré comme le fait le plus courant et le plus difficilement corrigible : c'est le caprice classique j il est logique et naturel qu'un être faible, incapable et prisonnier, ayant découvert qu'il pouvait contraindre un être puissant et libre à lui procurer des avantages, cherche à les obtenir. Et l'enfant commence à avoir des exigences supérieures à celles que l'adulte trouverait équitables. En fait, ce désir est sans limites. L'enfant déraisonne ; pour lui, l'adulte est le géant qui pourrait réaHser les désirs de ses rêves flottant dans une atmosphère éblouissante. Un tel sentiment a sa pleine réalisation dans les contes de fées qui reflètent le roman de
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l'âme enfantine. Dans ces histoires, les enfants entendent exalter de façon attrayante leurs désirs obscurs. Quand on a recours aux fées, on peut obtenir des faveurs qui dépassent fantastiquement les puissances humaines. Il y a de bonnes et de méchantes fées ; il y en a des jolies et des laides. On peut les rencontrer sous l'aspect de pauvres femmes ou de personnes riches ; il y en a dans les bois comme dans les palais enchantés. Cela semble exactement la projection idéalisée de l'enfant vivant au milieu des adultes. Il y a des fées vieilles comme les grand'mères, et jeunes et belles comme les mamans ; il y a des fées habillées de haillons et des fées vêtues d'or, comme il y a des mamans pauvres et des mamans riches, avec de splendides robes de soie, et toutes gâtent les enfants. L'adulte, aussi bien misérable qu'orgueilleux, est toujours un être puissant, par rapport à l'enfant, si bien que celui-ci commence dans la réahté de la vie cette exploitation qui se termine dans une lutte, en principe douce, parce que l'adulte se laisse vaincre et qu'il cède, pour avoir le plaisir de voir son enfant heureux et satisfait.
Oui, l'adulte empêchera son enfant de se laver les mains seul, mais il le soutiendra certainement dans sa manie de possession. Pourtant, l'enfant, après une première victoire, en cherchera une seconde. Et plus l'adulte cède, plus l'enfant est exigeant ; et l'amertume succède à l'illusion que s'était faite l'adulte de le voir satisfait. Et, comme le monde matériel a des Hmites rigoureuses, alors que l'imagination erre à l'infini, le moment arrive du choc, de la lutte violente. Et le caprice de l'enfant devient la punition de l'adulte. D'ailleurs, celui-ci se reconnaît tout de suite coupable et dit : « J'ai gâté mon enfant. »
L'enfant soumis a aussi sa manière de vaincre : il agit par la tendresse, la plainte, la prière ; par sa mélancohe.
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les attraits de sa grâce, auxquels l'adulte cède, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus donner ; alors, arrive cette insatisfaction, qui amène toutes les déviations. L'adulte réfléchit ; il s'aperçoit enfin qu'il a maladroitement traité son enfant, jusqu'à avoir développé des vices ; et il cherche comment faire machine arrière pour le redresser.
Mais on sait que rien ne peut corriger le caprice de l'enfant ; aucune exhortation, aucune punition n'est efficace. C'est comme si l'on faisait un discours à un homme qui aurait la fièvre, pour lui démontrer qu'il vaut mieux être bien portant, en le menaçant du bâton pour faire tomber la température.
Non, non! Ce n'est pas quand il a cédé à l'enfant que l'adulte l'a gâté ; c'est quand il l'a empêché de vivre et qu'il l'a fait dévier.
L'enfant. — ii.
L'adulte qui croit son enfant beau et parfait, qui met en lui son propre orgueil et son espoir en l'avenir, est, en même temps, la proie d'une force occulte qui le pousse à lui manifester du mépris. Ce n'est pas seulement la conviction que « l'enfant est vide », que « l'enfant est méchant », qui lui fait penser qu'il doit combler le vide et corriger l'enfant. Non, c'est bien le « mépris de l'enfant », qu'il éprouve, et aussi le sentiment que cet enfant faible, qui est devant lui, est vraiment un enfant, c'est-à-dire un être sur lequel l'adulte peut tout. Il a même le droit de lui montrer ses sentiments inférieurs, qu'il aurait honte d'extérioriser devant la société des adultes. L'avarice, le besoin de tyrannie et d'absolutisme font partie de ces tendances obscures.
Ainsi, la lente et continue démoUtion de la personnalité enfantine se poursuit sous le camouflage de l'autorité paternelle. Quand l'adulte voit un enfant bouger un verre, il tremble à l'idée que celui-ci pourrait être cassé ; à cette minute, l'avarice lui fait considérer ce verre comme un trésor et, pour le protéger, il empêchera l'enfant de bouger. Peut-être cet adulte est-il un homme riche, qui veut thésauriser pour laisser son fils plus riche encore. Mais, à ce moment-là, cet homme attribue une telle valeur au verre, qu'il cherche d'abord à le sauver. Il se dit, en outre : « Pourquoi cet enfant met-il ce verre ainsi, puisque je l'avais mis autrement? Je ne représente donc plus l'autorité ? » Et pourtant, cet adulte serait capable d'accom-
plir un acte d'abnégation envers cet enfant. Il rêve de le voir triompher un jour ; il le voudrait puissant et célèbre. Mais, à cet instant, c'est le besoin d'autorité qui sévit et le pousse à surveiUer un objet sans valeur.
Si un serviteur faisait ce geste, le père sourirait ; et si un invité cassait un verre, il s'empresserait de lui assurer que cela n'a pas d'importance, que le verre n'avait aucune valeur, etc.. L'enfant doit donc percevoir avec une continuité désespérante qu'il est le seul individu dangereux pour les objets et, par conséquent, le seul à ne pouvoir les toucher : il est un être inférieur, un bon à rien.
Il existe un autre complexe qu'il faut considérer dans la construction intérieure de l'enfant : celui-ci n'a pas seulement besoin de toucher aux objets et de travailler avec eux, mais le fait d'exécuter une succession d'actes a une très grande importance pour la construction intérieure de sa personnalité. L'adulte n'observe plus un ordre dans la succession des actes ordinaires de la vie quotidienne, car il la domine depuis longtemps ; elle est liée à sa propre existence ; quand l'adulte se lève, le matin, il sait qu'il doit accomplir tel et tel acte et il les exécute comme la chose la plus simple du monde. C'est devenu pour lui un automatisme ; il n'a plus besoin de s'en occuper; aussi bien, il respire sans y penser, son cœur bat sans qu'il s'en aperçoive. L'enfant, par contre, a besoin de construire ses bases. Mais on ne le laisse jamais étabHr un plan d'actions suivi ; s'il est en train de jouer, l'adulte arrive et considère qu'il est l'heure d'aller se promener : il l'habiUe et l'emmène ; ou bien, pendant que l'enfant accompUt un petit travail, tel que de rempUr un seau de sable, un ami de sa maman arrive et ceUe-ci vient chercher l'enfant, lui faisant lâcher son travail pour le montrer au nouveau venu.
Toujours intervient cet être puissant, qui dispose de
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sa vie sans jamais le consulter, sans considération pour aucun de ses actes, alors qu'en sa présence, l'adulte n'interrompt pas un autre adulte, fût-ce un domestique, sans lui dire : « Faites-moi le plaisir... » — « Si vous pouviez... » L'enfant a donc le sentiment qu'il est autrement fait que les autres, et qu'une infériorité particulière le place audessous du reste du genre humain.
Or la succession des actes, en relation avec un plan intérieur préétabli, est extrêmement importante. Un jour, l'adulte expliquera à l'enfant que l'on est responsable de ses propres actes ; mais la première base de cette responsabilité est un plan établissant la relation entre ces actes, puis un jugement sur leur signification. L'enfant comprend seulement que tout ce qu'il fait est insignifiant. Le père se plaint de ne pas réussir à susciter chez son enfant ce sentiment de responsabihté et de domination de soi; mais c'est lui qui a brisé, point par point, la continuité des actes de son enfant,' en même temps que le sentiment de sa dignité.
Pour assumer une responsabilité quelconque, il faut avoir l'assurance que l'on est maître de ses propres actions et avoir confiance en soi. Le découragement le plus profond est celui qui naît de la conviction de « ne pas pouvoir ».
Supposons qu'un enfant paralysé et un autre, ingambe, soient en compétition dans une course ; le paralysé n'essayera même pas de courir ; si, dans un match de boxe, un habile géant se trouvait en face d'un petit homme inexpert, celui-ci ne consentirait pas à se battre. On détruit la possibilité de l'effort avant que de mettre celui-ci à l'épreuve ; on apporte le sentiment de l'impuissance, avant que d'avoir laissé « essayer ».
Rien n'éteint chez l'enfant le désir de l'effort, comme l'humiliation qu'il éprouve devant la force de l'adulte. Celui-ci ne se contente pas d'empêcher l'enfant d'agir.
mais encore, il lui dit : « Tu ne peux pas faire cela ; il est inutile que tu essayes », ou bien encore : « Imbécile ! pourquoi veux-tu essayer? Tu ne vois donc pas que tu n'en es pas capable? »
Cette façon d'agir ne s'attaque plus seulement au travail ou à la succession des actes, mais à la personnalité même de l'enfant. Ce procédé enracine dans l'âme de l'enfant la conviction que, non seulement ses actes n'ont aucune valeur, mais que sa personnalité elle-même est inapte et incapable. C'est ainsi que surviennent le découragement, le manque de confiance en soi.
Quand quelqu'un de plus fort que nous nous empêche d'exécuter un projet, nous pouvons toujours penser qu'il viendra quelqu'un de plus faible, devant qui nous pourrons recommencer. Mais si l'adulte persuade l'enfant qu'il n'a aucune possibilité en lui, il s'ensuit une timidité, une espèce d'apathie et une crainte qui deviennent, par la suite, constitutionnelles ; ce sont toutes ces choses réunies qui construisent cet « obstacle intérieur » que la psychanalyse appelle « complexe d'infériorité ».
C'est un obstacle qui peut rester permanent et qui empêche de prendre part aux épreuves sociales et quotidiennes de la vie.
A ce complexe se rattachent la timidité, l'incertitude, le manque de persistance devant les difficultés et les critiques ; les extériorisations du désespoir et les larmes accompagnent toutes ces situations pénibles.
Au contraire, chez « l'enfant normal », la confiance est précisément un des caractères les plus stupéfiants. Il sait ce qu'il entreprend, et il domine si bien la succession des gestes nécessaires à son entreprise, qu'il l'effectue avec simplicité, sans avoir l'impression qu'il a réalisé quelque chose d'extraordinaire.