‹ L'enfant perdu et retrouvé, ou, Pierre CholetChapitre 14 sur 19 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

A Ripon.

Je partis pour Ripon. " Vous trouverez vos parents, " cette parole résonnait à mon oreille comme la prédiction d'un prophète. Ce prêtre me paraissait inspiré de Dieu ; il parlait avec tant de fermeté, tant d'assurance ! Je retrouverais mes parents, j'en étais convaincu, je me sentais récompensé de toutes mes fatigues.

Avec une espérance inébranlable, je m'attendais à la réalisation immédiate de cette promesse ; elle devait se réaliser en en effet, mais dans toute sa teneur : au moment que fy penserais le moins.

J'allais le cœur gai, mais la jambe lasse. La nuit que j'avais passé sans sommeil, l'accident qui m'était arrivé, le froid que j'avais enduré, les émotions diverses qui

étaient venues nVassaillir coup sur coup, tout cela brisait mes forces. A la bornante, je frappai à une petite maison, où je demandai à couvert pour l'amour de Dieu.

"Oui, me dit une femme jeune encore, mais décharnée ; avec plaisir, je vous donnerai à coucher, mais je ne vous donnerai pas à souper, car de manger il n'y en a pas dans la maison." Je m'approchai de la cheminée qui fîambloyait. Cinq petits enfants, dont le plus vieux était âgé de 12 ans, se pressaient autour du feu, maigres, pâles, exténués. Il est impossible d'être plus pauvre que cette famille ; dans Tunique appartement nu, on ne voyait ni table, ni lit, ni chaises. Les trois plus petits garçons pleuraient tout le temps, en disant : " maman, j'ai faim, maman du pain." C'était à fendre le cœur. Je dormis, tout de même, sur le plancher raboteux. Je me réveillai le lendemain matin avec une faim de loup. Cependant, de toute la matinée, je ne pus trouver à déjeuner.

Sur le chemin que je suivais, les habitations étaient clair-semées, et ce n'étaient

que des chantiers (i), presqu'aussi misérables que celui où j'avais passé la nuit. A midi, j'étais rendu, complètement. Les arbres dansaient devant mes yeux comme dans un mirage. Je frappai à la porte d'un fermier anglais, qui avait une maison d'assez belle apparence. En entrant, j'écrasai. LA'nglais vint me relever, et me demanda si j'étais malade. " Je crois, dis-je, que j'ai l'estomac faible, je n'ai pas mangé depuis hier à midi." On me servit un bon repas. " Maintenant, me dit-il, voulez-vous vous coucher un peu ? — S'il vous plaît, lui répondis-je, il me semble qu'un petit somme me ferait du bien." On me dressa un lit près du poêle. Je m'endormis en me couchant; quand je me réveillai, il était soir. Je me sentais mieux, mais pas fort. " Allez-vous me laisser passer la nuit sous votre toit.— Sans doute, nous ne jetons personne dehors, surtout quand on est malade. Français, Anglais,

(1) Dans les terres nouvelles, on appelle chantier une habitation construite en bois rond à queue d'aruiide, généralement couverte avec des auges, emboîtées les uns dans ^» autres.

catholiques, protestants, nous sommes tous frères en Jésus-Christ. — Merci, lui dis-je, merci ! Votre charité me réconforte." Le bon Dieu a les siens partout.

Huit jours je fus l'hôte de l'Anglais.

Quand je me trouvai assez bien, il me dit : " J'ai affaire à aller chez un de mes frères, voulez-vous venir avec moi ? Nous ferons le tour du lac de Ripon, peut-être aurezvous des nouvelles de vos parents, cela peut arriver sans miracle." Au contraire, lui dis-je, ce serait un grand miracle. Nous fîmes le tour du lac, nous arrêtâmes à une dizaine d'endroits, mais partout, de Marin, point. Je ne fus pas surpris, je m'y attendais.

Le lendemain, je pressais la main à mes bienfaiteurs. " Bonjour, monsieur et madame. Je vous dois beaucoup. Je pars guéri de. deux manières ; ici j'ai trouvé la santé et la sagesse. — Comment ? que voulez-vous dire ? — J'ai pris la sage résolution d'abandonner pour toujours mes recherches inutiles. — A mon avis, vous laites bien. — Bonjour. — Bonjour.

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