‹ L'enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet [microforme]Chapitre 13 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

A Richmond.

Je ne fus que trois jours à Québec, les pieds me brûlaient de me rendre chez le M. Marin de Richmond. ‘“ Pour sûr, me disais-je, cet homme est mon oncle, le père de Pierre qui est mort en mer ; lui, va me donner des renseignements certains sur mon père, qui est son frère.

Franchement, je pensais avoir plus de peine à tomber, après vingt-cinq ans, sur la trace des miens. ” J'étais alors sous l'impression que Pierre était mon cousin germain, lorsque, en réalité, nous n'étions qu'issus de germain. Je n'avais aucun doute sur la réussite prochaine de mes démarches, l'insuccès ne m'avait pas encore rendu soupçonneux.

Je traversai à la Pointe-Lévis, et me

at

mis à suivre tantôt le chemin du roi, tantôt le chemin de fer du Grand-Tronc.

Un soir, je ne pus trouver à coucher, je dus passer la nuit dans une grange, enfoncé jusqu’au cou dans un tas de paille ; j'eus bien froid. ‘“ N'importe, me disaisje, patience. Chez mon oncle, il fera chaud, et j'aurai un bon lit.”

Cinq jours après, dans le village de Richmond, je frappais à la porte d’une petite maison blanche, située au sudouest de la voie ferrée. ‘“ Entrez, ” me dit un vieillard à la barbe grise; sa vieille était assise près du poëèle, se berçant et tricotant. Je luis dis : “ Etes-vous un monsieur Marin? — Oui, mon ami, pour vous servir. — Avez-vous perdu un enfant ? — Hélas! Oui,” répondit-il en poussant un profond soupir. Le sang me refoula au cœur, je crus perdre connaissance. “ Vous êtes mon oncle,” m'écriaije d'une voix oppressée, en m'élançant vers lui pour l’embrasser. Le vieillard, ému, me tenait la main dans ses deux mains ; la vieille s'était levée surprise, et

s'était jetée entre nous deux en pleurant.

Je commençai à raconter mon histoire.

Le vieillard m'interrompit : “ Je le regrette pour vous, mon pauvre ami; mais je ne suis pas votre oncle ; c'est une petite fille que j'ai perdue, et il n'y a pas vingt-cinq ans.” Il versait de grosses larmes. ‘“ Pauvre enfant, continua-t-il, je vous plains de tout mon cœur, et je plains davantage vos parents. Voici bientôt seize ans que ma petite fille m'a été enlevée, et je lai toujours dans la mémoire, comme si ce malheur m'était arrivé hier.” La femme sanglotait assez qu'elle étouffait, elle se sauva dans la chambre. “ Restez quelque temps avec nous, ajouta le vieillard, vous vous reposerez, et vous nous ferez, à loisir, le récit de votre vie.”

Je me sentis heureux de la proposition, mes pieds étaient encore pleins d'ampoules, des suites de cette longue marche. L’onguent de la bonne femme ft du bien à mes plaies, et la chaude sympathie des deux vieillards du bien à mon cœur.

STII A Saint-Ÿ ean.

Je restai trois jours à Richmond. Un des voisins qui venaient, chaque soir en grand nombre, veiller à la petite maison blanche pour voir et entendre l’enjant perdu, me dit qu'il avait connu des Marin à St-Jean-Dorchester. Je partis pour St- Jean.

Je suivis le chemin de fer jusqu'à Belœil, et là, je pris le chemin du roi (1) qui longe, en le remontant, le Richelieu. M.

Marin demeurait dans la campagne, à une demi-lieue de l’église. Quand je frappai à sa porte, il était à prendre son di:

ner avec sa famille. “ Je n'ai pas perdu d'enfants, me répondit-il ; et vous en avez la preuve sous les yeux, dans ces douze

(1) Les grandes routes qui, en France, portent les notus de na svnaies, de départementales et de commiuxnales, s'appellent, au Cunada, chemins du roi; c'est une expreseion qui nous vient tout droit du temps des Français, alors que le roi pouvait dire : l'etat, c’est moi.

bouches qui sont rangées autour de ma table. Dans ma parenté, je ne connais personne, à qui il soit arrivé pareil malheur.”

Je résolus de me rendre à Montréal.

“ Dans une grande ville, pensais-je, il me sera plus facile de me procurer des renseignements.” Je marchai toute la nuit sur la berge du canal ; le matin venu, J'arrêtai, au Bassin de Chambly, chez une femme qui tenait hôtel. ‘“ Madame, seriez-vous assez bonne pour me donner la charité ? -- Non, je ne fais pas la charité aux paresseux. Vous êtes jeune, travaillez. — Madame, voulez-vous me donner de l'ouvrage ? — Oui, allez dans la cours et buchez du bois.” À jeun comme j'étais, Je trouvais lourdes la hache et la scie, Après une demi-heure, la femme me cria par la porte entrouverte : “C’est bien, l'ami, venez manger.” Je compris que j'arrivais dans un grand centre de population, d'activité et de commerce :

dans les campagnes éloignées, on fait la charité sans que la main droite sache ce

que donne la main gauche ; dans les villes populeuses, au contraire, et dans Îles riches campagnes qui les environnent, on ne donne rien pour rien, œil pour œil, dent pour dent

Page 1