S IV
A Montréal,
Je traversai de Longueil à Montréal sur un steamboat, il faisait froid, les bordages (1) étaient pris, J'entendis répéter à bord que le bateau en était à ses derniers voyages.
Pendant sept ou huit jours, je parcourus Montréal en tous sens, logeant tantôt dans une extrémité de la ville, tantôt dans l’autre, dînant ici, soupant là : mon argent passait comme le beurre dans la poële. Je consultai la police, les gros inarchands, les petits marchands, les au-
(1) On appelle bordage, le cordon de glace qui se forme sur ls grêve, avant que la rivière ne se couvre toute entière de son pont solide.
bergistes, les passants, les curés de la grand'paroisse (1). Après avoir regardé dans le directoire (2), on m'adressait chez nombre de Marin qui restaient l'un dans telle rue, l’autre dans telle autre: personne ne répondait au signalement que je donnais. Le soir, j'étais las d’avoir couru, découragé de n'avoir abouti à rien. Montréal est une belle ville, je ne vis rien de ses monuments, d: sc: places publiques, de ses églises ; une seule pensée m'absorbait tout entier : c' erclcr le M. Marin qui avait perdu deux enfants.
Je rencontrai sur la rue un homme bien mis, que je pris pour un avocat ; je lui posai ma question. “ Vous devriez annoncer dans les journaux, dit-il, venez avec moi.” Il me conduisit aux bureaux d'une gazette; un des rédacteurs prit des
(1) Nom populaire de la paroisse de Notre-Dame, parce que pendant plus de deux siècles elle a été l’unique paroisse de la ville de Montréal et de la banlieue.
(2) Non de l’almanach des rues et des adresses dans une vile, mot que les Canadiens ont traduit de l’anglais mp et qui, après tout, vaut bien le mot parisien bofin. Déjà rectoire est français dans un sens presque analogue ; il se dit en liturgie du livre où les offices de chaque jour sont marqués avec les ornements et les cérémonies de l’église,
notes sous ma dictée. Quand il eut fini:
‘“ C’est bien, vous paraîtrez dans l'édition de demain.” Je tirai mon portefeuille pour payer une piastre comme à Québec.
“ Serrez votre argent, votre histoire est trop intéressante, ce serait à nous à vous payer.”
Montréal ne répondait pas à mon attente et à mes démarches. Un des prêtres de la grand’paroisse m'avait dit qu’il habitait beaucoup de Marin dans les environs d'Ottawa ; je me décidai à pousser une pointe de ce côté-là,
Sur le chemin d'Ottawa.
Je passai par l'abord-à-Plouffe, St- Martin, St-Eustache, St-Benoit, la Pointe-aux-Anglais, Carillon. Il faisait froid, j étais mal vêtu ; quelquefois le soir, je devais frapper à cinq ou six portes avant ‘de trouver à couvert pour la nuit ; je connus ce que c’est que de se faire appe-
ler paresseux, faincant, flandrin ; il est vrai qu'avec mon habillement à demi usé’ avec mon air naturellement timide, baissant la tête sous les reproches, je ne payais pas de mine. En d’autres endroits, pour obéir aux instances des g'ens qui désiraient avoir le récit de mes aventures, je passais une journée, deux jours dans la même maison. Une bonne table alors me réconfortait l'estomac, un bon lit me remettait les côtes à leur place, et je jouissais, avec délices, de la chaleur d'un bon poèle.
Chemin faisant, je m'informais des Marin. Unsoir, quelqu'un me dit: “Il en demeure un, pas loin d'ici, sur le chemin d'Ottawa ; il tient hôtel.” Je ne me rappelle pas l'endroit précis où je me trouvais dans le moment, ce doit être dans les environs du Calumet ; il y avait une petite montagne sur ma droite. J'avais encore une lieue à faire, la brunante prenait. Il neigeait à plein temps, il ventait, il poudrait ; je ne voyais pas à deux doigts de mon nez, et j'avançais lente-
ment. Mes souliers étaient percés, je me gelai les pieds.
J'entrai à l'hôtel tout couvert de neige.
Le maître était assis, fumant tranquillement sa pipe. “ Monsieur, lui dis-je, êtes-vous un M. Marin ? — Oui, je m'appelle Jean-Baptiste Marin, tout court, sans monsieur, — Moi aussi je suis un Marin, et je cherche mes parents.” A peine avais-je commencé à lui raconter mon enlèvement, qu'il m'interrompit en disant :
‘“ Oui, oui, je connais cela. Vous êtes un homme qui cherchez à vous faire nourrir pour rien. Filez, filez votre chemin, et passez-moi la porte de suite.”
Je m’assis sur la galerie en pleurant, mes pieds se refusaient à aller plus loin.
Il vint à moi un petit £g2rçon de sept ans qui me dit : ‘“ Qu'est-ce que tu as à pleurer ? — Pauvre enfant, lui répondis-je, si tu avais un sort comme le mien, tu pleurerais bien, toi aussi. Je suis un enfant perdu, volé, qui n’a plus sur la terre ni père, ni mère, non plus qu'aucun parent, aucun ami. Voilà que j'ai les pieds gelés
et l’on me jette dehors comme un chien.”
Le petit garçon courut rapporter ces paroles à sa mère qui, un seau de lait au bras, arrivait de la grange. La femme parla à son mari, et l'enfant vint me dire :
‘“ Entrez, papa l’a dit.” La femme me poussa une chaise près du poële, elle m'aida à ôter mes chaussons, elle m'’apporta un bassin d’eau froide, elle me frotta et m'essuya les pieds en disant à son mari : “ Le pauvre homme doit bien soutfrir.” Oh! pensais-je en moi-même, la brave femme! la brave femme! que le bon Dieu lui paie sa charité.
Après souper nous nous assîmes auprès du poëèle, l’homme avec sa pipe à la bouche, la temme ayant de chaque côté d'elle ses deux petits garçons, âgés l’un de sept, l'autre de neuf ans. “ De quel endroit êtes-vous, me dit l’hôtelier. — Il me serait bien difficile de vous le dire, j'ai été volé à l’âge de cinq ans, et j'ai oublié le nom de ma place natale, si jamais je l’ai su.” Là-dessus, je leur racontai mon histoire de fil en aiguille. De temps en
temps je m'arrêtais en disant : “ Laissezmoi un moment de repit, je n'en puis plus, mes pieds me font si mal.” L’homme écoutait en silence ; la femme avait un tablier devant elle, elle ne cessait de s'en essuyer les yeux, elle le remplit tout entier de ses larmes. Elle disait à ses petits garçons : “ Si vous étiez, comme ce pauvre homme, sans père ni mère, comme vous seriez malheureux ! qu'estce que vous feriez ? Vous avez une bonne mère, et vous ne l’écoutez pas!” Les petits enfants sanglottaient. Ce soir-là, il s'est versé bien des pleurs dans la maison de M. Jean-Baptiste Marin.
À la fin de la veillée, je m'étendis par terre, fatigué, n’en pouvant plus. Quand son mari fut couché, la femme est venue me pousser de la main, en disant : “ Jeune homme, levez-vous et suivez-mol.” Je la suivis, mes chaussons et. mes bottes à la main, j'avais les pieds si enflés que je pouvais à peine marcher. Elle me conduisit dans le grenier de la cuisine, où elle m'avait préparé un lit moelleux, près du
116 L'ENFANT PERDU tuyau. Je me couchai, elle m'abrilla com- | me on le fait à un bébé. C'était la première fois, depuis mon enlèvement, que je recevais des petits soins, j'étais touché jusqu'au fond du cœur. ‘“ Hélas! plut au ciel que ce fut ma mère! pensais-je, j'aurais une bien bonne mère. Mais la mienne est peut-être morte !… peut-être encore pleure-t-elle sur ma perte. Que mon destin est malheureux !” Mes pieds me firent souffrir toute la nuit. Le lendemain matin, ils me donnèrent à déjeuner. La femme aurait bien voulu me garder quelques jours ; mais l'homme ne disait rien. Je compris qu'il était mieux pour moi de continuer ma route. Je les remerciai à plusieurs reprises, et partis le cœur gros. La femme
avait les yeux dans l’eau, et les deux petits garçons me tenaient par la main,