‹ L'enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet [microforme]Chapitre 15 sur 26 · S VI · texte numérisé non relu

S VI

A Glocester.

D'un trait je me rendis à Ottawa, et je

passai deux jours dans la capitale. Les bâtisses du parlement, la Cathédrale avec ses belles proportions, les Chaudières, les Rideaux, tout cela n'avait pour moi qu'un médiocre intérêt ; j'étais sous l'empire d’une idée fixe qui me dominait, me possédait, m'absorbait. Tous ceux à qui je m'adressais, ne pouvaient me donner d'informations, c'était décourageant. Enfin je fis rencontre d’un monsieur qui me dit :

“Ily a un nommé Marin, dans Glocester, certainement; il me semble avoir entendu dire qu’il avait perdu un enfant d'une manière tragique ; pourtant je ne suis pas tout-à-fait positif à l’affirmer. ”— Combien y a-t-il d'ici à Glocester ? — Quatre lieues environ.—Merci, monsieur ; il est midi, ce soir je coucherai à Glocester.

Je partis vite, sans diner. A peine avais-je parcouru la moitié du chemin, me trouvant dans une montée (1), loin de

(1) On appelle montés, le chemin de traverse qui va d'une concession à une autre, par conséquent unissant deux côtes, le long duquel généralement il n’y a pas d'habitations.

toutes maisons, je me sentis faible, ou plutôt malade ; je crus que j'allais mourir.

Les jambes me faiblissaient, la tête me tournait, et autour de moi je voyais tout

jaune. Je m'affaissai sur moi-même, et tombai sans connaissance.

Quand je revins à moi, j'étais couché dans une voiture, et un homme charitable me frottait les mains et le visage avec de la neige. Je me sentais mieux, je respirais à l'aise, mais j'avais les jambes froides, et les pieds gelés, plus gelés que la première fois. “ Qui êtes-vous, me dit-il ?

— Je m'appelle Louis Marin.—Où allezvous ? — Je vais chez un Monsieur Marin, qu'on me dit rester dans Glocester.

® — C'est vrai, il ne demeure pas très loin d'ici, je passe à quinze arpents de sa maison.” Ce bon Samaritain voulut me conduire jusqu'à sa porte. ‘“ Non, non, lui dis-je, je ne permettrai pas que vous allongiez votre chemin pour moi. D'ailleurs cette petite marche me réchauffera et me fera du bien. Merci, mon cher monsieur sans vous, j'étais un homme mort. ”

Je trouvai M. Marin, au pignon de sa maison, le visage tout noir, tout charbonné, buchant du bois à demi-brûlé, comme il y en a tant dans les terres neuves. C'était un vieillard qui dépassait la soixantaine, “Etes-vous un M. Marin, lui demandai-je ? — Oui, dit-il je m'appelle Louis Marin. — Je tressaillis, Louis, c’est mon nom. “Avez-vous perdu des enfants ? — Oui et non, cela dépend. D'abord je n'ai jamais eu d'enfant ; Mais j'ai élevé un petit orphelin que j'aimais comme mon fils. Ila été écrasé misérablement par la chute d’un arbre. — Alors vous n'êtes pas l’homme que je cherche.

Je suis un enfant perdu, j'ai été enlevé à l’âge de cinq ans : et iaintenant je cours le pays pour retrouver mon père. — Entrez toujours. [| se fait nuit, vous ne

coucherez pas dehors. Nous verrons cela.”

Je ne me fis pas prier. Je m'assis contre le poèle, et je grelottais de tous mes membres, les dents me claquaient dans la bouche, La vieille me donnà un bassin

d'eau froide pour me faire dégeler les pieds ; je ne pouvais m'empêcher, sous l'effet des souffrances, de faire mille contorsions et grimaces.

La bonne femme me questionna beaucoup pour connaître mon aventure, et pour savoir comment il se faisait que Je me trouvais rendu chez elle. Je lui dis :

“ C’est un homme d'Ottawa qui m'a dit que votre mari était mon père; et chez votre deuxième voisin, où je suis arrêté pour me chauffer, ils s’accordaient tous à dire que M. Marin devait être de mes parents, parce que je lui ressemblais trop.” Elle paraissait inquiète, agacée. ‘“ C’est vrai, ajouta-t-elle, vous lui ressemblez.

Nous n'avons pas eu de famille, mais il'a bien couraillé. Il était ousde de cages (1), et il a voyagé toute sa vie. — Madame, lui dis-je, vous avez tort de vouloir faire passer votre mari pour un chétif.” Le bonhomme, assis de l’autre côté du poèle,

(1) La cage est un radeau de bois rond ou de bois scié qne les hommes de chantier confient au courant de la rivière pour le conduir: au marché ; et le guide sst le pilote qui dirige les rameurs pour sfivre le fil du couruut,

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gardait le silence et riait sous cape.

“ C'est bien, l'ami, venez souper avec nous. Vous n'êtes pas en état de continuer votre voyage, vous passerez quelques jours ici; et nous verrons comment cela tournera.” La vieille était choquée, elle boudait ; puis en lavant sa vaisselle, elle grommelait tout bas.

À neuf heures, nous nous couchâmes.

J'entendais la vieille qui disputait son vieux. ‘“ Tu nas pas de cœur! qu'as-tu besoin de garder cet inconnu pour rien ?

— Tu es bien toujours la même, répondait-il, tu n’aimes pas à faire la charité. — Oui, aux pauvres ; mais non pas aux paresseux. — Qui te dit que cet homme-là est un paresseux. Tu vois bien qu'il ne peut plus marcher. Si tu étais à sa place, aimerais-tu qu'on vint te jeter dehors. — Tiens! je vois bien que c'est ton garçon.” Le vieux ne sonnait mot. ‘“ Or ça, leur dis-je, ne vous chicanez pas à cause de moi, Je puis aller chez les voisins leur demander l'hospitalité, jusqu'à ce que mes pieds me permettent de continuer ma

route. — Soyez tranquille, l'ami, me répondit le vieillard ; c'est un orage qui passera. Je suis bien accoutumé à ces tempêtes. Voilà quarante ans que je me fais chicaner ; et, comme vous le voyez, je ne m'en porte pas plus mal.” La vieilie se tut.

Mes pieds guéris, je ne partis pas de suite. J'aidai au père Marin à faire de la terre neuve, à abattre les arbres, à les couper par longueurs de huit à dix pieds, à les entasser, à les brûler ; au retour de la belle saison, je fis les semences avec une herse d’épines, à travers les souches. La vieille était devenue de bonne humeur, et elle me traitait comme l'enfant de la maison.

De ma vie, je n'avais été à l’église aussi souvent. Tous les quinze jours, un prêtre venait passer le dimanche dans une maison voisine qui servait de chapelle pour la circonstance ; comme je savais lire, je récitais dans mon livre les répons de la messe, et je la servais; cette charge de sacristain m'attirait de la consi-

dération de la part de ces braves gens.

Au mois de juin, je décidai de poursuivre mes recherches. Deux jours avant mon départ, M. Marin était assis devant da cheminée, la tête dans ses deux mains, jongleux (1).— “Père, lui dis-je, qu’avezvous donc à tant réfléchir ? — Louis, me répondit-il, en relevant la tête et me regardant dans les yeux, Louis, pourquoi t'en vas-tu ? est-ce que tu n'es pas bien ici? reste avec nous, je ne suis pas riche, mais tu ne perdras pas tes peines. Je ine fais vieux, je n'ai pas d'enfants, je donnerai ma terre à celui qui voudra bien me payer pension. Reste, on ne sait pas ce qui peut arriver.” Je trouvais ces propositions belles, généreuses, mais un peu trop vagues. “ Merci, M. Marin, il m'est impossible de m'arrêter ici plus longtemps. J'ai voulu passer avec vous le temps des semences, pour vous payer un peu de la charité que vous avez eue de me recueillir cet hiver dans ma maladie ; mais

(1) Jongleux, dans nos campagnes, a le sens de pensif. Les jongleurs, sorciers sauvages, affectaient de prendre des airs philosophiques et sérieux.

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une voix intérieure et secrète me pousse, comme malgré moi, à chercher mes parents. — Tu as tort, me répétait le vieillard, tu as tort ; tu perds ton temps, et sacrifies ton avenir. Tu ferais mieux de te placer dans une bonne maison, et de t'amasser quelque chose pour tes vieux Jours. ”

Quand je partis, la vieille pleurait ; nous nous étions reconciliés tout-à-fait. Elle m'embrassa en disant : “ Bon voyage!

bonne chance | n'oublie pas la sainte Vierge.”

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