COMMENT JE FUS VOLÉ
S 1 A la maison paternelle.
Mon nom est Pierre Cholet. Je suis né en 1840 (1). Mon père s'appelle Hyacinthe Cholet, et ma mère Marie 5t- Amand. J'ai vu le jour à St-Polycarpe, comté de Soulanges, dans la côte Ste-
() Voyez l'extrait de baptême, à la préface.
Marie (1), à unelieue environ de l’église ;
gotre maison était la deuxième de l’école.
J'ai été volé, à l'âge de cinq ans, ou plutôt, pour parler plus juste, de quatre ans, neuf mois et vingt jours, avec un petit frère, Toussaint Cholet, âgé d’un peu plus de trois ans, et un petit cousin, Pierre Doucet, âgé de six ans. Je me rappelle les détails de cet enlèvement, com-
me si c'était hier. J'y ai pensé si sou-'
vent sur la terre étrangère !
C'était dans l'été, le 7 de juillet 1845, à ce qu'on ma dit depuis. Nous rentrâmes à la maison, mon petit frère et moi, revenant des framboises, il pouvait être dix heures. Je demandai une beurrée à ma-
(1) Dans le district de Montréal, les diverses concessions s'appellent côles, parce que, sans doute, les premières terres concédées le furent sur des côtes, sur le rivage du fleuve ou sur le penchant des collines qui environnent le Mont-Royal ; de là, par analogie, le nom est passé aux concessions ou rangs plus intérieurs, qu’il y eut côte ou non. On lit dans {’Hisloire de la colonie française en Canada par M. Faillon, volume Il, page 226 : ‘ Dès qu’on eut appris que les troupes étaient en mer, plusieurs allèrent s'établir sur des terres non concédées, les unes au-dessus de la ville et d’autres au-delà de la rivière Saint-Pierre, sur le bord du fleuve Sa:nt-Laurent. Ces terres commencèrent à être appelée à Ville-Marie du nom de côtes, et les côtes furent distinguées entre elles par le nom de quelque saint.”
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(2) Comm:
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man qui allait et venait dans la maison, occupée, portant quelque chose dans ses bras. Elle me dit d'attendre un peu. Je continuai à demander en pleurnichant.
Elle me donna une tape, avec ces mots :
“ Va-t-en donc, petit tannant.” Je me trouvai fâché, j'ôtai ma petite éougrine (1), et je la jetai par terre. ‘“ C'est bon, repris-je, je vais m'en aller, et je ne revien-
drai plus (2).” $ II
Aux framboises.
Je regardai par la fenêtre pour voir si je n'apercevrais pas mon petit cousin,
(1) En Canada on emploie ce mot bougrine, à peu près dans le même sens que redingote. Il vient, sans doute, de bougran, toile forte et gommé qui aurait pu d’abord servir à fabriquer ce genre d'habit.
(2) Il n'est pas inutile de rapporter ce petit incident. Comme toutes les tendres mères, qui souvent se font des peines pour des pailles en croix, la mère Cholet, après l'enlèvement de ses fils, se reprocha amèrement cette tape qui avait amené la boutade de l'enfant ; elle n’en parla jamais à qui que ce fut, pas même à son mari, dévorant son chagrin au fond de son cœur, volvens sub pectore vulnus. Trente cinq ans plus tard, quand Pierre fut de retour, et qu'il rappela de lui-même cet incident, ce fut pour elle une forte preuve d'identité. S'il n'eut pas été réellement son enfant, comment aurait-il pu deviner cette circonstance et ce secret qu’elle avait toujours refoulés au-dedans d’eile-même ?
qui demeurait tout vis-à-vis, de l’autre côté du chemin. Il sortait la porte, je le rejoignis. Le petit Toussaint courut après nous, en pleurant. ‘ Attendez-moi, attendez-moi donc.” Nous nous arrêtâmes :
il s'était fait faire une beurrée, et il nous en donna à chacun une bouchée. Nous partîimes, suivant d’abord le chemin du roi, pour aller manger des framboises sur la terre du deuxième voisin de M. Doucet. Nous longeâmes la clôture de ligne qui va, vers l’ouest, du côté des terres de la Rivière-à-Delile. Alors la paroisse n'était pas défrichée comme aujourd'hui ; pas très loin des maisons, on voyait des broussailles, des souches et des abattis d'arbres à demi-brûlés et noircis.
Je me rappelle que nous nous amusämes assez longtemps à casser des harts, au bout desquelles fleurissaient des petits chats. Nous étions à jouer sur le bord d’une crique, lorsque nous vîimes venir un homme qui avait sur le dos un porte-manteau. Effrayés, nous voulûmes nous sauver. [Il nous cria de nous arré-
Lutre je le près ttenmes :
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ter. “ Que faites-vous là, mes petits enfants, dit-il ?— Nous jouons, monsieur.— Venez-ici, que je vous montre des 6ebelles (1). Nous nous sommes regardés avec étonnement, avec crainte ; puis comme rassurés tout-à-coup, nous avons dit : “ Allons voir cette boîte qu'il a sur le dos.” Le monsieur mit son porte-manteau à terre, il nous fit examiner des joujous. ‘“ Maintenant venez à ma voiture, je vais vous montrer d'autre chose de bien plus beau encore.” Nous marchâmes un bon bout, Pierre Doucet et moi, joyeux, le tenant par la main ; Toussaint pleurait, il avait de la misère à nous suivre.
La voiture était surmontée d'une grande boîte, dans le genre de celles qu'ont les chariots des boulangers et des pédeleurs (2) ou colporteurs. Sur le devant de la boîte, à la queue du cheval, étaient assises une Vieille femme et une petite
(1) Bebelles n’est pas français, il mériterait de l’être. C'est une reduplication enfantine de beau, bel, comme joujou l’est
de jou, jouer.
(2) Du mot anglais peddler.
fille, agée d'environ six ans. ‘“ Embarquez, nous dit le petit marchand, je vais vous mener chez vos parents.” Nous ne le voulions pas, nous pleurions, il nous prit dans ses bras et nous fit monter de force. “ C'est bien loin pour nous rendre chez nous, dit Pierre Doucet.— Oui, oui, nous arrivons. Vous endormezvous ?— Non, nous voulons descendre, mettez-nous à terre.” Toussaint criait à pleine tête. Le marchand arrête son che.
val tout court, en colère, il sacrait comme un diable déchaîné en nous bourrassant (1),il nous fourra dans la grande boîte, où il y avait des guénilles et des ferrailles. Puis il donna un coup de fouet à son cheval qui partit au galop, le contrecoup nous fit heurter la tête contre la paroi de la boîte, violemment. Presqu'aussitôt, le petit Toussaint s'endormit. Pierre Doucet et moi, nous pleurâ-
mes tout le long du chemin.
Qui nous a volés ? Le matin, il était
(1) Mot canadien, qui vient de bourrasque, coup de vent impétueux et de peu de durée, et, au figuré, emportement brusque et passager.
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ET RETROUVÉ. 7 passé un colporteur, avec une voiture comme celle que j'ai décrite; Madame Doucet, la mère de Pierre, qui était chez nous, par manière d'étrivation (1), lui avait fait déplier sa marchandise ; puis elle déclara qu'elle n'avait besoin de rien. Il se choqua, les femmes rièrent. Illeur dit:
‘“ Vous vous souviendrez de moi, avant qu'il soit nuit.” Est-ce que, nous ayant vu rôder autour de la maison, il nous avait choisis pour ses victimes, et le sujet de ses vengeances ? c’est probable (2).
Avons-nous été volés sur la côte Ste- Marie où demeuraient nos parents ?
Avions-nous, tout en nous amusant, suivi la cloture de ligne, la longueur des deux terres, environ soixante arpents, jusqu’à la côte de la Rivière-à-Delile ? Quelle heure du jour était-il, lorsque le petit marchand nous entraîna à sa voiture ? ce sont autant de questions, auxquelles mes souve-
(1) £Etrivation, taquinerie pour rire, du terme vieilli estriver, être en querelle : ‘ Avecque tes voisins jov- et nuit estriver,” Regnier, sat. x111—‘* Donc en ont commencé entre eux à estriver,” un auteur du x11 siècle.
(2) Voyez à la pen les lettres de M. Hyacinthe Chosaïe Hamelin,
let et de madame
nirs effacés ne peuvent répondre. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il y avait joliment longtemps que nous avions quitté la maison, et que nous avions marché une bonne distance.
SIII
Dans une Île.
Nous voyageâmes le reste de la jours et toute la nuit, sans arrêter. Au petit jour, nous débarquâmes sur un rivage désert, nous avions grandement faim. Le marchand me plaça dans un canot, en me disant : ‘“ Reste bien tranquille, je vais aller chercher tes petits compagnons à la voiture.” Le petit Doucet me cria : “ Pierre, Pierre, où es-tu, Pierre ? ” Je lui répondis, en pleurant : ‘“ Où sont nos parents!” Le petit marchand nous dit, avec menace :
4 Taisez-vous, taisez-vous tout de suite.” Doucet s’est mis à pleurer plus fort. Le marchand lui donna une tappe sur la tête :
# Tais-toi, c'est assez pleurer pour rien.”
Pier des pleu batt bea trois tite l'ho sole Estcet.
loin, tête cha
CI Ca N
gran brou bes.
jour vieil abse
(1) sens d madan fois ur
Tout It joquitté é une
dre jour, ésert, marle dialler
Pierre s'est tu pour un moment. Làdessus, je dis à mon petit frère : “ Ne pleure pas, parce que le monsieur va te battre.” Il s’est arrêté, mais il soupirait beaucoup. Nous étions couchés tous trois au fond du canot, la femme et la petite fille étaient accroupies sur le devant, l’homme en arrière. Il nous dit : “ Consolez-vous, on arrive chez vos parents.— Est-ce chez nous, demanda le petit Doucet.— Oui, c'est chez vous.— C’est bien loin, repris-je.” Et je me levai la tête un petit brin (1) pour voir. Le marchand, aussitôt, me cria de sa grosse voix :
#“ Cache-toi.”
Nous abordâmes dans une île, pas très grande, et la côte en était couverte de broussailles, de joncs et de hautes herbes. Nous y passâmes trois ou quatre jours sous la tente, en compagnie de la vieille et de la petite fille ; l’homme était absent. Nous couchions sur une robe de
(1) Brin, au Canada, s'emploie très fréquemment dans le sens de peu ; et les Canadiens, en cela, ne font qu'imiter madame de Sévigné qui disait : ‘ Je vous souhaite quelquefois un petit brin de ce que l’on a ici de reste.”
buffle (1). Lafemme faisait la cuisine en plein air, sur une petite cheminée construite en pierres des champs ; nous allions aux ænvirons ramasser des morceaux de bois pour alimenter le feu : et, insoucients de notre malheur, cela nous amusait.
| Maintenant, je suis à me demander où cette île pouvait-elle bien être située :
était-ce au pied du Rapide de Lachine ?
était-ce au bas de l’île de Montréal, en arrivant à Boucherville ? Dans notre voyage ininterrompu de l'après-midi et de la nuit, nous avions pu nous rendre dans l'un comme dans l’autre endroit. Tout ce que je me rappelle, c’est que l’île n'était pas grande, qu’il n’y avait point de hauts arbres, et que la terre ferme se trouvait assez loin en vue.