S IV
Sur un bâtiment de mer.
Quand le marchand revint, il faisait noir. Il nous traversa en canot et nous
(f) La robe de buffle est une peau de buffle des prairies préparée avec le poil.
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débarqua sans la femme et la petite fille, sur une grève isolée. Nous voulions nous amuser à ramasser des coquillages, il nous en empêcha rudement. Il mit le petit Toussaint à cheval sur son cou et il nous prit, Pierre Doucet et moi, par la main.
Doucet pleurait. Le marchand s'arrêta :
‘“ Vas-tu cesser de crier, oui ou non ? ” Pierre se tut pour deux ou trois minutes, puis il reprit à pleurer de plus belle. “ Ou tu vas te taire, dit le marchand, outu vas pleurer pour tout de bon.” Il dépose Toussaint à terre, court chercher une hart, et en donne à Pierr* trois ou quatre
coups sur le dos. ‘“ ‘ ais-toi, tu n'es pas raisonnable.”
Le marchand nous conduisit dans une maison où se trouvait une femme seule, et où nous couchâmes deux nuits. Elle nous donna à souper ; Pierre ne mangea que quelques bouchées, il se disait malade.
Pour mon frère et moi, nous avions bon appétit ; nous étions plus jeunes, nous nous rendions moins compte que notre petit cousin de notre malheur.
Le lendemain matin, le marchand est venu nous voir, en compagnie de deux grands et gros hommes. Ils nous examinèrent sans parler, nous avions peur.
Ils revinrent le soir même et ils nous firent mettre à chacun un habillement bleu, Le petit marchand nous dit de suivre dorénavant les deux étrangers. Il nous avait vendu, il livrait sa marchandise.
Ces deux hommes nous menèrent à une chaloupe, que conduisaient cinq matelots. Il faisait noir comme chez le loup (1), et il pleuvait à verse. Après avoir navigué une bonne escousse (2), nous montâmes à bord d’un gros bâtiment, sur lequel il y avait une cinquantaine d’hommes.
Le capitaine était bien vieux, il avait la barbe toute blanche. Il nous fit rester dans sa chambre et il nous questionna bien gros sur notre père, sur notre mère,
(1) Je n'ai pas trouvé cette expression dans le dictionnaire, mais elle me parait très rationnelle ; car, dans l’antre du loup, il ne doit pas faire très clair.
(2) Escousse, dans son sens propre, signifie ‘‘ élan qu’on preud pour mieux sauter ; ”” par dérivation éloignée, ou par corruption, les Canadiens lui font signifier ‘laps de temps.”
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sur nos autres parents. Le petit Doucet pleurait, il lui dit : “ Ne pleure pas, je vais vous donner des pommes et des candis.” Pierre se tut pour le reste de la nuit.
Le fils du capitaine, qui était le second à bord, nous demanda nos noms. Il dit à Pierre Doucet : “ Dorénavant tu t’appelleras Pierre Marin ;” à moi : ‘“ tu t'appelleras Louis Marin ; et à Toussaint :
“ tu t'appelleras Toussaint Marin.” Je me rappelle fort bien cette circonstance, où l'on nous imposa de nouveaux noms, sous lesquels nous furent connus dans la suite; vivant au milieu d’étrangers, nous oubliâmes nos noms véritables et ce n’est que bien des années plus tard que je découvris que je m'appelais Cholet, et mon petit cousin Doucet.
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Recherches infructueuses.
Revenons pour un moment à la maison paternelle, et considérons ce qui s'y pas-
14 L'ENFANT FERDU
sait ; ces détails, comme de raison, je ne les ai appris qu’à mon retour à St-Polycarpe, lorsque j’eus retrouvé mes parents.
Nos mères ne s'apperçurent dé notre disparition que dans l’après-midi; elles coururent d’abord chez les voisins, et elles furent surprises de ne pas nous y trouver ; les uns n’avaient eu aucune connaissance de nos allers et venues, les autres nous avaient vu jouer sur le chemin et nous amuser à bâtir de petits fours dans le sable, c'était tout. Le père de Pierre Doucet se rendit vers le soleil couché à la Rivière-à-Delile chez son père, pensant que nous aurions pu marcher jusque-là.
Il revint tout découragé. Sans perdre de temps, les deux familles éplorées, avec l'aide des voisins, se mirent à battre les bois des environs ; ils passèrent toute la nuit et toute la journée du lendemain qui était un samedi, à chercher, à appeler, à crier, mais en vain.
Le dimanche, le curé de St-Polycarpe, M. Robert, ne dit qu'une basse messe, il annonça à son prône qu'il n’y aurait pas
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de vêpres, invitant toute la paroisse à se joindre aux parents dans leurs recherches : M. Roux, des Cèdres, fit à ses paroissiens la même invitation. Des centaines de personnes se portèrent sur la côte Ste-Marie ; d’abord on parcourut les champs et les bois qui s'étendaient au sud de la concession du côté de la Rivière- Delile, puis ceux qui se trouvaient au nord, du côté du domaine (1) de M. de Beaujeu.
La troupe s’avançait sur une seule ligne, comme une armée rangée en bataille, chaque homme se tenant à quatre ou cinq pieds de son voisin, afin d'être certain de ne laisser aucun sentier qu'il ne fut battu, aucune retraite qu'elle ne fut visitée, aucun fourré qu'il ne fut fouillé. La cloche de l’église sonnait presque continuellement, pour donner un signal aux petits enfants s'ils vivaient encore, et pour empêcher les grandes personnes elles-mêmes de s'égarer dans ces bois, qui étaient dans ce temps-là d'une étendue con-
(1) On appelle domaine une partie de Seigneurie qui ape partient en propre au Seigneur,
sidérable. Quelques-uns tiraient du fusil, d'autres jouaient du porte-voix : c'était un bruit, un vacarme continuel que l’écho se renvoyait d'un bout à l’autre de la paroisse.
Ces recherches se continuèrent pendant quinze jours, et elles furent poussées jusque dans les paroisses voisines. D'abord on était anxieux de nous retrouver vivants ; puis, quand cet espoir fut perdu, on se serait cru encore heureux de tomber sur nos cadavres, afin de les confier à la terre sainte, et de faire cesser toute inquiétude dans l'esprit de nos parents. Nos mères surtout ne pouvaient se consoler. ‘“ S'ils avaient rendu le dernier soupir, disaient-elles, dans leurs lits, nous nous soumettrions plus facilement à la volonté de Dieu. Hélas ! sont-ils morts après bien des tortures ? ont-ils été dévorés par les loups ? Sont-ils devenus la pâture des oiseaux de proie ? Cruelle incertitude qui nous écrase !”
. Ce leur fut une peine qui ne s’effaça jamais entièrement de leur mémoire. De
longues années plus tard, quand, seul des.
trois enfants perdus, je revins aux lieux de ma naissance, je trouvai que la blessure vivait encore au fond des cœurs (1).
S VI La Traversée de l'Océan.
Cependant nous étions en route pour la France. Probablement nous nous arrétâmes quelques semaines dans le golfe St-Laurent, où le vaisseau, sur lequel nous étions, avait des intérêts dans les pêcheries.
Mon petit frère et moi, nous étions redevenus assez gais, ignorant la grandeur de notre infortune. Le petit Doucet, lui,
ne mangeait pas; bientôt il se trouva
malade dangereusement, il languit quel-
ques jours sur son hamac, puis après une assez courte agonie il trépassa. Quand
(1) Pour plus de détails, voyez à la préface, les lettres de MM. H. Cholet, 1. Hamelin, R. Duckett, A. Bélanger, 4. Giroux, H. Lauzon, ainsi que celles de mesdames P. Doucet et 1. Hamelin.
il fut mort, le Second nous dit : “ Venez voir votre petit compagnon qu'on va jeter à l'eau” Ilsle mirent sur une longue planche, et le firent glisser à la mer, Pierre disparut pour toujours dans les flots.
Je tenais Toussaint par la main, et je pleurais. ‘“ Tais-toi, me dit le Second, parce qu’on va t'en faire autant. ” Le capitaine nous appela dans sa chambre, et nous donna force bonbons pour nous amuser. On se console vite à cinq ans.
J'oubliai, pour lors, mon petit ami ; mais, quelques années plus tard, quand ma raison se fut développée, son image est ressuscitée dans mes souvenirs, je le regrettai Comme je donnerais cher aujour-
d'hui pour le voir partager ma bonne !
fortune !
Le vieux capitaine nous chargeait de | joujous et de bebelles ; il s'amusait sou- | vent avec nous, il était pour nous !
un bon père. Mais le Second était dur, il nous donnait des tapes par la tête, il
nous tirait les oreilles, quand le capitaine À dormait. Un jour qu'il nous faisait des
vol
Venez jeter ngue Pierflots.
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aujour- | bonne
bait de !
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nous À it dur, tête, il M ipitaine É ait des
malices, son père lui dit: “ Arrête-toi donc, quel mal te font-ils ? — Ils traînent tout sur le pont. — Alors, ils font comme.
toi, quand tu étais petit.”
Le bon vieux capitaine tomba malade à son tour, la nouvelle se répandit qu'il allait mourir. Tout le monde était consterné sur le vaisseau, on se regardait d'un air inquiet, les matelots parlaient tout bas. Il demanda son fils et lui dit : “ Dieu m'appelle à lui, aie bien soin de ces deux petits garçons, ne les maltraite pas.” Et il lui répéta à notre sujet bien des recommendations.
Il me fit approcher. “ Louis, j'ai une chose à te dire. Tu dois savoir que je ne suis pas ton père ; si tu ne le sais pas, je te l’apprends, à toi, parce que tu comprends mieux que ton petit frère. C'est un homme que je ne connais pas, qui vous a volés, qui vous a amenés à moi, et qui vous a vendus. J'ai eu pitié de vous autres. J'espère que le bon Dieu ne me fera pas trop souffrir pour cette action ; le vol n’est pas mien. Approche, cher Louis,
So à
que je t'embrasse. Aime bien ton frère ; écoute le Second, sois bon enfant. Viens, |
! toi aussi, Toussaint, viens m'embrasser.” : | Il pleurait, et nous pleurions avec lui. | | Quelques jours après, le capitaine mou-
rut ; on apporta son corps à St-Malo, où il demeurait. Nous le regrettâmes beaucoup, il avait été doux et tendre pour les petits orphelins. Que Dieu ait pitié de
| son âme | L' |
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frère ; Viens,
asser.” lui.
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alo, où S beau-
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