‹ L'Enfer (volume 2)Chapitre 23 sur 40 · CHANT HUITIEME · texte numérisé non relu

CHANT HUITIEME

Suivons de mon récit la trame continue :

Avant (l'atteindre au |)ie(i de la tour liante et nue ,

\ ers le faite déjà nos reijards se portaient.

i)eu\ lanaux au sommet balançaient leur lumière;

I n autre feu semblait leur répondre, en arrière, Si lointain que nos yeux à peine le voyaient.

J'interrogeai mon maître : « Océan de science!» Dis-je, « pourquoi ces feux? et cet autre à distance? Et quelles mains là-liant font briller ces signaux? "

II me dit : «Tu peux voir, là-bas, si l'onde impuie ^'a pas de ses vapeurs troublé ta vue obscure. Celui que l'on attend s'approcher sur les eaux. »

22 CAMO VIII.

Corda non pinse mai (la se saetta, Che si corressc via per 1' acre snella , Corn' i' vidi una navo picciolctta

Venir per 1' acqua verso noi in quella, Sotto '1 governo d' un sol galeoto, Che gridava : or se''giunta, anima fella';

Flegiàs, Flfegiàs, tu gridi a voto, Disse lo mio Signore, a questa volta : Più non ci avrai , se non passando il loto.

Quale colui, clie grande inganno ascolta, Che gli sia fatto, e poi se ne rammarca, Tal si fe' Flegiàs nell' ira accolta.

Lo Duca mio discese nella barca , E poi mi fece entrare appresso lui ; E sol quand' io fui dentro parve carca.

Tosto che '1 Duca, ed io nel legno fui,

Segando se ne va V antica prora

Dell' acqua più che non suol con altrui.

Mentre noi correvam la morta gora, Dinanzi mi si fece un pien di fango, E disse : chi se' tu, che vieni anzi ora?

f,(''i^('i' comme une llèelic et (elle dans l'espace l'."cliai)pée à la corde elle fend l'air et passe, .l'aperçus dans l'instant un es(juirionl petit

Oui glissait sur les eaux comme à notre poursuite. Par un seul nauloiiier la barque élait conduite; Il s'écriiiit : ((Ijilin, lii viens, Iraîti'c maudit !»

cIMilégias (I), IMilégias,» dit aussitôt Virgile, «Tais-toi! pour cette fois ta rage est inutile. Tu ne nous auras plus, sitôt l'étang passé.»

Tel un homme soudain trompé dans son attente Cache au fond de son cœur le fiel qui le tourmente, Tel Plilégias. du coup secrètement blessé.

Mon guide descendit aloi's dans la nacelle, VA moi j'y mis le pied après lui ; le bois frêle Ne parut se charger que quand j'y fus entré.

I"]t dès ([ue tous les deux nous fûmes dans la barque, VMe partit , creusant une plus forte mar([ue Sur le Ilot doucement d'ordinaire eflleuré.

Tandis que nous courions sur l'eau morte, à la proue

l n fantôme se dresse et tout couveit de boue :

— «Avant l'heure lu viens,» dit-il, «(|ui donc es-tu?»

'I2i CAMO VIII.

Ed io a lui : s' io vegno, no riman^^o; Ma tu clii se', che si se' falto ijriitto'.' liispose : vedi, che son un che piango.

Ed io a lui : con piangcre e con lutto,

Spirito nialadetto, ti rimani;

Ch' io ti conosco, ancor sie lordo tutto.

Allora stese al legno anibe le mani :

Perché '1 Maestro accorto Io sospinse, Dicendo : via costà con gli altri cani.

Lo collo poi con le braccia mi cinse; Bacciommi '1 volto, e disse : aima sdegnosa, Benedetta colei, che 'n te s' incinse.

Quei fu al mondo persona orgogliosa:

Bontà non è, che sua memoria fregi :

Cosi è r ombra sua qui furiosa.

Quanti si tengon or lassù gran Régi, Che qui staranno corne porci in brago, Di se lasciando orribili dispregi !

Ed io : Maestro, molto sarei vago Di vederlo attufifare in questa broda, Prima che noi uscissimo del lago.

— ((Je ne fais que passeï' dans ce lieu (ranalhème, Pour te souiller ainsi (|ui donc es-tu toi-inè!ne?i)

— « Hélas, je suis une onihre en pleurs, lu l'as bien vu.»

— ((Kh bien, lui répondis-jc, êlre indigne, demeure! Denïcure dans la boue, espril maudit, et j)leure! - Car je te reconnais sous ton masque fangeux.»

L'ombre alors étendit ses mains vei's la nacelle, Mais mon maître aussitôt la repoussa loin d'elle, Disant : u Vers tes pareils, va-l'en, chien furieux! »

Puis, jetant ses deux bras à l'enlour de ma tète.

Il m'embr.isse et me dit : ((0 cœur lier, cœur honnête,

IJeiiis et bienheureux les flancs qui l'ont porté !

Des fureurs de l'orgueil celle àine est encore noire Kt pas une vertu n'a paré sa mémoire; Ici, c'esl un démon dans la fange irrité.

Que de grands rois, là haut, qui font trembler le monde, (iiront comme des porcs dans celte bourbe innnonde, Ne laissant après eux (|ue d'horribles mépris! »

Et moi je dis : ((.J'aurais du plaisir, o mon maître, A voir dans le bourbier ce pécheur disparaître Avant (|ue de ce lac tous deux soyons sortis.»

VM) CAMO vui.

Ed egJi a me : avant! clie ia proda ïi si lasci veder, tu sarai sazio :

Di tal disio converrà che tu goda.

Dopo cio poco vidi qucllo strazio

Far di costui aile fangose genti,

Chè Dio ancor ne lodo, e ne ringrazio.

Tutti gridavano : A Filippo Argenti:

Quel liorentino spirito bizzaro In se medesmo si volgea co' denti.

Quivi '1 lasciammo, che più non ne narro Ma negli orecchi mi percosse un duolo, Perch' io avanti intento 1' occhio sbarro.

E '1 buon Maestro disse : ornai , figliuolo , S' appressa la città ch' ha nome Dite, Coi gravi cittadin , col grande stuolo.

Ed io : Maestro, già le sue meschite Là entro certo nella valle cerno Vermiglie, come se di fuoco uscite

Fossero; ed ci mi disse : il fuoco eterno, Ch' entro V affuoca, le dimostra rosse, Come tu vedi in questo basse 'nferno.

— ((Avant qu'à nos regards la rive ne paraisse, Tii pourras contenter le désir (|iii le presse, » Dit-il, «et devant toi va s'a(;con)plir loii vdiu.»

Aussitôt des esprits je vis l'impure tourbe Harceler ù l'envi le pécheur dans sa bourbe, l'.'t maintenant encor j'en loue et bénis Dieu !

(iSnr Philippe Argenti,» d'iaient-iis, «anathcme!» F/insensé Florentin, tourné contre lui-même. Semblait se déchirer le corps avec les dents.

il disparut. Plus loin, une iiimeur plaintive Ninl frapper tout à coup mon oreille attentive; liKjuiet, devant moi j'ouvris des yeux ardents.

— ((A nos regards, mon lils, » dit alors mon bon maître, (( La cité dont le nom est Dite (2) va paraître

Avec ses habitants nombreux et désolés. »

— «Au fond de la vallée, ô maître,» répondis-je, «J'en vois déjà les murs tout vermeils, (|uel prodige! De la flamme on dirait (|u'ils sortent (oui brûlés.»

— «I/élernel feu,» dit-il, «(jui ronge ses entrailles, De la ei(é terrible a rougi les murailles.

Ainsi que tu le vois dans ce profond Enfer. »

128 CAiMO VIII.

Noi pur giijgncmmo dcntro ail' alto fosse, Clie vallan quella terra sconsolata:

Le mura mi parcan che ferro fosse.

Non senza prima far grande aggirata, Yenimmo in pi»rte, dove "1 nocchier, forte, Uscite, ci gridô, qui è 1' enlrata.

lo vidi più di mille in su le porte Dal Ciel piovuti, che stizzosamente Dicean : clii è costui, che senza morte

Va per lo regno délia morta gente?

E '1 savio mio Maestro fece segno Di voler lor parlar segretamente.

Allor chiusero un poco il gran disdegno, E disser : vien tu solo, e quel sen vada, Che si ardito entro per questo regno :

Sol si ritorni per la folle strada :

Pruovi, se sa; chè tu qui rimarrai, Che scorto V hai per si buia contrada.

Pensa, Lettore, s' io mi sconfortai Nel suon délie parole maladette ; Chè non credetti ritornarci mai.

Nous ontrAmrs bientôt, par une routo creuse, Dans les fossés bordant la cité douloureuse. Les murs, en approchant, nie paraissaient de ter.

Après iiu long circuit, de sa voix la plus forte Le nocher nous cria : «Sortez, voici la porte!» Nous étions arrivés et nous touchions au bord.

Sur le seuil foisonnait cette race perverse. Anges précipités du Ciel connue une averse. iMirieiix ils criaient : «Qui donc avant la mort

Dans l'empire des morts ose marcher indigne?») l']t mon avisé maître à ces démons fait signe De vouloir en secret leur parler un moment.

Lors contenant un peu la fureur qui les presse.

Ils dirent : « Viens toi seul, mais lui, ((u'il disparaisse,

Lui qui dans ce royaume entre si hardiment!

l'uiscpi'il a pu tenter cette folle aventure,

Qu'il trouve son chemin dans la contrée obseure !

I]t loi qui l'as guidé, reste ici désormais!»)

Lecteur, en entendant ces paroles de rage, Tu peux le ligurer si je re|)i'is courage! Sur la terre je crus ne reveiiii jamais.

/|:iO CANTO VIIÎ.

0 caro Duca mio, clie più di setU; Volte m' bai sicurlà rcnduta, c tratto D' alto pcriglio, clic 'ncontra ml stette,

Non mi lasciar, diss' io. cosi disfatto: E se r andar più oltre c' c ncgato, Ritroviam V orme nostre insieme ratto.

E quel Signor clie li m' avea menato, Mi disse : non temer, chè M nostro passo Non ci pu6 torre alcun, da Tal n' è dato.

Ma qui m' attendi, e lo spirito lasso Conforta e ciba di speranza buona, Cb' io non ti lascerô nel mondo basso.

Cosi sen va, e quivi m' abbandona

Lo dolce Padre, ed io rimango in forse;

Cbè '1 no, e '1 si nel capo mi tenzona.

Udir non pote' quello cb' a lor porse : Ma ei non stette là con essi guari, Cbe ciascun dentro a pruova si ricorse.

Chiuser le porte quei nostri avversari Nel petto al mio Signor, cbe fuor rimase, E rivolsesi a me con passi rari.

— «Guide chéri, toi qui ilaus mon àuie in(|uiète As mis plus do sept fois le calme, et de ma lêle lùuirlé les périls (jui se dressaient hideux,

Ne m'abandonne pas dans la désespérance, Kt s'il est défendu (|ue plus loin je m'avance. Retournons promplemeut sur nos pas, tous les deux!»

Et lui qui jusque-là m'avait conduit : « Courage ! » Me dit-il, «nul ne peut nous fermer ce passage;

I n plus puissant que tous a dirigé nos pas.

AUi'iids-moi dans ces lieux, et do bonne espérance néconforte et nourris ton Ame en défaillance : Dans le monde infernal tu ne resteras pas. »

Ce disant, mon bon pèi'o au milioii âe la roiilo M'abandonne, et tout soûl jo icsio eu |)roitî au doulo, Houlaiil lo pour, le contre, en mon cœur agile.

Je ne pouvais ouïr ce ((u'aux Ames rebelles

II disait ; mais à peine il parlait avec elles Que toutes à l'envi couraient vers la cité.

Mon maître s'avança; mais cette armée hostile Lui ferma brusquomont les portes de la villo, Ll, (lomoui'é dehors, il revint à p s loiils.

132 CAMO Mil.

Gli occlii alla lorra, e le ciglia avea rase D' ogni baldanza, o dicea ne' sospiri:

Chi m' ha negai.e le dolerili case?

Ed a me disse : lu, perch' io in' adiri, Non sbigottir, cli' io vincero la pruova, Quai, ch' alla difension dentro s'aggiri.

Questa lor tracotanza non è nuova ; Cliè già r usaro a men segreta porta , La quai senza serrame ancor si truova.

Sovr' essa vedestù la scritta morta :

E già di qua da lei discende 1' erta, Passando per li cerchi senza scorta

Tal, elle per lui ne fia la terra aperta.

CHANT Mil. 133

l/œil à terre et le front (lépuiiillé d'assiii-aiice, Il soupirait, disant: «Quelle est donc la puissance Qui ferme devant moi le seuil des lieux dolents?»

Puis à moi : «Nous vaincrons, hien que je m'en irrite, l/ol)stacIe suscité par la race proscrite, Malgré leur résistance et malgré leur courroux.

Je connais leur audace et leur vieille insolence;

Ailleurs ils ont usé de cette violence: #

Le seuil qu'ils défendaient est encor sans verroux (3).

C'est la porte où lu vis l'inscription fatale. Et déjà, descendant la vallée infernale, Quehiu'un traverse seul les cercles de la mort ,

Par (|(ii celte cité s'ouvrira sans elforl. »

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