LE PECHE. II
inconnu qu'ils placent à quelques pas d'eux , dans les rangs des acheteurs, et auxquels, le dos tourné au bureau, ils transmettent par signes convenus leurs volontés.
Mais aussi, quel triomphe pour l'amateur quand le volume poursuivi lui est adjugé! avec quel orgueil il se redresse et rejette son manteau, en lançant un regard ironique au vendeur ! — On va payer! — L'amateur véritable paie toujours comptant, pour n'avoir obligation à personne. Son compte fait et réglé, il met son emplette dans sa poche, et s'en va fièrement sans même porter la main à son chapeau.
— Ah! le gaillard! c'était pour lui! se dit le libraire qui le regarde partir avec envie. Jalousie légitime ! car pour lui l'amateur est pire qu'un ennemi, c'est un rival. Il connaît à fond la valeur des livres. Il a fait une longue étude des catalogues
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avec prix, dont il a chez lui toute une collection. 11 sait à n'en point douter d'où provient tout exemplaire mis sur table, et à quels prix il a été successivement coté depuis soixante ans. C'est son plaisir de dévoiler toutes les petites ruses du catalogue. Tel volume est marqué comme provenant du cabinet du comte d'Hoym. — « C'est une erreur! L'exemplaire du comte d'Hoym a été acheté par un tel et revendu après sa mort en i8.. ; il appartient aujourd'hui a M. un tel; celui-ci provient de la vente Aimé Martin, et il est de condition bien inférieure. »
Du reste , cette inimitié de l'amateur et du libraire ne dure pas au delà du champ clos de la vente publique. Dans sa boutique, le libraire est pour l'amateur plein de déférence et d'attention. Il le fait causer pour obtenir de lui des renseignements. On a vu des libraires assez consciencieux
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pour refuser le prix d'un livre, suffisamment payé, disaient -ils, par les indications recueillies pendant une heure d'entretien.
Enfin voyez-le sur les quais, notre amateur. — Il sait et répète avec tout le monde depuis vingt ans qu'on ne trouve rien sur les quais. Mais il peut se faire qu'en dix ans une seule occasion se présente. Et cette occasion -là, il ne veut pas que d'autres que lui en profitent. Il a pour lui les autorités : Nodier et Parison, par exemple, qui
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trouvèrent sur les quais l'un le Marot d'Etienne Dolet, l'autre le César de Montaigne, payé à sa vente quinze cent cinquante francs , et qui lui avait coûté dix-huit sous ! *
En général , l'amateur des quais est celui dont les manies sont les plus curieuses et les plus folâtres. Le client des ventes publiques et des libraires recherche et paie fort cher des livres parfaitement accrédités et cotés, de bonnes éditions des classiques, les Barbou, les Elzévirs, etc., etc. Le client des quais s'est buté à une spécialité encore inconnue et qui fera fureur plus tard.
' Nous aurions pu citer des témoins plus récents, par exemple M. de Fontaine de Resbecq, qui trouva, il y a quatre ou cinq ans, sur les quais, et pa}-a six sous, un charmant exemplaire du Pastissier français, Elzenr 1655, qui atteint quelquefois jusqu'à cinq cents francs dans les ventes. (Voy. l'intéressant petit ouvrage intitulé Voyages littà-aires sur les quais de Paris, Durand is.j7, in-18.)
Là se collectionnent les journaux, les revues, les brochures, les mémoires, les bribes négligées et qui, au bout d'un certain temps, deviennent introuvables. Essayez de chercher telle gazette d'il y a seulement vingt ans ! La Bibliothèque Impériale ne l'a pas ou ne l'a qu'incomplète. Si vous persistez dans vos recherches, un libraire vous dira quelque jour qu'il n'en existe qu'un exemplaire complet chez M. un tel , qui l'a acheté numéro par numéro sur les quais pendant dix ans.
Aussi l'amateur des quais est-il nécessairement un littérateur qui connaît son avenir. Riez tant que vous voudrez, en lui voyant acheter des babioles dont vous ne voudriez pas pour rien, il se console en disant en lui-même : — dans dix ans, dans vingt ans, tu viendras me les demander à genoux; tu ne les auras pas!
C'est sur les qviais que se forment les collections
impossibles, que se ramassent les riens qui vaudront de l'or. Aussi, s'il ne faut à l'amateur ordinaire que de l'argent et du goût (et encore chez plus d'un d'entre eux le premier supplée le second), il faut à l'amateur des quais, généralement pauvre et sans crédit, outre une patience de fourini, le génie d'un inventeur.
Venez donc sur les quais. Vous n'y rencontrerez ni M. de Rothschild, ni M. Solar, mais vous y verrez par bonne fortune Ph. B., qui, par amour de l'antithèse, encadre son visage de trente ans d'une chevelure de platine, collectionnant avec fureur les numéros épars des revues anglaises et américaines ; L..., le poète tragique, trottant comme un éléphant armé en guerre, les bras chargés de curiosités inconcevables; C..., le peintre philosophe dont le cœur tressaille à la découverte d'un Enchiridion d'Epictète; A..., l'adorateur du romantisme
qui ramasse jusqu'aux débris des vers de Pétrus Bore! et des vignettes de C. Nanteuil.
Que de passions ! que de folies ! hélas ! que je croyais innocentes. — Ecoutez donc comment mon péché me fut révélé.