‹ L'enfer du bibliophile vu et décritChapitre 4 sur 11 · AGONIE · texte numérisé non relu

AGONIE

J'étais rentré ce soir-là chez moi on ne peut plus mal disposé. Imaginez telles que vous voudrez des tribulations qui peuvent atteindre et blesser un homme de mon humeur et de ma profession. Un imprimeur avait tiré sans mon avis une feuille pleine de fautes ; le journal du soir m'avait montré mon dernier livre traîtreusement loué par un ami

ironique ; ou tout autre malheur aussi grave.

Les éléments conspiraient ce soir-là contre moi avec les hommes. Une tempête de vent et de pluie faisait ruisseler mes vêtements. Je m'en revenais barbotant et marmottant, navré, énervé, dégouttant et dégoûté, une main sur mon chapeau pour l'empêcher de s'envoler, l'autre serrant mon pardessus'sur ma poitrine. Jamais les douze coups de minuit ne sonnèrent dune voix plus sinistre à l'horloge du palais des Qi^iatre-Nations.

Rentré chez moi, je me dis, en mettant la tête sur l'oreiller : — Eh bien, je bouql'inerai demain! et je m'endormis sur cette pensée consolatrice, qui me faisait entrevoir les quais éclairés d'une lumière douce et gaie, et les parapets émaillés de volumes de toutes couleurs.

L'ouragan grondait toujours; l'averse fouettait de plus belle; mais, à cette heure, étendu cliau-

dément entre mes draps et avec une telle perspective pour mon réveil, je pouvais en toute sûreté répéter les vers de Lucrèce.

Fût-ce un rêve? je voudrais le croire; mais comment le pourrais -je? J'ai fait du rêve et de ses manifestations l'étude de toute ma vie , et je sais à n'en pouvoir douter que le rêve n'est ni une allégorie, ni une fantasmagorie , mais un langage par correspondance signifiant les idées par leurs analogies naturelles et les faits matériels par leurs contraires. Si donc Dieu m'eût voulu punir de ma sensualité littéraire, de ma Ubricité, peut-être m'eût-il effrayé par l'image de l'enfer des voluptueux qui , suivant Swedenborg, sont plongés, les uns jusqu'à la ceinture, les autres jusqu'au menton, dans un lac fétide. Peut-être, s'il m'eût voulu convaincre de la vanité de mes plaisirs, m'eût-il représente à moimême comme on voit les Allemands, au fameux

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