DE DANTE ALIGHIERI. XXVH
avoir créé un monde que nul n’eût osé rêver avant lui, il lui fait une langue que nul après lui ng parlera jamais, et qui à jamais fera l'admiration de tous. Le premier, depuis les Grecs et les Latins, il a su revêtir sa pensée de formes à la fois déliées et palpables, étranges et naturelles, nobles et populaires. Sa pensée fut un prodige ; son style, une ré- .Yolution. II avait d’abord, dit Léonard l’Arétin, commencé son poëms en vers béroïques ; mais ce rythme s’appropriant mal à la variété des scènes qu'il voulait représenter, il le changea, prit le style tempéré et donna le modeste nom de comédie au sujet le plus élevé sans doute que l’imagination de l’homme puisse atieindre. Dante offre des modèles à tous les genres, à la tragédie et à la comédie, à l’épopée, à l’ode, à la satyre. Il peint les choses qu’il invente comme s’il les avait vues, et parmi les muses il invoque sa mémoire. Il n’est difficile à comprendre que pour vous obliger à rêver avec lui sur une pensée qui, par la méditation, en enfante mille autres non moins nobles, non moins belles. IL n'importe pas plus de savoir si l’idée de son chefd'œuvre est tirée de je ne sais quel Meschino d’un frère Albéric, que d’approfondir si vraiment les marionnettes d'un saltimbanque ontenfanté le Paradis-Perdu de Milton : ce qui est certain, c'est que Dante a fait cette idéa sienne par son génie, et que son génie seul pouvait la traduire en 15000 vers, où les inégalités même portent le cachet d’une puissance supérieure à l'humanité. L'Enfer surtout se lit avec passion : les hommes de goût le savent par cœur, et il ne lui manque, pour devenir populaire, que d’être traduit. C’est que là principalement sont mis en jeu les deux grands ressors du drame, la terreur et la pitié. Là sont punis par les supplices les plus variés, les crimes que les lois sociales flétrissent, et les péchés que la religion condamne. L'’imagination du poète y vient en aide au théologien, et la
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méthode du théologien y règle la fougue du potte. Ce sont partout des apparitjons effrayantes, de merveilleuses métamorphoses, des grincemens de dents et des rires sataniques, des blasphèmes et des remords : là se racontent de déplorables infortunes ; là se donnent d’admirables enseignemens. Ce chef-d'œuvre a ouvert au monde littéraire. une ère nouvelle : il a fait élever à son auteur des statues de la main de ceux qui avaient brûlé son corps en effigie et voulu jeter ses cendres au vent. Il a excité des cris d’admiration, et glacé d'épouvante ceux qui se reconnaissaient dans ses peintures. Des volumes furent remplis pour laver tel ou tel Pontife d’une allusion du poète : on se crut obligé de graver sur le marbre l'apologie des saints qu’il avait damnés. Enfin, dans un temps où une proposition étérodoxe envoyait son auteur au bûcher, l’Enfer fut dédié à trois papes qui l’accueillirent, quoique trois papes eussent été jetés par le poète au plus profond de l’enfer.
C’est là non-seulement le triomphe du génie, mais l’empire de la vertu. Aussi les œuvres de Dante sont-elles publiquement expliquées à la jeunesse studieuse, dans toute l'Italie, à Berlin, à Paris:.Et si la postérité a joint un magaifique surnom au titre du livre qu'elle admire, c'est moins pour caractériser le genre du poëme, que pour rendre hommage au divin génie du poète.
L'Enfer,
ARGUMENT. — Dante expose qu’il s’est égaré dans une sombre forêt. Au moment où il se prépare à gravir une colline, trois bêtes féroces lui barrent le passage et le repoussent. L’ombre de Virgile
lui apparaît et s'engage à le sauver, s’il veut la suivre à travers les régions de l’enfer.
Au milieu du chemin de notre courte vie ‘, Je m'étais écarté de la route suivie, Et me trouvai sans guide au fond d’un sombre bois.
C’est chose rude à dire — et pourtant je le dois —
Quel il était ce bois — sauvage — âpre — rebelle. D’y penser seulement ma peur se renouvelle.
Oui : c’est une œuvre amère, un si triste labeur Que de bien peu la mort inspire plus de peur. Mais pour dire le bien que j'y rencontrai — certes,
Je redirai, lecteur, mes autres découvertes.
Je ne m'explique pas comment j'y pénétrai,
Tant de sommeil j'étais plein, quand je m’égarai. Mais j'arrivais à peine au terme de l'enceinte
Qui m'avait transpercé le cœur de tant de crainte; Une côte apparut à mes regards ravis.
Je les portai d’en bas jusqu’au faîte — et je vis Son dos déjà vêtu des rayons du bel astre | Qui, par tous les chemins, mène au port sans désastre. À ce riant aspect je sentis ma frayeur
S’apaiser par degrés dans le lac de mon cœur Encor tout agité par cette nuit d'orage
Où j'avais tant de fois failli perdre courage.
Tel, sauvé demi-mort des flots tumultueux,
Le matelot leur jette un sourire douteux :
De même mon esprit, vers cette sombre voie
Qui ne laissa jamais une vivante proie,
Hasardait en fuyant un regard satisfait.
« Quand d’un peu de repos j'eus goûté le bienfait, Du pied inférieur m’appuyant sur la terre, J'essayai de gravir... Voilà qu’une panthère ;, À la robe tachée, au souple mouvement,
Dés l’abord, devant moi bondit légèrement, Tellement obstinée à barrer mon passage,
Que vingt fois pour m'’enfuir je tournai mon visage.
C'était la première heure où l’aube au front vermeil Plane sur l’horison : et déjà le soleil
Montait accompagné par les mêmes étoiles |
Qui l'avaient entouré, quand — déchirant ses voiles — Et tiré du chaos par le divin amour —
Sur le premier mortel brilla le premier jour.
Les riantes couleurs de l'animal sauvage,
L'aurore, le printemps stimulaient mon courage, Non pas tel cependant que ma peur ne s’accrût, Quand soudain à mes yeux un lion apparut‘.
Il semblait me chercher, superbe et si vorace,
Que l’air en paraissait trembler... Puis sur sa trace
Une louve courait..….. si maigre que sa faim *
Eût suffi pour supplice à tout le genre humain. Ah! de combien de deuils elle a rempli le monde! Courbé sous le regard de l’animal immonde, Fasciné par la peur qui sortait de ses yeux,
Je perdis tout espoir de gagner les hauts lieux. Quand au culte de l’or l’homme a voué sa vie,
Et qu'il voit d’un seul coup sa fortune ravie,
Il pleure, et tous ses jours ne sont qu’un longtourment. Tel fut mon désespoir, dans ce fatal moment | Où, venant droit à moi, la bête meurtrière
— Lentement, mais toujours — me chassait en arrière.
Déjà, loin du coteau, mon pied se reportait
Au fond de la vallée où le soleil se tait :
Là, je crus entrevoir une humaine apparence
Dont la voix semblait morte après un long silence *. Dès que je l’aperçus dans l'immense désert :
— « Oh! quel que soit l'appui que le ciel m’ait offert, » Ombre ou mortel vivant, pitié! je t'en supplie. » — « Vivant, non : j'ai vécu. Les auteurs de ma vie
» À Mantoue étaient nés sur le vieux sol Lombard :
CE . . A , 7 » Moi, je naquis sous Jule, avant qu’il fût César ‘.
CHANT L 7 » Je vécus à la cour du sage Auguste, à Rome,
» Lorsque l’homme adorait des dieux créés par l'homme. » Poète, avec amour, j'ai consacré mes vers
» Au héros — illustré par de nobles revers—
» Qui desbords phrygiens surnos bords vintdescendre,
» Quand l’orgueil d’Ilion fut tombé dans sa cendre.
» Toi, pourquoi reviens-tu vers de si tristes lieux?
» Pourquoi ne pas gravir ce coteau radieux,
» Principe de tout bien, source de toute joie?»
— « O Virgile! est-ce vous, vous que le ciel m'envoie?» , M'écriai-je : — et troublé de cet auguste aspect,
Je m'inclinais par honte autant que par respect. —
« Vous dont la noble lyre, orgueil de l’Ausonie,
» Versait à flots si purs sa puissante harmonie!
» Des poëtes, & vous, l'honneur et le flambleau !
» Vous à qui j'empruntai, sous un rythme nouveau,
» Ce style grand et pur qui fait toute ma gloire!
» Vous, le seul dont les vers remplissent ma mémoire,
» Mon maître, mon auteur !.. pour prix de tant d'amour... » Vois ce monstre : c’est lui qui presse mon retour.
» Grande ombre, sauve-moi de ses dents inhumaines ;
» Car il me fait trembler les fibres et les veines. »
Quand il me vit pleurer, Virgile répondit :
— « Si tu veux échapper à ce vallon maudit,
» Il te faudra marcher par des routes nouvelles :
» La bête sans pitié contre qui tu m’appelles
» Ne laisse point passer autrui sur son chemin,
» Mais l’embarrasse tant qu’elle le tue... Enfin,
» Elle est de si maudite et si basse nature
» Que son avidité jamais ne se sature,
» Et que, plus grande après qu'avant ses vils repas, » Sa faim s’en alimente et ne s’en calme pas.
» L’impudique s’accouple à vingt brutes ensemble : » Centautresles suivront; maïs un jour... qu’elle tremble! » Viendra le lévrier, l’invincible coureur ”,
» Qui la fera mourir de deuil et de fureur.
» Celui-là n'aura pas la soif de la richesse :
» Il nourrira son sein de vertu, de sagesse;
» Entre Feltre et Feltro luira son premier jour;
» Il sera le salut de l’humble et beau séjour
» Pour qui mourut Turnus et Nisus si fidèle,
» Euryale si tendre et Camille si belle.
» Il chassera le monstre, et par vaux et par monts, : » Jusqu'à temps qu’il le rende à l’antre des démons, » D'où l'envie aux humains l’envoya la première.
» Et pourtant, Ô mon fils! dans la même carrière
| CHANT I. g » Tu me suivras, et moi je serai ton soutien : » Voilà ce que du moins je pense pour ton bien. » Au monstre, si tu veux que j'arrache sa proie, » Viens dans les profondeurs de l’éternelle voie, » Entendre les damnés dont le lugubre accord » Invoque le bienfait d’une seconde mort. :
» Puis ceux-là qui, plus haut, sont contens dans la flamme, » Parce qu'ils ont l'espoir que le ciel les réclame... » —Un jour —n’importe quand—puis,toi-même, ô mon fils! » Si tu veux t’élever aux célestes parvis, » Nous nous séparerons : un but si haut exige » Qu'une autre âme que moi—plus digne—te dirige ‘”. » Le roi de l'univers n’a pas permis, hélas!
» Qu’aux marches de son trône ont parvint sur mes pas. » Le monde est tout entier soumis à sa puissance; » Mais au ciel seulement resplendit sa présence. » Là sa cour, là son trône et ses élus... Maïs moi! » Malheureux que je suis! j’ai méconnu sa loi.
» Heureux ceux qu'il appelle à l’éternelle fête ! »
Alors, je m'écriai : — « Je te pric, ê poète! » Au nom de ce Dieu saint que tu n'as pas compris :
» Fais, pour m’apprendre à fuir et le mal et le pis,