‹ L'enfer, poëme traduit en versChapitre 13 sur 38 · L'ENFER. — CHANT I · texte numérisé non relu

L'ENFER. — CHANT I

» Qu’aux lieux dont tu parlais, j'aille sous ton escorte ; » Que de Pierre avec toi je voie au moins la porte,

» Et ceux-là que tu dis si malheureux là-bas. »

L'ombre se mit en marche et je suivis ses pas.

ARGUMENT. — Dante hésite : son guide le rassure, en lui disant qu’il est envoyé par Béatrix, cette sainte du ciel que Dante a tant

aimée sur la terre.

Le soleil s’en allait, et déjà l’heure obscure | Des fatigues du jour soulageait la nature :

Seul j'allais soutenir, doublement effrayé,

Les assauts du voyage et céux de la pitié,

Qu'un chantre toujours sûr redira — la mémoire — À mon aide, 6 génie! ô muses de l’histoire, Mémoire, qui gravais ce qu'avaient vu mes yeux ‘!

Montre que ta puissance est un présent des cieux!

Je parlai le premier : — « Guide puissant et sage, » Interroge ma force et pèse mon courage,

» Avant de me livrer aux redoutables bords.

» Enée est descendu vivant parmi les morts *.

» Ses yeux mortels ont vu des âmes immortelles : » Tu las dit; mais le ciel le couvrait de ses ailes.

» Faut-il s'en étonner? Dans ses secrets desseins

» Dieu réservait Enée à de si hauts destins!

» Lui qui devait fonder Rome sainte et guerrière,

» Où Dieu gardait un trône à l'héritier de Pierre.

» Lui qui, de ce voyage illustré par ta voix,

» Rapporta le secret de ses futurs exploits,

» La gloire des Césars et celle de l'Eglise.

» Vase d'élection, après le fils d'Anchise,

» Paul rapporta du ciel — ainsi Dieu le voulut — » Un soutien pour la foi qui nous mène au salut... » Mais moi... qu'y vais-je faire? et quel Dieu m ‘autorise?

» Je ne suis ni saint Paul ni l’heureux fils Anchise.

» Nul — ni moi — ne me croit digne d’un tel honneur. » Si donc je m’abandonne à te suivre... j'ai peur : » La peur peut être sage et l'audace insensée.

» Sage, quand je me tais, tu lis dans ma pensée. »

Tel désire d’abord, puis flotte irrésolu,

Et cesse de vouloir tout ce qu'il a voulu :

Ainsi, par la pensée, embrassant ce voyage

: Que j'avais vu si court aux premiers mots de sage, Je m'’arrêtai soudain... L'ombre aux nobles accens Ajouta : —« Dè tes mots si j'ai compris le sens,

» C’est bien la lâcheté qui refroidit ton âme :

» La lâcheté!.... son souflle éteint souvent la flamme » Qu’allume au cœur de l’homme un honneur courageux, » Comme une ombre fait fuir l’animal ombrageux.

» Eh bien! je te dirai quel ordre ici m’amène,

» Par quels accens ému j'ai pris part à ta peine,

» Pour que ces vaines peurs ne te retiennent plus. » Je me trouvais parmi ceux qui sont suspendus ”,

» Quand je fus appelé par une âme si belle,

» Que je la suppliai de commander pour elle.

» L'étoile du matin brillait moins que ses yeux,

» Et sa voix angélique, en sons harmonieux,

» Laissa couler ces mots : — « Ame illustre et féconde » Dont le grand nom vivra tant que vivra le monde,

» L’ami de mes vertus et non de ma beauté

» Est sur les bords déserts tellement arrêté,

» Que déjà d’épouvante il regarde en arrière.

» Pour affermir ses pas dans l’étroite carrière,

» Peut-être il est trop tard : on le dit dans le ciel.

» Va donc; et que ta voix plus douce que le miel

» Verse au fond de son cœur tes divines paroles.

» Va : nul ne peut souffrir, quand c’est toi qui consoles! » Je suis sa Béatrix : va lui rendre l'espoir.

» Je descends d’un séjour que j'aspire à revoir;

.» C'est l'amour qui m'amène et l’amour qui t'implore. » Va : souvent dans le ciel, au maître que j'adore,

» Je dirai ta louange. » — « Elle ne parlait plus.

» Je repris en ces mots : —« O reine des vertus!

» Toi seule par qui l’homme est roi de cette terre

» Qui décrit darnis les cieux la plus étroite sphère,

» Un ordre m'est si doux, qui me vient de ta part,

» Que l'avoir accompli déjà, serait trop tard.

» Ne me presse donc plus; mais consens à me dire » Pourquoi du haut des cieux où ton ardeur aspire,

» Tu pénètres sans peur dans l’abime des maux. »

— « Tu seras satisfait, dit-elle, en peu de mots.

» Pourquoi je suis sans peur? Le mal seul est à craindre; » Et que craindrais-je, moi? Le malne peutm’atteindre. » Telle est, grâce à mon Dieu, mon essence et ma loi,

» Que ce grand incendie est sans flammes pour moi. » Ïl est au haut des cieux une femme qui pleure

+ Sur l’écueil que ta main brisera tout-à-l'heure.

» C'est elle qui suspend les arrêts rigoureux;

» Elle a prié Lucy, l’appui du malheureux,

» Lui disant : — « Ma pitié recommande à ton zèle

» Un mortel en danger, ton serviteur fidèle. »

» Et Lucy descendit vers le trône écarté

» Où je me reposais, Rachel à mon côté *.

» — O louange de Dieu! Béatrix, dit la sainte,

» De ton fidèle ami n’entends-tu pas la plainte ?

» Lui qui sortit pour toi du vulgaire chemin,

» Le laisses-tu périr sans lui tendre la main?

» Vois comme il se débat sur ce fatal rivage,

» Plus fatal que la mer dans une nuit d'orage. »

5 L'homme qui fuit sa perte ou qui cherche un trésor » S'élance avec ardeut : moi plus rapide encor,

» À ces mots, j'ai quitté ma demeure céleste.

» Je me fie à ta voix puissante pour le reste :

» Elle honore Virgile et ses imitateurs. »

« Quand je n’entendis plus ces accens enchanteurs,

L'Eofer. 2

» Elle leva des yeux qui brillaient dans les larmes.

» Ce regard à sa voix prétait de nouveaux charmes.

» J'obéis, je courus... et je t'ai délivré

» Du monstre qui fermait le passage sacré.

» Qu'est-ce donc que tu crains? D'où vient que tu recules? » Qui nourrit dans ton cœur de si lâches scrupules,

» Quand trois dames du ciel baïssent vers toi les yeux,

» Quand ma voix te promet un sort si glorieux ? »

Comme, au froid de la nuit qui glace la prairie,

La fleur qui se fermait sur sa tige flétrie,

Sitôt qu'elle blanchit aux rayons du soleil,

Se redresse, et leur ouvre un calice vermeil :

Tel je me ranimai d’une nouvelle vie,

Et je dis d’une voix bien franche, bien hardie :

« — Gloire à celle d'en haut qui vient à mon secours! » Gloire à toi si docile à ses divins discours!

» Tel est le saint transport dont ta parole enivre,

» Que je me sens renaître au désir de te suivre.

» Je veux ce que tu veux. Viens donc et guide moi.

» Sois mon souverain chef, sois mon duc, sois ma loi. »

Je cessai de parler : et sur les pas du sage,

J'entrai dans le chemin profond, sombre et sauvage.

ARGUMENT. — Dante lit l'inscription gravée sur la porte de l'Enfer. Il entre et rencontre d’abord la foule des âmes qui ont vécu sans vertus et sans vices. Il passe l’Achéron dans la barque de Caron, et est surpris par un sommeil surnaturel.

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«C'est par moi qu’on descend à la cité des pleurs; » C'est par moi qu’on descend au pays des douleurs ; » C'est par moi qu’on descend à la race proscrite.

» La justice guida celui qui m'a construite.

» Je fus faite d’un mot par le pouvoir divin,

» Par la sagesse immense et par l'amour sans fin. » Seule l'éternité dans les temps me devance.

» Vous qui passez mon seuil, laissez toute espérance ‘. »

Sur une porte, en noir, ces mots étaient écrits :

— « Maître, ils cachent un sens qui trouble mes esprits. » Mais lui, sans se troubler, dit : — «Laisse à cette porte

» Toute peur... toute peur ici doit rester morte.

» Nous sommes arrivés aux lieux où je t'ai dit

» Que tu verrais pleurer tous ceux que Dieu maudit.»

Puis ayant pris ma main dans la sienne, le sage, Avec un doux sourire, affermit mon courage.

Au mystère infernal je fus initié... |

Et d’abord je me pris à pleurer de pitié.

Enfer! quel sombre aspect à mes yeux tu dévoiles! Que de cris, quededeuil, sous un ciel —sans étoiles —*! Mille confuses voix, mille affreux juremens,

Des soupirs douloureux, d’horribles hurlemens, | Des cris rauques, des mains contre des maïns heurtées,

Ebranlant d’un long bruit ces rives attristées,

CHANT IL. 25 Dans l'éternel brouillard tournaient en s’élevant Comme un sable qui monte aspiré par le vent.

Et moi, qui d'épouvante avais la tête ceinte,

Je dis : — « Qu’entendons-nous qui trouble cette enceinte? » Quels esprits dans le deuil semblent tant abattus? » — « Leurs jours se sont traînés sans vice et sans vertus, » Me répondit le sage, et leurs pâles phalanges

» Se mêlent ici-bas au chœur des mauvais anges *,

» Qui, de la sainte cause incertains déserteurs,

» Entre Satan et Dieu restèrent spectateurs!

» Le ciel pour eux trop pur de son sein les exile,

» Et l’enfer trop souillé leur refuse un asile. »

— «Mais ils souffrent donc bien, qu’ils se plaignent si haut?» Et Virgile : — « À cela je réponds en un mot :

» Ils sont si peu comptés, et si basse est leur vie,

» Que tout autre destin excite leur envie,

» Sans qu’il leur reste même espérance de mort.

» Le temps n’a conservé nul souci de leur sort;

» Et dans l’éternité, la Justice et la Grâce

» Les dédaignent.— Assezsur eux.— Regarde et passe. » Et moi qui regardais docile, au même instant,

Je vis un étendard qui courait en flottant ;

Mais si précipité dans sa course maudite,

Que l'ombre du repos lui semblait interdite.

Des esprits le suivaient en troupeaux plus serrés,

Que la mort ne me semble en avoir enterrés.

Je vis ce qu'ils étaient, en reconnaissant l’homme ‘ Qui fit le grand refus si méprisé de Rome... | — Une foule sans nom qui vécut à demi —

Et méprisable à Dieu comme à son ennemi.

Ces malheureux étaient tous nus, et sans relâche

Des milliers de frelons les pressaient à la tâche.

Leurs pleurs, mêélés de sang, coulaient en longs ruisseaux,

Recueillis à leurs pieds par d’impurs vermisseaux.

Ayant cherché des yeux quelqu’autre chose neuve, . J'apercus une foule au bord d’un large fleuve.

— « Maître, dis-je, à présent dis-moi quels sont ceux-là?

» Qui les presse si fort de passer au-delà,

» Comme je l’entrevois à ces pâles lumières ? »

I] reprit : —« Tu sauras les choses tout entières :

» Attends qu’à l’Achéron nous arrêtions nos pas ‘. » Alors, le rouge au front, les yeux tournés en bas, Craignant qu'un mot de plus n'offensâtlagrande ombre, Je m'abstins de parler jusqu’à la rive sombre.

CHANT IHIL. 27 .

Une barque approchait, du sein des flots pesans, Sous la main d'un vieillard tout blanchi par les ans°, Et qui criait : — « Malheur! exécrable famille!

» N’espérez plus revoir le ciel où le jour brille.

» Malheur ! à l’autre bord ma barque vous conduit

» Dans la glace et le feu de l’éternelle nuit...

» Toi, laisse-là les morts; va-t-en, âme vivante. »

Je restais. Il reprit : — « Sur la plage mouvante,

» Va, cherche un autre port, cherche un autre vaisseau ; » Un si léger esquif plotrait sous ton fardeau. »

— « Tais-toi, dit le poète avec un ton sévère :

» Caron, cède à la loi qu’au ciel même on révère.

» On le veut où l’on peut tout ce qu'on veut. » Alors, Du nocher qui navigue entre les sombres bords, —Et dont l’œil est cerné par un cercle de flammes— Le visage velu se calma; mais les âmes

—Lasses—et de ces mots comprenant bien le sens— Changèrent de couleur et grincèrent des dents.

Elles maudissaient Dieu, leurs pères, leur naissance, Le temps, le lieu, les fruits des fruits de leur semence. Puis leur foule, en pleurant, couvrit, en un seul lieu, La rive — inévitable à qui ne craint pas Dieu.

Le démon, l'œil en feu, les presse, les réclame,

Et sur les paresseux frappe à grands coups de ramc.

Ainsi qu'aux premiers froids la feuille de l'ormeau ‘ S’enlève une par une au paternel rameau,

Tant qu’à la terre avare il rende la dernière: Tels les mauvais fils d'Eve, à la fangeuse ornière Se jetaient un par un vaincus par le signal, Comme l'oiseau charmé par le miroir fatal :

Eux, de même, ils s’en vont à travers l'onde brune. Et la nef n'est pas loin sur la triste lagune,

Que de nouveaux essaims s’y pressent à leur tour. — « Ïci de tout pays descendent sans retour,

» Me dit avec douceur mon guide tutélaire ”,

» Ceux qu’à leur lit de mort Dieu vit avec colère.

» Eux-mêmes de la barque ils hâtent le départ,

» Car le grand Justicier les presse de son dard,

* Tellement qu’en désir se change ici la crainte.

» Jamais un esprit pur n’a touché cette enceinte.

» Donc, si Caron te compte entre ses ennemis,

» Tu comprends, désormais, quels biens te sont promis. »

Virgile avait parlé. Soudain la rive noire Trembla si fortement que la seule mémoire Me baigne de sueur encore en ce moment.

Il s’éleva de terre un long gémissement :

CHANT IIL.

Une rouge lueur sillonna le rivage...

Je perdis tous mes sens et tombai près du sage.

ARGUMENT. — Dante pénètre dans le premicr cercle de l'Eufer. Ce sont les Limbes où sont enfermées les âmes verlueuses qui n’ont pas recu le baptême. I est accueilli par les plus grands poètes de l’antiquilé, et passe en revue une foule de personnages célèbres.

Un bruit majestueux fit tressaillir mon front,

Tel qu'il me secoua de ce sommeil profond,

Comme un homme en sursaut arraché d’un long rêve. Et mon œil levé droit, tout autour de la grève

L'Enfer, 3

Se promena long-temps fixé, tant que je vis

En quel funèbre lieu mon guide m'avait mis :

J'étais au bord du val d’éternelle infortune *,

D'où cent et cent clameurs, se confondant en une, Tonnent par le cratère—obscur —brumeux— profond, Tellement que j'eus beau plonger mes yeux au fond ; Je ne distinguais rien. — « Descendons, dit mon guide,

» Dont le front se couvrit d’une pâleur livide ;

» Descendons : nous voilà sur l’aveugle escalier.

» Tu seras le second; je serai le premier. »

Mais j'avais trop bien vu qu'il changeait de visage.

— « Eh! toi qui fus toujours l’appui de mon courage, » Si déjà tu pâlis, comment irai-je, moi? »

— « Ma pâleur ne trahit qu'un douloureux émoi

» Pour les infortunés plongés dans cette enceinte.

» Tu prends de la pitié, mon fils, pour de la crainte. » Marchons : le temps est court pour un si long chemin. »

Et me laissant derrière, il me prit par la main.

Voici le premier cercle : éternelle structure Qui presse tout l'enfer de sa noire ceinture: J'écoute : à mon oreille aucun cri n'est porté.

Mais l'air, par des soupirs, est sans cesse agité;

C'est un plaintif accent de douleur sans souffrance Qui partait d’une foule où l’âge mûr, l'enfance, Des femmes, des vieillards se pressaient par milliers. Mon bon maître me dit : —« Ces fronts humiliés,

» Tu ne demandes pas s’ils portent quelques taches? . » Avant d'aller plus loin, il faut que tu le saches :

» Îls ne péchèrent point : tous ils eurent des droits,

» Mais ce n’est pas assez : dans la Foi ‘que tu crois

» Aucun d'eux n’est entré par le seuil du baptême.

» Dans leurnombre, mon fils, je suis compté moi-même, » Si ceux de ma tribu furent avant le Christ,

» Îls n’ont pas adoré Dieu, comme il est prescrit.

» Ce tort nous a perdus : notre seule souffrance

» Est d’avoir le désir sans avoir l’espérance. »

Un vif chagrin se prit à mon cœur cette fois;

Car je reconnaissais des hommes d’un grand poids Suspendus à jamais dans la lugubre enceinte.

Alors, pour m'affermir dans la foi pure et sainte Qui triomphe toujours de l'erreur, je lui dis :

. —« Nul n’a-t-il donc jamais quitté ces lieux maudits, » Par ses mérites même ou bien par ceux d'un autre,

» Pour monter au séjour gardé par un apôtre ? »

Et lui qui, m'écoutant, comprit ces mots couverts : — « Les Limbes, depuis peu, dit-il, m'étaient ouverts, » Quand un Puissant parut sur cette rive noire,

» Portant pour diadème un signe de victoire.

» Îl ravit sur ses pas notre premier aïeul,

» Avec son fils Abel; Noé — mais Noé seul — ,

» Moïse — de ses lois le plus docile esclave —

» Le père d'Isaac, David, roi sage et brave,

» Israël et celui qui lui donna le jour,

» Ses fils, cette Rachel qui lui dut tant d'amour;

» Beaucoup d’autres encor; mais nul, je te l’atteste,

» Avant eux n’a franchi la barrière céleste. »

: Et pendant qu’il parlait, nous passions lentement * Cette forêt d’esprits tombés sans sacrement.

Nous avions peu marché dans l’obscure carrière, Quand j'aperçus un feu dont la vive lumière

De loin me révéla, comme aux lueurs du jour, Que des esprits d'élite avaient là leur séjour.

— « Toi de qui la science et de qui l’art découle,

» Qui ceux-là qu'on élève ainsi hors de la foule ? » — « Ce que la terre honore est honoré des cieux, »

Me répondit le cygne aux chants harmonieux.

Une autre voix sortit de l'enceinte muette.

Elle disait : — « Honneur à l’illustre poète!

» Îl vous avait quittés : il revient parmi vous. »

La voix ne parlait plus, et nous vimes vers nous Quatre ombres s’avancer d’un air plein de noblesse. Leur regard était pur, sans joie et sans tristesse.

— « Regarde — ainsi parla le poète romain —

» Celui qui, comme un roi, précède, un glaive en main; » C'est notre prince à tous; c’est le sublime Homère. » Après lui vient Horace à la satyre amère :

» Ovidé est le troisième et Lucain le dernier.

» Tous ont droit avec moi — qui pourrait le nier ? — » Au titre glorieux que cette voix me donne :

» L’éclat qui me vient d'eux remonte à leur couronne. »

Aïnsi, mortel heureux, j'ai vu se réunir

Ces hommes dont le nom remplira l’avenir,

Cette école sublime où le roi des poètes

Semble une aigle qui plane au-dessus de leurs têtes. Ils se parlaient entr'eux : bientôt de mon côté

Ils firent un salut avec tant de bonté,

Que cet accueil flatteur fit sourire mon maître.

C'était peu : dans leurs rangs ils daignèrent m'admettre :

Mon nom fut le sixième après de si grands noms. Nous marchâmes ensemble aux lumineux vallons, Parlant entre nous seuls la langue du mystère Qu'il fallait parler là, mais qu'ici je dois taire.

Un grand palais s’offrit à mon œil étonné,

De murs majestueux sept fois environné :

Un ruisseau le serrait de sa molle ceinture,

Que nous franchimes tous comme une terre dure. Sept portes devant nous s’ouvrirent tour-à-tour * : Là, de rians gazons ornaïent un frais séjour,

Où d’illustres esprits, au maintien noble et sage, Mesuraient gravement un rare et doux langage. Nous suivimes ensuite un chemin écarté, Jusqu'au sommet d’un mont rayonnant de clarté, D'où mon œil, embrassant l’heureuse gémonie, Planait avec orgueil sur ces fils du génie.

Electre était mêlée aux héros de son sang * :

Je reconnus Hector, Enée, au premier rang; César, au regard d’aigle où la victoire brille ;

Près d'eux, Penthésilée et la fière Camille ;

Le vieux roi Latinus, près de sa fille assis;

Brutus qui des Tarquins délivra son pays,

Et la chaste Lucrèce et la fière Julie,

La simple Marcia, la tendre Cornélie.…..

CHANT IV. | 39 Saladin, seul, rêveur, se tenait à l'écart. Et comme un peu plus haut j'élevais mon regard, Je vis le Maître assis, sage parmi les sages ° Qui tous l’environnaient de respects et d'hommages. Socrates et Platon, comme un plus ferme appui, Au-dessus de la foule, étaient plus près de lui : Démocrite qui livre au hasard tous les mondes ; Diogène, Thalès aux sentences profondes ; Anaxagore avec le stoïcien Zénon; Empédocle, Héraclite, et celui dont le nom Dut sa gloire au grand art de classer la substance, Diascoride, en un mot. Puis, à quelque distance, Cicéron reposait entre Orphée et Linus ‘; Sénèque, moraliste aux pensers si connus ; Ptolomée, et non loin le géomètre Euclide, Gallien, Avicenne, Hypocrate leur guide; Averroës, enfin, le grand commentateur.

Cent autres de ces noms atteignaient la hauteur; Mais pour les dire tous, je manquerais d’haleine : Ma carrière est si vaste et si vite m'entraîne,

Que bien souvent aux faîts le récit manquera.

La noble compagnie en deux se sépara.

h0 L'ENFER. — CHANT IV.

Virgile me restait. Nous marchâmes ensemble | Du lieu calme en un autre où sans cesse l'air tremble ; Et j'eus atteint bientôt, par mon maître conduit,

La rive douloureuse où jamais rien ne luit.

em ss

ARGUMENT. — Les deux poètes descendent dans le second cercle. Minos, juge de l’Enfer, cherche à les arrêter. IIs passent outre, et rencontrent les âmes des Luxurieux. Episode de Françoise de Ri-

Du premier cercle ainsi dans le second j'arrive; Plus il se rétrécit, plus la douleur est vive; Si poignante déjà qu’elle arrache des cris:

Là l'horrible Minos arrête les proscrits ‘, .

hits L'ENFER.

Examine, condamne, et jette la pâture

Au cercle qu’il indique en tournant sa ceinture.

Ainsi, dès qu’un maudit jusqu’au juge est venu,

Il confesse sa vie : il la met toute à nu.

L'infaillible regard du juge inexorable

Voit de suite à quel cercle est dû l'esprit coupable.

Sa queue autour de lui décrit autant d’anneaux

Que l’âme doit franchir de degrés infernaux.

Au pied du tribunal une innombrable foule

Toujours se renouvelle et sans repos s'écoule.

Chaque âme attend l'arrêt qui la frappe à son tour : : Elle parle, elle écoute et tombe sans retour.

Mon aspect suspendit l’éternelle justice :

— « O toi qui descends libre au douloureux hospice,

» Prends garde, dit Minos, et vois bien où tu vas;

» Qu'un trop facile accès ne t’'encourage pas *! »

— « Minos, pourquoi, pourquoi ces cris? lui dit le Sage. ” Ne le retarde pas dans son fatal voyage.

» On le veut où l’on peut tout ce qu’on veut. » — Minos

Se tut et s’inclina de respect, à ces mots.

Déjà commence au loin la dolente harmonie :

Plus loin des cris; plus loin, voici la gémonie

CHANT V. 45 De tout rayon muette et qui gronde en tout tems, Comme la mer livrée aux combats des autans.

L'infernal tourbillon, qui jamais ne s'arrête, Balaye les esprits, les tourne, les rejète, Les reprend et les brise aux pointes d’un écueil. Quand ils sont venus là, ce sont des cris de deuil, Des lamentations, des grincemens, des plaintes, Et le blasphême enfin qui se prend aux lois saintes. J'appris que c'était là le paiement juste et cher

Du pécheur qui soumet la raïson à la chair.

Comme des étournaux vont, par grandes volées, Dans la froide saison, fendant l’air des vallées : Telle, jouet léger d’un souffle tout puissant, L'ombre de cà, de là, va, vient, monte, descend;

Et ces infortunés souffrent sans espérance

D'un terme ou d’un repos même à tant de souffrance. Vous avez vu dans l'air, en bataillon léger,

Avec leur lai plaintif des hérons s’allonger :

Telle, avec des cris sourds, venait à ma portée

La foule des esprits par l'orage emportée.

— «Quelssont, dis-je au poète,en frémissant d'horreur,

» Ceux que le vent châtie avec tant de fureur?»

— « Cette ombre, répondit alors mon sage maître,

» La première de ceux que tu voudrais connaître,

» En vingt langues, là-haut, dicta sa volonté :

» Elle fut si rompue à l’impydicité |

» Que, pour se délivrer d’un blâme légitime,

» Elle a dit dans sa loï : Ce qui plait n’est pas crime.

» C’est elle que Ninus laissa, par son trépas,

» Veuve et reine après lui de ces vastes états,

» Où le fier Soudan règne aujourd'hui sans partage. » Près de Sémiramis, la reine de Carthage *, :

» Aux cendres de Sychée infidèle un seul jour,

» Pour un amant trompeur s’immola par amour.

» Cléopâtre la suit, courtisane royale.

» Voici la belle Hélène au monde si fatale,

» Achille qui, long-temps sous sa tente endormi,

» Combattit en amant pour venger un ami.

» Voici Pâris, Tristan. » Et le sage Virgile,

Après eux, m'en montra, m'en nomma plus de mille; Tous, illustres héros ou célèbres beautés,

Que l’amour avait tous vers la tombe emportés.

Et la pitié me prit, quand j'ouis son langage : — « J'aimerais bien parler un moment, dis-je au Sage,

CHANT V. 47 » À ces deux qui s'en vont ensemble s’élevant, » Et semblent si légers s’abandonner au vent. ; — «Attends qu'ils soient plus près,mon fils; alors sans peine » Tu les prîras, au nom de l'amour qui les mène : » Îls viendront.» — Quandle vent vers nousles eût pliés : — « Venez, leur dis-je, ô vous si tristement liés, , » Si nul ne le défend! » Comme deux tourterelles S'en vont du haut des airs,ouvrantleurs blanches ailes, Au nid où les réclame un cri plaintif et doux : Ainsi les deux esprits, pour descendre vers nous, Loin de la légion où Didon est mêlée, — Fendaient l'air malfaisant de la triste vallée... | D'une voix qui nous plaint tant le charme est puissant! Puis s'adressant à moi : — « Mortel compatissant * » Qui viens nous visiter dans cette nuit profonde, * Nous pécheurs dont le sang rougit un autre monde; » Que Le ciel contre nous n'est-il moins irrité! » Nous le priîrions tous deux pour ta félicité. » Si notre mal t'inspire une pitié si tendre, » Ordonne, que faut-il? Te parler ou ventendre? | » Tant que le vent se tait, nous vous écouterons, . » Ou si vous l’aimez mieux, c'est nous qui parlerons. » La terre où je suis née expire au bord tranquille. » Où le P6 fatigué vient chercher un asile.

» Amour qui se prend vîte aux nobles cœurs, Amour * » L’éprit de mes attraits... qui n’ont duré qu’un jour : » Et cette plaie, hélas ! n'est point encor fermée...

» Amour qui veut qu'on aime alors qu'on est aimée, » M'éprit aussi de lui, mais par de tels appâts,

» Qu’ici-même, tu vois, il ne me quitte pas.

» Amour à la lumière avec Paul m'a ravie :

» Caïn attend celui qui nous ôta la vie *. »

Dès que j'eus entendu les malheureux esprits,

: Et ce récit touchant d'un mal trop bien compris,

Moi, je penchai ma tête, et je la tins baissée, Tantquemon maître, enfin:— «Quelle estdoncta pensée?» Et quand je répondis, je dis ces mots : —« Hélas! | » Quel charme! quels désirs! et que de doux combats

» Les ont conduits ensemble au douloureux passage!» Puis, vers le couple, en haut, relevant mon visage :

— « Françoise, tes tourmens ont d'un pieux émoi

» Pénétré tous mes sens : je pleure ; mais dis-moi :

» Au temps des doux soupirs et des timides flammes,

» Comment se révéla le secret de vos âmes? » |

Elle alors : — « Il n’est pas de plus grande douleur

» Que de se rappeler, au milieu du malheur,

CHANT V. h9

» Un bonheur qui n’est plus... Ille sait bien, ton maître. » Si tel est cependant ton désir de connaître »@Gomment naquit un feu devenu si brûlant, » Je ferai comme lui, qui pleure en vous parlant. » Un jour, dans les langueurs d’une journée oisive, » Nous lisions Lancelot, et comment il arrive » Qu'un regard de Genèvre a troublé sa raison. » Nous étions, ce jour-là, seuls, sans aucun soupçon : » Bien des fois, en lisant, il advint qu’une page » Fit rencontrer nos yeux, pâlir notre visage. » Mais il fut un seul mot qui nous vainquit tous deux. » Nous étions au passage où Lancelot heureux *» Couvre de ses baisers un caressant sourire. » Paul... — qu’à mes bras jamais le ciel ne le retire! — » Paul me baisa la bouche, imitant Lancelot... » Ce livre et son auteur nous fut un Gallehot *...

» Et nous ne lümes pas ce jour-là davantage. »

Pendant qu'un des esprits nous tenait ce langage, Le second sanglottait sur sa sœur appuyé :

Moi, j'eus le cœur brisé d'une telle pitié,

Qu'il semblait que déjà j’eusse un pied dans la tombe. Je pâlis… je tombai.. comme un cadavre tombe.

L'Eafer. 4

| ARGUMENT. — Troisième cercle gardé par le démon Cerbère : là sont punis les gourmands. Le Florentin .Ciacco prédit à Dante l'exil des Guelphes Blancs et le triomphe des Noirs.

Et quand un peu de force a relevé mon cœur Affaissé par pitié de Paul et de sa sœur, Je n’entends, je ne vois, où que je m'aventure,

Que nouveaux torturés, que nouvelle torture.

C'est le troisième cercle où tombe, à flots épais, Sans jamais se lasser, sans varier jamais,

Froide, lourde et maudite, une pluie éternelle, Mélange impur d’eau noire et de neige et de grêle. Le sol qui la reçoit exhale un air infect.

Cerbère est là qui tient les damnés en respect : Démon impitoyable, aux monstrueuses formes,

Il ouvre incessamment ses trois gueules énormes, Et comme un dogue, aboïe en s’acharnant contre eux. Un feu sombre et sanglant jaillit de son œil creux ; Son ventre est large et bas, sa barbe noire et dure; Et son ongle tranchant va, dans leur couche impure, Secouer, déchirer, torturer les esprits

Qui hurlent sans repos de lamentables cris,

Et — pour se soulager du fouet qui les presse —

D'un flanc sur l’autre flanc se retournent sans cesse.

Le Grand Ver, qui nous vit, roula des yeux ardents, Ouvrit sa triple gueule et fit grincer ses dents : Tous ses membres tremblaient. Par un soin salutaire, Mon guide, dans ses mains, pétrit un peu de terre, Et la jeta trois fois au démon affamé.

Tel aboïe avec rage et soudain est calmé, :

CHANT VI. : 55 Le chien à qui son maître a jeté la pâture :

Tel Cerbère, enivré du poids qui le sature,

Endort sa triple voix dont les cris sont si lourds

Aux malheureux damnés, qu’ils voudraient être sourds.

Et nous foulions aux pieds toutes ces ombres vaines, Qui souffrent cependant sous des formes humaines. Toutes dans le limon gissaient confusément ;

Une seule à demi se leva brusquement :

— « O toi que l’on conduit sous la pluie éternelle, » Homme, si tu le peux, reconnais-moi, dit-elle.

» Tu naquis, moi vivant. » —« Si je t'ai vu jamais,

» La douleur, répondis-je, a bien changé tes traits :

» Dis-moi done qui tu fus, toi que l'enfer éprouve . » Par un supplice tel que peut-être il s’en trouve

» Un plus grand, mais non pas un plus fastidieux. »

L'ombre alors : —« J’ai coulé des jours délicieux,

» Dit-elle, dans la ville où tu reçus la vie,

» Où débordent déjà les prisons de l’envie.

» Vous m’appeliez Ciacco. Regarde quels tourmens * » La froide pluie inflige aux âmes des gourmands.

» Je ne suis pas le seul ; et le même supplice,

» Dans tous ceux qui sont Jà, punit le même vice. »

Il cessa de parler ; je repris:: — «Tes douleurs

» Me pèsent tellement, que j'en verse des pleurs.

» Mais :dis, si tu le sais, Ô Ciacco! je te prie,

» Dis où les factions traîneront ma patrie,

» Dis s’il lui reste encor quelques citoyens purs,

» Êt pourquoi la Discorde a soufflé sur ses murs. » — « Après de longs débats et de sourdes menaces,

» Ün sang pur de Florence inondera les places.

» L'une des factions dont le nom vient des bois

» Avant peu chassera sa rivale aux abois.

» Mais, avant trois hivers, j'en vois Un qui s’élance ", » Qui mettra pour les Noirs son fer dans la balance, » Et dans le sang des Blancs lavant de vieux affronts, » Long-temps d'un pied superbe écrasera leurs fronts : » Leur rage-attestera ce que la paix leur coûte.

» Deux citoyens sont purs; mais nul ne les écoute.

» L'Avarice, l'Envie et l'Orgueil, dans les cœurs -

» Ont allumé ce feu fatal même aux vainqueurs. »

Le lamentable accent ne se fit plus entendre. Mais moi :-— « Parle : je veux... je désire l'apprendre : » Henry, Farinata, Le Mosca, dans le ciel *

» Boivent-ils le nectar, ou dans l'enfer le fiel?

CHANT VI. 57 » Teoghia, Rusticucci, si flétris par l'envie, » Tous ceux qui, pour le bien, ont dévoué leur vie, » Où sont-ils? Pour les voir, je ferais mille efforts. » Où sont-ils? » — « Tous tombéssur les terribles bords. » Tous, au-dessous de moi, sont plongés dans l’abime; » Tous, au fond de l'enfer, regrettent plus d’un crime. » Descends, tu les verras; mais écoute, ô mortel : » Quand tu seras rentré dans le monde au doux ciel, » Rappelle à mes amis ma mémoire oubliée.

» Ne m'interroge plus : va, ma langue est liée. » Il détourne à ces mots son œil louche et hagard, Baisse le front, sur moi jette un dernier regard; Puis, parmi les pécheurs, il tombe dans la fange. — « Îl n’en sortira plus qu'au dernier jour où l’ange, » Au son de la trompette, éveillant les enfers, » Annoncera le juge ennemi des pervers.

» Toute âme alors ira, dans sa tombe lointaine, » Vêtir ses os glacés, ses chairs, sa forme humaine, » Pour entendre la voix dont l'accent irrité

» Remplira de terreur l'immense éternité. »

Ainsi parlait Virgile : et, sur les pas du Sage,

Tandis que lentement je m'ouvrais un passage

58 L'ENFEB, — CHANT VI.

Dans ce mélange impur de boue et de damnés, Vers d'éternels secrets nos yeux étaient tournés : — « Quand aura retenti la sentence fatale,

» Quel sera le destin de la race infernale ?

. » Plus terrible, plus doux, ou tel que je le vois? » — « Retourne au sage auteur que tu lus tant de fois‘: » Plus un être est parfait, répondit le poëte,

» Plus il ressent la joie ou la douleur parfaite.

» Vers la perfection qui nous ouvre les cieux,

» Nul ici, tu le sens, n'ose lever les yeux :

» Mais tous savent qu'un jour la fatale sentence

» Doublera leur supplice avec leur existence. »

Tel était le sujet de bien d'autres discours. Du cercle inachevé, quittant les longs détours, Nous gagnâmes au centre une pente escarpée,

Par le grand ennemi, par Plutus occupée ”.

ARGUMENT. — Quatrième cercle. Virgile, après avoir dompté Plutus, explique à son élève le supplice des Avares et des Prodigues. Les deux poètes traversent ensuite la source du Phlégéton, et descendent au bord du Styx. C’est le Cinquième cerele où sont punies la

Cotére et la Paresse.

— « Pappe ! Pappe Satan !.… 6 Satan, Alette, » S'écria le Démon d’un ton rauque et heurté.

Mais le gracieux sage, à qui tout est facile,

Dit pour me rassurer : —« Calme-toi ; sois tranquille :

» Quelque soit son pouvoir, il n'empêchera pas

» Que du haut de ce roc tu n'’ailles jusqu’en bas. » Puis il dit, se tournant vers cette lèvre enflée :

— « Paix! maudit : Nourris-toi de ta rage étouffée ; » Ce voyage a sa cause : on le veut dans le ciel,

» Où le superbe viol fut puni par Michel. »

Gomme une grande voile enflée à la bourasque,

Si le mât s’est rompu, retombe molle et flasque,

Tel sans force tombait le cruel animal.

Ainsi nous descendons au quatrième val :

Nous voilà pénétrant aux entrailles du gouffre, Où tout crime s’expie, où tout criminel souffre. Qui donc ici rassemble, 6 Justice des cieux, Tant de nouveaux tourmens révélés à nos yeux? Se peut-il que la faute égale le supplice ?

Comme on voit, des deux bords du sombre précipice, Sylla contre Carybde en grondant se heurter, Tels, plus nombreux cent fois que je n’en pus compter, Partagés en deux camps les daimnés hors d’haleine, Sous de pesans fardeaux, se traînant avec peine,

Hurlaient, se rencontraient, frappaient, frappaient encor ;

Ils criaient à la fois : — « Que fais-tu de ton or?»

CHANT VIL 63 — «Toi,qu’as-tu fait du tien?» —Tous ensuite,en arrière, Reprenaient lentement leur pénible carrière, Répétant le cri sourd qui les peignaït si bien : « Que fais-tu de ton or?.. Toi, qu’as-tu fais du tien ? » Arrivée aux deux buts, la foule criminelle Revenait pour subir une lutte nouvelle.

J'avais le cœur navré. — « Ceux que je vois ici, » Qui sont-ils? demandai-je : à ma gauche en voici » Qui semblent tonsurés : ont-ils servi l’église ? » — « Tous, bien qu’en deux partis ce cercle les divise, » Frappés, quand ils vivaient, du même aveuglement, » Tous des biens de la terre ont usé follement. » Leurscrissont assez clairs pour quetulescomprennes, » Quand ils sont parvenus au bout des deux arènes, » Ou deux vices rivaux les tiennent séparés.

» Ceux-ci, fils de l’église, et qui sont tonsurés, » Papes ou cardinaux, princes de l’Avarice, » N'ont que trop mérité l'horreur d’un tel supplice. » Je repris : — « Parmi ceux que ce vice a flétris, » Je devrais reconnaître au moins quelques esprits. » — « Erreur! l'obscurité dont s’entoura leur vie » À noirci de son sceau cette race avilie..

» Tu tenterais en vain d'en reconnaître un seul.

» Tous, au moment fatal, sortiront du linceul,

» Ceux-là le front rasé, ceux-ci la main fermée.

» Vois l’éternel combat de l’une et l’autre armée:

» Vois à quel rude sort seront jetés d’en haut

» Ceux qui n’ont ni donné ni gardé comme il faut. . » Vois quel abime au lieu du radieux empire : |

. » Ce qu'ils souffrent... pourquoi tenter de te le dire? » J'ai tout dit en un mot, mon fils... L’éternité !

» Ces biens que l'homme cherche avec avidité,

» Ces biens dont à son gré la fortune dispose,

» Méprise-les, mon fils ; ils sont bien peu de chose. » Tout l'or.de l'univers ne saurait, un moment, ,

» De ces infortunés suspendre le tourment. »

— «La Fortune, 6 monmaître,unmot! Par quelmystère » Tient-elle entre ses mains tous les biens de la terre?» — « Telle est votre ignorance, 6 frivoles mortels!

» Ecoutez : je dirai ces secrets éternels.

» Le créateur des cieux, dans sa sagesse immense,

» Confia chaque sphère aux mains d’une puissance . » Qui, versant dans l’espace une égale clarté,

» Sans fin prête à ses sœurs son éclat emprunté.

» Aux splendeurs de la terre une d'elles préside,

» Se rit de vos calculs, les gouverne et les guide. . . » Une famille, un nom, grandit, tombe en un jour. » Un peuple est éclipsé; l’autre brille à son tour. .

» Tout change à temps; tout cède à cette main superbe » Qui se cache à vos yeux, comme le ver sous l'herbe. » Hommes! votre savoir contre elle ne peut rien.

» Elle pèse, elle juge et suit, pour votre bien,

» Son règne, comme font ses célestes rivales.

» Ses révolutions tournent sans intervalles,

» C’est la Nécessité qui la force à courir :

» Tant il en vient souvent qu’il lui faut secourir !

» Et ceux qui l'ont tant mise en croix, sont ceux-là même » Qui lui devraient l’encens au lieu de l’anathème.

» Mais par soi-même heureuse, elle ne l'entend pas, » Mêlée au chœur des Dieux, elle rit des ingrats,

» Elle roule sa sphère et jouit de sa joie.

» Descendons maintenant la ténébreuse voie :

» Viens à des maux plus grands. Déjà l’astre du soir * » Qui montait, quand je suis parti, commence à cheoir. » S’arrêter trop long-temps n'est pas permis. Arrive. » Nous coupâmes alors le cercle à l’autre rive,

Sur un gué qui bouillonne et qui de là descend ‘ Par un fossé profond qu'il se creuse en passant. L'eau, certes, en était plutôt noire que brune : Donc, faisant compagnie à la sombre lagune, | Nous entrâmes plus bas par un chemin ardu,

Où le triste ruisseau, quand il est descendu,

L'Enfer, : 5

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