L'ENFER. — CHANT VIT
Forme un marais, au pied de l'âpre roche grise. C'est le Styx : et moi, prêt à tout, avec surprise
Je vis dans le marais des esprits entassés,
Nus, fangeux, qui semblaient rudement offensés. Ils se frappaient des pieds, du poitrail, du visage... C'était trop peu du bras pour servir tant de rage; Puis ils se déchiraïent entr’eux à belles dents.
Mon hon maître me dit : —e Fils, tu vois là-dedans » Les âmes des humains qu'a vaincus la colère :. Je veux même pour toi que ce soit chose claire,
» Qu’au-dessous, le marais en tient d’inaperçus ‘
» Qui soupirent et font bouïllonner le dessus,
» Comme l'œil te le dit, où qu’il fasse sa ronde.
» Ils disent enfoncés dans la vase profonde :
» Nous fûmes, dans l'air doux qu'égayait le soleil,
» Tristes, traïnant le poids d'un paresseux sommeil,
» Les sens enveloppés de fumée : en échange,
» Attristons-nous encor dans l’éternelle fange.
» Ils bégayent cet hymne au fond de leur gosier ;
» Car ils ne peuvent dire un seul mot tout entier. » Entre la rive sèche et l'axe de la roue,
Les yeux tournés vers ceux qui se gorgent de boue, Nous décrivions un arc en côtoyant le tour :
Puis nous vinmes enfin jusqu’au pied d’une tour.
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ARGUMENT. — Les deux poètes traversent le Styx dans la barque de Phlégias, luttent contre une âme colère, et abordent à uneîle qui forme le sixième cercle. Là est la ville de Dité. Les démons qui gardent les portes en refusent l’entrée aux deux voyageurs.
Continuons. Long-temps avant notre arrivée, Nos yeux avaient monté sur la tour'élevée, Où deux feux s’allüumaient comme un double fanal.
Une autre flamme au loin répéta le signal,
Mais si loin, qu’on eût dit à peine une étincelle.
— « Que dit cette clarté? l’autre, que répond-elle? » Qui les allume ? » Et lui, source de tout savoir, Me dit : —« Si le brouillard te permet de le voir, » Ce qu’on attend paraît là-bas sur l’eau fétide. » La flèche qui fend l'air ne va pas plus rapide
Que le léger esquif dirigé droit à nous
Par un seul nautonnier qui, d’un air de courroux, Criait : —« Te voilà donc arrivée, âme vile? » —« Phlégias, Phlégias, lui répandit Virgile,
» Ces cris-là sont perdus : cette fois, dans ton bac ‘ » Tu ne nous recevras que pour passer le lac. »
Tel, trompé dans ses vœux, l’homme se désespère :
Tel parut Phlégias dévorant sa colère.
Je suivis mon seigneur sur le vaisseau léger ;
Mais le poids de mon corps parut seul le charger *. Quand nous fûmes entrés tous deux, l'antique proue Partit, traçant plus lourd son sillon dans la boue. Pendant que nous voguio»s, da milieu des flots. morts, Devant moi, plein de fange, Un se dressa dehors, Et dit : — «Qui donc es-tu, qui viens avant ton heure?» …— « Jeviens, maïs sans rester, dans la sombre demeure.
CHANT VHL. 74 » Mais, si défiguré, toi-même, esprit mal-né, » Nous diras-tu ton nom? > Il répondit :— « Damneé. » Et moi, l'apostrophant : — « Dans les pleurs et la fange » Reste à jamais, maudit! et que le ciel se venge! » Va, je te reconnais, quelque affreux que tu sois. » Alors, de ses deux mains, il se cramponne au bois *. Virgile, adroit et prompt, le repousse et s’écrie : — « Va : sur les autres chiens va passer ta furie. » Puis, posant sur mon front un baiser paternel, Il me prit dans ses bras, et dit : — « Noble mortel, » Soit bénie à jamais, pour sa progéniture, » Celle qui te serra neuf mois sous sa ceinture ! » Mais malheur à l’orgueil de cet esprit perdu » Que n’abrita jamais l'ombre d’une vertu!
» Îl apporte à la mort les fureurs de sa vie. » Que de grands rois, là-haut, sont vus avec envie, » Qui, plus tard exécrés, dans ces fétides eaux » Se vautreront un jour comme de vils pourceaux! » — « Maître, avant de toucher la rive, ne pourrai-je » Voir s’abimer sous l’eau l'Ombre qui nous assiége ?» Et lui : —« Réjouis-toi : tu seras satisfait, » Avant de découvrir le rivage. » En effet, Je vis presque aussitôt la foule criminelle,
À travers les flots noirs, s’acharner autour d'elle...
Et maintenant encor, j'en rends bien grâce aux cieux. — « À Philippe Argenti! » criaient ces furieux.
Et le fier Florentin, vomissant le blasphême, Tournait aveuglément ses dents contre lui-même.
Laissons-là le maudit ; et qu'on n’en parle plus.
Mais jusqu’à mon oreille arrive un bruit confus ;
Je jète au loin mes yeux : — « Elle va donc paraître, » La ville de Dité! s’écria mon bon maître,
» Avec ses citadins, si tristes, si nombreux! »
Et moi :— «Je vois ses murs au bout du lac ombreux ‘. » À l'étrange rougeur, maître, qui les colore,
» Il semblerait d'ici que le feu les dévore. »
— « Oui, l'éternel brasier qui les brûle en-dedans,
» De ce profond enfer rougit les murs ardens. »
Nous étions arrivés, sans quitter la vallée,
Au fossé qui défend la cité désolée.
Ses murs me paraissaient comme des murs de fer. Depuis long-temps déjà la barque de l'enfer Traçait un long circuit : enfin, d'une voix forte,
Phlégias s’écria : « Sortez, voici la porte. »
CHANT VIN. 73 J'aperçus, par milliers, en élevant les yeux, Ces anges que l’orgueil a fait pleuvoir des cieux. — « Quel est donc celui-là, criaient-ils en furie, » Qui visite la mort revêtu de la vie? »
Mais mon prudent ami fit signe qu’il voudrait Avec les fiers gardiens conférer en secret.
Un peu calmés alors : —« Viens seul; qu'il se retire, Lui qui si hardiment entra dans notre empire. » S'il le peut, qu'il retrouve à présent son chemin. » Pour se guider dans l'ombre, il n’aura plus ta main : » Tu resteras. » Jugez, à ce maudit langage, Lecteurs, si je sentis s’affaiblir mon courage. Je crus bien qu’à jamais c’en était fait de moi. Et je dis :— « O mon maître, Ô mon cher maître, 6 toi, » Toi qui, plus de sept fois, m'as rendu l'espérance, » Êt qui m'as arraché sauf à tant de souffrance, » Ne m’abandonne pas dans un si grand besoin. » S'il nous est interdit, maître, d'aller plus loin, » Vite ! ensemble fuyons et retrouvons ma trace. » Le seigneur qui m'avait amené là : —« De grâce, » Me dit-il, ne crains rien; nul au monde ne peut » Retarder notre marche; entends-tu? Dieu le veut. » Attends-moi donc ici ; que ton cœur se ranime :
» Nourris bonne espérance, et crois que dans l’abime,