‹ L'enfer, poëme traduit en versChapitre 15 sur 38 · L'ENFER. — CHANT VIII · texte numérisé non relu

L'ENFER. — CHANT VIII

» Ton guide, ton ami ne te laissera pas. »

Et voilà qu'il me quitte; il s'éloigne à grands pas : Et moi flottant du non au oui, sans ce bon père,

Je reste, et ne sais plus si je crains, si j’espère.

Je ne pus, d’où j'étais, saisir ce qu’il leur dit;

Mais il s'arrêta peu dans le groupe maudit :

Sur les murs en courant nos ennemis s’armèrent : Les portes sur mon guide à grand bruit se fermèrent. Lui marchait à pas lents, et ses regards baissés Disaient que tout espoir les avait délaissés.

— « Eh! quoi, murmurait-il, ces impures cohortes

» Oseraïent de Dité me refuser les portes?

» Toi, ne t’alarme pas, mon fils, si je frémis.

» Quels que soient les apprêts de nos fiers ennemis, » Je vaincrai, je vaincrai leur audace rebelle.

» Tant de témérité d’ailleurs n’est pas nouvelle.

» Sur le seuil où tu lus la sentence de mort,

» Ils ont, presque au grand jour, tenté le même effort ; » Et la porte aujourd’hui reste encor sans serrure ”.

» C'est par là que descend, de la demeure pure,

» Sans escorte, à travers la vaste obscurité,

» Tel qui nous ouvrira les portes de Dité. »

ARGUMENT. — Un ange descend du ciel et ouvre aux poètes les portes de Dité. Ils marchent au travers des sépulcres enflammés,

où gissent les Hércsiarques.

Quand il vit que la peur blanchissait mon visage, HN comprima la sienne aussitôt; puis le Sage

S'arrêta, comme un homme écoutant avec soin... Les yeux, dans cet air noir, ne peuvent mener loin.

Puis, il dit : — «]1 faut vaincre ou... mais par sa puissance...

» Oh! qu'il tarde à venir! » Malgré sa rétieence,

Moi je vis sa pensée entière : il n’avait pu

Changer des premiers mots le sens interrompu.

Ce mot mystérieux retenu par mon maitre,

Ma terreur l’expliquait, l’exagérait peut-être.

— « Du cercle où le seul mal est de n’espérer plus, » Jusqu'ici, dans la conque où pleurent les reclus,

» Descendit-on jamais? » Telle fut ma demande.

— « Ïl se voit rarement que l’un de nous descende » Par la route où je vais, dit mon maître; une fois . » J’y suis venu pourtant, évoqué par la voix

» Qui rappelait d'en bas les morts à la lumière.

» Mon corps était à peine une froide poussière,

» Quand la fière Erycto dans ces murs me guida,

» Pour tirer un esprit du cercle de Juda.

» C’est le dernier de tous où la nuit plus profonde

» Est le plus loin du ciel qui brille autour du monde. » Je sais bien le chemin : ce marais empesté

» Presse de toutes parts la dolente cité...

» Ne crains rien... Cependant, pour que la porte cède, » Il faudra que d'en haut la colère nous aide. »

Il me dit d’autres mots, mais ils m'ont échappé ; Mon âme avæñt suivi mori œil préoccupé

CHANT IX. 79 Au faîte de la tour enveloppé de flammes, Où, tout d’uncoup.engroupe,avecdestraits defemmes, Trois démons, se dressant sur les créneaux en fer, Présentaient un tableau bien digne de l'enfer. Des hydres les serraient de leurs vertes ceintures : De livides serpens, au lieu de chevelures, Siflaient entrelacés sur leurs fronts soucieux : Du sang, au lieu de pleurs, dégouttait de leurs yeux. Et lui qui connut bien les suivantes livides De la reine des pleurs : —« Voici les Euménides *, » Les trois terribles sœurs... Regarde : les voici! » Mégère est sur la gauche : à droite, par ici, » C’est Alecto qui pleure : au milieu, Tysiphone. » Pendant que du romain la douce voix résonne, Leurs onglestoutsanglans s'enfonçaient dans leurs seins; Elles se meurtrissaient de leurs hideuses mains, Et de cris si perçans frappaient l'onde muette, Que moi je me serrai, de peur, près du poète. — « À nous, Méduse! à nous! qu’il soit pétrifié! » Thésée cut trop d’audace, ct nous trop de pitié * » (Griaït taute à la fois l’abominable engeance, . » Enregardantvers nous): Oui, vengeance! vengeance!» — « Détourne-toi, mon fils, et tiens les yeux fermés :

» Tu ne sortirais plus de ces murs enflammés,

» Si tu vois la Gorgone. » Ainsi dit le poète : Lui-même, en me parlant, il détournait ma tête,

Et pour mieux me soustraire aux regards inhumains, Sur mes deux mains lui-même il posait ses deux mains. Vous dont l'esprit est sain, de mon étrange rime

Levez le voile : il cache une lecon sublime.

Mais qui trouble des flots la monotone horreur? Quel bruit majestueux porte au loin la terreur,

Et fait trembler au loin l’écho des deux rivages?

- Tel, par la résistance accroissant ses ravages, Quand l'ardent Syrius dévore nos guérêts,

Un vent impétueux gronde au fond des forêts,

Des chênes mugissans brise la tête altière,

Les roule sous ses pieds dans des flots de poussière, Va superbe, et du haut du coteau dévasté,

Chasse avec le troupeau le pâtre épouvanté.

Il délivra mes yeux : —« Sur cette antique écume, » Fixe-les bien, dit-il, où plus sombre est la brume.» Ainsi, quand un serpent glisse au bord d’un marais, La grenouille s’élance au sein des roseaux frais, Et fuit son ennemi sous la vase profonde.

De même, par milliers, je vis la race immonde

Fuir, plonger à l'aspect d’un Être éblouissant

Qui foulait à pied sec le flot obéissant.

Souvent, de sa main gauche, il semblait au passage Ecarter l'air impur de son brillant visage.

C'était le seul tourment qui parût l'assiéger.

J'avais reconnu vite un divin messager,

Et je me retournai vers mon maître : il fit signe Qu'en silence il fallait baisser ma tête indigne.

Ah! qu'il me paraissait plein d’un divin orgueil! Une baguette en main, il va, touche le seuil

(Qui s'ouvre sans que rien le retienne), et s’écrie : — « Lâches, maudits du ciel qui fut votre patrie,

» D'où vous revient au cœur tant de témérité?

» À quoi bon vous raidir contre une autorité

» Sous laquelle, après tout, il faut que tout fléchisse, » Et qui déjà vingt fois accrut votre supplice?

» Que vous sert de donner du front dans le Destin ? » Avez-vous oublié que votre vil mâtin,

» Cerbère, d’un collier porte encore la trace * ? »

Et d’un trait lumineux marquant le sombre espace, Sans paraître nous voir, il passa dédaigneux. D’autres soins appelaient sa pensée et ses yeux. Rassurés cependant par la parole sainte, | Nous franchimes le seuil de la fatale enceinte.

L'Enfer, 6

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