‹ L'enfer, poëme traduit en versChapitre 18 sur 38 · L'ENFER. — CHANT X · texte numérisé non relu

L'ENFER. — CHANT X

» Déjà, dites-le lui, j'avais l’âme frappée

» De l'erreur que d’un mot vous avez dissipée. » Mon maître m’appelait vers lui dans cet instant ; Je priai donc l'Esprit de dire, en se hâtant, Quelsétaient avec lui.— «Quels? reprit l’ombrealtière, » Plus de mille avec moi brülent sous cette pierre. » C'est Frédéric second; c'est le grand cardinal *.…. » Je me tais sur le reste. » Et le marbre infernal Ressaisit le damné. Moi, vers l’antique Sage,

Je m’avançai rêvant au funeste présage.

— « Quit'attriste? dit-il en marchant devant moi. » Je ne lui cachaï rien. — « L'enfer est contre toi :

» Tu ne l’oubliras pas; mais regarde et m'écoute. » (Son doigt s'était levé vers la céleste voûte.)

« Quand tu seras admis à contempler debout

» Le front éblouissant de celle qui voit tout,

» D’elle tu sauras mieux le secret de ta vie. »

Il dit, et s'écarta de la route suivie.

À gauche, loin des murs, au milieu des tombeaux, I1 dirigea mes pas dans des sentiers nouveaux, Jusque vers le sommet d’une pente rapide

D'où s’exhalait vers nous une vapeur fétide.

ARGUMENT. — En descendant du sixième cercle au septième, Virgile explique à son élève comment la Violence et la Fraude remplissent les trois derniers cercles de l'Enfer, subdivisés chacun en

plusieurs circuits.

Donc, atteignant le bord d'un abîme profond

Que formaient des débris de rocs semés en rond, Nous vinmes au-dessus d’un plus cruel supplice..

Mais l’air que jette en haut le fond du précipice,

Vomissait jusqu'à nous un si mortel poison,

Qu'il fallut reculer dans l’ardente prison.

Là, sur un grand tombeau, nous lûmes cette phrase : — « C’est moi qui garde ici le pontife Anastase

» Qui, loin du droit sentier, fut conduit par Photin.» —« Il nous faudra, me dit le poëte latin,

» Descendre lentement, pour qu’à l’air de l'enceinte » Tu t’aguerrisses... puis, arricre toute crainte! »

— « Au moins, lui répondis-je, et cela m'est bien dû, » Fais que ce temps pour moi ne passe pas perdu. » — « J'y pensais, » répliqua l’âme au savoir immense. Elle médite alors, puis en ces mots commence :

— « Tu verras, mon cher fils, au pied de ces rochers, » Trois cercles plus étroits l’un sous l’autre cachés,

» Et remplis de damnés comme ceux que tu quittes. » Apprends donc le secret de ces voûtes maudites;

» Puis il te suffira d'y promener tes yeux.

» Toute méchanceté qui fait outrage aux cieux

» À pour but l'injustice : à grand bruit, en silence, » Elle y vient par la Fraude ou par la Violence.

» Mais la fraude, ce mal propre à l'humanité,

» Âttire aussi sur nous plus de sévérité, ::

CHANT XL. 95 » Et plus bas elle souffre une plus vive atteinte. » Les V’iolens sont tous dans la première enceinte, » Divisée elle-même en trois circuits épais, » Où leur crime est puni sous trois divers aspects. » Îl peut attaquer Dieu, le prochain ou soi-même, » La personneouses biens, cequ'’elleest, cequ’elle aime. » Je vais.te le prouver. Violence au prochain. » On lui donne la mort, on déchire son sein; » On ruine ses biens, on les brüle, on les pille. » Un seül circuit punit cette triple famille. | » Le lâche incendiaire est mis au même rang, » Avec celui qui pille ou fait couler le sang. » Sur soi l’on peut porter une maîn violente; » On le peut sur ses biens : Dieu veut qu’il se répente, » Mais d’un vain repentir qui doit être éternel, » Quiconque s’est privé des doux rayons du ciel, » Ou dissipe ses biens, et dans les pleurs se noie » Sur cétte heuréuse terre où tout doit être joie. » Dans le second’ circuit il ést précipité.

» Ce crime enfin s'attaque à la Divinité, » Quand:le cœur la'renïe ou que la voix blaspihème’, » Quand'on souille en ses dons la nature elle-même. » Le plus-étroit circuit engloutit sûr ses bords » Etile‘blasphémateur, et Sodome et Cahoïs *.

» La Fraude—à qui jamais le remords ne pardonne, — » Peut serrer dans ses lacs un cœur qui s’abandonne, » Ou bien dompter un cœur qui lutte et se défend.

» Celle-ci brisera, moins vile en triomphant,

» Les seuls liens d'amour que forme la nature.

» Ainsi, le second cercle enveloppe et torture

» Le Flatteur, l'Hypocrite et les fils de Simon”,

» Les Devins, les V’oleurs, les frères de Sinon,

» Le Rufien, le Marchand d’honneurs et leurs semblables. » Mais l’autre délira, de ses mains plus coupables,

» Les nœuds de la nature et ces nœuds plus étroits ‘

» Que serre un doux penchant, que cimentent les lois. » Donc, quiconque fut traître, éternellement souffre

» Dans le plus petit cercle, au plus profond du gouffre, » Et vers ce point du globe où siége Lucifer: »

Et moi je répondis : « Certes, rien n'est si clair.

» À ton raisonnement, maître, je saisis vîte

» Quels cercles sont tracés, quel peuple les habite.

» Mais, dis-moi cependant : ceux du marais impur,

» Ceux qui vont se heurtant avec un cri si dur,

» Ceux que frappe la pluie, et ceux que le vent mène, » Pourquoi, maître, pourquoi, si Dieu les priten haine,

CHANT xXI. 97

» Ne sont-ils pas punis dans l’ardente cité?

» Ou pourquoi les punir, s’il n’est pas irrité? »

— « Et pourquoi ta pensée, Ô mon fils, dit le Sage,

» S'égare-t-elle au loin, et contre son usage?

» Où s’en va ton esprit? ne sais-tu plus comment

» Ton Ethique en trois points traite si nettement

» Des dispositions dont le Dieu bon s’offense :

» Brutalité, Malice et folle I ncontinence “?

» Comment l’incontinence a moins de gravité,

» Et trouve aussi là-haut moins de sévérité ?

» Reporte ton esprit, fils, vers cette sentence ;

» Considère avec soin lesquels font pénitence

» En dehors, au-dessus de Dité : tu verras

» Pourquoi ceux-là plus haut, pourquoi ceux-ci plus bas ; » Tu comprendras pourquoi la divine Justice

» Paie un moindre péché par un moindre supplice. »

—« Soleil qui rends le jour à tout œil obscurci, . » Tu me satisfais tant, quand tu réponds ainsi,

» Qu’à légal du savoir, je me plais dans le doute.

» Recule donc encor d’un seul pas sur ta route,

» Vers ce point où tu dis que l’usure est péché

» Pour le ciel. Que le nœud soit par toi détaché. »

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