‹ L'enfer, poëme traduit en versChapitre 19 sur 38 · L'ENFER. — CHANT XI · texte numérisé non relu

L'ENFER. — CHANT XI

Ainsi parlai-je. Et lui : — « Dans la philosophie,

» On trouve à chaque pas, pour peu qu’on l'étudie, » Comment du sein de Dieu {4 Nature a son cours,

» Et puise là son art, sa force et ses secours.

» Accorde à ta Physique un seul instant d'étude :

» Tu trouveras, mon fils, sans un travail bien rude, » Que l’Art humain la suit, tant qu'il peut pour sa part, » Comme un enfant, sa mère ; en sorte que votre art » Est presque petit-fils du Ciel. À ces deux sources

» L'homme doit s’abreuver et puiser ses ressources: » Tu ne l’ignores pas, si tu sais seulement

» Ce que dit la Genèse, à son commencement °.

» Et comme l’usurier marche par d’autres voies,

» Parce qu’il place ailleurs son espoir et ses joies,

» Il outrage à la fois et la Nature et l'Art...

» Mais viens : je veux marcher. Corus couvre le char ; » Le signe des Poissons à l’horison surnage ‘.

» Viens : la pente est moins rude un peu plus bas.Courage!»

CHANT XIT.

ARGUMENT. — Les poëètcs, après avoir trompé la vigilance du Miuotaure, parviennent au premier circuit du septième cercle, où sont punis ceux qui ont fait violence au Prochain.

La pente où nous venions est, pour un pied mortel, Si rude, et son gardien lui donne un aspect tel, Que nul ne le verrait sans pâlir d'épouvante.

Telle est cette ruine, à la porte de Trente,

Qui — par un tremblement ou par défaut d’appui— Se rua sur l’Adige, et qui fait qu'aujourd'hui,

De la cime du mont où commença la chute, Jusqu'au vallon, la roche est tellement abrupte, Que toute issue est close à qui serait en haut.

Tel était l'escalier du mouvant échafaud.

Là gisait, à l’abord du profond précipice,

Le monstre issu des flancs d’une fausse génisse, L'opprobre de la Crète avec ses yeux ardens *.

Sur lui-même, à ma vue, il retourna ses dents, Comme ceux qu'’aiguillonne au-dedans la colère.

— « Crois-tu voir, lui cria mon guide tutélaire,

» Le prince Athénien qui te perça le cœur?

» Fuis, brute ! Il ne vient pas, lui, guidé par ta sœur; » Îl vient, guidé par moi, visiter vos tortures. » Comme un taureau frappé de mortelles blessures, Qui tourne, et ne va plus que par sauts et par bonds : De même, je vis faire au Minotaure. — « Allons!

» Dit l’autre qui guettait le moment : cours et passe. » Sa colère l’aveugle et te livre l’espace. »

Nous suivimes ainsi ces rochers en éclats

Que le poids de mon corps faisait fuir sous mes pas ;

CHANT XI. 103 Je m'en allais révant. —« Tu réfléchis peut-être » Aux ruines du seuil défendu, dit mon maître, » Par l’aveugle Fureur que jai mise aux abois ? » Quand ici j'ai passé pour la première fois, » Ces rocsétaient debout; mais lestempsétaient proches » Où le Christ, appelant les âmes sans reproches, » Ravit la grande proie au cercle d’où je pars : » Alors l'immense Enfer trembla de toutes parts. » Je crus que, tout-à-coup, dans toutes ses parties ‘, » Le monde avait senti ces sourdes sympathies s Qui, rapprochant, dit-on, les élémens divers, » Ont parfois au chaos rappelé l'univers.

» Ces antiques granits alors se renversèrent ; » De leurs débris au loin ces bords se hérissèrent….. » Mais là, dans le vallon, fixe un regard perçant; » Elle approche, mon fils, la rivière de sang » Où bouillent les esprits qui, par la violence, » Là-haut, de leur prochain ont troublé l'existence. »0 folle, aveugle rage ! aiguillon inhumain ! » Ne nous presses-tu tant dans notre court chemin,

» Que pour nous immoler dans l’éternelle vie! »

Comme ceux que l’on creuse autour d’une prairie,

Je vis un grand fossé par les deux bouts tordu, : De la forme d’un arc légèrement tendu;

Tel que me l’avait dit d'avance mon bon guide.

Je vis, entre ses bords et la côte rapide,

Des Centaures courir par bande, armés de traits, Comme aux jours qu’en chassant ils battaient leurs forêts. En nous voyant de loin descendre, ils s’arrétèrent : Trois d’entre eux, l'arc en main. droit à nous se portèrent. Le premier s’écriait : — « À quel cercle allez-vous?

» Maudits qui descendez; maudits, répondez-nous,

» Ou ce trait va partir. » — « Tais-toi, dit le poète :

» Pour Chiron, pour lui seul notre réponse est prête :

» Tes désirs sont toujours trop prompts, toujours lo » Puis me touchant du doigt, il me dit : — « C’est Nessus,

» Qui mourut, ravisseur d’une beauté crédule,

» Et même après sa mort sut se venger d'Hercule.

» L'autre qui se regarde au poitrail, c’est Chiron,

» Qui forma le rival du grand Agamemnon.

» Le troisième est Folus, qui fut si plein de rage ‘.

» Ils s’en vont par milliers autour de ce rivage,

» Perçant detraits tous ceux qu'ils verraient franchissant » Le niveau que leur faute a marqué dans le sang. » Chiron prit une flèche, et mit sa barbe noire,

À l’aide de la pointe, autour de sa mâchoire.

CHANT xII. 405

Quand il eut découvert sa grande bouche: — « Holà! .» Dit-il : remarquez-vous, frères, que celui-là,

» Le dernier, fait mouvoir ce qu’il touche au passage? » Frères, les pieds des morts ont un tout autre usage.» J'arrivais à ces mots avec mon protecteur

Dont le front, près du monstre, atteignait la hauteur Où l’homme et le coursier confondent leur nature. — « lrespire, oui, Chiron, dit l'ombre à la voix pure:

» Je lui dois montrer seul les chemins de Dité :

» Îl me suit, non par goût, mais par nécessité.

» Pour le mettre en mes mains, quelqu'un, je te l’atteste, » Fit taire l'Hosanna d’une harpe céleste.

» Lui, n’est point un brigand; moi, je ne péchai pas: » Donc — par cette vertu qui dirige nos pas

» À travers les écueils de la rampe rapide —

» Donne-nous un des tiens qui nous serve de guide : » Qu'il nous enseigne un gué sur le fleuve de sang;

» Que sur sa croupe amie il recoive en passant

» Ce mortelqui ne peut fendre l’aircomme uneombre.»

Détournant vers sa droite un œil déjà moins sombre, Chiron dit à Nessus : —« Toi, conduis-les : va, pars.

» Mais évite avec soin nos compagnons épars. »

Nous marchâmes alors sous l’escorte fidèle, Près des bouillons vermeils dont la chaleur est telle Qu'un cri sans fin échappe aux pécheurs endurcis. Je vis ceux qui bouïllaient plongés jusqu'aux sourcils. — « Ceux-là sont les tyrans, dit le Centaure sage :

» Ceux qu’a brûlés la soif du sang et du pillage,

» Coupables sans pitié, sans pitié sont punis.

» Ici pleure Alexandre, et ce cruel Denis *

» Qui d’un voile de deuil a couvert la Sicile.

» La tête aux cheveux noirs est d’un tyran servile ” : » C’est Azolin. Cet autre, avec ses blonds cheveux,

» Ce fut Obizon d’Est, coupable et malheureux,

» Qui tomba, je le sais, sous un fer parricide. »

Je regardai mon maître ; il dit : —« Voici ton guide; » Je ne viens qu'après lui. » Nessus, un peu plus tard, Sur une autre famille arrêta mon regard.

Ils pleuraient dans le sang plongés jusqu’à la bouche. — « Regardez à l'écart cet homme à l’œil farouche ‘; » Il perça, sur l'autel, du fer des assassins,

» Un cœur que l'Angleterre a mis au rang des saints. » D’autres damnés souffraient une peine moins dure : Îls étaient hors du sang jusques à la ceinture.

J'en reconnus plusieurs. Enfin, plus éloignés,

Les pieds seuls des maudits de sang étaient baïgnés.

C'est là que le fossé nous permit le passage.

— « Et de même qu'ici, dit le Centaure sage,

» La fosse, par degrés, perd de sa profondeur;

» Telle, et bouillant toujours avec la même ardeur,

» Dans l’autre demi-cercle, il faut que la même onde, » De degrés en degrés, devienne plus profonde,

» Jusqu'au point le plus haut où brûlent les tyrans. » C'est là que le ciel juste a varié les rangs

» De Pyrrhus, de Néron, et frappé d’anathême

» Celui qui fut nommé le fléau de Dieu même *.

» C’est là qu’en bouillonnant, la source des douleurs » Arrache incessamment d’inépuisables pleurs

» Aux Réné de Cornet, de’ Pazzi, qui naguère

» Firent aux grands chemins une si rude guerre. »

Il cessa de parler, se tourna vers le flot,

Et repassant le gué, disparut au galop.

ARGUMENT. — Second circuit du septième cercle, où sont punis Ceux qui ont fait violence à eux-mêmes, c'est-à-dire les Suicides et

les Dissipateurs.

Nessus avait à peine atteint l’autre rivage,

Que déjà nous étions, nous, dans un bois sauvage, Où nul sentier jamais n'avait été tracé.

Le feuillage n’était pas vert, mais brun foncé :

Point de branches aux troncs droites, souples et fines; Mais des rameaux noueux, tordus, armés d’épines, Et pour fruits, des poisons. Le daim, ami des bois, N'a pas, de la Cécine à Corneto, je crois”,

De si profonds halliers, des touffes si garnies.

Là gisent dans leur nid ces hideuses Harpies *,

Qui, des Troyens chassés salissant les festins, Prédirent à leur chef de si tristes destins.

Elles ont le visage humain, de vastes ailes,

De larges flancs velus et des serres cruelles ;

Du haut des rameaux noirs et des troncs rabougris Elles poussent au loin de lamentables cris.

— « Avant d’aller plus loin, dit la voix douce et sainte, » Sache que nous voilà dans la seconde enceinte,

» Et que nous y serons, mon fils, tant que là-bas,

» Aux sables douloureux nous n’arriverons pas.

» Or donc, regarde bien : tu verras par toi-même

» Des choses qui feraient douter de mon poème *. » Et déjà j'entendais gémir de toutes parts,

Sans qu'un être animé s’offrit à mes regards. Pourquoi je m’arrêtai troublé. Lui, je suppose *, Crut que de ce grand bruit je m’expliquais la cause "Par des esprits cachés pour nous sous le couvert.

— « Si tu veux à l'erreur, où ton esprit se perd,

» Couper court, commencalegrand chantre d'Auguste, » Cueille un de ces rameaux, n'importe à quel arbuste.» Alors, je hasardai ma main.et je cueillis

Un rameau d’un grand arbre au-dessus du taillis.

— « Pourquoi me brises-tu ? » cria-t-il dans ses feuilles. Puis un sang noir coula.— « D'où vient que tu me cueilles ? Se reprit-il à dire encor plus irrité.

« Tu n'as donc plus au cœur ombre d'humanité? | » Hommes que nous étions, arbres tels quenous sommes, » Nous avons droit encore à la pitié des hommes,

» Eussions-nous même été des âmes de serpens. » . Comme un bois vert léché par la flamme en suspens, Qui pleure par un bout pendant que l’autre brûle, Et sifile avec le vent qui dans ses flancs circule : Tels, par l'issue ouverte au rameau languissant, S'échappaient à la fois une voix et du sang.

Moi, comme un malfaiteur qui tremble après son crime, Je me tus, et ma main laissa tomber la cime.

— « Pauvre blessé, lui dit mon habile mentor,

» Si d'avance il eût cru, celui qui t'a fait tort,

» Aux choses que pourtant il vit dans mon poëme,

» Il n’eût pas mis la main sur tes rameaux : moi-même, » Afin qu’à l'incroyable il donnût pleine foi, |

» Je l’excitais à l'œuvre; et j'en souffre avec toi.

: L'Enfer. | 8

» Dis-lui donc qui tu fus; et lui, pour toute amende, » À ton nom il rendra ce que ton nom demande,

» Sur la terre où, vivant, il a droit au retour. »

— « Avec ton doux parler, reprit l’arbre à son tour, » Tu me séduis si bien que je ne puis me taire :

» Pardonnez, âme, et toi qui reverras la terre,

» Si je m'englue un peu sur ce que vous voulez.

» Du cœur de Frédéric, j'ai tenu les deux clés ‘;

» Si douces à l'ouvrir, à le fermer si douces,

» Que du moindre secret j'écartai sans secousses

» Le dernier confident. Mais dans un rang si haut

» J'apportai tant de foi que j'en perdis bientôt

» Les veines et le pouls. Cette fille perdue,

» Qui sur le seuil d’Auguste a nuit et jour la vue,

» Commune mort, poison qui se boit à la cour,

» Enflamma contre moi tous les cœurs en un jour; » Et César s’enflamma tellement de leur flamme,

» Qu'en place du bonheur, le deuil remplit mon âme : » Ils me firent alors, à force de dégoûts,

» Injuste contre moi, qui fus juste pour tous :

» Je crus fuir en mourant les dédains et l’injure;

» Par les jeunes rameaux de ce bois, je le jure,

» À mon maître, d'amour si digne et que j'aimais,

» Je n'ai jamais failli, je n’ai forfait jamais.

CHANT xIII. | A15

» Donc, si quelqu’un de vous sort de la sphère noire, » Qu'il donne par pitié secours à ma mémoire

» Gisante encor des coups de l’Envie. » Et le tronc Fit silence un instant; puis Virgile : — « Sois prompt, » Parle, puisqu'il se tait : si tu veux davantage,

» Interroge à ton tour. » Je répondis au sage :

« Non, non; demande-lui, toi, comme tu l'entends, » Tout ce que je désire et tout ce que j'attends.

» Parle, moi je ne puis, tant la pitié m’écœure. »

Il continua donc : — « Alors que viendra l'heure,

* Ce que tu veux de lui sera fait par ses soins.

» Mais ne refuse pas de nous apprendre au moins,

» Ésprit captif, comment l’âme à ces nœuds s'attache. » Et même, si tu peux, fais en sorte qu'il sache

» Si quelqu’une jamais sortira d’un tel corps. » L'arbre fit un grand souflle ; et le vent, au dehors, En ces mots se changea :— « Quand une âme barbare, » Du corps qui l'embrassait librement se sépare, » Minos la précipite au septième fossé. |

» Elle tombe au grand bois, non dans un lieu fixé,

» Mais où le vent la pousse, où le hasard la jette.

» Elle germe, elle sort comme un grain de navette ;

* Se hérisse en buisson, en arbre se grandit.

» La Harpie, en broutant son feuillage maudit,

» Lui fait plaie,'et la plaie ouvre aux cris une porte. » Nous irons comme vous quérir notre chair morte; » Mais aucune de nous ne s’en revêtira ;

» Car si de son plein gré l’âme s’en retira,

» Elle n’a pas vraiment le droit de la reprendre.

» Nous traînerons ici nos corps, mais pour les pendre, » Dans la triste forêt, au douloureux rameau,

» Ou chacune de nous gardera son fardeau. »

Et croyant que le tronc dirait d’autres merveilles, J'étais à l'écouter... Soudain à nos oreilles

Un grand bruit retentit : comme au fond des forêts, Le chasseur attentif, plus près, toujours plus près, Entend venir à lui, rompant l’épais feuillage,

Le sanglier suivi de la meute sauvage...

Voilà que sur la gauche, avec d’horribles cris,

Nus, sanglans, haletans, :accouraient deux esprits : Ils brisaient les halliers dans leur course rapide :

Et le premier criait : — « Ô mort, que ton égide... ° » Me sauve... » — Etle pluslent,; comme pour se venger : — « À la Piéve, 6 Lano, tu courais moins léger. ”» Et le souffle manquant peut-être à sa poitrine,

11 se mit tout en groupe avec un cep d'épine.

CHANT XIII. 417 Derrière eux cependant les taillis s'emplissaient. De limiers affamés, noirs, et qui bondissaient Comme des levriers dégagés de leur chaîne. :

L'âme sous le buisson s'était blottie à peine : La meute la saisit, l’arrache, et sous ses dents Traîne au loin les lambeaux de ses membres pendants. Prenant alors ma main dans la sienne, mon guide Avec lui m'emmena vers le buisson humide Qui pleurait, mais en vain, sur ses sanglans débris : — « Jacques de Saint-André, que te sert d’avoir pris ” » Mes branches pour rempart? disait-il à son hôte. » De ta coupable vie ai-je fait quelque faute? » Nous étions arrêtés, écoutant ce discours.

Puis :— «Ton nom? ditmon chef, toi qui, par tantde jours, » Souffles avec du sang ton douloureux murmure. » — « Ames qui venez voir l’impardonnable injure ” » Qui me sépare ainsi de mes tristes rameaux, » Rassemblez-les au pied, par pitié pour mes maux. » Je suis de la cité vouée à Jean l’apôtre * » Qu'elle a pris pour patron à la place d’un autre. » Aussi, lui qui déchaîne à son gré les combats, » De se venger par eux ne se lassera pas.

» Et n’était que l’Arno, quelque part, sur sa plage,

» Du culte délaissé garde cncorc une image,

118 L'ENFER. — CHANT XUL

» Nos frères, pour les murs qu'ils ont relevés là » Sur les murs consumés par les feux d’Attila, * Eussent déjà perdu leur temps et leur dépense...

» De mon toit à mon cou j'ai fait une potence.

ARGUMENT. — Troisième circuit du septième cercle, où sont punis ceux qui ont fait violence à Dieu et la Nature, c’est-à-dire les . Blasphémateurs, es Usuriers et d’autres encore.

L'amour du sol natal me saisit, à ces mots :

Epars autour de moi j'assemblai les rameaux, Et les rendis au tronc qui râlait. Nous partimes

Jusqu’aux lieux où souffraient de plus tristes victimes,

Et du second circuit au troisième, où se voit

L'art terrible qui paie à chacun ce qu’il doit.

Pour manifester mieux une image nouvelle,

Je dirai qu’une lande à nos yeux se révèle,

Qui repousse en brûlant toute herbe de son lit.

La plaintive forêt que Céléno salit,

. Entoure le désert et lui sert de couronne,

Comme est à la forêt la fosse qui bouillonne.

11 fallut côtoyer les bords : de toutes parts, L'espace n'offrait plus à nos tristes regards.

Qu'un sol mouvant pareil à ces sables d'Afrique, Que pressa de son pied le fier Caton d’Uthique.

. Que celui-là doit craindre, à vengeance des cieux, Qui lira ce que moi j'ai vu. vu de mes yeux!

Je vis, par grands troupeaux, des milliers d’âmes nues Qui de tristes clameurs, toutes, percaient les nues, Mais qui semblaient souffrir un inégal tourment. Les unes sur le dos gisaient confusément ;

Une autre assise en bloc se remuait à peine : Celles-là, par essaims, voltigeaient sur l’arène. Leur nombre me parut plus grand. Les malheureux Qui gisaient sur le sable étaient les moins nombreux, Mais des cris plus aigus échappaient à ces âmes.

Sur le sol enflammé pleuvaient de larges flammes,

Lentement, comme, aux jours oùles vents sonten paix, Sur les Alpes descend la neige à flots épais.

Tels ces feux dévorans que le grand Alexandre ?, Dans les champs indiens, des airs voyait descendre, Et dont il prévenait les effets meurtriers,

En les faisant fouler aux pieds de ses guerriers. Ainsi se déversait la fournaise éternelle ;

Et comme l’amadou touché par l'étincelle, :

Le sable prenait feu, pour doubler les douleurs. Decà, delà, sans trève à leurs mains, à leurs pleurs, Comme elles secouaient, ces misérables âmes,

Les flammes qui sans fin retombaient sur les flammes !

— « O toi qu’un seul obstacle ait jamais arrêté!

» (Ce sont, tu t'en souviens, les démons de Dité)

» Quel est ce Grand, là-bas, dont l'air est si farouche » Qu'il mûrit peu, je crois, sur son ardente couche ? » L'ombre que j'accusais de souffrir sans remord, S'écria : — « Tel je fus vivant, tel je suis mort.

» Que Jupiter fatigue, à servir sa colère,

» Le grand fabricateur qui lui fit le tonnerre

» Dont il me foudroya, quand vint mon dernier jour! » Aux flancs du Montgibel, qu'il lasse tour-à-tour

* Les autres hatelans sur l’enclume brülante !

» Que le cri de Phlégra presse leur main trop lente!. » Il peut frapper mon front, l’écraser, le salir :

» Je le défie au moins de le faire pälir. »

Mon guide répondit (Il n'avait pas encore

Fait retentir sa voix si haute et si sonore):

— « Cet endurcissement dont tu sembles si fier,

» Se joint comme un supplice aux tourmens de l'enfer, » Capanée ! oui, pour toi le plus cruel outrage,

» C’est de ronger un frein qui résiste à ta rage. » Puis calmant sa parole et ses yeux enflammés :

— « 11 fut un des sept rois contre Thèbes armés ;

» 11 blasphèma le ciel, et ne semble pas même

» Tout prêt à l’adorer. Eh bien! donc, qu'il blasphême! » Son crime, je l’ai dit, suffit à son tourment...

» Mais viens derrière moi : côtoyons prudemment

» Les bords de la forêt, et crains, sur toute chose,

» De toucher au terrein que cette pluie arrose. »

Nous vinmes sans parler jusqu'aux bords d’un ruisseau Qui s’échappait du bois en mince filet d’eau.

J'ai toujours sous les yeux sa rougeur infernale.

Tel, le Bulicame, dont l’eau médicinale ‘

CHANT XIV. 425 Entre les débauchés se partage à regret :

Tel, à travers le sable, en pente il s'infiltrait. Son lit, ses bords, ses flancs s'étaient durcis en pierre : Je compris qu'il faudrait suivre cette carrière. — « Mon fils, depuis le seuil trop facile à franchir, » Je ne t'ai rien montré qui prête à réfléchir : » À l’égal de ce fleuve où s'éteint toute flamme. » — « D'écouter tes leçons tu donnes soif à l'âme; » Abreuve-la, mon maître. » Il reprit en ces mots : — « Il est une contrée assise sur les flots, » Dévastée aujourd’hui; mais qui, sous un roi sage ?, » Fit le monde entier pur et chaste à son image. » Ce pays, c’est la Crète, où l'Ida j jusqu'aux cieux » Elève tristement son front silencieux, » Autrefois couronné de fleurs et de verdure, » Ét qui n'est de nos jours qu'une caverne impure. » Là, Sylvia choisit l’âpre lit d’un rocher‘, » Pour berceau de son fils, et, pour le mieux cacher, » La cymbale à la main, de jeunes Corybantes » Couvraient sesfaibles crisdeleursclameursbruyantes. » Droit, danslesflancs duroc,setientun grand vieillard: » Vers le miroir de Rome il lève un fier regard, » Et tourne un dos courbé vers l'antique Damiette. » Sa tête est d’un or pur : moins parfaits que sa tête,

» Un pur argent forma sa poitrine et ses bras.

» Ses flancs sont en airain; le reste, jusqu’en bas,

» Est tout en fer poli. Le colosse fragile

» Pèse sur son pied droit, et ce pied est d'argile.

» Chacun de ces métaux, l'or pourtant excepté,

» Porte un profond sillon, signe de vétusté :

» C’est de là que des pleurs tombent goutte par goutte, » Se mêlent en tombant, s’infiltrent sous la voûte,

» Et forment de leurs flots descendus chez Pluton,

» L'Achéron, le grand Styx, et l’impur Phléséton,

» Vont, par ce long canal, jusqu’au bas de la rampe, » ŸY forment le Cocyte... et là... quel étang rampe,

» Tu le verras; ici je me tais.» Moi, je dis :

— « Si de notre univers tombent ces flots maudits,

» Pourquoi ne les voit-on qu’au fond de ce bas-monde?» — « Tu sais, répondit-il, qu'il est de forme ronde : » Et bien que, par la gauche, en descendant toujours, » Nous ayons fait déjà, mon fils, de longs détours,

» Nous n’avons pas pourtant, dans la spirale immense, » Atteint le dernier arc de la circonférence.

» Nouveauxlieux donc, aspectsnouveaux! etjevoudrais » Que moins d’étonnement en parüt sur tes traits. » J'insistai :— « Le Léthé, le Phlégéton, mon maître,

» Où donc se trouvent-ils? Tu m'as bien fait connaître

CHANT XIV. 127 » Que l’un d’eux prend sa source aux pleurs mystérieux : » L'autre, tu n’en dis rien. » — « Tes doutes curieux

» Me plaisent : mais, mon fils, l’eau rouge qui bouillonne » Te devait dire assez quel nom l'enfer lui donne.

» Tu verras le Léthé, mais hors d'ici caché,

» Où l’âme du pécheur se lave du péché,

» Quand la Contrition la conduit à la Grâce. »

Il ajouta : — « Quittons le bois : suis bien ma trace °.

» Ces bords ne brülent pas, mon fils : toute vapeur,

» En les touchant, s'éteint : marche-s-y donc sans peur.

ee —-

ARGUMENT. — Dans le même circuit, Dante reconnaît son ancien professeur Brunetto Latini, qui lui prédit son exil et ses

malheurs.

Nous voilà maintenant foulant la dure grève ‘; Et la fraîche vapeur qui du ruisseau s’élève, L'enveloppe si bien, que la rive et les eaux Sont à l'abri du feu sous ses épais réseaux.

Et comme les Flamands, entre Cadsandt et Bruge, Craignant le flot qui bat leur humide réfuge, Opposent une digue au fougueux Océan :

Et, près de la Brenta, comme le Padouan,

Sous les Alpes, l'été, s'enferme et se protège, Quand un souffle a molli leur blanc manteau de neige : Par des travaux pareils, mais moins hauts et plus forts,

Le Maître de la flamme a préservé ces bords.

Si loin déjà le bois se perdait dans l’espace,

Qu'en vain, en me tournant, j'eusse cherché sa place.

Voilà qu'une tribu passa sous le rempart ?,

Et qui nous regardait de ce fixe regard

Qu'on échange le soir, quand la lune est nouvelle. Ils aiguisaient sur nous leur débile prunelle, Comme un vieux artisan, alors que sous sa main L’aiguille échappe au fil. Et pendant l'examen Que le groupe d’esprits vers moi surtout dirige, L'un d'eux me reconnaît ; il s'écrie : — « O prodige! » Et du pied de la digue, il prend mon vêtement. Quand il tendit le bras, j'observai fixement,

Et tant les traits roussis de cette face noire,

Qu'enfin son souvenir rentra dans ma mémoire;

CHANT XV. 4133 Et je baissai mon front jusqu’à son front noirci : — «C'est vous, Ser Brunetto? vous que je trouve ici ‘?» — « Oui: permets qu'’uninstant, mon fils, je t’entretienne, » Et que seul avec toi sur mes pas je revienne. » — « Ah! je voudrais déjà m'asseoir à vos côtés, » Si mon guide y consent, si vous y consentez.» — « Un instant de repos, mon fils, expose une âme » À tomber immobile un siècle sous la flamme. » Va donc, et je te suis : puis, j'irai tristement » Retrouver ma famille et l'éternel tourment. » 11 dit, et près de lui je n’osai pas descendre : Mais, autant par respect que pour le mieux entendre, Je marchai lentement, sans relever mon front. Latini commença : — « Dans ce cercle profond, » Quel hasard, quel destin avant l'heure t'envoie? » Et quel est celui-ci qui te montre la voie?» Je repris : —« Sous le ciel de paix et de clarté » Mon dernier jour encor ne m'était pas compté, » Lorsque je me perdis au fond d’un vallon sombre. » Je lui tournais le dos, hier matin. Quand cette ombre » M'apparut, j'y rentrais; mais elle a pris ma main, » Êt me ramène au jour par cet obscur chemin. » Brunetto répondit : — « Si tu suis ton étoile, |

» Des signes constellés si j'ai percé le voile,

» Si ce ciel pur et doux n’a pas trompé mes yeux,

» Tu ne failliras pas, Dante, au port glorieux.

» Ah! pourquoi suis-je mort au monde où l’on respire! » Moi qui voyais ainsi les astres te sourire,

» Vil pécheur je t'aurais dirigé vers le ciel. » Mais ce peuple méchant, ingrat et plein de fiel,

» Qui descend de Fiésole, et, sous un doux langage, » Garde de ses rochers la rudesse sauvage,

» Te persécutera pour prix de ta vertu.

» C'est justice, mon fils : Où jamais verras-tu

» Le doux figuier mürir près de la ronce acerbe?

» C’est une race avare, envieuse, superbe,

» Aveugle... un vieux récit le dit avec raison ‘.

» Garde-toi de leurs mœurs autant que du poison.

» Tu jeteras partout tant d'éclat sur ta route,

» Que toute faction aura soif de toi, toute *. |

» Mais que l'herbe se tienne à l'abri de la dent !

» Au pourceau de Fiésole à se faire, en mordant,

» Litière de lui-même! Ah! que nul ne la touche, » Si quelque fleur surgit de leur fangeuse couche,

» En qui revive encor ce germe des Romains

» Qui s’arrêtérent là, quand, de leurs nobles mains, » Ils bâtirent ce nid de boue et de malice! »

Je repris : — « À mes vœux que n'est-il plus propice!

» Le ciel du monde encor ne vous eût pas banni.

» J'ai gardé dans ce cœur—bien triste, Latini—

» La vénérable et chère image paternelle *

» De vous qui, pas à pas, mon guide et mon modéle, » M’enseigniez le chemin de l’Immortalité.

» Aussi, combien de moi vous avez mérité,

» Ma voix, tant que je vis, le doit mettre en lumière. » Ce que vous racontez, maître, de ma carrière,

» Je l'écris, je le garde, et je le porterai L

» Avec un autre avis, jusqu'au trône sacré

» D'une Dame du ciel, si vers elle j'arrive ’.

» Mais ceci soit pour vous vérité pure et vive :

» Qu'en ce cœur nul remords né murmure en secret, » Et qu’à son gré le sort peut frapper! Je süis prêt

» Tels avis ne sont pas nouveaux à mon oreille;

» Que la malice donc ou s’endorme ou s’éveille!

» Que la Fortune tourne, ainsi qu'il lui plaira,

» Sa roue, et le manant sa bêche... on me verra. » Sur ces mots, me jetant un regard, le poète

Fit à droite en arrière un mouvement de tête;

Puis il dit :—« Bien appris ce qu'on cite à propos ‘ : » Et tout en l’écoutant, néanmoins, sans repos,

Avec Ser Brunetto je vais, et je demande

Les plus illustres noms de la dolente bande :

Page 1