‹ L'enfer, poëme traduit en versChapitre 20 sur 38 · L'ENFER. — CHANT XV · texte numérisé non relu

L'ENFER. — CHANT XV

— « Oui, j'en sais quelques-uns qu’il t'est bon de savoir. » Se taire sur le reste est, mon fils, un devoir;

» Car le tems serait court pour une longue tâche.

» En somme, tu sauras que tous la même tache

» Les a salis là-haut; que tous, illustres clercs,

» Ont fait, par leurs talens, grand bruit dans l'univers. » Dans ces lames de feu là-bas Priscien se baigne

» Avec François d’Accurse : et si semblable teigne

» Te fait envie à voir, l’Autre est au même lieu,

» Qui, par le serviteur des serviteurs de Dieu,

» De l’Arno fut changé pour boire au Bacchilionne”, » Où sont restés ses nerfs mal tendus... mais pardonne : » Je ne puis ni venir ni parler plus long-tems :

» Je vois là-bas surgir, des sables éclatans,

» Un nouveau tourbillon de vapeur qui me montre

» Des pécheurs dont je dois éviter la rencontre.

» Je t'en prie en partant : veille sur mon Trésor :

» C’est ma seule prière... en lui je vis encor. »

Puis il partit, semblable à ces légers athlètes

Qui courent, à Véronne, aux jours de grandes fêtes : Il courait, et non pas comme celui qui perd :

Mais bien comme celui qui gagne le drap vert.

ARGUMENT. — Dans le même circuit, Dante s’entretient avec d’illustres compatriotes. Puis il arrive au bord d'un gouffre où l’eau du canal mystérieux tombe avec fracas, et où des groupes d’Usuriers sont accroupis. Un fantôme apparaît évoqué par Virgile.

Déjà c'était la place où venait aux oreilles, Comme un bourdonnement de quelqueessaim d’abeilles, Le bruit de l’eau qui tombe en un autre circuit :

D'un des groupes qui vont sous le feu qui les cuit,

Trois ombres en courant s’échappèrent ensemble ; Elles venaient à nous, etcriaient : — « Reste : il semble, » À voir tes vêtemens, que tu sors, comme nous,

» Du pays dépravé que nous maudissons tous. »

De combien de sillons récens ou vieux les flammes Incisaient, juste ciel! les membres de ces âmes! Rien qu’à m'en souvenir je m'en attriste encor.

A leurs cris cependant s'arrêta mon mentor.

Il retourna vers moi son visage, et dit : — « Reste : » Ils ont droit aux égards, ceux-là ; je te l’atteste.

» Et n’était que ce feu darde trop rudement,

» Je te dirais, mon fils, qu’un tel empressement

» Leur siedmoins bien qu’à toi.» Quand nous nous arrêtàmes, Le cri recommencça : puis, dès que les trois âmes Furent tout près de nous, au-dessous du chemin, Elles firent un cercle en se prenant la main. Comme font ces lutteurs qui, nus et frottés d'huile, Avisent un défaut, une prise facile,

Avant de s’enlacer, ou d'échanger des coups :

Tels, en tournant, ceux-là vers moidressaientleurs cous ; Et la tête et les pieds, d’une égale vitesse Tourbillonnaient, entre eux contrariés sans cesse. —« Si ce terrain mouvant, si ce feu sans abris,

» Si cet aspect hideux et noir voue au mépris,

» (Commença l’un d’entre eux) nous et notre prière: » En souvenir au moins d’une illustre carrière, » Dis-nous quel est ton nom, toi qui, calme et serein,

» Traces tes pieds vivans sur l’infernal terrein. : »Celui-là dont je suis, comme tu vois, la trace, » Qui va nu, les cheveux brûlés, la tête basse, » Eut sur la terre un rang plus haut que tu ne crois. » Sa belle et sage aïeule habitait chez les Rois ‘. » C'était Gualdrada : lui, son nom fut Guidoguerre, » Homme d'état profond et grand homme de guerre *: » Celui qui sur mes pas presse le sable ardent, » C’est le Tegghiaïo, guerrier brave et prudent , » Dont on aurait dû mieux suivre les remontrances. » Moi qui de ces héros partage les souffrances, » Je fus Rusticucci : certe, à force d’ennui ‘,

» Celle que j'épousai, par dessus tout m'a nui.»

Et moi, si j'eusse été mieux garanti des flammes,

Je me fusse à l'instant jeté parmi ces âmes,

Avide de presser dans mes bras des amis :

Mon maître — je le crois du moins — me l'eût permis. Mais comme j'eusse été brülé, réduit en cendre,

La peur vainquit l’amour, et je dis sans descendre :

— « Ce n'est pas du mépris, mais bien de la douleur » Que votre abaïssement me grava dans le cœur,

» (Et certe, il sera tard avant qu'elle s'envole)

» Sitôt que mon Seigneur a dit une parole

» À laquelle j'ai vu, quand vous vintes à nous,

» Que de si grands esprits, sans doute, c'était vous.

» Je suis de votre terre : et, par dessus tout, j'aime

» Entendre vos grands noms, vos hauts faits ; et moi-même » J'aime à les répéter. Je délaisse le fiel,

» Et m'en vais aux doux fruits que me garde le ciel : » Mon guide l’a promis, et sa parole est vraie d

» Mais il faut que d’abord je traverse l'ivraie. »

— « Puisse long-tems ton âme accompager ton corps! » Et ton nom ne jamais te suivre chez les morts !

» Dis-nous : la courtoisie et la valeur guerrière.

» Habite-t-elle encor dans nos murs tout entière,

» Comme c'était jadis; ou vraiment se peut-il

» Que tout entière on l'ait condamnée à l'exil?

» Descendu depuis peu dans l’ardente demeure,

» Borsière qui là-bas avec nos frères pleure,

» Double par ses récits les tourmens que tu vois. » — « Florence (et j'élevais ma tête avec ma voix),

» Les fortunes d’un jour,lesnouveaux noins, Florence‘ . * Ont engendré lorgueil, le luxe et la licence,

| CHANT XVI. 143 » Qui déjà tout-puissans te déchirent le sein. » Je vis qu'en m'’écoutant les esprits à dessein Echangeaient un coup-d'œilentreeux, commeil arrive, Quand une vérité perce soudaine et vive.

— « Heureux, ô toi pour qui la parole est un jeu, » Dirent-ils tous en chœur, s’il t'en coûte si peu » De répondre toujours avec tant de justesse! » Si donc tu dois quitter le séjour de tristesse, » S'il t'est donné de dire au monde : « Je l'aivur*, « Parle de nous »… Soudain, par un bond imprévu, Leur cercle s’est brisé : leur pied muet s'envole, Plus léger que l'oiseau, plus prompt que la parole. Le tems de dire Amen, ils étaient disparus.

Virgile s'éloignait : sur ses pas je courus.

Et la chuté de l’eau biéntôt est si voisine

Que le bruit qui se mêle à nos voix les domine. Telle, vers l’orient, et libre en son chemin”, . Descend du Mont-Viso, par le gauche Apennin, L'acquaqueta nommée ainsi sur la montagne, Avant qu’elle dévale à la basse campagne ;

Perd son nom à Forli, gronde sur Saint-Benoît, Et des Alpes s’engouffre au fond du val étroit,

Où son eau par cent mains devrait être reçue : Telle, disparaissant par une abrupte issue, Retentissait l’eau rouge, avec un bruit si lourd

Qu'il fallait peu d’instans pour en devenir sourd.

J'étais ceint d’une corde, et j'avais cru par elle Enchaïner la panthère à la peau douce et belle. Comme il me l’'ordonnait, toute je me l’ôtai,

Et roulée en faisceau je la lui présentai. .

À droite il se tourna; puis dans le précipice

Il lança loin du bord la corde protectrice.

— « Î] la suit tant des yeux, qu’à l'étrange signal » Répondra, me disais-je, un spectacle infernal... » Qu'il faut être prudent, quand on a pour escorte Quelqu'un qui lit dans l’âme avant qu’un mot n’en sorte! Il me dit : —« À l’instant tu le verras en haut.

» J'attends ce que tu crois : qu’il paraisse ! il le faut. »

Tout homme doit fermer sa bouche, dès qu’il songe À quelque vérité qui ressemble au mensonge :

Ou, sans qu'il en impose, on l’appèle imposteur.

Mais je ne dois rien taire ;-et j'en jure, 6 lecteur,

L'ENFER. — CHANT XVI. 145 Par mes vers — si mes vers ont droit à quelque gloire — J'aperçus, à travers la brume épaisse et noire, D’en bas une figure en nageant nous venir.

Merveilleuse à quiconque elle n’eût pas fait fuir. Tel, quand il a levé l’ancre aux flancs d’une roche, Ici, là, sous les flots, le matelot s'accroche, Se déploie allongé sur ses bras nus et forts, Et ramène ses pieds reployés sous son corps.

L'Enfer. 6

ARGUMENT. — Géryon, démon qui figure la Fraude, reçoit sur sa croupe les deux poètes, et plonge avec eux dans le huitième cercle.

« Voici, voici le monstre à la queue acérée, » Qui rompt les escadrons en bataille serrée, , » Qui brise les remparts et traverse les mers;

» Celui qui de son soufile infecte l'univers. »

Et m'ayant dit ces mots, mon maître lui fit signe D’aborder la chaussée au bout de notre ligne. Cet emblème effrayant de la Fraude arriva :

Sa tête, puis son buste en dehors s’éleva..

Mais le reste du corps ne suivit pas le buste.

Ses traits étaient vraiment les traits d’un homme juste,

Et le torse invisible était tout d’un serpent.

Il avait les deux bras velus jusqu'aux aisselles,

Les flancs et le dos peints de nœuds et de rondelles : Les toiles d'Arachné, les tissus d’orient

N’ont jamais flatté l'œil d’un éclat si brillant.

Tels se tiennent parfois les esquifs au rivage,

À demi dans la mer, à demi sur la plage :

Au pays des Germains gloutons, de même encor, Pour tendre son appât, s’accroupit le castor ‘ :

Telle aussi se tenait la bête meurtrière ”,

Où le sable est serré par un ourlet de pierre.

Il tournait dans le vide, autour de son croupion,

Sa queue aigue au bout comme un dard de scorpion . — « Îl nous faut dévier un peu, dit le poëté,

» Jusqu'où s'étend là-bas la malveillante bête. »

À droite, au même instant, nous marchâmes plus bas,

Sur la pente du gouffre inclinant de dix pas,

Pour éviter l’ardeur de l’arène et des flammes.

Vers elle parvenu j'aperçus d’autres âmes

Assises près de là, quasi sur le penchant. | — « Pour queton examen, me dit l'ombre au doux chant, » Dans ce septième cercle avec ordre s'achève,

» Va : reconnais ceux-là : mais que ta voix soit brève : » Moi, jusqu’à ton retour, je prirai celui-ci

» De nous prêter son dos robuste. » Et seul, ainsi,

Je marchaïi, côtoyant le bord du cercle impie,

Où la pauvre tribu se tenait accroupie.

Leur souffrance au dehors éclatait par les yeux :

À deux mains, de partout, ils s’aidaient de leur mieux Contre le sable ardent, contre l’ardente neige.

Le chien du vieux berger n’a pas d'autre manége, Lorsque piqué, mordu, sous un soleil ardent,

Il oppose à l’insecte et la griffe et la dent.

Quand j'eus bien attaché mes regards au visage

À certains des maudits battus d’un tel orage,

Je n’en connus aucun; mais je vis tout-à-coup

Que tous portaient pendue une boufïse à leur cou, Avec de beaux dessins tracés de main de maître,

Et dont leurs yeux ardens paraïssaient se repaitre.

Je suis leurs rangs de l'œil : ici, sur un fond d'or, C’est un lion d’azur : mon char s’avance encor: Plus rouge que du sang une autre se déploie

Où blanche comme neige est dessinée une oie.

Un damné qui portait, peinte sur un sac blanc,

Une laie azurée et pleine, m'’appelant,

Me dit : — « Que fais-tu là, toi, penché sur le gouffre ? » Va-t-en ; et si tu viens vivant où le mort souffre,

» Sache que mon voisin Vitalien siégera

» Sur ma gauche : pour nous quel honneur! ôn verra » Parmi cent Florentins deux pauvres de Padoue.

» Entends comme leur voix m’assourdit et s’enroue,

» Criant : — « Quand viendra donc au climat doux et sec » Le souverain ? quand donc, sa bourse au triple bec ? » … Le maudit coupa court alors à sa harangue :

Il se tordit la bouche, et puis tira sa langue,

Comme un ignoble bœuf qui se lèche le né.

Moi, craignant qu'un retard ne füt point pardonné, Puisqu’on m'avait enjoint d’abréger ma visite,

Des esprits harassés je me séparai vite,

Et revins sur mes pas. Sur le monstre dompté

Mon guide impatient était déjà monté.

— « Sois hardi, me dit-il; du courage et du zèle! » Désormais pour descendre il n’est pas d'autre échelle. » Mets-toi devant : je suis bien là pour empêcher » Que sa queue, en tournant, ne te puisse toucher. » Je fus tel, à ces mots, qu'un valétudinaire

Qui de sa fièvre attend le retour ordinaire,

Quand vient l'heure où, sentant ses ongles déjà morts, L'aspect seul d’un lieu froid fait trembler tout son corps. Mais, comme un serviteur à la voix d’un bon maître, J'eus honte du courroux que ma peur ferait naître : Je m'assis sur le monstre, et je voulus tout bas Dire : — « Retiens-moi bien ; » la voix ne me vint pas‘. Mais lui, qui tant de fois m'avait tiré de peine, Quand je montai, me fit de ses bras une chaîne,

Me soutint, et dit : —« Pars maintenant, Géryon. » Retiens-toi dans ta chute, et trace un long sillon : » Pense au nouveau fardeau dont je suis responsable. » Tel l’esquif qu'en arrière on dégage du sable : Tel Géryon recule; et quand, de tout côté, Ï1 sent ses mouvemens jouer en liberté,

Il retourne sa queue où posait sa poitrine ; Comme l’anguille agile, il la lève, il l'incline; Cependant que ses bras agités à l'entour

Fendent l'air repoussé, ramené tour-à-tour.

Je tremblais : Phaéton égaré dans l'espace

Qui d’un vaste incendie a conservé la trace ; Icare, au haut des airs, quand soudain retentit Ce cri : —« Tu vas périr, mon fils » et qu'il sentit Son dos se déplumer sous la cire mouvante, Furent saisis, je crois, d’une moindre épouvante. J'étais là, suspendu dans l'air, sans autre appui Que le monstre, et partout ne voyant rien que lui. Lui, s’en allait nageant en cercle, et si docile,

Si lent à s’abaisser, qu’on l’eût dit immobile,

Sans l'air qui refoulé sifilait autour de nous.

Et déjà l’avalanche, à ma droite, au dessous, Mugissait à travers la profonde retraite.

Je hasardai mes yeux en bas avec ma tête.

Ma peur en redoubla : dans un lointain affreux J'entendais d’autres cris, je voyais d’autres feux... Sur le dos du Démon en tremblant je me presse; Et les feux et les cris plus rapprochés sans cesse Me révèlent enfin ce circulaire essor

Si lentement penché que je doutais encor.

Et comme le faucon qui, pendant plus d’une heure, Sur son aile est resté sans voir oïseau ni leurre, Fait dire au fauconnier : — « T'u redescends, hélas ! » —

Redescend en effet, mais tristé, faible et las,

L'ENFER. — CHANT XVIL A55 De ce ciel si long-tems sillonné par son aile, Et se cache à l'écart dédaigneux et rebelle : Tel Géryon, au fond, dépose son fardeau, Sous le roc escarpé, près de la chute d’eau; Et secouant le joug, presque avant qu’il n’aborde,

Il part comme une flèche échappée à sa corde.

CHANT XVIIL.

ARGUMENT. — Huitième cercle, nommé Malébolge, et subdivisé en dix circuits, où sont punies les différentes espèces du premier genre de Fraude. Les poètes parcourent d’abord les deux circuits les plus rapprochés de la circonférence. Dans le premier, se trouvent les Séducteurs et leurs complices ; dans le second, les Flatteurs.

Il est une rotonde, au centre de l'Enfer, Dont le fond est de roche, et la couleur de fer, Ainsi que le grand mur qui tout autour l’enchaîne.

Malébolge est son nom. Dans la maligne plaine *

Un puits large et profond s'ouvre, droit au milieu. (J'en parlerai plus tard, quand ce sera le lieu.) Donc, l’espace qui reste a d’un cercle la forme,

Du puits jusques au pied de la muraille énorme ; Et ce fond se partage en dix vallons obscurs, Comme ailleurs nous creusons, pour la garde desmurs, Tant et plus de fossés autour des citadelles :

Et, comme autant de ponts qui conduisent vers elles, Des blocs, du pied du mur, passent sur les circuits, Et puis tombent brisés dans la gueule du puits. Géryon nous laissa seuls dans cette carrière.

Mon guide prit à gauche, et je marchai derrière.

À droite je voyais des supplices nouveaux,

De nouvelles douleurs, de plus cruels bourreaux : Avec ordre entassés, dans le premier repaire,

Les pécheurs suivaient nus une route contraire : Les uns venaient à nous; les autres opposés

Avec nous s’en allaient, mais à pas plus pressés. Ainsi des Pélerins la foule, au pont Saint-Ange ”, Quand vient le jubilé, sur deux files se range : Les uns, le front tourné vers l'antique château,

A Saint-Pierre s’en vont poser le lourd fardeau ;

CHANT XVIII. 161 Les autres déjà purs regagnent la colline. :

Dispersés sur les flancs du rocher qui domine, De noirs Démons armés de cornes et de fouets, Frappaient ces malheureux comme de faibles jouets. Ah ! comme au premier coupils partaient dans l'enceinte ! Personne n'attendait une seconde atteinte.

L'un d'eux semblait courir au but d’où je venais. Dés le premier coup-d’œil je dis : — « Je le connais, » Et le suivis des yeux. Le poète que j'aime. . Me laissa retourner et s'arrêta lui-même.

L'autre en baissant les yeux crut tromper mon regard. — « Caccianimico, criai-je : il est trop tard. » C’est bien toi, si tes traits nementent... Mais quels vices » T’ont conduit à goûter de si fortes épices? » Le flagellé reprit : — « Je sens bien qu’il le faut : » Quoiqu'à regret, je cède à ce ton ferme et haut » Qui me rappèle un monde où je fus bien coupable. » C'est moi (le bruit public, hélas! n’est qu'une ee ; » Moi qui, de Ghisola séduisant la raison, :

» Prostituai ma sœur au marquis d'Obizon :.

» Je ne suis pas le seul de. Bologne qui pleure : » Tant de concitoyens partagent ma demeure » Que jamais, du Reno jusqu’à la Savena ", » Tu n’as entendu dire autant de fois Sipa :

L'Enfer. | 1€

» Et s’il te faut un gage à ce que je déclare, » Rappèle à ton esprit si Bologne est avare. » Un démon, à ces mots, frappa son dos noirci, De sa rude lanière, en disant : « Hors d'ici,

» Ruffien : tu n’as ici ni sœur ni femme à vendre. »

Je rejoignis mon maître arrêté pour m'’attendre. | À droïîte, un peu plus loin, au-dessus des maudits, Les rochers s’allongeaient en voûtes arrondis: Loin du mur éternel qu'avait suivi le sage,

Je sautai lestement et gravis ce passage.

Quand je fus sur le faîte, où les blocs élevés Ouvrent la première arche aux flots des réprouvés : — « Attends, me dit mon chef, fais que de cette place » Tes yeux frappentaux yeux l’autre escadron qui passe. » Tu n’as pas vu leurstraits : ils marchaient avec nous. » Et du vieux pont, je vis, frappés des mêmes coups, Ceux-là qui droit à nous venaient par l’autre bande. Le bon maître me dit, même avant ma demande : — « Regarde bien, mon fils, ce Grand qui vient là-bas : » S'il pleure de souffrance, on ne le dirait pas.

» Que son royal maintien a gardé de noblesse!

» C’est Jason qui, joignant l'audace à la sagesse,

Du one mn ——…m tente.

CHANT XVII. 163 » Ravit la toison d’or aux jardins de Colchos. » L’orage le poussa vers l’île de Lemnos, » Où les femmes, pour rompre un joug qui les ravale, » Avaient assassiné tous ceux du sexe mâle. | » Là, ce n'est plus le fer qui le fit triomphant : » Îl trompa la crédule Isiphile, une enfant » Qui la première avait trompé tant d’autres femmes *. » Î1 laissa l’innocente au rang des plus infâmes.... » Au péché sans remords, le tourment sans pardon, » Qui venge aussi Médée et son lâche abandon! » Avec lui vont tous ceux qui trompèrent de même. * Assez sur ce cachot et sur la race blême » Qu'il serre entre ses dents ! il est tems de marcher. » Et déjà je touchais au point où le rocher, Un instant incliné sur une étroite route, Brusquement se relève et forme une autre voûte, D'où montaient jusqu’à nous avec peine échappés, Des soupirs de dégoût, des cris entrecoupés.

Là, de ses propres mains, le damné se déchire. Une lourde vapeur — révoltante à décrire — Infecte à l’odorat — insupportable à l'œil — Du fond de l’antre impur s'élève jusqu'au seuil, Et le long du rocher s'attache en mousse immonde.

Telle est l'obscurité de la fosse profonde,

46h L'ENFER. — CHANT XVIIL,

Que, du point le plus haut, mon œil tombant à plomb, Ne pouvait qu'avec peine en atteindre le fond. |

Ils gisaient au milieu d’un fumier délétère

Qu'on eût pris pour l’égoût des égoûts de la terre. L'un d'eux (mais d'excrémens tellement entouré Qu'on n’eût su s’il était laïque ou tonsuré)

Cria : — x Qui t'a donné soif de voir ma figure?

» Pourquoi mechercher seul dans cegrand tas d’ordure? — « C'est que je te connais... Me tromperais-je? non : » C’est Interminelli qui, je pense, est.ton nom °,

» Alexis ton prénom, et Lucques ta patrie.

» Ta couronne de fleurs me semble bien flétrie.. :

» C’est pourquoi sur toi seul je m'attache à ce point.» Lui, se frappant alors le crâne avec son poing : :

— « Ma bouche avait là haut encensé la puissance : | » Tu vois comme à son tour Malébolge m’encense. » Puis mon guide parla : —« Maintenant, me dit-il, » Cherche à lancer plus loin un coup-d'œil si subtil

» Qu'il atteigne cette ombre échevelée, impure,

» Qui de son ongle infect à grands coups se torture, . » Qui s’accroupit et puis se dresse tour-à-tour.

» C'est l'infâme Taïs qui répondit un jour

» À ce mot de Trason m'aimez-vous ? — « Je t'adore. »

» Mais laissons les Flatteurs, et descendons encore. »

ARGUMENT. — Troisième circuit du huitième cercle, où souffrent les Simoniaques. Dante reconnaît parmi eux le pape Nicolas EL, et lui adresse d’amers reproches.

Simon, vil magicien, prince des imposteurs ?, Et vous tous de Simon avares sectateurs, Vous qui prostituez au méchant qui l’achète

Cette Grâce que Dieu pour le bon seul a faite :

Je marquerai vos fronts du cachet de mes vers.

Malébolge a pour vous une place aux enfers.

Nous étions arrivés à la troisième tombe,

Jusqu'au point le plus haut où le rocher surplombe. O sagesse de Dieu! quel équitable poids

Du ciel jusqu'aux enfers pèse tes saintes lois!

Sur les flancs, dans le fond de la livide plaine,

La pierre de trous ronds tous égaux était pleine.

Ils n'étaient ni plus grands ni plus petits, je crois, Qu’à mes fonds de baptème où saintJeantientsacroix... (Pour sauver un enfant qui s’y noyait, naguère * J'en ai brisé le marbre, et l’on m'a fait la guerre. . Je m'excuse en passant.) Hors de chacun des trous, Les jambes d’un pécheur sortent jusqu'aux genoux. Tout le reste est dedans : et tout ce qui domine Figure horriblement ces torches de résine

Dont une pointe brûle et s’agite en brûlant :

Tel, du talon aux doigts, flotte un feu violent ;

Et les pieds du maudit que la douleur déchire

Se froissent à briser les câbles d’un navire.

— « Maître, dis-je, quel est celui qui souffre là,

» Qui:s’aiguise plus fort que tous ceux que voilà,

CHANT XIX. 169 » Et que suce en jouant une flamme plus vive? » — « Si tu veux, reprit-il, en'‘bas,. par cette rive, » Je te transporterai près de lui dans mes bras; » Ce qu'il est, ce qu'il fit, de lui tu le sauras. » — + Toi qui lis dans les cœurs, ordonne, répondis-je :

» Ce que mon maître veut, la sagesse l'exige. »

Quand nous eûmes atteint le bout du pont maudit, Mon guide, par la gauche, en tournant descendit Dans la vallée étroite et pleine de gercures.

11 ne me läâcha point encor de ses mains sûres, Qu'il ne m’eût transporté sain et sauf jusqu’au bord Où l’âme, par les pieds, se lamentait si fort.

— « O toi, qui que tu sois, âme ainsi renversée,

» Qui sembles comme un pieu dans le roc enfoncée : » Dis un mot, lui criai-je, au moins si tu le peux. » Et j'étais comme un prêtre écoutant les aveux *

Que prolonge à dessein le lâche parricide,

Quand déjà disparu dans la fosse homicide,

Il veut temporiser, mourant, avec la mort.

— « Quoi ! déjà? quoi! déjà descendu sur cé bord ‘? » Boniface, est-ce toi? ma science erronée

» M'a donc ainsi menti de bien plus qu'une année!

» Est-ce toi? de cet or es-tu donc sitôt las,

» Pour qui tu n’as pas craint de prendre dans tes lacs, » Puis de prostituer la Dame sainte et belle? » Ainsi, quand on vous parle une langue nouvelle, Vous ne savez que dire et semblez être sourds

Ou muets — tel je fus moi-même à ce discours.

— « Vite » me dit le maître habile en toutes choses, » Réponds : — «Je ne suis pas celui que tu supposes. » Je répondis ainsi qu'on l’ordonnait : d’abord,

Les deux pieds du maudit se tordirent plus fort, Puis, avec des soupirs, et d’une voix plaintive : —« Que veux-tu donc de moi? n’as-tu franchi la rive » Que pour savoir mon nom ? Sache donc, s’il le faut, » Que du manteau sacré je fus vêtu là haut.

» Mais j'étais bien le fils, le digne fils de l’Ourse :

» Pour enrichir mon sang, j'ai mis dans une bourse, » Ici moi qui te parle, et là des monceaux d'or.

» Dans ce roc, sous ma tête, il en est mille encor

» Qui m'ont précédé tous faisant la simonie.

» Je tomberai plus bas dans cette gémonie,

» Quand viendra celui-là pour qui je t'avais pris,

» Lorsqu'en t'interrogeant j'ai paru si surpris.

» Mais depuis plus de temps cette jambe est froissée,

» Et sens dessus dessous ma tête renversée,

CHANT XIX. A74 » Qu'il n’en restera, lui, planté comme on est là *, » Avec les pieds en haut et brûlans : car voilà » Que bientôt du couchant marchera sur sa trace » Un pontife sans loi qui prendra notre place : » Plus coupable que nous, il nous recouvrira. » Le Roi de France alors de ses pleurs se rira. .: » Donc, que l’autre Jason exploite avec souplesse

> D'un autre Antiochus l’orgueil et la faiblesse. »

Je m'abandonnai trop peut-être à mon courroux.

— « Ah! maudit, m'écriai-je avec force, dis-nous ::

» Quel prix Notre Seigneur exigea-t-il de Pierre,

» Pour lui livrer les clefs de la sainte barrière ?

» Il lui dit seulement : suis-moi. Pierre, à son tour,

» Et les autres ont-ils reçu de l'or, le jour.

» Où Mathias prit le rang qu'avait perdu le traître * ? » Souffre donc : ta souffrance est trop douce peut-être. » Garde, garde ton or dans ton étroit cercueil,

» Cet or qui près d’un roi t’inspira tant d'orgueil ‘;

» Et rends grâce au saint nom qui me sert de barrière : » J'honore, même en toi, l'héritier da saint Pierre. ” » Sans ce nœud qui me lie encor, la vérité

» Prêterait à ma voix plus de sévérité.

a72 L'ENFER.

» Oui, vous qui-trafiquez jusqu'aux portes du temple, » Que d’un ‘œil contristé le monde entier contemple, » Vous qui foulez les bons pour grandir les méchans, » C'est: vous qu'il flétrissait, inspiré dans ses chants, » L’évangéliste saint qui disait : — « Je l'ai vue,

» La Reine des cités sur les flots étendue,

» Prostituer aux Rois ses venales amours ;

. »9t belle à son berceau, si chaste aux premiers jours,

» A lors qu’elle élevait sur nos têtes charmées

» Sept têtes fièrement de dix flammes armées.

» La Foi lait alors son époux trop changeant.

» Vous avez fait depuis des Dieux d'or et d'argent...

» Prêtres, l’idolâtrie est-elle donc plus vile?

» Elle adore un seul Dieu, vous en adorez mille.

» De combien de malheurs fut père, 6 Constantin,

» Non ton baptême, au moins ce superbe butin *

» Que tu donnas en dot au premier prélat riche. »

Pendant que je chantais cet hymne sur sa niche, . Soit qu’un rémords ou bien la fureur le mordit, Son pied plus rudement sur son pied se-tordit : J'avais été sincère; et je crois que mon maître

Fut satisfait de moi : du moins il parut l'être,

CHANT XIX. 173 Tant il suivit toujours et d’un œil attentif

Cestraits qui frappaient juste et blessaient jusqu’au vif. Il me prit dans ses bras, il m’enleva de terre ;

Il gravit de nouveau la pente solitaire,

Et ne se lassa point de m'avoir soutenu,

Qu’au quatrième pont il ne fût parvenu :

C'est alors qu’au sommet de l’âpre et rude voie, Mon ami doucement posa sa douce proie.

Sur ces rochers à peine une chèvre eût passé.

De là mon œil plongea dans un autre fossé.

Re

ARGUMENT. — Quatrième circuit, où sont punis les devins et les sorcières. Virgile raconte à son élève l’histoire de Manto et l’ori-

gine de Mantoue.

” 1} me faut d’autres vers pour une autre souffrance : Il faut donner matière à la vingtième stance | De mon premier Cantique où je chante l'Enfer. Déjà de tous mes yeux je cherchais à voir clair

L'Enfer. | ja

Dans ce fond inondé de larmes inutiles :

Tout autour du vallon allaient par longues files Les maudits, en silence, en pleurant, du pas lent De nos processions, un jour d’enterrement.

Mon œil plus avant plonge en cette mer immense... Et du menton à l'os où le thorax commence,

Ils m'apparurent tous étrangement contraints ;

Car ils avaient le front retourné sur les reins :

Et force leur était de marcher en arrière, Puisqu'en avant pour eux plus n’était de lumière. Que quelqu'un ait été jamais ainsi tordu

Par la paralysie — il se peut qu'on l’ait vu —

Non pas moi : je crois même un tel mal impossible. Juge donc, à lecteur, si tu n’es insensible,

Et si Dieu t'a laissé quelque fruit de mes vers : Pouvais-je rester là, l'œil sec, sur ces pervers,

: Quand je vis notre image à ce point dégradée,

Que les larmes des yeux leur tombaient par ondée Sur les reins, et baignaient les fesses de leurs flots ‘? Oui, certes, je pleurais, appuyé sur le dos

D'un de ces durs rochers, et tant que mon esgorte Dit : —« Ici la pitié vit, quand elle est bien morte. » Serais-tu donc aussi, toi, de ces insensés ?

» 11 pèche, celui-là, plus que vous ne pensez,

» Qui contre les arrêts du juste ciel murmure.

» Léve, lève la tête, et vois le grand Augure *

» À qui les champs Thébains s’ouvrirent sous ses pas.

» En vaintousils criaient : — « Pourquoi fuir les combats, » Brave Amphiaraüs ? où descends-tu si vite? »

» Îl roula dans le gouffre, et n’arrêta sa fuite

» Qu’au bord sombre où Minos rive à chacun ses fers.

» Îl voulut trop avant regarder, le pervers ! |

» Pour sa peine, il a fait de son dos sa poitrine;

» En arrière il regarde, en arrière il chemine.

» Voici Thirésias dont fut changé l'aspect *,

» Quand d'homme il devint femme ,au pointqu'’on s’y trompait; » Car au corps tout entier l'épreuve fut égale : | » Et pour qu'il recouvrât le plumage du mâle,

» Il fallut que d’un coup de sa baguette, un jour,

» Il frappât deux serpens enlacés par l'amour.

» Après lui vient Arons appuyé sur son ventre ‘ :

» Dans les monts de Luni son palais fut un antre,

» Sous ces blocs précieux où, du monde bannis,

» Les pâtres de Carrare ont leurs champs et leurs nids.

» Du fond des marbres blancs, il voyait tout sans voiles,

» Et lisait l’avenir sur le front des étoiles.

» Celle-là dont le sein est recouvert, là-bas,

» Par ses cheveux épars que tu n'apercois pas,

» C'est Manto qui, de mers en mers long-tempsflottante , » Aux lieux où je naquis enfin planta sa tente.

» I] me plaît de te dire en peu de mots son sort :

» Quand son père eut passé de la vie à la mort,

» Que les murs de Bacchus furent en esclavage,

» La vierge alla long-temps de rivage en rivage.

» Dans la haute Italie est le plus beau des lacs,

» Au pied des Alpes même, et qui serre en ses lacs » La Limagne, au-dessus du Tyrol. Il s'appelle

» Benaco : sa fraîcheur toujours se renouvelle,

» Entre l’Apennin, Garde et Val-Camonica,

» De cent ruisseaux et plus qui d'en-haut viennent là. » Là le droit de bénir se dispute et se donne

» Aux pasteurs de Brescia, de Trente et de Véronne. » Peschiera, sur la pente où la rive descend,

» À Bergame, à Brescia fait un rempart puissant.

» Le trop-plein du grand lac déborde ses rivages,

» Couvre des champs fleuris et de verts pâturages, » Prend le nom de Mincio, puis, dans le Mantouan, » Va se mêler aux flots du superbe Eridan.

» Mais il n’a guère encor couru loin de sa source,

» Qu'un val marécageux embarrasse sa course :

CHANT xx. | A81

» Le passant altéré fuit son funeste bord.

» Il reste là, s'étend et dans son lit s'endort.

» Au milieu du marais, un humble coin de terre » Apparut à Manto, sauvage et solitaire :

» Elle en fit son séjour : avec ses serviteurs,

» Loin dü monde, elle usa de ses secrets menteurs. » Elle y vécut, et puis y laissa sa poussière.

» La race d’alentour, race errante et grossière,

» Plus tard se rassembla dans ce lieu déjà fort

» Par l'étang qu'il avait tout autour de son bord. » Sur une cendre vaine on dressa des murailles, » À qui — sans consulter l'augure et les entrailles — » On donna nom Mantoue, en souvenir des os

» Qui les premiers avaient trouvé là le repos.

» Et chaque jour Mantoue a vu croître sa race,

» Avant que Pinamont-le-Fourbe dans sa nasse ?

» N’eût si bien amené l'épais Casalodi.

» Si donc il se trouvait un menteur si hardi

» Que de dénaturer cette origine vraie,

» Tu sépareras bien le bon grain de l'ivraie :

» Tiens-toi pour averti. » — Je repris à mon tour : — « J’accueille tes récits avec un tel amour,

» [ls s'emparent si bien de ma foi tout entière,

» Que le reste pour moi n’est que cendre et poussière.

» Mais parmi les damnés qui passent sous nos yeux, » Cherche s’il est encor quelque nom glorieux :

» Ces ombres, je l'avoue, absorbent ma pensée. »

— «Ilen est des milliers dans leur foule insensée,

» Répliqua mon bon maître. En voici d’abord un

» Dont la barbe à grands flots descendsur son dos brun: » Il fut Augure au temps où les -bras de l'enfance ‘

» Restaient seuls à garder la Grèce sans défense.

» Lui, pour couper le câble et voler aux eombats,

» Le premier, en Aulide, il appuya Calchas.

» J'ai consacré deux vers au grand nom d’Euriphile : » Tu le sais, toi qui sais tous les vers de Virgile.

» L'autre aux flancs décharnés est l’écossais Michel ‘: » Nul ne fut plus versé dans cet art criminel.

» Puis Guido Bonatti; puis Asdenti de Parmes..

» Il donne au repentir de bien amères larmes,

» L'insensé qui voudrait, mais trop tard cette fois,

» N’avoir jamais quitté le tranchet et la poix.

» Cette foule sans nom qui derrière eux fourmille,

» Dédaignant le fuseau, la navette et l'aiguille,

» À cherché les secrets du Ciel et de l'Enfer

» Dans une image en cire et des cercles en fer ‘°…..

» Mais viens vite à présent : car vers la plaine amère

» Qui sépare là-bas l’un ct l’autre hémisphère,

» Caïn — avec son faix d’épines sur le dos — ‘*

» Descend, et sous Séville, est déjà près des flots.

» Déjà la lune, hier dans la nuit, était ronde : » Tu dois t'en souvenir : dans la forêt profonde,

» Quelquefois, je suppose, elle ne t'a pas nui. »

Et pendant qu'il parlait, j'allais derrière lui.

ARGUMENT. — Dans le cinquième Circuit, les poètes sont arrêtés par des démons qui finissent par leur servir de guides. Là sont punis les hommes qui ont vendu la Justice et les faveurs du Prince.

Nous vinmes de la sorte, échangeant d’arche en arche Quelquesgraves discours qui charmaient notre marche, Mais que ma Comédie omettra dans ses chants ;

Et nous tenions le faite au-dessus des méchans,

Quand mon chef s'arrêta pour voir l’autre fissure Qui d’en-haut me parut, plus que tout autre, obscure. Ainsi, pendant l'hiver, dans les grands arsenaux ‘ Quand le Vénitien abrite ses vaisseaux,

Usés par la vieillesse ou brisés par l'orage,

Tous supportent du fer le salutaire outrage :

Ici la main tourmente un chanvre obéissant,

Là le rabot façonne un aviron puissant :

C’est le mât qu'on soutient, la voile qu’on dénoue : On entend retentir de la poupe à la proue

Et la scie incisive à l’aigre grincement,

Et les pesans marteaux au grave mouvement.

Partout à flots épais la poix bouillonne et nage, Qui couvre tout ce bruit d’un lugubre nuage.

Tel un bitume épais, au fond du sombre lieu, Bouillonnait allumé par le souffle de Dieu,

Et du fossé maudit engluait tout l’espace.

Je l’apercevais bien, mais rien à sa surface,

Où des globules noirs, l’un sur l’autre pressés,

Se gonflaient brusquement, brusquement affaissés,

Pendant que vers le fond fixement je regarde,

Mon guide, en mecriant soudain : «Gare ! prends garde ! »

CHANT XXL 189 De l'endroit où j'étais m'entraîne vite à lui : Je retournai les yeux, comme ferait celui Qui court éperonné par une peur subite, Et veut voir ce qu'il fuit, sans ralentir sa fuite. Je vis derrière nous un démon noir et grand : Par le haut de la roche il venait en courant. Ah! dans tout son aspect comme il était superbe *! Que dans son attitude il me parut acerbe, Avec l'aile étendue, et léger sur ses pieds!

Par les jambes pendu, les membres tout pliés, Un pécheur lui chargeait l'épaule large et haute... Le Maître par le nerf des pieds serrait son hôte. — a Malebranches, à vous! seigneurs de cet état ?, » À vous! un des seigneurs chers à Sainte-Zita ‘! » Mettez-le vite au fond : que je retourne vite » Au sol hospitalier qui si souvent m'invite. » Excepté Bonturo, là tout homme est vénal ‘; » L'or fait dire oui pour non. » Puis, du roc infernal, Il jète l’âme et part : jamais mâtin qu'on lâche

Aux trousses d’un voleur n’a si bien fait sa tâche.

L'Esprit plonge... et tout noir de poix, il reparaît : Aussitôt les Démons que la voûte couvrait,

De crier : —« Tu n’as pas ici la Sainte-Image *;

» Et dans le Cerchio tout autrement l’on nage *.

» Si tu ne veux tâter du croc une autre fois,

» Ne t’élève pas tant au-dessus de la poix. »

Puis, lui lardant le corps de mille coups de lances : — « À l'ombre, disaient-ils, il vaut mieux que tu danses. » Là, s'il est des trafics, au moins qu'ils soient secrets. » Tels, à la voix du chef, les aides toujours prêts, Jusqu'au fond du bouillon qui frémit dans la fonte Repoussent de leurs crocs la viande qui remonte. Et le maître : —« De peur qu'on te voie avec moi, . » À l’abri de ce roc, me dit-il, baïsse-toi.

» Quoi qu'ils fassent, pour moine crains aucune offense; » Déjà je les connais : je sais, pour ma défense ",

» À quelle autorité leur orgueil se soumet. »

Et de l’arche en parlant il franchit le sommet.

Il s’avance : il atteint le sixième rivage...

C’est alors que son front eut besoin de courage. Comme au soudain aspect d’un pauvre mendiant, Tous les chiens du fermier courent en aboyant ; Tels, du dessous du pont, des légions de diables Vinrent, tournant sur lui leurs crocs impitoyables. Mais Virgile : — « Malheur à qui me touchera!

» Que l’un de vous m'écoute et puis on jugera. »

CHANT XL. 291 À ces mots un cri part suivi de plus de mille : — « Va-s-y, Malacoda. » De la troupe immobile Un démon s’avança vers mon guide, et lui dit : — « Que veux-tu? qui t'amène? » Et le sage au maudit : — « Crois-tu, Malacoda, que jusqu’à cette enceinte » Sans le Vouloir Divin et sans une loi sainte, » Sauf, entre tant d’écueils, je fusse parvenu? » Laisse-moi donc aller : au ciel il est voulu » Que je montre à quelqu'un cette route sauvage. » L'orgueilleux laissa cheoir sa fourche, à ce langage: On l’eût dit foudroyé pour la seconde fois.

— « Qu'on le laisse » dit-il. Et j'entendis la voix Du maître qui criait : — « Toï, maintenant, approche, » Toi qui te tiens tapi sous ces fragmens de roche; » Reviens à moi, mon fils : tu le peux sans danger. » Donc je me dresse, et viens à lui prompt et léger. Mais voilà que l’armée en criant m'environne : Moi, comme ces soldats qui, chassés de Capronne”, Traversèrent le camp, prisonniers à demi, Je craïgnais le parjure, et près de mon ami Je me serrai, tenant à l'œil tous ces visages, Où je ne lisais pas de trop rians présages :

Is baissaiént leurs tridens : — « En veux-tu desa chair ? » Se disaient-ils : veux-tu que je l’accroche en l'air?

D’autres répondaient : — « Oui : Déchire! agile! agile!» Mais celui qui tenait conseil avec Virgile,

À temps se retourna : — « Doucement, doucement! » Dit-il, Scarmiglioné.» Puis à nous: — « Franchement, » Vous ne pouvez pousser plus avant votre marche.

» Des débris restent seuls de notre sixième arche.

» S'il vous plaît passer outre, allez par ce vallon.

» Tout près est une roche où le passage est bon **.

» Depuis qu'il s'est rompu sur la fosse où l’on pleure, » À cinq heures plus tard que cette huitième heure,

» Hier, douze cents ans joints à soixante-six “*

» Ont été révolus. Eh bien! avec mes dix

» Que j'envoie à l'instant visiter notre empire,

» Et voir si quelque esprit hors de la poix respire,

» Allez, et n’ayez peur : ils ne trahiront pas.

» Vous, en avant! dit-il, haranguant ses soldats.

» Cagnazzo, Farfarel, Graffiacan, Calcabrine,

» Ciriatto-le-Dentu, Libicok, Alichine,

» Rubicant-l'Insensé, prenez tous votre essor :

» Et toi, Draguignazzo, marche avec eux encor.

» Toi, Barbariccia, guide le Décurie ;

» Autour du lac bouillant exerce leur furie :

» Mais que ceux-là soient saufs.., jusques à l’autre pont » Qui passe bien entier sur le sixième fond. »

CHANT XXL 193 — « Pitié ! dis-je à mon chef d’une voix presque morte : » O0 maître! que dit-il?.. allons seuls sans escorte. » Si tu sais marcher, moi je n’en demande pas. » Toi dont l'œil fut si prompt à voir les mauvais pas, » S'il n'est pas obscurci, ne vois-tu pas, de grâce, » Dans ces clignemens d’yeux quel destin nous menace ? » Tiens ! ils grincent des dents, maître : tu le vois bien! , Et lui : — « Je ne veux pas que tu trembles pour rien. » Laisse-les donc grincer des dents tout à leur aise :

» Îls grincent pour celui qui bout dans la fournaise. »

L’escouade fit volte à gauche, au bord du bief **. Tous, la langue pendante, ils tournaient vers le chef Des yeux d'intelligence et des signes de tête...

Puis défilaient au bruit d’une immonde trompette.

L'Enfer. 13

ARGUMENT. — Continuation du cinquième circuit. Ciampolo, favori du roi Thibault, s’entretient avec les poètes et se Lire des griffes des démons par une ruse ingénieuse.

Dans les champs d’Arezzo j'ai vu plus d’une fois *

Des cavaliers courir, au bruit de mille voix. Je les ai vus s'enfuir, s'attaquer, se défendre : :

J'ai vu les tirailleurs sans ordre se répandre;

J'ai vu, dans les tournois, de vaillans chevaliers Briser de mille coups l’airain des boucliers.

La trompette guerrière et la cloche pieuse,

Du clairon, du tambour l'harmonie orgueilleuse, Les signaux des castels, mille instrumens divers Ont fait frémir mes sens de leurs mâles concerts : Et jamais cavaliers — ni fantassins — ni voile,

Au signal qui révèle ou la terre ou l'étoile — N'ont, je pense, été müs par de semblables sons *. Et je marchais pourtant avec les dix démons!

Noble société! Mais que nul n’en médise :

« Au cabaret l'ivrogne, et les saints dans l'église. »

Mes regards cependant s’attachaient à la poix, Avides, j'en conviens, de voir tout à la fois

Et cet étrange lac formé par le bitume,

Et la race d'esprits qui dedans se consume.

Là, comme les dauphins, quand du milieu des flots Leur croupe en forme d'arc se montre aux matelots, Et donne le signal de veiller aux antennes :

Ainsi, de temps en temps, pour adoucir leurs peines, Quelques rares pécheurs mettaient le dos à l'air,

Et puis disparaissaient aussi prompts que l'éclair.

Comme encore au-dessus de quelque mare impure, La grenouille — du bout du museau — s’aventure, En cachant dans la vase et son corps et ses pieds : De même se tenaient les maudits par milliers :

Et de même ils plongeaient sous la matière ardente, Quand Barbariccia s’approchait de la pente.

J'en vis un — et mon cœur s'en épouvante encor — Il avait tardé trop à prendre son essor ;

Comme il arrive aussi que sous la verte lie

Une grenouille plonge, et l’autre au bord s’oublie ; Graffiacan, qui plus près se trouvait par hasard, Dans ses cheveux gluans roula son triple dard,

Et l'enleva si bien qu’on eût dit une loutre.

(L'un l’autre ils s’appelaient entr’eux : j'avais en outre, Quand le chef les choisit, observé les démons : Donc, rien de surprenant que je sache leurs noms.) — « Rubicant! Rubicant! à l’œuvre! qu'on te voie! » En avant donc la griffe ! et caresse ta proie,

» Et gratte-la si bien que ses os soient à jour » Vociféraient en chœur les maudits. À mon tour

Je dis à demi-voix : —« Maître, tâche d'apprendre » Quel est l'infortuné qui s'est laissé surprendre. » Et mon guide aussitôt s’approcha du maudit,

Lui demanda son nom... Celui-ci répondit :

— « Je suis de la Navarre, et naquis d’une intrigue ‘. » Ma mère, qui m'avait engendré:d’un prodigue

» Destructeur insensé de ses biens et de lui,

» Me fit valet d’un Grand qui se fit mon appui.

»dJe grandis, je marchai loin des vulgaires traces :

» Du sage roi Thibault j'obtins les bonnes grâces ;

» Puis j'en fis le trafic : j'en cotai la valeur.

» Tu vois si j'en rends compte au ciel avec chaleur. » Il dit : Ciriatto, dont la mâchoire immense

De chaque côté porte une double défense,

Fit sentir au captif son arme de pourceau...

Parmi de mauvais chats tombait le souriceau.

Barbariccia le prend et dans ses bras l’enferme :

— « Tant que je le tiendrai, dit-il d’une voix ferme, » Laissez-le. » Puis, tourné vers mon maître, il lui dit: — « Às-tu quelque autre chose à savoir du maudit? » Parle-lui vite, avant qu'un autre le défasse. »

Mon guide alors : —« Un mot sur la coupable race! » Sais-tu si dans la poix il est quelque Latin? »

— « J'en ai quitté, dit l’autre, un là-bas ce matin.

» Ah! que n’y suis-je encor! malgré tant de souffrances, » On n’y redoute au moins ni fourches ni défenses. » Libicocco s’écrie : — « À la fin, c'en est trop. »

Et prend si bien un bras dans les dents de son croc,

CHANT xx. 204

Qu'il emporte en triomphe un lambeau de la place. Draguignazzo jaloux aux jambes le menace.

Mais le Décurion qui s’est fait son appui

Promène fièrement ses yeux autour de lui;

Et le pauvre blessé reste un peu plus tranquille.

Pendant qu'il regardait ses blessures, Virgile Demanda sans tarder : — « Quel est donc ce Latin

» Que tu quittais, dis-tu, quand ton mauvais destin

» Te poussa tout à l'heure à la rive moins chaude? » — « C’est frère Gomita, vase rempli de fraude * ;

» Il eut les ennemis de son maître en sa main,

» Et fit qu’ils bénissaient son nom le lendemain.

» Car « S’il prit leur argent, il leur rendit. service» . » Comme il le dit lui-même : à vendre la justice,

» I] était passé maître, et se retrouve encor

» Avec un Don Michel Sanche de Logodor.

» Leurs langues, pour calmer un mal qui toujours saigne, » Sans se lasser jamais parlent de la Sardaigne...

» À moi!... l'autre. voyez comme il grince des dents! » Je parlerais encore : mais j'ai peur des tridents...

» Celai-là va frapper. » — « Vil oiseau de malice,

» Hors d'ici! dit le chef de la noire milice

» Au démon Farfarel, dont les yeux en courroux » Avaient déjà marqué la place de ses coups. »

— « Voulez-vous voir, reprit l'ombre alors enhardie, » Quelqu'un de k Toscane ou de la Lombardie? » Le voulez-vous ? parlez, et j'en ferai venir. » Mais cachez ces harpons toujours prêts à punir. » Îls en auraient trop peur : donc, que la Malebranche » À quelques pas du bord un instant se retranche. » Êt moi — sans remuer — dans ce lieu même assis — » Pour un que me voilà, j'en ferai venir six, » Dès que je sifilerai comme c’est la coutume ; » Alors que l’un de nous se met hors du bitume. » ’ À cette motion, le rusé Cagnazzo Dit en hochant la tête et levant son museau : — « Excusez la malice! amis, le bon apôtre » Est tout prêt à plonger, si vous voulez. » Mais l’autre Qui n’était pas à court de filets et de lacs : — « Oui, trop malicieux, reprit-il; trop, hélas !.… » Moi qui prépare aux miens un surcroît de torture. » Alichin n’y tint plus; vaincu par l'imposture, Seul contre tous, il dit au damné : — « Si tu fuis,

» Ce n’est pas au galop, félon, que je te suis:

CHANT XXL 203 » Non : jusque sur la poix j'irai battant de l'aile. » Amis, quittons la côte : abrités detrière elle, » Voyons, sans être vus, habile Navarrois,

» Si toi seul tu vaux mieux que nous tous à la fois. »

Préparez-vous, lecteurs, à quelque scène étrange : Chacun tourna les yeux, aux derniers mots de l'Ange: Cagnazzo le premier, si défiant d’abord.

L'autre saisit l'instant, s’affermit sur le bord, S’élance, et d'un seul bond brise toute la trame. Vous jugez si ce coup leur alla jusqu’à l’âme :

Le plus honteux de tous — dont la crédulité

Avait fait tout le mal — fut le plus irrité.

Ilprendson volet crie: — «Ah! jetetiens!» … mensonge. Le damné va dessous : et pendant que l’un plonge, L'autre s’est relevé, volant dans la vapeur... L’aile de l'oiseau cède à l’aïle de la peur.

Ainsi quand le faucon ouvre déjà sa serre,

Le canard tout d’un coup plonge, et son adversaire Remonte vers le ciel, honteux, confus, roué.

Calcabrine irrité d’un tour si bien joué

Serrait l'âme de près, mais brüûlait au contraire

Qu'elle fût à l'abri, pour s’en prendre à son frère.

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